II FAUT-IL IMITER LA NATURE ? :
1°) L’IMITATION ET SON PROBLÈME :
a) L’imitation : trompe-l’oeil et simulacre :
Le terme d’« imitation » vient du grec mimesis (ce qui donne aussi, en français, le mime, la mimétique, etc.). Imiter peut d’abord être défini comme le fait de réaliser une copie à partir d’un modèle. Dire que l’art doit se caractériser par sa capacité à imiter la nature détermine le contenu des œuvres d’art, et engage des règles pour juger qu’une œuvre d’art est réussie.

Par exemple, une peinture de paysage (une forêt, une chaîne de montagnes…) doit alors restituer fidèlement la beauté naturelle qui se trouve dans ces choses. Aristote écrit dans la Poétique que tous les arts sont des imitations : de la même manière qu’une bonne tragédie doit imiter des actions humaines, « c’est encore à peu près comme en peinture : si quelqu’un appliquait sans ordre les plus belles teintes, il charmerait moins que s’il réalisait en grisaille une esquisse de son sujet » (1450b) :
Mais si imiter revient à produire une copie à partir d’un modèle, alors le contenu de l’œuvre d’art doit être identique à la nature, ne pas s’en écarter : l’œuvre d’art la plus réussie serait alors celle qui produit la plus grande impression de réalité :



« Le peintre Zeuxis d’Héraclès avait pour rival le peintre Parrhasios. Lors d’un concours, Zeuxis peignit des raisins avec tant de ressemblance, que des oiseaux vinrent les becqueter ; tandis que Parrhasios représenta un rideau si fidèlement au modèle, que Zeuxis, tout fier d’avoir piégé les oiseaux, « demanda qu’on tirât enfin le rideau, pour faire voir le tableau. Alors, reconnaissant son illusion, il s’avoua vaincu avec une franchise modeste, attendu que lui n’avait trompé que des oiseaux, mais que Parrhasios avait trompé un artiste, qui était Zeuxis.«
Ovide, Métamorphoses.


Selon l’anecdote d’Ovide, qui est le plus grand peintre et pourquoi ?
Parrhasios est le plus grand peintre, car c’est le plus doué dans l’imitation de la réalité. Zeuxis avait trompé des oiseaux mais Parrhasios a réussi à tromper un humain et pire un peintre !…
Dans cette anecdote rapportée par Ovide, on voit l’ambivalence de la question de l’imitation, qui tend à faire de l’art une production d’images trompeuses, d’illusions, c’est-à-dire de simulacres. L’art devrait alors être trompeur et donner l’illusion de la réalité pour que l’œuvre soit réussie tel ce trompe-l’oeil de Banski :


Trompe l’oeil ou simulacre : Ici, une apparence trompeuse qui veut faire croire à la réalité.
Art figuratif : Tout art qui imite la nature; on peut parler aussi de « réalisme » ou « naturalisme » en littérature (Flaubert, Maupassant, Zola). L’art figuratif est un art qui s’attache à représenter, en s’inspirant de la réalité, ce qui est visible. Les portraits, les paysages ou les natures mortes en sont, en peinture, des exemples traditionnels :



Certains arts semblent échapper à cette condition, comme la musique : en quel sens peut-on dire en effet qu’elle imite la nature ? Si elle imite la nature, ce sont soit des paysages (Debussy compose par exemple La mer en 1905), soit des sentiments « naturels » (gaieté, tristesse…), la danse rituelle du feu de Manuel de Falla :
b) Platon et la critique de l’Art comme imitation :

» Socrate – Il y a donc trois espèces de lit ; l’une qui est dans la nature, et dont nous pouvons dire, ce me semble, que Dieu est l’auteur ; auquel autre, en effet, pourrait-on l’attribuer ?
Glaucon – A nul autre
Socrate – Le lit du menuisier en est une aussi.
Glaucon – Oui
Socrate – Et celui du peintre en est encore une autre, n’est-ce pas ?
Glaucon – Oui
Socrate – Ainsi le peintre, le menuisier, Dieu, sont les trois ouvriers qui président à la façon de ces trois espèces de lit. […] //
[…]
Socrate – Le peintre se propose-t-il pour objet de son imitation ce qui, dans la nature, est en chaque espèce, ou plutôt ne travaille-t-il pas d’après les oeuvres de l’art ?
Glaucon – Il imite les œuvres de l’art.
Socrate – Pense maintenant à ce que je vais dire ; quel est l’objet de la peinture ? Est-ce de représenter ce qui est tel qui est, ou ce qui paraît, tel qu’il paraît ? Est-elle l’imitation de l’apparence, ou de la réalité ?
Glaucon – De l’apparence. //
Socrate – L’art d’imiter est donc bien éloigné du vrai ; et la raison pour laquelle il fait tant de choses, c’est qu’il ne prend qu’une petite partie de chacune ; encore ce qu’il en prend n’est-il qu’un fantôme. Le peintre, par exemple, nous représentera un cordonnier, un charpentier, ou tout autre artisan, sans avoir aucune connaissance de leur métier ; mais cela ne l’empêchera pas, s’il est bon peintre, de faire illusion aux enfants et aux ignorants, en leur montrant du doigt un charpentier qu’il aura peint, de sorte qu’ils prendront l’imitation pour la vérité.
Platon, La République, Livre X, (595-598 d), (trad. V. Cousin, 1822).




CONCLUSION GENERALE :
Pour Platon, comme on le sait (voir la notion « La Vérité »), la réalité est double. Il y a en effet d’un côté la réalité sensible, l’apparence et de l’autre l’essence, le monde des idées, des concepts. Prenons un lit, il y a : le lit du menuisier, celui dans lequel je dors :

qui n’est en fait, pour Platon, qu’un « faux lit », un exemplaire de celui du catalogue « Conforama », qui lui est le modèle, le vrai lit, le lit numéroté, référencé sur la facture qui me permet par exemple de recommander le même lit si je le casse, suite à certains exercices physiques !





L’artiste est donc pour PLATON un imitateur et un faussaire, il ne cherche donc pas du tout la vérité comme le philosophe, il s’en éloigne en permanence. On peut noter que dans La République et son dernier ouvrage Les Lois, en décrivant sa cité idéale, Platon chasse les artistes car par les images, ils nous détournent de la connaissance et de la vérité, rejoignant ainsi le deuxième commandement biblique : » Tu ne te feras pas d’images« .
Point fort : l’artiste n’a rien à voir avec un philosophe. L’artiste est maître en illusions, en mensonges. En imitant, il nous détourne du « réellement réel », nous éloigne de la vérité. Position iconoclaste ( de « iconos » en grec qui veut dire « image ») : les images sont toutes des manipulations, des « fake ».
Point faible : Mais peut-on vraiment critiquer et dénigrer l’art à ce point ? L’artiste ne recherche-t-il pas par exemple en peignant ou en photographiant à mieux connaître le monde ?

On notera au passage que pour Platon, un vrai artiste serait quelqu’un qui ne chercherait pas à copier la nature de manière réaliste, mais à exprimer l’idée, le concept… Reprenons alors son exemple sur le lit et donnons comme consigne en classe de dessin « Le lit » !… On pourrait très bien envisager alors trois élèves qui n’ont dessiner sur leur toile aucun lit mais au contraire une scène érotique, un cauchemar (l’allusion à un rêve) ou un paysage calme et apaisé pour évoquer le sommeil :



Dans ces trois cas, l’artiste aurait cherché à peindre l’essence du lit, ce qu’évoque le lit du point de vue de l’Idée, à savoir : le rêve, l’érotisme ou bien le calme du doux sommeil ! Ainsi, ces artistes seraient platoniciens !… Et l’on pourrait ainsi voir Platon comme un précurseur des peintres modernes, des peintres abstraits contemporains, de l’art con,ceptuel tel Piet Mondrian qui d’ailleurs s’en réclame directement dans ses écrits théoriques :

Notons au passage que Platon reconnaît quand même l’importance d’un art parmi tous les autres et c’est la musique. Pourquoi parce que dans la musique, justement, il n’y a pas d’images !

« Le seul grand art, c’est la musique, et la philosophie n’est rien d’autre que la plus haute de toutes les musiques » PLATON
Mais encore :

Il rejoint par là indirectement Nietzsche :

Nonobstant, PLATON bannit les poètes – tout comme les acteurs – de sa République idéale, de peur qu’ils exercent une influence néfaste sur les esprits et nous détournent du vrai. Les comédiens lui paraissent dangereux par le pouvoir de séduction qu’ils exercent sur le public. Selon Platon, un acteur a forcément perdu tout sens moral puisqu’ils osent représenter sur scène des criminels, des vices et des personnages immoraux :
« N‘as-tu pas remarqué que l’imitation, commencée dès l’enfance et prolongée dans la vie, tourne à l’habitude et devient une seconde nature, qui change le corps, la vie et l’esprit ? »
PLATON, La République, livre III.
N’oubliez pas que pendant très longtemps, les acteurs n’avaient pas le droit d’être enterrés avec une cérémonie religieuse, ils étaient mis dans une fosse commune avec les chiens ! La femme du grand MOLIÈRE se battra pour que son mari défunt puisse avoir tout de même sa petite tombe à lui !

2°) L’imitation comme connaissance, les images comme vérité :

« La tendance à l’imitation est instinctive chez l’homme et dès l’enfance. Sur ce point il se distingue de tous les autres êtres, par son aptitude très développée à l’imitation. C’est par l’imitation qu’il acquiert ses premières connaissances, c’est par elle que tous éprouvent du plaisir. // La preuve en est visiblement fournie par les faits : des objets réels que nous ne pouvons pas regarder sans éprouver du déplaisir, nous en contemplons avec plaisir l’image la plus fidèle ; c’est le cas des bêtes sauvages les plus repoussantes et des cadavres. // La cause en est que l’acquisition d’une connaissance ravit non seulement le philosophe, mais tous les humains même s’ils ne goûtent pas longtemps cette satisfaction. Ils ont du plaisir à regarder ces images, dont la vue d’abord les instruit et les fait raisonner sur chacune. S’il arrive qu’ils n’aient pas encore vu l’objet représenté, ce n’est pas l’imitation qui produit le plaisir, mais la parfaite exécution, ou la couleur ou une autre cause du même ordre. Comme la tendance à l’imitation nous est naturelle, ainsi que le goût de l’harmonie et du rythme […], à l’origine les hommes les plus aptes par leur nature à ces exercices ont donné peu à peu naissance à la poésie par leurs improvisations.
ARISTOTE, Poétique, 4, (1448b).




Le texte d’Aristote que nous venons de lire a pour thème l’imitation, dans ses rapports à l’art et à la connaissance. L’auteur a voulu nous faire comprendre que l’imitation à l’œuvre dans l’art nous procure du plaisir, car imiter nous permet d’apprendre. Il répond ainsi au problème de la finalité de l’art, son but.
L’auteur énonce tout d’abord une vérité générale : l’imitation est naturelle et universelle, c’est le propre de l’homme. Cette tendance se manifeste dès l’enfance, en particulier par le jeu qui procure du plaisir :
Aristote précise d’ailleurs que c’est l’imitation en elle-même et non pas le modèle qui nous plaît, puisque paradoxalement, l’image de choses qui dans la réalité peuvent être très désagréables à voir nous procure tout de même du plaisir :

Il nous en donne la raison: l’imitation nous permet d’apprendre. Quand nous reconnaissons l’image d’un être réel, quel qu’il soit, nous apprenons à le connaître, et cela nous procure du plaisir.
Pour finir, Aristote concède que nous pouvons avoir du plaisir à contempler une image sans connaître l’original. Ce n’est alors plus en tant qu’imitation que nous la considérons, mais pour son esthétique : c’est alors l’œuvre en elle-même que nous admirons.
Aristote a donc commencé par énoncer une caractéristique de l’homme qui le distingue de tous les animaux, sa capacité très développée à imiter. C’est par nature et universellement que « tous les hommes prennent plaisir aux imitations ». C’est en effet par l’imitation que le jeune enfant « acquiert ses premières connaissances ». Demandons-nous comment l’enfant imite-t-il, et pourquoi cela lui procure-t-il du plaisir ?
L’enfant imite ses proches pour apprendre à parler, à marcher, à se comporter, et il éprouve ainsi la fierté de grandir. En effet, l’apprentissage se passe en grande partie par imitation du modèle parental et social d’où l’importance décisive de l’éducation.
L’enfant consacre ainsi la plus grande partie de son temps à jouer, et c’est en imitant des métiers, des animaux, des histoires, qu’il intègre des connaissances. En jouant à la marchande, l’enfant comprend intuitivement le principe du commerce et des échanges.
Par la suite, tous les hommes continuent à prendre plaisir aux imitations, en les produisant ou en les contemplant, car elles leur permettent de comprendre le monde et de se comprendre. C’est le théâtre bien sûr mais aussi le plaisir que nous prenons à contempler une image même repoussante dont nous a parlé Aristote dans la seconde partie du texte

Mais alors, qu’est-ce qui nous plaît au juste dans une œuvre d’art ? Quelle est sa finalité ?
Aristote nous montre dans ce texte que l’imitation a des vertus pédagogiques : elle nous apprend à mieux voir le monde et à le connaître. Par l’imitation des formes réelles ou des sentiments, l’œuvre d’art nous permet de les comprendre, et cette révélation nous procure la même joie que lorsque nous découvrons des vérités cachées, la même joie que la philosophie.

L’art comme connaissance
Pour conclure, nous avons appris que l’oeuvre d’art possède de nombreux atouts qui la rendent nécessaire à l’homme: non seulement elle peut nous distraire ou nous faire réfléchir sur nous-mêmes ou sur notre époque, mais surtout comme nous l’apprend Aristote, elle nous permet de connaître :
« l’art imite la nature » (II, § 11).

Mais ainsi entendu, le plaisir de la contemplation revient aussi à admirer la précision avec laquelle l’artiste parvient à copier le réel et à reproduire les traits jusqu’aux moindres détails :

Voir le sculpteur contemporain : Ron MUECK :
On note ainsi que l’art, comme la philosophie ou la science, participent à la recherche de la vérité. On peut utiliser les images pour la connaissance scientifique et un artiste en cherchant à copier le réel, à reproduire un beau paysage ou une nature morte ou en faisant un portrait, comprendra mieux que n’importe qui, par les détails qu’il aura saisis, pourquoi en effet ce paysage est beau, cette fille ou ce garçon sont jolis, comment est structuré un morceau de pain :


Ajoutons que dans son analyse de l’art et des artistes, Platon pense surtout aux peintres comme Zeuxis et Parrhasios alors qu’Aristote a surtout en tête le grand théâtre grec (Euripide, Sophocle, Eschyle).
En analysant la tragédie, Aristote souligne en effet que la représentation d’émotions violentes sur scène permet aux spectateurs de réaliser une catharsis (mot grec signifiant purgation, purification), c’est-à-dire une purgation de ses propres passions. Les spectateurs s’identifient aux personnages dont les passions coupables sont punies par le destin et ils se retrouvent délivrés des sentiments inavouables qu’ils éprouvent. Pour les théoriciens du classicisme qui reprennent Aristote le théâtre a avant tout une dimension morale et édificatrice :


Donc, Aristote a réhabilité les artistes, les a défendus et nous a montré que le peintre ou un acteur en imitant la vie cherche à nous l’expliquer, à nous montrer la réalité des choses comme le philosophe cherche à comprendre le réel et le scientifique à l’expliquer.
Non, il ne faut donc pas découper, lacérer, déchirer les images (vous pouvez regarder la télé !) : il y a aussi dedans une certaine vérité !



Point fort : la revalorisation de l’image et grande influence sur l’art occidental figuratif.
Point faible : Peut-on vraiment réduire l’art qu’à la figuration ? d’où :
L’art doit-il vraiment copier le réel ?
Un artiste ne vise-t-il pas autre chose ?

Tableau de couverture : Edouard Hopper, Nighthawks