III (suite):
3°) Eduquer à la technique : vers les mécanologues ?
L’existence humaine ne peut se résoudre à une attitude « technophobe » (= la peur de la technique), car celle-ci fait partie de son milieu ambiant. En effet, l’action humaine doit se comprendre en relation avec la technique, et non contre la technique.

On pourrait donc distinguer deux thèses extrêmes sur cette question :

- La thèse technophobe : Elle consisterait à dire que la technique aliène en profondeur l’agir humain, et même la condition humaine générale. Elle déplore les effets néfastes des « progrès » techniques, comme la pollution, l’épuisement des ressources, la dégradation des conditions de travail ou la précarisation qu’ils entraînent. La thèse technophobe est souvent associée à un « retour à la nature », ce qui implique une vision de l’existence plus authentique.

- La thèse technophile : À l’extrême inverse, cette thèse défendrait l’idée du « tout est bon », si cela permet de faire avancer la science et la technique. On pourrait la trouver, de manière caricaturale, incarnée sous les traits du « savant fou » comme dans le film Dr. Folamour (1964), de Stanley Kubrick, ou dans le Frankenstein de Mary Shelley (1818). Elle procéderait de l’idée que l’homme possède un pouvoir supérieur, puisqu’il est une exception dans la nature. Il se distinguerait des autres espèces vivantes grâce à cette capacité d’agir sur son environnement de manière technique. Finalement, tous les problèmes rencontrés seront toujours résolus par la technique. Il ne faut pas moins mais toujours plus de technique.

En fait, la condition humaine se caractérise par la capacité d’agir sur le monde par une combinaison de moyens et de buts. Ces buts et ces moyens sont réfléchis et organisés de manière à rendre ses actions efficaces autant que possible. En ce sens, il ne faut pas considérer la technique comme étrangère à ce que nous sommes, c’est précisément ce que note le philosophe français Gilbert Simondon (1924-1989), nouvel auteur introduit au bac :

- « Pour redonner à la culture le caractère véritablement général qu’elle a perdu, il faut pouvoir réintroduire en elle la conscience de la nature des machines, de leurs relations mutuelles et leurs relations avec l’homme, et des valeurs impliquées dans ces relations. Cette prise de conscience nécessite l’existence, à côté du psychologue et du sociologue, du technologue ou mécanologue. De plus, les schèmes fondamentaux de causalité et de régulation qui constituent une axiomatique de la technologie doivent être enseignés de façon universelle, comme sont enseignés les fondements de la culture littéraire. L’initiation aux techniques doit être placée sur le même plan que l’éducation scientifique […]. »
Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, 1958.
Question :
Pourquoi notre « culture » est-elle incomplète, selon Simondon ?
——Éléments de réponse :
- Gilbert Simondon était un philosophe spécialiste de la question de la technique. Il dénonce ici le fait que notre « culture générale » est incomplète, car nous nous en tenons trop souvent à des connaissances théoriques littéraires ou scientifiques. En un sens, ce n’est pas par technophobie que nous avons mis de côté la question des machines dans notre éducation : c’est par ignorance.
- Il en conclut qu’il nous faudrait donc des « mécanologues », des spécialistes de la technique, qui nous enseignent comment fonctionnent les machines (les « schèmes de causalité et de régulation » désignent justement les mécanismes des machines) et comment nous pouvons vivre avec. Il ne suffit pas de s’en tenir aux enseignements des psychologues ou des sociologues, qui nous donnent une vision de l’esprit humain restreinte, en ne prenant pas aussi en compte que l’homme est un aussi un fabricant d’objets techniques, et que ceux-ci s’interposent sans cesse entre le monde et nous-même.
On peut voir cela dans le système éducatif actuel, qui laisse une très petite part aux enseignements techniques, en les limitant à la « technologie » au collège (qui vient d’être d’ailleurs supprimé en 6ème !!!) pour la laisser ensuite aux lycées professionnels. Cette situation est d’autant plus d’actualité qu’avec les nouvelles technologies, nous manipulons sans cesse des objets dont nous ne comprenons pas le fonctionnement. L’arrivée de l’informatique a changé le monde de la technique : elle l’a rendu plus quotidien, mais pas plus familier. La maîtrise des outils technologiques (codage informatique par exemple) nous permettrait de nous libérer d’un usage aliénant de ceux-ci, l’usage des algorithmes qui vont servir bientôt dans votre inscription sur Parcoursup . Aujourd’hui, nos données personnelles sont surexploitées, et nous utilisons très souvent les nouvelles technologies de manière passive.
DOCUMENT D’ÉPOQUE :
GILBERT SIMONDON parle Du mode d’existence des objets techniques (1967), ouvrage clef dont est tiré l’extrait ci-dessus :

Les robots, notre futur ? :
Nous vivons environnés de technique, et nous nous rapportons au monde par le biais d’objets artificiels que nous avons fabriqués. Seulement, on peut distinguer des degrés de technique, qui varient selon le genre de technique que l’on utilise. Nous avons les outils (force naturelle), les machines (force artificielle) qui contrairement aux outils, possèdent un degré d’autonomie supplémentaire grâce à leur alimentation en énergie qui ne dépend pas de la force musculaire (un tracteur, une perceuse, etc.) :

Enfin, le dernier degré de technique est celui des robots, dont la présence est devenue quotidienne :
Ce dernier degré a pu se développer grâce aux progrès de la cybernétique et de l’informatique. Ceux-ci ont permis de mettre au point des objets qui fonctionnent en réseaux les uns avec les autres (par exemple, le téléphone portable grâce aux technologies internet, Bluetooth, etc.).
Le développement des « intelligences artificielles » est un progrès en termes de marge d’autonomie. Les robots sont utilisés dans le but d’assister les personnes ou de perfectionner certains gestes (assistants domotiques, applications médicales pour des opérations délicates. Ici, un robot médical :

et demain la voiture sans chauffeur, la voiture autonome :
Le perfectionnement de l’intelligence artificielle progresse à une vitesse telle que l’on peut se demander si le genre de relations que nous entretenons avec les robots ne va pas changer notre statut.
C’est ce qu’explore par exemple la série Westworld, qui a pour cadre un parc d’aventure géant dans lequel les visiteurs interagissent avec des robots humanoïdes :

S’exercer/Mise en activité :
Regardez cet extrait de la série Westworld et répondez à la question : qu’est-ce que distingue les robots humanoïdes des êtres humains ?
——Éléments de réponse
- La série Westworld construit son intrigue sur les apparents dysfonctionnements des robots du parc d’attractions. Plus la série progresse, plus ces dysfonctionnements vont révéler quelque chose d’étrangement humain chez les robots.
- La discussion tourne autour du « test de Turing » qui a été utilisé pour prouver la perfection des robots. Ce test a été inventé par Alan Turing (1912-1954), afin de déterminer les capacités d’une intelligence artificielle : si le robot parvient à donner l’impression à un interlocuteur humain qu’il a en face de lui une autre personne, alors le test est passé avec succès. Cependant, si les robots sont programmés, il n’en reste pas moins qu’ils ne peuvent pas être dotés de conscience, au sens où ils ne peuvent examiner réflexivement leurs propres pensées. Par là même, ils sont dépossédés de tout libre arbitre et de jugement sur ce qu’ils font.
En ce sens, le face-à-face avec un robot n’a rien à voir avec un face-à-face avec un autre humain. Les robots pourraient être appelés nos « prochains », si l’on pouvait faire l’expérience d’une rencontre entre deux consciences libres. Descartes, bien qu’il admettait que l’on pouvait prendre modèle sur les machines pour expliquer le fonctionnement du corps humain, soutenait aussi l’idée que nous ne pouvons nous y réduire…
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IV ALORS, VERS LA SYNTHÈSE ? DIRE OUI ET NON A LA TECHNIQUE :
TEXTE DE MARTIN HEIDEGGER – De l’usage des objets techniques :

« Notre attachement aux choses techniques est maintenant si fort que nous sommes, à notre insu, devenus leurs esclaves.
Mais nous pouvons nous y prendre autrement. Nous pouvons utiliser les choses techniques, nous en servir normalement, mais en même temps nous en libérer, de sorte qu’à tout moment nous conservions nos distances à leur égard. Nous pouvons faire usage des objets techniques et nous pouvons en même temps les laisser à eux-mêmes comme ne nous atteignant pas dans ce que nous avons de plus intime et de plus propre. Nous pouvons dire « oui » à l’emploi inévitable des objets techniques et nous pouvons en même temps lui dire « non » en ce sens que nous les empêchions de nous accaparer et ainsi de fausser, brouiller et finalement vider notre être. »
Martin HEIDEGGER, « Sérénité » in Questions III.

Distanciation :
Recul, détachement pris par rapport à quelqu’un ou quelque chose.
donc OUI à la technique à condition de ne pas en être esclave, dépendant, d’en rester toujours maître :
Synthèse conclusive de la notion :
La technique accroît la puissance d’agir sur le monde et sur soi-même. Elle est donc libératrice, puisqu’elle nous émancipe des lois de la nature. Cependant, elle ne nous donne pas un pouvoir tel que nous y échapperions totalement : l’homme n’est pas une exception dans la nature, même s’il se distingue des autres êtres par sa capacité à inventer des objets artificiels de plus en plus efficaces pour atteindre les buts qu’il s’est fixés. Les échecs de la technique, et le fait que la maîtrise du monde ne sera jamais totale, dévoilent deux choses : d’une part, la nature nous échappe dans l’infinité de ses aspects. D’autre part, l’agir humain ne se réduit pas à la technique : elle n’en est qu’un des modes. En effet, l’homme pense aussi de manière éthique ou artistique.
C’est justement maintenant à cette « pensée » artistique que nous allons nous intéresser en abordant une nouvelle notion : l’ART.

Pour aller plus loin :
— Vous pouvez visionner l’émission « Philosophie » d’Arte, stimulante et consacrée à la technique (surtout pour les Terminales Générales) :
— Nous vous conseillons également, le film Minority Report de Steven Spielberg qui propose une réflexion intéressante sur le progrès scientifique et technique, envisagé dans un futur effrayant…

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