LA TECHNIQUE / 1

« L’Occidental ne sait pas s’arrêter »,

Henri Michaux, Un barbare en Asie.

Henri Michaux, poète français (1899-1984)

1°) Définition : sens ancien et sens moderne :

a ) Sens ancien :

TECHNIQUE vient du grec « Teckhnê » (en latin « Ars«  qui a donné « artiste » mais aussi « artisan »). La Teckhnê désignait le savoir-faire, la connaissance pratique et fabricatrice. Un lycée technique par exemple, c’est un lycée où l’on apprend avec ses mains, manuellement, en ateliers. C’est le sens ancien du mot : la technique, au sens grec, est donc un ensemble de règles, de connaissances qu’il faut suivre pour produire tel ou tel objet. Le mot grec « teckhné » signifie selon Aristote « une disposition à produire accompagnée d’une règle vraie« .

b) Sens moderne :

Ici, la technique désigne l’ensemble des procédés (outils, machines, instruments) qui nous permettent de réaliser quelque chose. On pense de suite au terme technologie.

On notera au passage que la Technique est un mot fabriqué au 18ème siècle et que le concept de  « technique » apparaît au moment où se met en place un nouveau type de production: la production industrielle, la production par les machines. En effet, la société grecque était d’essence artisanale et donc bien éloignée de ce que les modernes désignent aujourd’hui sous le concept de Technique ou de « technologie ».

Forgeron martelant dans sa forge (vers 510 av. J-C), coupe grecque.
(ex de travail artisanal).
Atelier d’assemblage d’Airbus.

2 °) Problème :

On suit et on problématise le sens ancien et moderne :

Au sens ancien, le vieux mot tekhnê renvoie à quelque chose de positif, à la connaissance, celle du feu de Prométhée par exemple, (voir le cours sur la Nature) qui nous permet de nous libérer, en particulier de la nature, de la maîtriser, d’en sortir. Le sens serait donc plutôt positif.

Au sens moderne, malgré cette positivité qui améliore la vie (pensons à la machine à laver) :

La technologie moderne apparaît souvent comme quelque chose qui peut parfois finir par nous dominer, menacer notre liberté, un sens plutôt négatif.

Technique : tecknê en grec, ars en latin.

Sens ancien : connaissance, libération, positif.

Sens moderne : instrument, addiction, dépendance, négatif.

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PROBLÉMATIQUE CENTRALE :

Qu’est-ce vraiment que la Technique ?

Quelque chose de positif qui nous aide à surmonter la nature, à répondre à nos besoins ou au contraire, présente-t-elle un danger, une menace pour nos libertés  ?

La Technique est-elle donc une fin ou un moyen ?

Ex de sujets : « Faut-il avoir peur de la Technique ? » :

Si sens ancien, sens 1 : Pourquoi en avoir peur ? La technique n’est-elle pas un plus ? Exemple, en médecine le respirateur artificiel en salle de réanimation aide le médecin à affronter la maladie, le bulldozer aide le maçon à terrasser….

Si sens moderne, sens 2 : Oui, la technique peut faire peur ? Ne sommes-nous pas en ce moment esclaves de nos écrans ?

Autre ex de sujet :  Le développement technique est-il une menace pour la liberté ?

Méthodologie : Soulignez le terme notionnel  » technique « , sentez et posez la contradiction (sens 1, sens 2, sens ancien, sens moderne) et posez la problématique et votre plan. (On fera bien attention que ce sujet ne porte pas sur la technique proprement dite mais sur le « développement » de la technique, autrement dit le progrès c’est-à dire le sens moderne du mot).

3°)Enjeu: la distinction technicien/savant :

Le philosophe Alain et ses élèves de Terminale.

Texte d’ALAIN (1868-1951) :

 » J’appelle technique ce genre de pensée qui s’exerce sur l’action même et s’instruit par de continuels essais et tâtonnements. Comme on voit qu’un homme même ignorant, à force d’user d’un mécanisme, de toucher et pratiquer de toutes les manières et dans toutes les conditions, finit par le connaître d’une certaine manière, et tout à fait autrement que celui qui s’est d’abord instruit par la science ; et la grande différence entre ces deux hommes, c’est que le technicien ne  distingue point l’essentiel de l’accidentel ; tout est égal pour lui et il n’y a que le succès qui compte.

Ainsi un paysan peut se moquer d’un agronome ; non que le paysan sache, ou seulement soupçonne pourquoi l’engrais chimique, ou le nouvel assolement, ou un labourage plus profond n’ont point donné ce qu’on attendait ; seulement par une longue pratique, il a réglé toutes les actions de culture sur de petites différences qu’il ne connaît point, mais dont pourtant il tient compte, et que l’agronome ne peut même pas soupçonner.

Quel est donc le propre de cette pensée technicienne ? C’est qu’elle essaie avec les mains au lieu de chercher par la réflexion. »

ALAIN, Philosophie,I VI, 4 « Technique et Science ».

Préparation sujet 3, option 1, questions II :

Lire attentivement le texte et faire : THEME – THESE – PLAN –

CORRIGÉ :

Alain met ici en évidence la différence de nature qui réside selon lui entre la science et la technique.

Thème : Qu’est-ce que la technique ? Plus précisément, quelle est la différence entre la connaissance scientifique et la la connaissance technique (la teckhnê en grec) ? La différence entre un savant et un technicien, un scientifique et un ingénieur ?

Thèse : Pour Alain, la technique relève de l’action, de la pratique, tandis que la science relève du savoir, de la théorie. La technique est une connaissance pratique, pragmatique (pragma en grec veut dire « action »), empirique.

Explication : Pour illustrer cette thèse, Alain met en parallèle dans sa première partie deux types d’hommes : l’homme instruit par la science et le technicien ; il donne, dans la deuxième partie du texte,(deuxième paragraphe) l’exemple de l’agronome et du paysan comme illustration de sa thèse. (dans notre cours nous avons pris celui du mécanicien et de l’ingénieur automobile)

Remarquez à ce propos la clarté de la première phrase :

« J’appelle technique ce genre de pensée qui s’exerce sur l’action même et s’instruit par de continuels essais et tâtonnements.« 

Pour Alain, la technique est une pensée pragmatique (du grec « pragma » = action) tournée vers la pratique, la fabrication, le faire et non vers la « théorie » (du grec « théorein » = voir), elle ne s’instruit pas, selon Alain, par la théorie, le raisonnement, le savoir, mais par l’action elle-même, à travers une série d’essais et d’erreurs corrigées, de « tâtonnements ».

Pour illustrer cette thèse, prenons l’exemple d’un mécanicien illettré. Il n’a pas été à l’école, il ne sait peut-être pas écrire ni ce que c’est vraiment qu’un moteur à explosion mais il sait bricoler, réparer n’importe quelle voiture.

Mécaniciens africains de rue à Lagos (Nigéria)

La pensée du mécanicien s’est exercée sur l’action, comme le dit Alain, il ne vise que le succès, que le moteur redémarre !

Ainsi, il y a, pour Alain, deux manières de s’instruire : celle de « l’homme ignorant » et celle de « celui qui s’est d’abord instruit par la science« . L’homme ignorant s’instruit en agissant, « en usant, en touchant, en pratiquant« , contrairement à celui qui s’est instruit pas la science.

Alain ajoute que la différence de nature entre ces deux hommes (le technicien et le savant) réside dans le fait que le technicien ne distingue pas l’essentiel de l’accidentel, que tout est égal pour lui et qu’il n’y a que le succès qui compte (en anglais truth success).On appelle cela en philosophie une conception utilitariste :

TRUTH SUCCESS : il n’y a que le succès qui compte ! Conception UTILITARISTE

Reprenons notre exemple du mécanicien : un ingénieur en automobile a fait une école d’ingénieur, il est savant, il connaît les lois du mouvement, alors que le mécanicien « ignorant » procède par essais et erreurs, il ne sait pas vraiment pourquoi un moteur marche mais il sait au moins à peu près comment ça march. Tout est égal pour lui, il s’en fout de la marque, du schéma du moteur ; pour le technicien, la seule chose qui compte est le succès, la réussite : que la voiture redémarre.

Dans la deuxième partie (deuxième paragraphe) du texte, Alain a donné, lui, l’exemple d’un agronome et d’un paysan.

A droite,un paysan; à gauche un agronome.

L’agronome a été qu lycée agricole, il a eu son BTS et même poursuivi plus loin en master, il lui suffit de voir un terrain pour savoir de quels sels minéraux, il est composé. A l’inverse, le paysan peut se moquer de l’agronome parce qu’il ne distingue pas l’essentiel (la connaissance) de l’accidentel (le succès). Le paysan ne connaît pas le « pourquoi » des choses : il ne sait pas pourquoi telle ou telle engrais n’a pas donné ce qu’on attendait, mais il sait « comment » il faut s’y prendre pour réussir. Il sait que là , son grand-père lui disait, il faut mettre plus d’engrais parce que là la terre est meilleure que là-bas. Il connaît, nous dit Alain, les « petites différences » sans pouvoir réellement les expliquer, mais dont pourtant il tient compte, ce sont les détails accidentels qu’Alain a évoqués plus haut et qu’il oppose à « l’essentiel » que l’agronome connaît théoriquement. 

Ainsi si l’on se place du point de vue de l’efficacité, de la réussite, on peut donc dire, comme le suggère Alain, que le paysan est, d’une certaine manière, « supérieur » à l’agronome » et que la pensée technicienne  » essaye avec les mains » .

Alain n’aime pas les petits chiens savants comme les Terminales Générales (vous vous sentez visés, les Boss des TG mais … bon… vous ne savez même plus compter sans calculatrice !…).

Ceci étant :

Car il semble aujourd’hui de plus en plus difficile de séparer la technique de la science. Les nouvelles voitures sont tellement compliquées (ordinateur à bord) que le mécanicien illettré d’autrefois ne pourra plus les réparer : il faudra un spécialiste c’est-à-dire un savant :

Le nouveau mécanicien à tablette

Et puis heureusement que parfois l’ingénieur agronome vient rectifier le travail du paysan qui met plein de pesticides sur ses tomates ou qui pratique la culture sur brûlis au point qu’après, la terre se transforme  en désert !……