LA NATURE / 4

HANS JONAS ET LE PRINCIPE RESPONSABILITÉ :

Pour repenser notre rapport à la nature, ne faudrait-il pas en effet modifier notre morale ?

Il est naïf de croire que l’homme est extérieur à la nature, qu’il puisse la dominer, comme un maître peut dominer son esclave, et la mettre à son service, comme s’il pouvait s’en extraire et s’en distinguer complètement. Il ne faut pas oublier que l’homme appartient à la nature. Et n’oublions pas la phrase de la vidéo de Sophie Marceau du cours précédent :

« La Nature n’a pas besoin de l’homme, l’homme a besoin de la nature »

Elle nous rappelle celle de Jean-Jacques ROUSSEAU :

Il ne faut donc pas penser l’homme en rupture avec la nature, il faut repenser sa situation face à la nature.

C’est ainsi que le philosophe allemand contemporain Hans Jonas (1903-1993)

propose de renouveler la morale, cet ensemble de règles que nous devons mettre en pratique dans notre relation à autrui afin de ne pas le faire souffrir ou lui nuire. Jusqu’au XXe siècle, la morale pense les relations des êtres humains entre eux en tant qu’ils sont nos contemporains, nos proches, nos voisins autrement dit, l’action morale, le devoir concernent les relations entre prochains comme le grand principe « Aime ton prochain comme toi-même » de la morale chrétienne).

Or, la difficulté avec la technique moderne est que les effets de l’action de l’humanité sur la nature ne sont pas nécessairement manifestes immédiatement mais sont souvent une menace pour les générations futures. Il faudrait donc revoir notre conception de la morale et du devoir, en tenant compte des générations futures dans les nouveaux principes que nous devons suivre.

Lisons donc Hans Jonas, qui écrivait en 1979 :

[ Nous donnons ici un extrait plus long du texte donné en cours (le fluo orange correspondant à la version de la photocopie du cours) ]

 » Le Prométhée définitivement déchaîné, auquel la science confère des forces jamais encore connues et l’économie son impulsion effrénée, réclame une éthique qui, par des entraves librement consenties, empêche le pouvoir de l’homme de devenir une malédiction pour lui. (…) La promesse de la technique moderne s’est inversée en menace (…). La soumission de la nature destinée au bonheur humain a entraîné par la démesure de son succès, qui s’étend maintenant également à la nature de l’homme lui-même, le plus grand défi pour l’être humain que son faire ait jamais entraîné. Tout en lui est inédit, sans comparaison possible avec ce qui précède (…). Nulle éthique traditionnelle ne nous instruit donc sur les normes du « bien » et du « mal » auxquelles doivent être soumises les modalités entièrement nouvelles du pouvoir et de ses créations possibles. La terre nouvelle de la pratique collective, dans laquelle nous sommes entrés avec la technologie de pointe, est encore une terre vierge de la théorie éthique.

Dans ce vide (qui est en même temps le vide de l’actuel relativisme des valeurs) s’établit la recherche présentée ici. Qu’est-ce qui peut servir de boussole ? L’anticipation de la menace elle-même ! (…)

Un impératif adapté au nouveau type de l’agir humain et qui s’adresse au nouveau type de sujets de l’agir s’énoncerait à peu près ainsi : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la Permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre » ; ou pour l’exprimer négativement : « Agis de façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie » (…).

On voit sans peine que l’atteinte portée à ce type d’impératif n’inclut aucune contradiction d’ordre rationnel. Je peux vouloir le bien actuel en sacrifiant le bien futur. De même que je peux vouloir ma propre disparition, je peux aussi vouloir la disparition de l’humanité. (…)

Or le nouvel impératif affirme précisément que nous avons bien le droit de risquer notre propre vie, mais non celle de l’humanité ; (…) que nous n’avons pas le droit de choisir le non-être des générations futures à cause de l’être de la génération actuelle et que nous n’avons même pas le droit de le risquer. Ce n’est pas du tout facile, et peut -être impossible sans recours à la religion, de légitimer en théorie pourquoi nous n’avons pas ce droit, pourquoi au contraire nous avons une obligation à l’égard de ce qui n’existe même pas encore et ce qui « de soi » ne doit pas non plus être, ce qui du moins n’a pas droit à l’existence, puisque cela n’existe pas. Notre impératif le prend d’abord comme un axiome sans justification. »

Hans Jonas, Le Principe responsabilité : une éthique pour la civilisation technologique (1979), trad. J. Greisch, Éd. du Cerf, Préface, pp. 13 et 30.

Après lecture attentive du texte, vous répondrez aux questions suivantes et comparerez vos réponses aux éléments de corrigé proposés par la suite.

Questions

  • 1. Jonas parle d’un « Prométhée définitivement déchaîné », à quoi fait-il référence ? Que veut-il dire ?
    • 2. Pourquoi faut-il, selon Jonas, repenser la morale aujourd’hui ?
    • 3. Pourquoi, selon Jonas, n’avons-nous pas le droit de risquer la survie des générations futures ?

     

    Éléments de réponses :

    1. Jonas fait référence au mythe de Prométhée retranscrit que nous verrons bientôt dans notre prochain chapitre « la Technique« , prochaine notion. Dans ce mythe, le don que Prométhée fait aux hommes est celui du feu et de la connaissance des arts, il représente la technique. Ici, Jonas insiste sur le fait que la technique moderne avec la science et l’économie qui progressent ensemble entraînent l’humanité dans une situation dont elle ne mesure plus les conséquences à long terme et qui menacent son avenir. Si Prométhée est « définitivement déchaîné », c’est qu’il n’a plus de chaînes, qu’il a perdu les chaînes de sa punition sur le mont Caucase, qu’on ne peut plus l’arrêter, que l’évolution de la technique est entrée dans un processus sans limites.

    • 2. Il faut donc repenser la morale car le défi que doivent relever les êtres humains est nouveau : jusqu’à aujourd’hui la morale définissait des règles du devoir envers soi-même et envers autrui, mais jamais des règles du devoir envers les générations futures. En effet, je n’ai de devoir qu’envers ceux sur qui mon action présente a un effet direct mais la difficulté avec la technique aujourd’hui est que les effets de nos choix actuels seront à supporter par les générations futures, comme par exemple l’épuisement des ressources naturelles (bois, pétrole, eau) ou le réchauffement climatique ; ainsi nous risquons, pour notre confort présent et par notre imprévoyance, de menacer la survie des générations futures.

    • 3. Selon Jonas nous devons poser un nouveau principe pour diriger notre action et c’est ce nouveau principe qu’il appelle « principe responsabilité » et qui nous rappelle que nous sommes responsables non seulement envers nous-mêmes ou nos contemporains, mais aussi envers les générations futures. On peut imaginer que ce qu’on appelle aujourd’hui « principe de précaution » et qui nous oblige à renoncer à la diffusion d’une découverte dont on ignore si ses effets à long terme ne seront pas nocifs, est une interprétation de ce principe proposé par Jonas. Il propose donc de considérer que les générations futures ont le droit d’exister comme un axiome, et c’est pour lui une proposition évidente qui ne demande pas d’être démontrée, argumentée ou justifiée. Cela suppose un droit à l’existence pour les générations futures qui n’existent pas encore et on pourra remarquer qu’il faut alors que nous supposions que quelque chose qui n’existe pas et n’existera peut-être jamais… a des droits… et ceci est du point de vue juridique loin d’être évident !….

    Éthique/morale : pris dans ce texte comme synonymes, ces termes concernent la question du bien et du mal et du bon comportement : comment bien agir ? Y a-t-il des règles qui nous assurent que nous accomplirons bien notre devoir ?

    Impératif : un impératif est un ordre, une règle que l’on doit suivre sans exception, à laquelle on ne peut se soustraire.

    COMPLEMENTS VIDÉOS :

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    VIDÉO DE RÉVISION DE LA NOTION :