II (suite) :
3°) L’OUTIL comme « ruse de la raison » :
La technique, en tant qu’activité productrice agissant sur la nature dans le but de la transformer, mobilise des outils.

Un outil : C’est un objet artificiel qui permet de prolonger les capacités humaines (du silex taillé, un balai, un marteau, une faucille, un tournevis…) :

et ainsi les outils nous amplifient en accroissant notre pouvoir d’action sur la nature. Marx (1818-1883), philosophe allemand en donne une définition précise dans le Capital : c’est une « chose ou un ensemble de choses que l’homme interpose entre lui et l’objet de son travail en tant que conducteur de son action » :

L’outil permet à son tour de produire d’autres outils, et ce faisant, il nous faire vivre au sein d’un milieu que la technique a façonné. L’outil devient alors un intermédiaire entre le corps de l’homme et la nature. En ce sens, ce dernier semble se distinguer de l’animal, puisque celui-ci vit dans un milieu naturel, avec lequel il agit par le biais de ses organes.

HEGEL : L’OUTIL COMME « RUSE DE LA RAISON » :

“L’outil est la ruse de la raison par laquelle la nature est tournée contre la nature.” écrit Hegel.
Pour HEGEL, par ses outils, l’homme dompte la nature. Il exerce une activité pratique, il transforme les choses extérieures, qu’il marque, dès lors, de son empreinte. Aussi, pour Hegel, envisager l’outil de manière seulement instrumentale, comme un simple instrument matériel, un morceau de bois avec du fer est une hérésie :
C’est se méprendre sur l’outil lui-même. Certes, Hegel dit bien que l’outil est un instrument, mais il comprend l’outil comme quelque chose de spirituel, une « création de l’esprit humain » une objectivation de la volonté. L’outil relève de la volonté, de l’intelligence humaine (les animaux ne fabriquent pas d’outils) d’où pour lui, avec les outils, une différence radicale entre le travail humain et le » travail » animal.

Différence de degré/Différence de nature : on distingue, en philosophie, la différence de degré de la différence de nature. Si la différence est de nature entre deux choses ou deux êtres, c’est qu’ils sont radicalement différents par nature. Par exemple, le caillou possède une différence de nature avec l’homme, ce que tout le monde peut observer. La différence de degré est une différence simplement quantitative, et non plus qualitative, comme pour la différence de nature. Ainsi, il existe une différence de degré entre la taille d’un adulte et celle d’un enfant, toutefois l’un comme l’autre appartiennent tous deux à la catégorie « homme ». Entre l’homme et l’animal, on s’interroge sur leur différence : est-elle de nature ou de degré ?
On a vu qu’avec la main comme instrument universel originaire, l’homme assure sa prise multiple sur le dehors et se l’approprie. La possession de la main est la condition de l’apparition de l’outil, mais la main n’est pas encore l’outil que l’on peut saisir et dessaisir, avec lequel on peut s’aider. Avec la main, la volonté incarnée ne s’est pas encore objectivée, cette objectivation : c’est l’outil qui pour HEGEL l’accomplit pleinement et c’est pour cela que pour lui,
Grâce aux outils, l’homme va s’aider dans sa lutte contre la nature. Par exemple, au lieu de ramasser la poussière avec ses mains, il invente le balai :
L’invention des outils au paléolithique : l’homo habilis :

a) L’homme est-il le seul à utiliser des outils ? :
L’animal fait en effet des réserves, se construit des nids, s’aménage un espace en utilisant ce qu’il a sous la main mais il ne fabrique pas à proprement parler des outils nouveaux. L’homme ne s’adapte pas seulement à un milieu déjà constitué, il se forme son milieu.
Hegel soutient que ce qui est propre à l’homme, c’est la station droite, la station debout. Se tenir debout est un acte de volonté. Le corps qui se tient debout et se maintient debout est un corps volontaire, un corps façonné par la volonté. Or, comme chez Aristote, la station debout a un lien étroit avec la technique dans la mesure où elle libère la main que Hegel caractérise aussi comme un outil absolu, « l’instrument des instruments » (comme le disait Aristote dans le cours précédent).
TEXTE COMPLÉMENTAIRE DE HEGEL :
« Le geste absolu de l’homme est la station droite ; lui seul s’en montre capable ; alors que, par contre, même l’orang outang ne peut se tenir droit qu’en s’appuyant à un bâton. L’homme n’est pas debout par nature, d’origine ; il se met lui-même debout moyennant l’usage de sa volonté ; et bien que sa station debout, une fois qu’elle est devenue habituelle, ne réclame plus d’autre activité tendue de la volonté, elle doit, pourtant, toujours rester pénétrée par notre volonté, si nous ne devons pas nous écrouler sur le champ. Le bras et, en particulier, la main de l’homme sont également quelque chose qui lui est propre ; aucun animal n’a un instrument aussi mobile de l’activité dirigée vers le dehors. La main de l’homme, cet instrument des instruments, est apte à servir une multitude définie d’extériorisations de la volonté »
HEGEL, Philosophie de la nature.
Avec l’outil, la technique est là comme ruse. L’outil est la ruse entre la volonté humaine et la nature. Faut-il pour autant dénier à l’animal la capacité d’utiliser des outils ? C’est la question que l’on peut se poser. À cet égard, visualisons ce document vidéo sur des chimpanzés et le vautour percnoptère (petit vautour européen des pyrénées) :
Question : Le vautour percnoptère utilise-t-il un « outil » ?
Éléments de réponse :
— Le caillou qu’utilise le vautour pourrait être assimilé à un outil, au sens où il joue le rôle d’un intermédiaire entre le corps de l’animal et un objet naturel. Cependant, le caillou n’est pas transformé (taillé pour être plus affûté par exemple).

— On ne peut pas dire qu’il s’agisse de technique au sens humain, puisque le processus reste très hasardeux et ne fait pas l’objet d’une maîtrise qu’on chercherait à organiser de manière théorique ou pratique. Il n’y a pas de perfectionnement de l’outil, même s’il y a une transmission génétique de ce savoir-faire : l’amélioration des outils et la transmission de leur usage par l’apprentissage restent une spécificité de la technique humaine.
On retrouve ici l’idée d’une différence de nature (= une différence que l’on ne peut pas surmonter, parce qu’elle tient à la nature des choses) entre l’intelligence humaine et animale ?
CITATION :
» Les outils, ces découvertes humaines appartiennent à l’Esprit; un instrument inventé par l’homme est plus haut qu’une chose de la nature car il est une production de l’Esprit« .
Hegel, Leçons sur la philosophie de l’Histoire.

CHANSON DE BRINGUE :

III La crise de la technique moderne :
1°) L’arrivée des machines :
Nous avons vu successivement l’importance du feu et de la main pour la fabrication et le savoir pratique de l’homme (Protagoras et Aristote). Nous avons vu le progrès immense accompli par l’homme en usant des outils, sa ruse (Hegel). Mais avec les machines, l’avenir paraît encore plus radieux car fini les ampoules, les cloques aux mains :

Fini de laver son linge à la rivière le dimanche :



Alors : VIVE LES MACHINES, les machines un tournant mais quel tournant ?

Georg Wilhelm Friedrich HEGEL (1770-1831)
LE TEXTE :
« »Dans la machine, l’homme supprime même cette activité formelle qui est sienne et fait complètement travailler cette machine pour lui. Mais cette tricherie dont l’homme use face à la nature et par laquelle il s’arrête en deçà de la singularité de la nature se venge contre lui. Ce que l’homme gagne sur la nature en se la soumettant toujours davantage contribue à le rendre d’autant plus faible.
En faisant exploiter la nature par toutes sortes de machines, l’homme ne supprime pas la nécessité de son travail, mais il le repousse seulement et l’éloigne de la nature, et ainsi l’homme ne se tourne pas d’une manière vivante vers la nature en tant qu’elle est nature vivante.
Au contraire, le travail perd cette vitalité négative et le travail qui reste encore à l’homme devient même plus mécanique. «
HEGEL, La première philosophie de l’Esprit.
Terme clef : la « tricherie » car un tricheur n’est pas un rusé :
Tricheur est le nom donné à une personne malhonnête qui ne respecte pas les règles données d’un jeu.

Synonymes : malhonnête, trompeur, filou, fraudeur

Avec les machines (machine en grec se dit « mecano » et veut dire « qui marche tout seul », origine du mot « mécanique »), le travail pour Hegel change véritablement de nature. (différence de nature : outil /machine). La machine devient folle et nous dépossède de nous-mêmes :
La machine nous dépossède de nous-mêmes et par elle, le travail ne nous appartient plus :

Automatisation du travail : les hommes assimilés à des robots.
Déshumanisation : l’ouvrier est au service de la machine. Avec le développement des machines et le travail à la chaîne par exemple, l’ouvrier ne maîtrise plus ni le début ni la fin de son travail. Il ne maîtrise plus son temps : il est obligé de suivre le ryhtme de la machine. Aussi, pour HEGEL comme pour KARL MARX et plus près de nous HANNAH ARENDT (auteurs du bac), l’homme perd-il plus qu’il ne gagne en mécanisant le travail.
aliénation : La notion d’aliénation est généralement comprise, en philosophie, comme la dépossession de l’individu, le fait de devenir « étranger à soi-même » c’est-à-dire la perte de la maîtrise de soi, de forces propres au profit d’un autre comme un esclave, une machine à produire…

THÈSE : L’homme perd plus qu’il ne gagne. En mécanisant le travail, il TRICHE et s’éloigne de la nature. Il devient lui-même une machine. L’homme perd donc sa LIBERTÉ.
Ne pas oublier : Hegel critique l’arrivée des machines : comme beaucoup de philosophes, il y voit le symptôme de la crise moderne. la technique moderne. Lorsque la production est automatisée, le travailleur n’a plus à penser à ce qu’il produit, il accomplit mécaniquement une tâche, il devient lui-même une machine (voir Les Temps modernes de Charlie Chaplin) :

De plus, il s’affaiblit en étant dépossédé de lui-même et devient paresseux. Agir de façon mécanique lui fait même perdre sa vitalité, ses muscles. Est-ce qu’un maçon, un pêcheur, un paysan a besoin par exemple d’aller en salle de sport ?


Aussi la machine modifie-t-elle le rapport que l’homme avait instauré par l’outil avec la nature car avec l’outil, l’homme restait encore en contact avec la nature qu’il travaillait. La machine confisque un certain rapport de l’homme à la nature. Avec les machines, l’homme devient un être passif car la machine, il la « fait complètement travailler » pour lui. Ainsi, le travail gagne-t-il en facilité mais il perd en valeur. On peut ainsi parler de dévalorisation du travail humain de déshumanisation, d’aliénation.
L’homme croit qu’avec la machine, il pourra travailler plus efficacement mais l’homme se fait berner par les machines. Le bon exemple du moment : le télé-travail…. Plus de collègues, plus de vie privée, tu bosses tout le temps, tu deviens dépendant par exemple des écrans ( vous, d’ailleurs en ce moment !).


MAIS que sous-entend HEGEL ?
L’homme doit reprendre les commandes et réutiliser la technique et non plus se faire réutiliser par elle car
LA TECHNIQUE n’est pas NEUTRE.
(Le philosophe allemand du vingtième-siècle MARTIN HEIDEGGER (1889-1976) soutiendra la même position.)
Car l’homme ne joue-t-il pas avec les machines à l’apprenti-sorcier ?


Après avoir souligné l’importance de l’outil comme « ruse de la raison » et marque de progrès de l’intelligence humaine, Hegel, philosophe allemand contemporain de la révolution industrielle note une rupture préoccupante avec l’arrivée des machines et le travail à la chaîne dans de grandes usines (factory, faber). Selon lui, avec les machines , l’homme se coupe de la nature, s’artificialise et son travail devient plus mécanique, inhumain. La machine peu à peu remplace l’homme. Est-ce la fin de l’homme ? Est-ce un progrès ? Nonobstant, pourquoi les machines et la technique moderne seraient-ils à ce point négatifs ? N’est-ce pas au contraire une vraie révolution, un véritable bouleversement anthropologique ?