EMANCIPATION 2 / LA FEMME ÉCRIVAIN

Avec Simone de Beauvoir, on comprend l’enjeu majeur que représente pour les femmes les études et le choix d’une carrière – et particulièrement celle d’écrivaine. En philosophe, elle en était parfaitement consciente et c’est pour cela que nous vous proposons ici un texte court peu connu de SIMONE DE BEAUVOIR extrait d’un article de philosophie où dès 1945, au sortir de la guerre, Beauvoir note ce qui semble préfigurer les réflexions qu’elle tissera plus tard dans ses Mémoires à propos de son histoire personnelle :

« Un des buts essentiels que se propose l’éducation de l’enfant, c’est de faire perdre à celui-ci le sens de sa présence au monde. La morale lui enseigne à renier sa subjectivité, à renoncer au privilège de s’affirmer comme “ Je ” en face d’autrui ; il doit se considérer comme une personne humaine parmi d’autres, soumise comme les autres à des lois universelles inscrites dans un ciel anonyme. La science lui enjoint de s’évader hors de sa propre conscience, de se détourner du monde vivant et signifiant que cette conscience lui dévoilait, et auquel elle s’efforce de substituer un univers d’objets glacés, indépendants de tout regard et de toute pensée».

Simone de Beauvoir, « La Phénoménologie de la perception de Merleau-Ponty », Les Temps Modernes, n°2, octobre 1945, p.363.

Maurice Merleau-Ponty (1908-1961)


L’universel, perçu ici à travers le prisme de la philosophie phénoménologique de Merleau-Ponty (philosophe français disciple de Jean-Paul Sartre peut-être vu en cours de philosophie générale), rejoint ici le singulier – l’expérience de la jeune Beauvoir. La seule façon de naître à soi est de se percevoir comme conscience d’un « être-au-monde » (le Dasein de Heidegger), qui passe par le corps et les perceptions qui fondent notre
subjectivité et l’ancrent dans notre rapport à autrui et aux objets.

Or, que note ici Simone de Beauvoir ?

Que l’école semble tout faire pour empêcher cet avènement de notre « être-au-monde ». Et c’est en observant autour d’elle, en s’observant elle-même et les autres jeunes filles qu’elle fait ce constat : l’école, loin de permettre l’émancipation, c’est-à-dire la naissance à soi-même, fige les consciences et réifie les corps dans des stéréotypes. L’école, pour des motifs idéologiques, s’empare des corps et des consciences ; loin de faire naître l’enfant à lui même comme conscience de soi et du monde à travers le savoir comme l’espérait le mythe des Lumières, l’école force l’enfant – ce qui est perçu comme une réelle violence – à endosser une pseudo-identité, l’assigne à résidence dans le non-être des artefacts.

Image du début du 20ème siècle intitulé : L’école de l’an 2000 anticipe l’AI !

C’est pourquoi le corps est pour les femmes, dès le milieu du XXe siècle, le lieu privilégié de
l’émancipation et de l’affirmation de soi.

Les Garçonnes des Années Folles

Annie Ernaux, née en 1940 prolonge le travail mémoriel de Beauvoir en le radicalisant : elle consacre toute son oeuvre à une écriture du corps, profondément inscrite dans le temps social. C’est à cette inscription qu’est consacré l’ouvrage Les Années (2008), sorte de clef de voûte de son écriture au croisement de l’universel et du singulier.

ANNIE ERNAUX, LES ANNÉES (2008)

LES ANNÉES, extrait la photo de « bébé ».

Ernaux y retrace, à partir de photographies de son album de famille, une histoire des corps depuis les années 1940 jusqu’aux années 2000. Ainsi ne fait-elle pas seulement oeuvre autobiographique, mais plutôt oeuvre historienne en proposant une sociologie des corps en France dans ces Années, et tout particulièrement des corps féminins, dans laquelle vient s’inscrire son propre corps.

Ainsi, raconter une vie de femme, ce n’est jamais raconter exclusivement ce qui est arrivé à un corps ; écrire Les Années, c’est à travers le sensible, à travers le « je », chercher à rappeler un vécu commun, créer un « nous ». Cette conscience collective sera libératrice.

Dans l’extrait qui suit, Ernaux, avec la distance qui sépare l’écrivaine de la fille qu’elle était dans le milieu des années 50, semble prolonger le regard critique de Beauvoir sur le rôle de l’école :


« Publique, privée, l’école se ressemblait, lieu de transmission d’un savoir immuable dans le silence, l’ordre et le respect des hiérarchies, la soumission absolue : porter une blouse, se mettre en rang à la cloche, se lever à l’entrée de la directrice mais non d’une surveillante, se munir de cahiers, plumes et crayons réglementaires, ne pas répondre aux observations, ne pas mettre en hiver un pantalon sans une jupe par-dessus. […] On était fiers comme d’un privilège d’être contraints à des règles strictes et à l’enfermement ».

Annie Ernaux, Les Années, Gallimard, p.47-48.


Constat terrible : tout le parcours scolaire obligatoire est ici décrit comme le lieu absolu de la soumission à l’ordre établi. L’école n’est plus le lieu de l’émancipation des corps et des consciences, mais le lieu de l’enfermement et des contraintes.


En revanche, comme chez Beauvoir, l’entrée dans les études supérieures, le choix des études littéraires, vont marquer pour Ernaux une rupture avec cet ordre établi et surtout une volonté de s’affranchir de son milieu pauvre. L’écrivaine raconte ici cet engagement dans la littérature à la troisième personne en s’appuyant sur son journal intime qu’elle tenait déjà à cette époque-là :


« À cet instant les connaissances abstraites de cette fille ne pourraient être répertoriées, non plus que ses lectures, la licence de lettres modernes qu’elle achève n’étant qu’un indicateur moyen de niveau.
Elle s’est abreuvée d’existentialisme, de surréalisme, a lu Dostoïevski, Kafka, tout Flaubert, également éperdue de nouveauté, […] comme si seuls les livres récents étaient capables d’apporter le regard le plus juste sur le monde d’ici et maintenant.
Plus encore qu’un moyen d’échapper à la pauvreté, les études lui paraissaient l’instrument privilégié de lutte contre l’enlisement de ce féminin qui lui inspire de la pitié […]. Aucune envie de se marier ni d’avoir des enfants, le maternage et la vie de l’esprit lui semblent incompatibles. [
…]
Dans son journal intime, elle a écrit qu’elle […] est “la recherche d’un autre langage”, désirant “retourner à une pureté première”, elle rêve d’écrire dans une langue inconnue »

Annie Ernaux, Les Années, Gallimard, p.88.

Annie Ernaux s’appuie sur l’expérience de Simone de Beauvoir dont elle se réclame :

Elle va donc faire aussi par l’écriture le récit de son émancipation, l’écriture étant pour elle l’agent de libération, ce qui va l’arracher de son milieu, la délivrer, libérer les corps, mais aussi libérer la parole, libérer l’écriture elle-même :

Tout d’abord, Annie Ernaux en prolongeant Simone de Beauvoir fait le constat amer que l’école n’est plus le lieu de l’émancipation des corps et des consciences mais un lieu d’enfermement et de contraintes.

Puis, par l’écriture d’un journal intime, par des études littéraires à l’Université, elle se libère, parvient à s’émanciper à la fois de son corps et de sa classe sociale. Ceci étant, elle relèvera que rien n’est jamais définitif, qu’il faut sans cesse recommencer car les stéréotypes de genre sont bien ancrés. La libération des corps n’est pas encore pour demain ! Le patriarcat domine toujours aussi bien les femmes que le modèle des hommes :

MOI ???!!!!

Texte de Annie ERNAUX, extrait de Les Années, page 126.

Les adaptations par ordre chronologique :
   
Les années Super 8Annie Ernaux, David Ernaux-BriotFrance2022
L’événementAudrey DiwanFrance2021
J’ai aimé vivre làRégis SauderFrance2021
Passion simpleDanielle ArbidFrance2020
L’autrePatrick-Mario Bernard et Pierre TrividicFrance2008

Après un passage par l’école obligatoire qui, par définition, forme des « classes » d’âge en
les inscrivant dans un cadre strict (règles de la vie scolaire, parcours fléchés, programme
unique, matières imposées, évaluations et sanctions) qui laisse sans doute peu de place au
désir individuel et encore moins au plaisir, le temps peut venir du choix d’un parcours librement choisi dans un domaine professionnel, intellectuel, artistique ou manuel. L’écriture ou l’art reste dans tous les cas le médium privilégié pour ressaisir et transmettre cette expérience de formation et d’avènement de soi, toujours singulière mais universellement partagée.