II. Oui, la vérité, ce sont les apparences ! (thèse du phénoménisme antique) :
1° ) La position des Sophistes :
Les Sophistes : contemporains et adversaires de Socrate.
Chef de l’école : Protagoras

TEXTE DE PLATON, extrait du « Théétète » :
» SOCRATE :
Il semble bien que ce que tu dis de la science n’est pas chose banale ; c’est ce qu’en disait Protagoras lui-même. Il la définissait comme toi, mais en termes différents. Il dit en effet, n’est-ce pas, que l’homme est la mesure de toutes choses, de l’existence de celles qui existent et de la non-existence de celles qui n’existent pas. Tu as lu cela, je suppose ?
THÉÉTÈTE :
Oui, et plus d’une fois.
SOCRATE :
Ne veut-il pas dire à peu près ceci, que telle une chose m’apparaît, telle elle est pour moi et que telle elle t’apparaît à toi, telle elle est aussi pour toi ? Car toi et moi, nous sommes des hommes.
THÉÉTÈTE :
C’est bien ce qu’il veut dire.
SOCRATE :
Il est à présumer qu’un homme sage ne parle pas en l’air. Suivons-le donc. N’arrive-t-il pas quelquefois qu’exposés au même vent, l’un de nous a froid, et l’autre, non ; celui-ci légèrement, celui-là violemment ?
THÉÉTÈTE :
C’est bien certain.
SOCRATE :
En ce cas, que dirons-nous qu’est le vent pris en lui-même, froid ou non froid ? ou bien en croirons-nous Protagoras et dirons-nous qu’il est froid pour celui qui a froid, et qu’il n’est pas froid pour celui qui n’a pas froid ?
THÉÉTÈTE :
Il semble bien que oui.
SOCRATE :
N’apparaît-il pas tel à l’un et à l’autre ?
THÉÉTÈTE :
Si.
SOCRATE :
Alors apparaître, c’est être senti ? «
Platon, extrait du Théétète.

Conclusion générale :
Dans le Théétète, Platon nous rappelle la position des Sophistes. Pour Protagoras, le chef de l’école, l’Homme est le seul critère de la vérité (critique de la religion). Du coup, la vérité est individuelle, subjective, elle dépend du point de vue de chacun. Il n’y a donc pas une vérité, mais des vérités ; la vérité est multiple (thèse relativiste), subjective, et pour l’atteindre il suffit de sentir, de percevoir les choses (thèse phénoméniste). D’ailleurs, pour les Sophistes, et c’est la devise de l’école : « A chacun sa vérité ».


Remarques :
Pour les Sophistes, il n’y a donc pas de vérité absolue ou officielle à enseigner, chacun a sa vérité. Mais alors quoi faire en cours ? Non pas exposer LA vérité mais apprendre demain à l’élève à montrer que sa vérité est la meilleure, convaincre ! Les Sophistes privilégient la rhétorique, l’art de bien parler, de convaincre par la parole.


Mais quant aux Dieux et à la Religion, Protagoras n’y croit pas ! Ils ne croient comme St Thomas l’Apôtre que ce qu’ils voient :

Les Dieux ? on ne les voit pas , on ne les sent pas, on ne les entend pas !
Annexe :
2. La critique des Sophistes par Socrate :

TEXTE DE PLATON, extrait du Cratyle :
SOCRATE :
Voyons, Hermogène · penses-tu aussi que les êtres n’aient qu’une existence relative à l’individu qui les considère, suivant la proposition de Protagoras, que l‘homme est la mesure de toutes choses ; de sorte que les objets ne soient pour toi et pour moi que ce qu’ils nous paraissent à chacun de nous individuellement ; ou bien te semble-t-il qu’ils aient en eux-mêmes une certaine réalité fixe et permanente?
HERMOGÈNE :
Je l’avoue, Socrate, j’en suis venu autrefois, dans mes incertitudes, aux opinions de Protagoras. Néanmoins je ne puis croire qu’il en soit tout-à-fait ainsi.
SOCRATE :
Quoi donc, en es-tu venu quelquefois à croire que nul homme n’est tout-à-fait méchant ?
HERMOGÈNE :
Non, par Jupiter; souvent, au contraire, j’ai été dans le cas de trouver des hommes tout-à-fait méchants; et j’en ai trouvé un bon nombre.
SOCRATE :
Et n’en as-tu pas vu qui t’aient semblé tout-à-fait bons ?
HERMOGÈNE.
Pour ceux-là, bien peu.
SOCRATE :
Mais tu en as vu?
HERMOGÈNE :
J’en conviens.
SOCRATE :
Et comment l’entends-tu? N’est-ce pas que ces derniers étaient tout-à-fait raisonnables, et que les hommes tout-à-fait méchants étaient tout-à-fait insensés?
HERMOGÈNE :
C’est mon sentiment.
SOCRATE :
Mais si Protagoras a raison, s’il est vrai que les choses ne sont que ce qu’elles paraissent à chacun de nous, est-il possible que les uns soient raisonnables et les autres insensés ?
HERMOGÈNE :
Non vraiment.
SOCRATE :
Tu es donc, à ce qu’il me semble, tout-à-fait persuadé que puisqu’il y a une sagesse et une folie, il est tout-à-fait impossible que Protagoras ait raison. En effet, un homme ne pourrait jamais être plus sage qu’un autre, si la vérité n’est pour chacun que ce qui lui semble.«
PLATON, extrait du Cratyle.
Conclusion :
C’est dans Le Cratyle de Platon, que Socrate donne ici son objection la plus forte à Protagoras et aux Sophistes. Pour Socrate, si on postule le relativisme (« à chacun sa vérité ») ou une philosophie du devenir (tout coule tout bouge), on se retrouve dans l’incapacité de définir des valeurs, de définir le Bien / le Mal, le Bon / le Mauvais, le Beau / le Laid, le Vrai / le Faux.
Mais alors si tout se vaut, la vérité du voleur est semblable à la vérité du gendarme.

Comme l’écrivait Leo Strauss, philosophe autrichien du Droit :
« Si tout se vaut, le cannibalisme n’est qu’un goût culinaire parmi d’autres »

Mais alors, où donc est la vérité? Comment la trouver ?

Chanson française :