II Faut-il imiter la nature ? (suite) :
3°) Vers l’Art moderne : L’art comme expression :
- La critique de l’imitation par HEGEL :
TEXTE HEGEL extrait de l’Esthétique :

Cet ouvrage présente une série de cours sur l’Art donnés par Hegel à l’université de Heidelberg puis de Berlin entre 1818 et 1829. Hegel y définit l’esthétique comme la science du beau, une conception qui s’imposera. Il différencie les différents types d’art (symbolique, classique, romantique), comme autant de moments du déploiement de l’Esprit.


| L’ART | |
| THÈME : L’IMITATION L’ART FIGURATIF, RÉALISTE, ANCIEN | HEGEL |
| THESE : L’art, activité spirituelle, n’imite pas la nature |
» C’est un vieux précepte que l’art doit imiter la nature ; on le trouve déjà chez Aristote. Quand la réflexion n’en était encore qu’à ses débuts, on pouvait bien se contenter d’une idée pareille ; elle contient toujours quelque chose qui se justifie par de bonnes raisons et qui se révélera à nous comme un des moments de l’idée ayant, dans son développement, sa place comme tant d’autres moments. D’après cette conception, le but essentiel de l’art consisterait dans l’imitation, autrement dit dans la reproduction habile d’objets tels qu’ils existent dans la nature, et la nécessité d’une pareille reproduction faite en conformité avec la nature serait une source de plaisirs. Cette définition assigne à l’art un but purement formel, celui de refaire une seconde fois, avec les moyens dont l’homme dispose, ce qui existe dans le monde extérieur, et tel qu’il y existe. //
Mais cette répétition peut apparaître comme une occupation oiseuse et superflue, car quel besoin avons-nous de revoir dans des tableaux ou sur la scène, des animaux, des paysages ou des événements humains que nous connaissons déjà pour les avoir vus ou pour les voir dans nos jardins, dans nos intérieurs ou, dans certains cas, pour en avoir entendu parler par des personnes de nos connaissances ? On peut même dire que ces efforts inutiles se réduisent à un jeu présomptueux dont les résultats restent toujours inférieurs à ce que nous offre la nature. C’est que l’art, limité dans ses moyens d’expression, ne peut produire que des illusions unilatérales, offrir l’apparence de la réalité à un seul de nos sens ; et, en fait, lorsqu’il ne va pas au-delà de la simple imitation, il est incapable de nous donner l’impression d’une réalité vivante ou d’une vie réelle : tout ce qu’il peut nous offrir, c’est une caricature de la vie (…) C’est ainsi que Zeuxis peignait des raisins qui avaient une apparence tellement naturelle que les pigeons s’y trompaient et venaient les picorer, et Praxeas peignit un rideau qui trompa un homme, le peintre lui-même. On connaît plus d’une de ces histoires d’illusions créées par l’art. On parle dans ces cas, d’un triomphe de l’art. (…) On peut dire d’une façon générale qu’en voulant rivaliser avec la nature par l’imitation, l’art restera toujours au-dessous de la nature et pourra être comparé à un ver faisant des efforts pour égaler un éléphant.
« Alors quel but l’homme poursuit-il en imitant la nature ? Celui de s’éprouver lui-même, de montrer son habileté et de se réjouir d’avoir fabriqué quelque chose ayant une apparence naturelle. L’homme éprouve une joie plus grande en produisant quelque chose qui soit bien de lui, quelque chose qui lui soit particulier et dont il puisse dire qu’il est sien ».
HEGEL, Esthétique.
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Le commentaire:

EXEMPLE D’INTRODUCTION RÉDIGÉE QUE VOUS POUVEZ FAIRE AU BAC :
Ce texte est extrait de l’Esthétique de Hegel, ouvrage publié après la mort de son auteur, et qui n’est d’ailleurs pas un ouvrage au sens où nous l’entendons d’ordinaire, puisqu’il regroupe aussi bien des écrits séparés que des notes de préparation de cours ou encore des extraits des cahiers de notes des élèves. Il constitue une critique de l’imitation de la nature comme fin suprême de l’art, critique effectuée en trois parties : Hegel y commence en posant la thèse ancienne et classique de l’art comme pure imitation de la nature rappelant la thèse d’Aristote sur la mimesis (mimesis veut dire « imitation » en grec) en la précisant (premier paragraphe), ensuite, il entame sa critique en montrant tout d’abord l’inutilité d’un art ainsi conçu comme réaliste et figuratif qui ne peut être pour lui qu’un échec, « une caricature de la vie » (deuxième paragraphe, lignes 9 à 17 ), montrant par l’exemple des trompe-l’oeil (l’anecdote de Zeuxis et Parrhasios) comment l’imitation est condamnée à être inférieure à son modèle pour remettre ensuite radicalement en question l’imitation comme fin suprême de l’art et dire ainsi que ce qui compte pour l’artiste, c’est la création d’une oeuvre qui serait propre à lui-même, singulière, une création originale qui exprimera ses émotions, ses sentiments, ses idées face à la réalité et au monde (3ème paragraphe, lignes 18 à fin).

EXPLICATION LINÉAIRE (OPTION 2) :
PREMIERE PARTIE: PREMIER PARAGRAPHE :
Rappel de la thèse opposée, ancienne (ARISTOTE), celle de la définition classique de l’art comme imitation, celle de l’art figuratif, réaliste :
Selon ARISTOTE en effet (voir texte et cours précédent), l’art aurait pour fin l’imitation de la nature :

Mais qu’est-ce donc que l’imitation ?
Elle est tout d’abord qualifiée d’habileté par Hegel. Elle suppose un certain savoir (tout le monde n’est pas bon en dessin ou acteur !) être capable en tout cas de reproduire avec une parfaite fidélité les objets naturels que l’on voit , que l’on observe. Notons que Hegel insiste bien sur le fait que la reproduction doit être la plus fidèle possible à son modèle, ce qui implique que l’artiste se doit de restituer l’apparence des objets, de copier le phénomène qui s’offre à lui comme dans les natures mortes de CHARDIN (tableau ci-dessus), en veillant scrupuleusement à n’y rien retrancher mais aussi à n’y rien ajouter, ce qui nous autorise à dire que la création doit être absente de l’art compris comme pure imitation de la nature, copie fidèle du réel.

C’est le propre de l’art figuratif, aujourd’hui porté à l’extrême avec ce que l’on appelle l’art hyperréaliste :

En effet, si l’art n’est que la reproduction fidèle d’objets naturels, non seulement la création n’intervient pas ( aucune place pour l’imagination !), mais encore, tous les produits de l’art renvoient à quelque chose qui existe déjà – dans la nature, indépendamment de l’homme. De ce fait l’artiste, ou encore celui qui contemple une œuvre d’art, s’il éprouve de la satisfaction, ne peut qu’éprouver une satisfaction liée à la ressemblance de la copie au modèle.
Cette définition, nous dit Hegel, n’assigne à l’art qu’un but purement FORMEL (on parle de définition FORMALISTE de l’art), il s’agirait simplement de refaire à son tour, une seconde fois, le mieux possible, ce qui existe déjà dans le monde extérieur, et de le reproduire tel quel.

Nous noterons ici le verbe » refaire » qui, substitué au verbe » imiter » ou encore » reproduire « , semble attribuer à l’art ou plutôt à l’artiste, une ambition de « copieur » à savoir : recréer par lui-même ce que la nature a déjà créé ou ce que la réalité sociale lui présente.
En d’autres termes, il semblerait vouloir devenir démiurge, l’égal de Dieu, plutôt qu’artiste.
DEUXIEME PARTIE, DEUXIEME PARAGRAPHE :
Mais alors : à quoi bon peindre un jardin ou une piscine, mieux ne vaut-il pas y être dedans ?!

Si l’art n’est qu’imitation de la nature, cela signifie que tous ses produits ou » oeuvres » existent déjà dans la nature, ce qui fait dire à Hegel que c’est un « travail superflu ». L’art serait alors INUTILE.
A quoi cela sert-il en effet de reproduire un objet ou une personne , puisqu’il nous suffit de regarder autour de nous pour contempler le vrai modèle ? C’est la première critique que Hegel fait de la thèse d’Aristote :

De plus (deuxième critique), une restriction apparaît aussitôt: l’art comme imitation de la nature est forcément limité ! Dans un tableau de paysage nous avons les couleurs mais il manquera toujours le vent, la pluie qui tombe, les odeurs de la rue. Le cinéma a fait croire un moment à une réalité totale comme pour les films 3 ou 4D mais il ne peut nous mettre dans la bouche le goût de la fraise, du whisky ou d’un café :

La copie sera toujours inférieure à son modèle. Où est l’odeur du café ?
La peinture ne s’adressera toujours qu’à un seul de nos sens, à savoir la vue. Il y a donc eu une perte : la perte du mouvement, la perte de la vie, une vie limitée, déformée.
L’imitation est donc forcément partielle et l’art caricatural , HEGEL dit carrément « une caricature de la vie » :

Dans ce deuxième paragraphe, Hegel reprend l’anecdote des raisins peints de Zeuxis et Parrhesios (on dit aussi Praxéas en grec) :
![Le peintre Parrhasius a vaincu Zeuxis, car on pouvait compter sur lui pour nous tromper - [Zeuxis, l'enfant et les raisins (Anonyme au musee de l'Hermitage)]](https://www.idixa.net/Imag1/iVoix/anonyme-Zeuxis-et-les-raisins.jpg)
Or, le fait que des animaux et même des hommes se laissent tromper par une illusion, aussi parfaite soit-elle, suffit-il à prouver la valeur d’une œuvre? La valeur d’une œuvre d’art peut-elle être simplement réduite à sa copie fidèle? N’est-ce pas rabaisser au plus bas la valeur de l’art ?

La dernière phrase de ce texte vient comme une conclusion: » D’une façon générale, il faut dire que l’art, quand il se borne à imiter, ne peut rivaliser avec la nature, et qu’il ressemble à un ver qui s’efforce en rampant d’imiter un éléphant’’ :

L’art n’est pas à la mesure de la nature, aussi ne sert-il à rien de vouloir l’imiter.

L’art ne peut pas avoir pour unique fin l’imitation de la nature, l’art n’est pas une simple technique et donc, il y a autre chose en jeu dans l’art ?
Autre chose mais quoi ?
TROISIEME PARTIE,TROISIEME PARAGRAPHE:
C’est là que Hegel sans vraiment le savoir va subrepticement introduire une nouvelle conception de l’art qui influencera petit à petit les artistes, et donnera naissance à l’art moderne (impressionnisme, expressionnisme, surréalisme). Pour lui en effet, la vieille conception aristotélicienne de l’art qui consiste à imiter la nature, à copier la réalité, est dépassée. Pour HEGEL, l’art figuratif n’est qu’une “escroquerie », « une futilité », une « inutilité » et il en prédit la fin de l’art.
Comme on l’a vu plus haut : l’art imitatif, figuratif est limité par ses moyens d’expression, il ne parviendra jamais à rendre compte de la nature vivante comme dans le mythe de Pygmalion où le sculpteur rêve de la beauté d’une statue féminine si réussie qu’elle en deviendrait réelle :


Thème repris dans la pièce de l’anglais Georges Bernard Shaw avec le célèbre monologue de Eliza, ou dans de nombreuses variantes comme Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, Le Chef d’œuvre absolu de Honoré de Balzac, l’Eve future de Villiers de l’Isle-Adam) :

Mais que recherche alors l’Art si ce n’est la connaissance du monde, l’imitation ?
CONCLUSION GÉNÉRALE :
En ce début du dix-neuvième siècle, HEGEL introduit en critiquant l’art classique comme imitation, une nouvelle conception de l’art qui influencera les artistes de son temps. Pour lui, en effet, la vieille conception aristotélicienne de l’art qui consiste à reproduire ce que l’on voit, à copier d’après modèle pour chercher la connaissance et éprouver le plaisir esthétique de la contemplation est dépassé, eller n’est plus qu’ « une caricature de la vie ». L’art est forcément limité dans ses moyens d’expression : il ne parviendra jamais comme le rêve pourtant Pygmalion à faire d’une statue de pierre un être vivant.
ALORS QUEL EST LE VÉRITABLE BUT DE L’ARTISTE ?
S’exprimer, rendre compte de ses émotions, de ses sensations, exprimer ses idées, l’Idée à travers une oeuvre nouvelle, une création originale. L’artiste est un démiurge : il vise à créer son propre monde, son propre univers. Du coup comme chez Paul GAUGUIN (1848-1903), on peut peindre aux Marquises un cheval rouge ou bleu :

Ou comme Salvador Dali (1904-1989), peindre un monde totalement imaginaire, un monde surréaliste :


L’art n’a pas seulement pour fonction d’imiter la nature. Il contribue aussi à dévoiler ce que nous ne pouvons pas voir habituellement et en ce sens, il étend notre perception du monde. Il va même plus loin avec cette idée que soutient Oscar Wilde à propos des peintures de William Turner. Selon Wilde, Turner nous a permis de « voir » les brouillards de Londres, auxquels nous ne faisions pas attention. L’œuvre peut alors être comprise comme un moyen de rendre visible ce qui était jusqu’alors invisible. Il contribue ainsi à dévoiler ce que nous ne pouvons pas voir habituellement : en ce sens, il étend notre perception du réel. C’est l’idée que soutient par exemple l’écrivain anglais Oscar Wilde à propos des peintures de William Turner: ce dernier nous a permis de « voir » les brouillards de Londres, auxquels autrefois nous ne faisions pas attention :
« Avant Turner, il n’y avait pas de brouillard à Londres. » Oscar Wilde

De même que :
« Avant le cinéma américain, il n’y avait pas de taxis jaunes à New-York », Michel Lhomme :
L’œuvre d’art peut alors être comprise comme un moyen de rendre visible ce qui était jusqu’alors invisible :

Faut-il alors juger de la réussite d’une œuvre à l’aune de cette nouvelle capacité : l’expression d’une idée ou d’une impression ?
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ANNEXE :

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