6 / VERS UNE PENSÉE ARCHIPÉLIQUE DU RHIZOME ?

EDOUARD GLISSANT ET LA POÉTIQUE DU DIVERS

Introduction à une Poétique du Divers

« Quand j’ai abordé la question [de l’identité], je suis parti de la distinction opérée par Deleuze et Guattari, entre la notion de racine unique et la notion de rhizome. Deleuze et Guattari, dans un des chapitres de Mille Plateaux (qui a été publié d’abord en petit volume sous le titre le Rhizomes), soulignent cette différence. Ils l’établissent du point de vue du fonctionnement de la pensée, la pensée de la racine et la pensée du rhizome. La racine unique est celle qui tue autour d’elle alors que le rhizome est la racine qui s’étend à la rencontre d’autres racines. J’ai appliqué cette image au principe d’identité. Et je l’ai fait aussi en fonction d’une « catégorisation des cultures » qui m’est propre, d’une division des cultures en cultures ataviques et cultures composites.« 

Edouard GLISSANT.

C’est à Gilles Deleuze et Félix Guattari que Glissant emprunte cette image du rhizome (la racine multiple d’une plante), pour qualifier sa conception d’une identité plurielle qui s’oppose à l’identité racine unique. Par opposition au modèle des cultures ataviques, la figure du rhizome place l’identité en capacité d’élaboration de cultures composites, par la mise en réseau des apports extérieurs, par le nomadisme.  

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LE PHILOSOPHE GILLES DELEUZE (1925-1995)

Extrait de Mille Plateaux de Gilles Deleuze et Félix Guattari

 » (…) à la différence des arbres ou de leurs racines, le rhizome connecte un point quelconque avec un autre point quelconque, et chacun de ses traits ne renvoie pas nécessairement à des traits de même nature, il met en jeu des régimes de signes très différents et même des états de non-signes. Le rhizome ne se laisse ramener ni à l’Un ni au multiple. Il n’est pas l’Un qui devient deux, ni même qui deviendrait directement trois, quatre ou cinq, etc. il n’est pas un multiple qui dérive de l’Un, ni auquel l’Un s’ajouterait (n + 1). Il n’est pas fait d’unités, mais de dimensions, ou plutôt de directions mouvantes. Il n’a pas de commencement ni de fin, mais toujours un milieu, par lequel il pousse et déborde. (…)

A l’opposé de l’arbre, le rhizome n’est pas un objet de reproduction : ni reproduction externe comme l’arbre-image, ni reproduction interne comme la structure-arbre. Le rhizome est une antigénéalogie. C’est une mémoire courte, ou une antimémoire. Le rhizome procède par variations, expansion, conquête, capture, piqûre. (…). On écrit l’histoire, mais on l’a toujours écrite du point de vue des sédentaires

(…) Les nomades ont inventé une machine de guerre, contre l’appareil d’Etat. Jamais l’histoire n’a compris le nomadisme, jamais le livre n’a compris le dehors. Au cours d’une longue histoire, l’Etat a été le modèle :  prétention de l’Etat à être l’image intériorisée d’un ordre du monde, et à enraciner l’homme. Mais le rapport d’une machine de guerre avec le dehors, ce n’est pas un autre “modèle”, c’est un agencement qui fait que la pensée devient elle-même nomade, le livre une pièce pour toutes les machines mobiles, une tige pour un rhizome.

GILLES DELEUZE, Mille Plateaux.

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Mais aussi Franz KAFKA

“Les choses qui me viennent à l’esprit se représentent à moi non par leur racine, mais par un point quelconque situé vers le milieu. Essayez donc de les retenir, essayez donc de retenir un brin d’herbe qui ne commence à croître qu’au milieu de la tige, et de vous tenir à lui”

Franz Kafka, Journal