L’ART / 4

III Juger l’art : le beau et ses remises en question :

1°)Qu’est-ce que le beau ? Physique ou intellectuel ?

Texte de Platon: qu’est-ce que le beau? (l’art)

Qu’est-ce donc que le beau? Le sophiste Hippias, qui ne comprend pas la question de Socrate, répond en proposant des exemples de belles « choses ». Une jeune fille, par exemple.. Pour lui, le beau, c’est une belle forme, un beau physique :


SOCRATE. Étranger, poursuivra-t-il, dis-moi donc ce que c’est que le beau.
HIPPIAS. Celui qui fait cette question, Socrate, veut qu’on lui apprenne ce qui est beau?
SOCRATE. Ce n’est pas là ce qu’il demande, ce me semble, Hippias, mais ce que c’est que le beau.
HIPPIAS. Et quelle différence y a-t-il entre ces deux questions?

SOCRATE. Tu n’en vois pas?
HIPPIAS. Non, je n’en vois aucune.
SOCRATE. Il est évident que tu en sais davantage que moi. Cependant fais attention, mon cher. Il te demande, non pas ce qui est beau, mais ce que c’est que le beau.
HIPPIAS. Je comprends, mon cher ami: je vais lui dire ce que c’est que le beau, et il n’aura rien à répliquer. Tu sauras donc, puisqu’il faut te dire la vérité, que le beau, c’est une belle jeune fille.
SOCRATE. Par le chien, Hippias, voilà une belle et brillante réponse. Si je réponds ainsi, aurai-je répondu juste à la question, et n’aura-t-on rien à répliquer?
HIPPIAS. Comment le ferait-on, Socrate, puisque tout le monde pense de même, et que ceux qui entendront ta réponse te rendront tous témoignage qu’elle est bonne?
//
SOCRATE. Admettons… Mais permets, Hippias, que je reprenne ce que tu viens de dire. Cet homme m’interrogera à peu près de cette manière : « Socrate, réponds-moi : toutes les chose
s que tu appelles belles ne sont-elles pas belles, parce qu’il y a quelque chose de beau par soi-même? » Et moi, je lui répondrai que, si une jeune fille est belle, c’est qu’il existe quelque chose qui donne leur beauté aux belles choses. //
HIPPIAS. Crois-tu qu’il entreprenne après cela de te prouver que ce que tu donnes pour beau ne l’est point; ou s’il l’entreprend, qu’il ne se couvrira pas de ridicule?
SOCRATE. Je suis bien sûr, mon cher, qu’il l’entreprendra: mais s’il se rend ridicule par là, c’est ce que la chose elle-même fera voir. Je veux néanmoins te faire part de ce qu’il me dira.
HIPPIAS. Voyons.
SOCRATE. « Que tu es plaisant, Socrate! me dira-t-il. Une belle cavale, n’est-elle pas quelque chose de beau, puisque Apollon lui-même l’a vantée dans un de ses oracles? » Que répondrons-nous, Hippias? N’accorderons-nous pas qu’une cavale est quelque chose de beau, je veux dire une cavale qui soit belle? Car, comment oser soutenir que ce qui est beau n’est pas beau?
HIPPIAS. Tu dis vrai, Socrate, et le dieu a très bien parlé. En effet, nous avons chez nous des cavales parfaitement belles.
SOCRATE. « Fort bien, dira-t-il. Mais quoi ! une belle lyre n’est-elle pas quelque chose de beau? » En conviendrons-nous, Hippias ?
HIPPIAS. Oui.
SOCRATE. Cet homme me dira après cela, j’en suis à peu près sûr, je connais son humeur « Quoi donc, mon cher ami, une belle marmite n’est-elle pas quelque chose de beau? »
Platon (vers 420-340 av. J.-C.), Hippias majeur, 287 d-288 b, trad. V. Cousin, Éd. Hatier, 1985.

Note: Une cavale est une jument de race et le prénom Hippias renvoie à « cheval », (hippodrome, hippique). Chez les grecs, un cheval peut être bon mais pas beau. Le Beau (to kalon) en grec ne s’applique qu’à des êtres humains. Une marmite ne peut pas être considérée comme belle de par sa forme. De plus, une marmite est impure comme tout ce qui concerne la cuisine chez les Grecs, espace réservé aux esclaves, aux domestiques.


Tableau de Balthus: Le chat avec un miroir
:

s

Ce texte illustre bien deux oppositions antagonistes dans l’Antiquité sur le Beau qu’on retrouve dans la vie courante entre ceux pour lesquels le Beau est avant tout physique : un beau corps, une belle forme, un beau c…l.

C’est la position des Sophistes et celle, plus morale, plus philosophique de PLATON qui renvoie à l’Idée que la beauté serait quelque chose d’intérieur, d’intellectuel, renverrait à une belle âme et non au simple physique.

ANNEXE :

Idéal de la beauté physique féminine à travers les âges :

MUSIQUE :

Ce qui est beau pour moi peut être laid pour un autre. Rien n’est plus beau que sa crapaude…pour un crapaud !  

« Demandez à un crapaud ce que c’est que la beauté : il vous répondra que c’est sa crapaude avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête… Interrogez le diable il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes et une queue. » VOLTAIRE.

Nous donnons ici le texte sans coupures internes :


     » Demandez à un crapaud ce que c’est que la beauté, le grand beau, le to kalon [le « beau » en grec]. Il vous répondra que c’est sa crapaude avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. Interrogez un nègre de Guinée; le beau est pour lui une peau noire, huileuse, des yeux enfoncés, un nez épaté. Interrogez le diable; il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes, et une queue. Consultez enfin les philosophes, ils vous répondront par du galimatias; il leur faut quelque chose de conforme à l’archétype du beau en essence, au to kalon.

     J’assistais un jour à une tragédie auprès d’un philosophé. « Que cela est beau! disait-il. . – Que trouvez-vous là de beau? lui dis-je. – C’est, dit-il, que l’auteur a atteint son but. » Le lendemain il prit une médecine qui lui fit du bien. « Elle a atteint son but, lui dis-je; voilà une belle médecine! » Il comprit qu’on ne peut pas dire qu’une médecine est belle, et crue pour donner à quelque chose le nom, de beauté, il faut qu’elle vous cause de l’admiration et du plaisir. Il convint que cette tragédie lui avait inspiré ces deux sentiments, et que c’était là le to kalon, le beau. Nous fîmes un voyage en Angleterre: on y joua la même pièce, parfaitement traduite; elle fit bâiller tous les spectateurs. « Oh, oh! dit-il, le to kalon n’est pas le même pour les Anglais et pour les Français. Il conclut, après bien des réflexions, que le beau est souvent très relatif, comme ce qui est décent au Japon est indécent à Rome, et ce qui est de mode à Paris ne l’est pas à Pékin; et il s’épargna la peine de composer un long traité sur le beau. « 

 Dictionnaire philosophique (1764), article Beau.

CONCLUSION : TEXTE DE VOLTAIRE

Dans ce texte, Voltaire traite de ce qu’on appelle les jugements de goût: le goût apparaît comme un moyen de juger du beau. Dans la vie quotidienne, on emploie souvent les expressions « avoir du goût », ou « n’avoir aucun goût » (souvent à propos des autres plus que de nous-même, d’ailleurs !). Que veut-on dire par là ? Un jugement de goût, est un jugement dans lequel on déclare « X est beau » (X étant une chose, un corps, un paysage…). Et le philosophe français des Lumières nous dit que ce jugement est totalement relatif, subjectif : il dépend de notre culture, de notre éducation, de notre religion, etc…

Mais trêve de plaisanterie : regardez cet extrait de film :


Dans cet extrait du film Le goût des autres (2000), comment les personnages jugent-ils la pièce de théâtre qu’ils regardent ?

Ce film construit son intrigue sur la rencontre de milieux sociaux différents au travers de la question de l’art. Selon le sociologue Pierre Bourdieu (1930-2002), une distinction s’opère sur le plan social, entre l’art qui est considéré comme appartenant à la « culture » (une tragédie de Racine, un tableau de Picasso), et ce qui est en dehors (les chansons populaires, ou le graffiti). Il y a donc dans l’espace social une hiérarchisation qui s’opère quant à la valeur des productions artistiques.

Pierre Bourdieu montre ainsi, dans La distinction (1979), que le rapport aux oeuvres d’art est conditionné socialement. Suivant le niveau d’éducation et d’études reçu, et suivant le niveau de capital culturel dont un individu dispose, le jugement en matière d’art ne sera pas le même.

Lorsque nous débattons du beau, nous nous retrouvons souvent confrontés au jugement d’autrui, ce qui peut donner lieu à des conflits (parfois stimulants), mais qui peuvent nous donner l’impression que se confirme l’adage bien connu selon lequel « des goûts et des couleurs on ne discute pas », ou encore « chacun ses goûts ». Mais alors, faut-il renoncer à parler d’art, à en discuter ? Le jugement esthétique, le beau sont-ils purement subjectif ?

STEVE WALKER, LE VISITEUR DU LOUVRE (devant le David de Michel-Ange).

b) L’objection de l’arc-en-ciel:

Comment se fait-il, si la beauté est relative, qu’il nous arrive d’être unanime et d’apprécier les mêmes choses, que nous trouvions tous belles les mêmes oeuvres ? Kant nous donne un bon exemple : celui de l’arc en ciel :

Arc-en-ciel, Nouvelle-Calédonie.

L’arc-en-ciel est beau car il est coloré, il a une courbure, il est de taille imposante, etc… (on pourrait énumérer des critères en nombre indéfini). Si on demande au physicien, il nous expliquera que l’arc-en-ciel n’est qu’un phénomène physique produit par de la lumière dont le spectre est visible grâce à la pluie. En lui-même, l’arc-en-ciel ne semble donc pas destiné à être beau. Et pourtant ?
Selon Kant, dans la Critique de la faculté de juger (1790) on le trouve tous beau, car en le regardant, nous avons l’impression que la nature a fait en sorte de produire de belles choses. Le mystère offert par le spectacle de la beauté du monde vient de ce qu’il nous semble impossible que tout cela se trouve ici par hasard.

IL Y AURAIT DONC UN JUGEMENT DE GOÛT UNIVERSEL : LE BEAU, LE JUGEMENT ESTHETIQUE.

Kant    L’agréable et le beau

   « Pour ce qui est de l’agréable chacun se résigne à ce que son jugement, fondé sur un jugement individuel, par lequel il affirme qu’un objet lui plaît, soit restreint à sa seule personne. [ … L’un trouve la couleur violette douce et aimable, un autre la trouve morne et terne ; l’un préfère le son des instruments à vent, l’autre celui des instruments à cordes. Discuter à ce propos pour accuser d’erreur le jugement d’autrui, qui diffère du nôtre, comme s’il s’opposait à lui logiquement, ce serait folie; au point de vue de l’agréable, il faut admettre le principe : à chacun son goût (il s’agit du goût des sens).

Il en va tout autrement du beau.

Car il serait tout au contraire ridicule qu’un homme pensât justifier ses prétentions en disant : cet objet (l’édifice que nous voyons, le vêtement qu’un tel porte, le concert que nous entendons, le poème que l’on soumet à notre jugement) est beau pour moi. Car il ne suffît pas qu’une chose lui plaise pour qu’il ait le droit de l’appeler belle , beaucoup de choses peuvent avoir pour lui du charme et de l’agrément, personne ne s’en soucie, mais quand il donne une chose pour belle, il prétend trouver la même satisfaction en autrui ; il ne juge pas seulement pour lui mais pour tous et parle alors de la beauté comme si elle était une propriété des objets; il dit donc : la chose est belle, et s’il compte sur l’accord des autres avec son jugement de satisfaction, ce n’est pas qu’il ait constaté à diverses reprises cet accord mais c’est qu’il l’exige. Il les blâme s’ils jugent autrement, il leur dénie le goût tout en demandant qu’ils en aient; et ainsi on ne peut pas dire : à chacun son goût. Cela reviendrait à dire – il n’y a pas de goût, c’est-à-dire pas de jugement esthétique qui puisse légitimement prétendre à l’assentiment universel. »

KANT, Critique du jugement, § 7

Selon Kant, il faut faire la différence entre le beau et l’agréable. La beauté d’une chose se
distingue du plaisir que l’on ressentirait dans le cadre de sensations agréables (ex : un bon vin, une fille jolie, « bonne » dira un vulgaire dragueur
:

NEVER SAY “Tu es bonne” TO A FRENCH GIRL

De même, l’art n’a pas pour but de provoquer un désir sexuel, comme dans le cas
des tableaux de nu (par exemple ce Nu couché de Modigliani, peint en 1917)
:

Le beau n’est donc pas quelque chose de sensible au sens physique. Il exprime plutôt une satisfaction intellectuelle (l’impression d’harmonie). Selon Kant, il faut que le plaisir éprouvé au spectacle du beau soit désintéressé. Aussi définit-il le beau comme « l’objet d’un jugement de goût désintéressé » . Que l’on considère une production de la nature ou une oeuvre d’art comme étant « belle » ou « laide », c’est toujours en se référant au goût mais il y a goût et goût et le jugement esthétique est d’une autre nature. Ce qu’il y a de commun dans le jugement esthétique, c’est que nous mettons de côté nos intérêts (économiques, politiques, etc.) ou nos besoins (faim, soif, etc.) pour apprécier la chose en elle-même, indépendamment d’une satisfaction personnelle qu’elle pourrait nous apporter.


Désintéressé : être désintéressé, c’est n’avoir aucun intérêt particulier à une chose, être dégagé de tout intérêt personnel. Notre jugement de la beauté ne doit pas coïncider avec notre besoin : par exemple, ce n’est pas parce que j’ai faim que je dis que Le mangeur de fèves de Carraci est un beau tableau, c’est parce que je suis touché par ce tableau, au point d’en éprouver du plaisir, indépendamment de mon appétit du moment …


« Dans tous les jugements par lesquels nous déclarons que quelque chose est beau, nous ne
permettons à personne d’être d’un autre avis, sans toutefois fonder notre jugement sur des
concepts, mais en n’y mettant pour fondement que notre sentiment, non pas donc en tant que
sentiment personnel et privé, mais en tant que sentiment commun. Or ledit sentiment commun ne peut, à cet effet, être fondé sur l’expérience ; car il prétend autoriser des jugements concernant une obligation ; il ne nous dit pas que chacun sera d’accord avec notre jugement, mais doit en être d’accord
.« 
Kant, Critique de la faculté de juger, § 22.

Le beau est donc un « sentiment commun », et pas seulement un « sentiment personnel et privé » : si tel était le cas, alors nous ne pourrions jamais sortir de notre avis subjectif et nous n’aurions aucune envie de le partager. Ce sentiment commun présuppose que l’autre doit être d’accord, mais sans que nous soyons certains qu’il le sera véritablement. Autrement dit, c’est le désir d’un accord avec autrui qui commande le jugement de goût : malgré les oppositions, nous voudrions que les autres soient d’accord avec nous. En ce sens, nous recherchons une sorte de « communauté » d’individus qui partageraient les mêmes avis que nous.

Le Beau, à la différence du bon ou de l’agréable, est un sentiment dont j’estime qu’il devrait être partagé par tous. C’est pourquoi selon Kant « le beau est ce qui plaît universellement« . C’est donc une contradiction dans la mesure où ce qui est beau est ce qui plaît et est subjectif, mais sans être pour autant relatif.

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Le beau est un sentiment de satisfaction; il ne se confond pas avec l’agréable. Ce qui est agréable plaît aux sens (odeur de rose); ce qui est beau s’adresse à l’esprit (poème). Ce qui est agréable à Pierre ne l’est pas à Jean; personne n’est tenu d’être d’accord sur l’agrément d’une couleur. L’agréable est relatif mais le beau s’impose à tous; il est l’objet d’une satisfaction universelle. Il est objectif.

Dire à une fille « tu es belle« , ce n’est pas lui dire normalement « tu es bonne« 

Le beau est désintéressé: il n’éveille aucun désir, il est pure complaisance dans la contemplation. il est adoration :

Il n’est donc ni l’utile ni le bien: nous sommes intéressés à l’existence de l’un comme de l’autre. Si le beau n’est pas le bien, il en est le symbole: il manifeste en effet que l’homme n’est pas exclusivement conduit par l’agrément et l’intérêt, mais qu’il est aussi, jusque dans sa sensibilité, un être désintéressé et libre.

Le goût est la faculté de juger du beau. Il est universel: lorsque l’on dit d’un homme « qu’il a du goût », on reconnaît en lui la faculté infaillible de juger ce qui est beau et ce qui ne l’est pas. Pourtant, le goût est quelque chose de subjectif, et l’on dit en ce sens: « à chacun son goût ». La contradiction n’est qu’apparente: en effet, le goût est à la fois universel et subjectif. Il est ce qui, dans la sensibilité de chacun, est identique à celle de tous. Nous ne sommes pas tous sensibles au goût du vin, mais nous sommes tous d’accord sur une peinture de bon goût.

C. La nature du phénomène de beau :

Le beau est donc l’objet d’une satisfaction plaisante mais désintéressée, universelle mais subjective, finale mais sans fin, nécessaire mais seulement en droit.

Quant au sublime chez Kant, il n’est pas ce qui est très beau, mais quelque chose d’une toute autre nature, indicible.

La nature met en certains hommes le don de créer du beau artificiel (artistique). Le génie est un talent, il ne s’apprend pas. C’est le génie lui-même qui pose les règles de l’art, c’est-à-dire ce qu’il doit être pour que ses beautés soient conformes à la beauté naturelle.

Le génie, parce qu’il n’a pas de règles, est original; mais parce que ce qu’il produit a une valeur universelle pour la sensibilité humaine, ses créations sont à chaque fois un exemple pour les artistes qui suivent. Elles forment le goût en l’éveillant et en le développant.

B. Art et société

Le goût est souvent doublé d’un penchant à la sociabilité; l’homme de goût est enclin à partager ses plaisirs esthétiques, au point de n’en pouvoir parfois jouir qu’en société. Parce que tous les hommes ont le même pouvoir de goût, ils peuvent partager la même satisfaction; partager ce sentiment, c’est former une société, et c’est même, dit Kant, «le début de la civilisation».

La société du goût cultive et forme le goût. Le goût est à la fois comme une faculté innée et un idéal en direction duquel il faut travailler.

Le salon de Madame Geoffrin, à Paris, XVIIIe siècle, siècle des Lumières.

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