L’ART / 1

CHARLES BAUDELAIRE, poète français (1821-1867)

STENDHAL, romancier français (1783-1842)

Après la Technique, vous allez, à présent, être amenés à vous interroger sur une autre dimension de l’existence humaine, l’Art. En effet, si l’art est partout autour de nous et que nous n’y sommes pas insensibles, c’est peut-être aussi parce qu’il existe une relation fondamentale entre l’homme et l’activité artistique. Au moment justement où l’homme commence à produire des outils, qu’il devient tout à fait un homme dans l’histoire de son évolution et se distingue des animaux par la faculté technique, l’homo faber de Bergson, il dessine aussi sur les parois des grottes préhistoriques qu’il habite comme celle de CHAUVET

L’art est donc l’un de symboles les plus forts de l’humanité, une humanité qui ne se conçoit pas sans création artistique et sans plaisir esthétique, sans ce qu’on appelle :

Mais qu’est-ce que l’art exactement ? Comment le définir avec rigueur et précision ? Quels sont ses enjeux ? Quels problèmes pose-t-il ?

Plan du cours :
Dans un premier temps (notre grand 1), nous nous efforcerons de définir l’art, de dire notamment en quoi l’artiste diffère de l’artisan, du technicien.
Puis, dans un second temps, nous nous interrogerons sur la relation entre la nature et l’art : l’artiste doit-il imiter la nature pour produire des chefs-d’oeuvre ? (ce sera notre grand 2)
Enfin, nous nous intéresserons à la question essentielle de la beauté en art. Qu’est-ce que le jugement de goût ? La beauté est-elle subjective ? L’art doit-il rester enfermé par exemple dans la recherche de la beauté ?
(notre grand 3).

I Définitions, Problèmes et Enjeu :

1°) Définitions : les deux sens du mot art :

Art > latin “ars“, traduction du grec « tecknê » ( qui a donné le mot « technique ») :

  • Sens ancien : manière de faire, connaissance productive, savoir pratique. Ex : “l’art de la cuisine“,  » l’art de la dissertation » sens que l’on retrouve dans « artisan ».
  • Sens moderne : “recherche de la beauté“, production de la Beauté à travers une oeuvre par un être conscient. Ex : “Le cinéma est un 7ème art“, sens que l’on retrouve dans « artiste« .

Sens 1 : L’art, qui vient du latin “ars“ désigne au départ la manière de faire quelque chose, une technique, comme on parle de « l’art de la dissertation« , « l’art d’être grand-père ou de « l’art de la cuisine , il renvoie donc à la production de quelque chose d’utile.

Sens 2 : Puis, peu à peu au sens moderne, l’art renvoie au travail créateur et plus particulièrement à la recherche de la beauté par un être conscient, une quête esthétique qui n’a pas d’utilité propre en soi, qui demeure inutile.

Repérez dans ce proverbe célèbre les deux sens du mot « art »‘ :



RÉPONSE : Sens 2 en premier, sens 1 en second. Signification : le grand art, c’est de cacher toute la technique qu’il y a derrière tel un grand danseurC’est tellement beau qu’on ne voie plus le travail des répétitions !

2°) Problèmes :

  1. Du point de vue du sens 1 : Peut-on réduire l’art à la technique, ou suppose-t-il autre chose ? L’art s’apprend il ou n’est-il qu’un don, une question de talent ? Qu’appelle-t-on l’inspiration ? L’art suppose-t-il un travail ou s’improvise-t-il ?
  2. Du point de vue du sens 2 : Que recherche vraiment un artiste ? La beauté, la perfection physique, l’agréable à la vue ou à l’oreille ou bien connaître le monde, le décrire, l’imiter voire le critiquer, le dénoncer exprimer son point de vue ? Enfin, qu’est-ce vraiment que la Beauté ? Est-ce  quelque chose de sensible ou quelque chose d’autre mais alors, quoi ? Qu’est-ce qui rend beau ? La Beauté est-elle physique ou intérieure (morale, intellectuelle) ? L’artiste ne recherche-t-il vraiment que le Beau ?  

Beauté intérieure : 15 citations à méditer

3°) Enjeu : la distinction ARTISTE / ARTISAN :

Alain, philosophe français du 20ème siècle, extrait de son livre le Système des beaux-Arts (voir onglet « auteurs ») :

 » Il reste à dire en quoi l’artiste diffère de l’artisan. Toutes les fois que l’idée précède et règle l’exécution, c’est industrie1. Et encore est-il vrai que l’œuvre souvent, même dans l’industrie, redresse l’idée en ce sens que l’artisan trouve mieux qu’il n’avait pensé dès qu’il essaie ; en cela il est artiste, mais par éclairs. Toujours est-il que la représentation d’une idée dans une chose, je dis même d’une idée bien définie comme le dessin d’une maison, est une œuvre mécanique seulement, en ce sens qu’une machine bien réglée d’abord ferait l’œuvre à mille exemplaires. // Pensons maintenant au travail du peintre de portrait ; il est clair qu’il ne peut avoir le projet de toutes les couleurs qu’il emploiera à l’œuvre qu’il commence ; l’idée lui vient à mesure qu’il fait ; il serait même rigoureux de dire que l’idée lui vient ensuite, comme au spectateur, et qu’il est spectateur aussi de son œuvre en train de naître. Et c’est là le propre de l’artiste. Il faut que le génie ait la grâce de la nature et s’étonne lui-même. Un beau vers n’est pas d’abord en projet, et ensuite fait ; mais il se montre beau au poète ; et la belle statue se montre belle au sculpteur à mesure qu’il la fait ; et le portrait naît sous le pinceau. //

Ainsi la règle du beau n’apparaît que dans l’œuvre, et y reste prise, en sorte qu’elle ne peut servir jamais, d’aucune manière, à faire une autre œuvre.

Alain, Système des Beaux-Arts, 1920, Livre I, Chap. VI.

Note :

1. Alain compare ici l’artisanat à l’activité industrielle, en ce sens que le produit de l’industrie est le résultat d’un travail mécanique, où l’exécution est dissociée de la création. Dans l’industrie, l’ouvrier n’est pas l’inventeur de ce qu’il produit ou exécute, il n’en a pas eu « l’idée », il arrive après elle.

EXPLICATION :

Thème : Qu’est-­‐ce vraiment que l’art ? Plus précisément, quelle est la différence entre l’artiste et l’artisan ? Est-ce une différence de nature ou de degré ?

Thèse : On ne peut pas confondre le travail d’un artiste avec celui d’un artisan (différence de nature).

PLAN DU TEXTE:

Partie 1 : déf de l’Artisan → plan/modèle, travaille toujours d’après un catalogue, idée qu’on doit reproduire, travail industriel (un bijoutier, un menuisier).

Partie 2 : déf de l’Artiste → crée , improvise , crée « au feeling » (l’orfèvre / l’ébéniste) :

Partie 3 : Déf de la beauté → une œuvre unique et originale : inimitable

(Prêt à porter → Haute-Couture)

Suis-je belle ou laide? Test du visage et d'analyse de la beauté

Alors en quoi l’artiste diffère-t-il de l’artisan ?

——Éléments de réponse 

L’objet fabriqué en usine se distingue de l’œuvre d’art sur plusieurs points : le premier est fabriqué en série, et ne mobilise pas l’intelligence ou l’imagination ; le second est unique, et implique des facultés créatrices.

ARTISANOUVRIER

  • « l’idée précède et règle l’exécution » (l. 2-3) ; « idée bien définie » (l. 5)
  • « œuvre mécanique » (l. 5), « machine » (l. 6)
  • « œuvre qui ne laisse pas la place à l’erreur : « le dessin d’une maison » (l. 5), faite d’après un modèle, un catalogue.

L’ARTISTE :

  • « l’idée lui vient à mesure qu’il la fait » (l. 8-9) ; « l’idée lui vient ensuite » (l. 9)
  • plus de spontanéité : l’artiste « s’étonne lui-même » (l. 10-11)
  • improvisation : le peintre « n’a pas le projet de toutes les couleurs » (l. 7-8)
CONCLUSION GENERALE :  

Alain nous a proposé ici une analyse précise de la différence entre l’artiste et l’artisan. Malgré une étymologie commune (« ars » en latin), l’artisan et l’artiste ne travaillent pas de la même manière. L’artisan travaille toujours d’après une idée, un modèle ,un  concept. Il utilise un catalogue , son travail est fait en plusieurs exemplaires. C’est un travail INDUSTRIEL. Au contraire, l’artiste, lui , ne sait pas au départ ce qu’il va faire , il improvise , il crée au fur et à mesure une œuvre inimitable mais qui créera des disciples : ce qu’on appelle un style.
Et, à partir de là, dans son dernier paragraphe, Alain peut définir ce qu’est la beauté : elle est unique, originale, inimitable et même un peu inexplicable.

C’est en tout cas le rapport à l’idée, au modèle qui décide de la distinction entre l’ouvrage d’un artisan et l’œuvre d’un artiste : pour le premier, elle est antérieure à la production, la marge de liberté est très faible (il est « artiste par éclairs » nous dit l’auteur c’est-à-dire de temps en temps), et pour le second, l’idée vient au fur et à mesure qu’il crée, car la réalisation de l’œuvre ne peut être pensée dans tous ses détails par avance (variations de lumière, sujet qui peut bouger pour un peintre ou un sculpteur ).

POINT FORT : l ’Art comme création, comme originalité, comme nouveauté de style.

POINT FAIBLE : Mais l’artiste ne travaille-t-il pas aussi d’après des modèles pris dans la nature en imitant ? Et puis, peut-on vraiment dire que l’artiste ne sait pas ce qu’il fait ? L’artiste ne serait-il qu’un fou ? (voir le mythe du poète maudit). Au contraire, ne peut-on pas dire (ce que fait par exemple Nietzsche), que tout travail artistique suppose une longue élaboration : des esquisses, des croquis pour la peinture; un plan détaillé pour la littérature; de longues répétitions pour le théâtre ou la musique, un long tournage pour le cinéma.

d’où :

LA QUESTION DU GÉNIE :

  • ALAIN ne fait pas ici la différence entre l’artiste et le génie, car dans le texte, ils sont tous les deux identifiés. Or peut-on dire que tous les artistes sont des génies ?
  • Un grand artiste a un style qui est unique et qui n’est pas une copie de ses prédécesseurs : le style est ce qui caractérise la spécificité d’un geste artistique, et qui distingue un artiste des autres.

LO QUE NO TIENES ESTILO NO ES NADA !

Un peu de vocabulaire :

Originalité : Caractère de ce qui est original, nouveau, créatif, singulier.

Style : Façon personnelle d’exprimer ses idées, ses sentiments, son habillement.

Génie : Ici, une personne douée d’un talent naturel pour concevoir et créer des œuvres originales et d’une qualité exceptionnelle. Le génie se reconnaît notamment au fait qu’il sert de modèle et d’inspiration à d’autres, qui s’efforcent de marcher sur ses pas…

Le génie et les règles :

Si l’art se distingue de la technique au sens industriel, il n’en reste pas moins qu’il se définit par un geste que l’on peut appeler « technique ». On désigne alors un ensemble de procédés manuels (par exemple, dans les performances contemporaines, on peut utiliser son corps), ou mobilisant l’usage d’un instrument (pinceau, burin), qui requiert un savoir-faire spécifique ainsi qu’une certaine habileté. On peut qualifier d’artistes ceux qui maîtrisent de tels gestes. Seulement, suffit-il d’être habile, ou de maîtriser un geste technique pour être un génie ?

On pourrait alors distinguer ici trois cas différents :

Le virtuose : il est capable d’exécuter avec une très grande précision un geste artistique :

L’artiste : il pratique un type d’art spécifique (musique, peinture, théâtre, etc.). Il en connaît les règles, et est capable de les appliquer.

Le génie : non seulement il connaît les règles et sait les appliquer, mais il a également la capacité de les créer. Il est capable d’innover dans les outils qu’il utilise comme par exemple Jimi Hendrix avec la guitare électrique :

mais aussi dans la manière de créer des œuvres comme pour Picasso : voir par exemple le tableau Les demoiselles d’Avignon, peint en 1907, et qui est l’acte de naissance du cubisme :

Sans oublier MOZART qui fut artiste, virtuose et génie tout à la fois :

Mise en activité :

LE JEUNE KANT

Lisez attentivement le court texte suivant d’Emmanuel Kant et, au brouillon, répondez aux questions qui le suivent :

« Le génie est le talent (le don naturel) qui permet de donner à l’art ses règles. Puisque le talent, en tant que faculté productive innée de l’artiste, appartient lui-même à la nature, on pourrait formuler ainsi la définition : le génie est la disposition innée de l’esprit (ingenium) par le truchement2 de laquelle la nature donne à l’art ses règles ».

Kant, Critique de la faculté de juger, 1790, § 46.

Question :

Alors d’où vient le génie selon Kant ? Que signifie donner à l’art ses règles ?

——Éléments de réponse :

  • Le génie est un talent, quelque chose de naturel ou d’inné qui ne suppose aucun apprentissage. Mais cela n’exclut pas que le génie ait pu apprendre les principes élémentaires de son art, et il faut supposer qu’il connaît même très bien son domaine : seulement, il a réussi à s’en détacher pour créer quelque chose d’absolument original. Ses œuvres deviennent alors le point de départ d’une nouvelle manière de faire : il crée une nouvelle tradition picturale, musicale, etc. Le génie s’oppose donc à l’esprit d’imi-tation, bien qu’il puisse être imité par d’autres artistes. Kant dira à ce titre qu’il « fait école » (= il inspire d’autres artistes, auxquels il sert de modèle de créativité et de style).

Tel Bob MARLEY « inventeur » du reggae :

  • Mais attention : le génie n’est pas un anarchiste, absurde ou un capricieux : il produit de nouvelles règles qui redéfinissent les conditions d’une œuvre réussie car on ne peut réaliser une œuvre d’art sans règles, car on ne peut se passer de contraintes. L’on peut même dire que ces contraintes deviennent une condition de la liberté artistique, et pas un simple empêchement.

TRANSITION DE I à II :

Ainsi, nous venons de voir qu’art et technique s’opposent en ce qu’ils désignent deux manières d’agir sur la réalité et de donner corps à des idées (faculté technique et faculté symbolique). Si ces deux activités définissent le propre de l’homme, cela montre aussi que celui-ci n’est pas seulement capable d’inventer des moyens de subvenir à ses besoins : il peut aussi représenter de manière symbolique et esthétique ( c’est-à-dire « belle » ) le monde qui l’entoure comme les hommes préhistoriques le faisaient déjà dans les grottes et les cavernes, voulant ici copier la nature, leur environnement de chasse et de cueillette :

D’où une nouvelle question surgit :

Le but de l’art est-il de donner une belle imitation de la nature ? Les capacités du génie doivent-elles être mises au service de cet objectif ?