LA TECHNIQUE / 4

L’HOMME PAS HOMO SAPIENS MAIS HOMO FABER :

En effet, avec l’importance de l’outil souligné auparavant, nous pouvons finalement nous interroger et nous demander si l’aptitude technique ne définit-elle pas mieux l’homme que l’aptitude intellectuelle ?

Or, c’est exactement ce que nous dit Henri BERGSON, philosophe français du début du vingtième siècle dans un TEXTE CANONIQUE, extrait de L’évolution créatrice, que vous trouverez partout dans vos annales de bac de révision :

Bergson inscrit sa réflexion sur la technique dans le cadre plus large d’une réflexion sur la nature et le vivant. Alors que l’instinct animal utilise des organes vivants pour agir sur la matière, l’intelligence humaine fabrique, elle, des organes artificiels ( des organon), des outils, indépendants du corps humain qui réagissent en retour sur leurs inventeurs. L’activité technique est ainsi au principe du progrès humain.

LE TEXTE : HENRI BERGSON, L’HOMO FABER

LISEZ attentivement LE TEXTE :

Un siècle a passé depuis l’invention de la machine à vapeur, et nous commençons seulement à ressentir la secousse profonde qu’elle nous a donnée. La révolution qu’elle a opérée dans l’industrie n’en a pas moins bouleversé les relations entre les hommes. Des idées nouvelles se lèvent. Des sentiments nouveaux sont en voie d’éclore. //

Dans des milliers d’années, quand le recul du passé n’en laissera plus apercevoir que les grandes lignes, nos guerres et nos révolutions compteront pour peu de chose, à supposer qu’on s’en souvienne encore; mais de la machine à vapeur, avec les inventions de tout genre qui lui font cortège, on parlera peut-être comme nous parlons du bronze ou de la pierre taillée; elle servira à définir un âge. //

Si nous pouvions nous dépouiller de tout orgueil, si, pour définir notre espèce, nous nous en tenions strictement à ce que l’histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l’homme et de l’intelligence, nous ne dirions peut-être pas Homo sapiens, mais Homo faber. En définitive, l’intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils et d’en varier indéfiniment la fabrication. »

Henri Bergson, L’ Évolution créatrice (1907), Éd. PUF, coll. « Quadrige », 1996, chap. II, (pp.138-140).

CLAUDE MONET, La Gare St-Lazare, l’arrivée du train (1877), peinture.

Première machine à vapeur

Vous devez garder en mémoire les deux points suivants qui éclaireront les difficultés du texte.

1Homo faber signifie, l’homme fabricateur: ce qui caractérise l’homme ce n’est pas tellement sa « sagesse » (homo sapiens sapiens), c’est plutôt le fait qu’il fabrique des outils et des machines et son intelligence propre désigne cette faculté de fabriquer.

L’homme, un être dont la nature est définie par la technique ?

  • L’homme, « homo faber » par nature

On considère que l’évolution de l’espèce humaine a connu un pas décisif lorsqu’elle a réussi à maîtriser de manière technique des processus naturels (par exemple la machine à vapeur). Bergson fait de cette capacité le point qui sépare hommes et animaux, en défendant la thèse que l’intelligence de l’homme est essentiellement fabricatrice…

2- Mais l’homme en fabriquant des choses artificielles qui n’existent pas dans la nature se fabrique lui même. Comment cela? Les inventions de machines, d’outils à faire des outils, modifient l’humanité comme l’ensemble des hommes au point que les âges de l’humanité finiront par porter le nom de l’invention dont les effets profonds ont bouleversé l’homme comme l’âge de la pierre taillée … du bronze mais aussi de la roue, de l’avion, demain de l’ordinateur et du téléphone portable :

Pour Bergson, les transformations de l’outillage ont un effet profond générateur de nouvelles habitudes intellectuelles et sociales. Ces nouvelles habitudes naissent de l’adaptation dans la durée de l’individu et de la société à la nouvelle technique qui apparaît grâce à l’invention d’un outil. Voir de nos jour les effets profonds sur nos vies de l’ordinateur et du téléphone portable.

THÈME : Qu’est ce que l’homme ? Quelle est l’essence de son intelligence ? Mais aussi : qu’est-ce vraiment que l’Histoire ? Qu’est-ce qui la caractérise ?

THÈSE : L’intelligence humaine est contrairement à ce que l’on croit technique : elle s’illustre dans la fabrication d’outils, de machines, dans les grandes inventions technologiques. L’histoire ? Ce qu’il en restera ?… Pas Chirac, pas Macron, non : il restera les grandes inventions comme la machine à vapeur, l’avion, l’ordinateur, le téléphone portable, le drone, chat GPT…

PLAN DU TEXTE :

1) L’exemple : la machine à vapeur, une vraie révolution.

2) Ses conséquences et la vraie Histoire : l’importance des grandes inventions technologiques.

3) L’orgueil de l’homme : il se croit intelligent intellectuellement. Il se dit « homo sapiens » mais en réalité, sa vraie intelligence est en fait manuelle, pratique et technique dans sa capacité à fabriquer des outils (faber en latin « fabriquer », en anglais, faber, factory, « l’usine ») Ce qu’est donc l’homme : un homo faber et pas un homo sapiens :

« Si nous pouvions nous dépouiller de tout orgueil, si, pour définir notre espèce, nous nous en tenions strictement à ce que l’histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l’homme et de l’intelligence, nous ne dirons peut-être pas Homo sapiens, mais Homo faber. En définitive, l’intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, et d’en varier indéfiniment la fabrication ».

Bergson, L’évolution créatrice, 1907.

En quoi l’« Homo faber » nous permet-il de comprendre la nature de l’intelligence humaine, selon Bergson ?

——Éléments de réponse

  • Selon Bergson, l’homme entretient une illusion vis-à-vis de lui-même : il se pense comme essentiellement défini par l’intelligence abstraite (mathématique par exemple). C’est en ceci que réside son « orgueil ». À cet orgueil, il faut opposer une étude historique de l’Homme, ou plutôt ressaisir ce qui fait la spécificité de l’homme en tant qu’il est une des directions qu’a pris l’évolution de la vie. Ce qui en fait un être spécifique, c’est son intelligence. Mais quelle en est la nature ? Bergson insiste sur la dimension pratique et fabricatrice de celle-ci.
  • L’homme est donc essentiellement un fabricant. Fabriquer, c’est rassembler des éléments dispersés pour les organiser en vue d’un but précis. La nature et la vie créent, mais l’homme fabrique, de menuisier au bricoleur du dimanche. En réalité, l’homme peut être dit sapiens (sage), parce qu’il a d’abord été faber : la fabrication précède l’abstraction, et la sagesse théorique. L’homme est donc, originellement, doté d’une intelligence à destination pratique.
  • Il fabrique des « objets artificiels » ; par opposition aux produits de la nature. Cela témoigne d’une insatisfaction de l’homme vis-à-vis de ce qui lui est donné, mais aussi d’une tendance enracinée en lui : la fabrication, activité dans laquelle l’homme se sent le plus « chez lui ». L’homme est plus à l’aise lorsqu’il manipule de la matière inerte en vue de fabriquer des objets.

Planche de l’Encyclopédie de D’Alembert et de Diderot.

Soudeur au travail

Pour Bergson, ce sont les grandes inventions technologiques qui définissent l’histoire et font progresser l’humanité. La première démarche de l’intelligence est l’invention mécanique. Avant d’être théorique, l’intelligence est une faculté technique. L’histoire des hommes est caractérisée par l’innovation technologique. L’homme est avant tout un homo faber, un fabricateur d’outils, un « tool making animal », comme le disait si bien en anglais l’inventeur et politicien américain Benjamin FRANKLIN :

« A quelle date faisons-nous remonter l’apparition de l’homme sur la terre ? Au temps où se fabriquèrent les premières armes, les premiers outils »

Henri BERGSON.

Mais le développement technique est-il vraiment une évolution ? :

Car Bergson, à l’aube du 20ème siècle est aussi inquiet et reviendra sur l’évolution de la société contemporaine. Cette société n’est plus simplement une société d’outils, comme autrefois, qui permettait une maîtrise rationnelle de la nature, c’est une société de machines, et même aujourd’hui, de robots, d’intelligence artificielle. Pour Bergson, c’est un progrès immense, cela a donné à l’homme de la puissance gigantesque, mais c’est aussi une puissance matérielle démesurée, ce « Prométhée déchaîné dont parlait Hans JONAS dans notre texte d’examen.

Ainsi, l’homme est devenu matérialiste, consumériste, addict à la machine : il a oublié l’âme, l’esprit, le “mana“ dirait un polynésien. Ce qui manquerait donc à la société technique, c’est sans doute plus de mystique, plus finalement de philosophie :

On note donc que pour Bergson, comme pour beaucoup de penseurs contemporains, ce qui manque au monde moderne, c’est de la métaphysique, de la spiritualité, de la méditation. La crise moderne de la technique est à la fois morale et spirituelle.

=====================================================

CE QUE JE DOIS RETENIR/TRANSITION

Les progrès techniques sont ambigus au sens où ils améliorent les conditions d’existence des êtres humains, tout en présentant des risques pour la poursuite de cette même existence. Faut-il en conséquence avoir peur de la technique ? C’est, ne l’oublions pas le fil rouge de notre notion

Ne faudrait-il pas plutôt chercher à encadrer le développement de la technique, pour ne pas laisser triompher tous les dangers ? Avant d’aborder notre III, illustrons par le cinéma une fois encore ces dangers possibles :

1/ La menace nucléaire : Docteur Folamour de Stanley KUBRICK

2 / L’apprenti sorcier dépassé par sa créature :

3 / La société totalitaire et de surveillance :