Texte provisoire

La construction de soi : De la formation à
l’émancipation :
La présence de plus en plus importante du personnage de l’écolier dans les récits du XIXe siècle est un témoignage probant des évolutions de l’institution scolaire à cette époque. Dans un idéal éducatif, la formation se doit d’être bienveillante et émancipatrice mais c’est aussi par la révolte contre celle-ci, allant même parfois jusqu’à la rupture avec toute forme d’institution, que l’individu se construit pour devenir véritablement « soi ».
Ce « soi » devenu un « moi » émancipé, un « moi » humain (femme ou homme) nous allons l’aborder pour originalité à travers le « moi » écrivain et plus particulièrement la figure de l’écrivaine, de l’autrice (mots non reconnus par le dictionnaire). Nous le montrerons à travers deux expériences d’écriture autobiographique de deux grandes écrivaines du XXe siècle – Simone de Beauvoir, romancière et philosophe, compagne de l’existentialiste Jean-Paul Sartre et Annie Ernaux, Prix Nobel de littérature 2022. Toutes deux ont relaté leur parcours d’apprentissage, leur trajectoire les menant à l’émancipation de leur milieu respectif haute bourgeoisie pour la première, milieu ouvrier pour la seconde. Un travail parfois douloureux durant lequel l’écriture leur a permis de ne plus subir mais de choisir leur destin puisque :

Partons donc à la recherche de l’écrivaine :
NOTRE FIL ROUGE :

L’Éducation comme moyen de libération sociale.
Notre question :
Devenir écrivaine quand on est une femme est-ce trahir sa classe et son genre ?

I L’émancipation intellectuelle de Madame de Beauvoir :

Nous savons à quel point l’école, l’éducation, les livres en général joue un rôle essentiel dans la formation de soi. Nous allons maintenant montrer à travers l’exemple de Simone de Beauvoir (1908-1986) à quel point l’éducation, la pensée et les livres peuvent permettre à une jeune fille de penser sa classe sociale, de construire les fondements de la pensée féministe pour le XXe siècle, et finalement de se penser, c’est-à-dire de s’auto-engendrer, de S’ÉMANCIPER.
Simone de Beauvoir, née à Paris en 1908, reçoit une éducation catholique. Après son baccalauréat, elle devient une brillante étudiante en philosophie reçue seconde à l’agrégation. C’est ainsi qu’elle rencontre Jean-Paul Sartre, son compagnon et partenaire intellectuel qui lui fut reçu premier.

Dans son oeuvre autobiographique Les Mémoires d’une jeune fille rangée, parue en 1958 après Le Deuxième sexe (1949), Beauvoir retrace le chemin qui amena une jeune fille issue d’un milieu petit-bourgeois, conservateur et catholique à choisir le destin du professorat et de la littérature. Double vocation donc qui se dessine dans ses Mémoires et qui donne sens à son aspiration d’adolescente : s’arracher à ce milieu familial dont elle remet en question la morale, la vision du monde fondée sur des principes figés, et la place qu’il assigne aux femmes – donc à elle-même. Sa vocation d’écrivaine est sous-tendue par une volonté de naître à soi-même en s’arrachant aux injonctions de sa propre classe. Mais cet arrachement ne se fera qu’au prix de la destruction méthodique d’un Moi artificiellement construit par l’idéalisme bourgeois qu’elle a, dans un premier temps, fortement intériorisé en jeune fille bien élevée, « rangée » comme on dit à l’époque.

Dans le passage qui suit, extrait des Mémoires d’une jeune fille rangée, la jeune fille « rangée » n’est désormais plus une enfant : après ses études secondaires, elle veut se construire elle-même. L’auteure expose un des obstacles qui s’est dressé devant la réalisation de soi en la personne de son propre père. Rien d’étonnant puisque, dans le cas de Simone, ce père incarne son milieu et la société patriarcale. Elle analyse l’étonnant paradoxe dans lequel elle a été enfermée par ce père qui, tout à la fois, valorise les qualités intellectuelles de sa fille et dénigre son choix de la carrière professorale qui la « réduirait », selon lui, au statut de fonctionnaire. Elle précise d’ailleurs à ce sujet : « Il nourrissait contre les professeurs de plus sérieux griefs ; ils appartenaient à la dangereuse secte de gauche qui avait soutenu Dreyfus à savoir « les intellectuels« . Dans ces conditions, se choisir une profession comme celle d’enseignant et de professeur de philosophie est déjà un acte politique et féministe et c’est ainsi que Beauvoir fait le récit de sa vocation dans ce passage qui illustre la distanciation nécessaire d’avec son milieu pour que l’auteure advienne à elle-même : avènement que la mémorialiste saisit d’emblée comme marqué par le féminin, à la fois universel et singulier, comme le montre la première phrase de l’extrait :
» Demain j’allais trahir ma classe et déjà je reniais mon sexe ; cela non plus, mon père ne s’y résignait pas : il avait le culte de la jeune fille, la vraie. «

TEXTE N°1

» Demain j’allais trahir ma classe et déjà je reniais mon sexe ; cela non plus, mon père ne s’y
résignait pas : il avait le culte de la jeune fille, la vraie. Ma cousine Jeanne incarnait cet idéal : elle croyait encore que les enfants naissaient dans les choux. Mon père avait tenté de préserver mon ignorance ; il disait autrefois que lorsque j’aurais dix-huit ans il m’interdirait encore les Contes de François Coppée ; maintenant, il acceptait que je lise n’importe quoi : mais il ne voyait pas beaucoup de distance entre une fille avertie, et la Garçonne dont, dans un livre infâme, Victor Margueritte venait de tracer le portrait. Si du moins j’avais sauvé les apparences ! Il aurait pu s’accommoder d’une fille exceptionnelle à condition qu’elle évitât soigneusement d’être insolite : je n’y réussis pas. J’étais sortie de l’âge ingrat, je me regardais de nouveau dans les glaces avec faveur ; mais en société, je faisais piètre figure. Mes amies, et Zaza elle-même, jouaient avec aisance leur rôle mondain ; elles paraissaient au «jour» de leur mère, servaient le thé, souriaient, disaient aimablement des riens ; moi je souriais mal, je ne savais pas faire du charme, de l’esprit ni même des concessions. Mes parents me citaient en exemple des jeunes filles «remarquablement intelligentes» et qui cependant brillaient dans les salons. Je m’en irritais car je savais que leur cas n’avait rien de commun avec le mien : elles travaillaient en amateurs tandis que j’avais passé professionnelle. Je préparais cette année les certificats de littérature, de latin, de mathématiques générales, et j’apprenais le grec ; j’avais établi moi-même ce programme, la difficulté m’amusait ; mais précisément, pour m’imposer de gaieté de coeur un pareil effort, il fallait que l’étude ne représentât pas un à-côté de ma vie mais ma vie même : les choses dont on parlait autour de moi ne m’intéressaient pas. Je n’avais pas d’idées subversives ; en fait, je n’avais guère d’idées, sur rien ; mais toute la journée je m’entraînais à réfléchir, à comprendre, à critiquer, je m’interrogeais, je cherchais avec précision la vérité : ce scrupule me rendait inapte aux conversations mondaines.
Somme toute, en dehors des moments où j’étais reçue à mes examens, je ne faisais pas honneur à mon père ; aussi attachait-il une extrême importance à mes diplômes et m’encourageait-il à les accumuler. Son insistance me persuada qu’il était fier d’avoir pour fille une femme de tête ; au contraire : seules des réussites extraordinaires pouvaient conjurer la gêne qu’il en éprouvait.
[…] Je ne me rendais évidemment pas compte de la contradiction qui divisait mon père : mais je réalisai vite celle de ma propre situation. Je me conformais très exactement à ses volontés : et il en paraissait fâché ; il m’avait vouée à l’étude, et me reprochait d’avoir tout le temps le nez dans mes livres. On aurait cru, à voir sa morosité, que je m’étais engagée contre son gré dans cette voie qu’il avait en vérité choisie pour moi. »
Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958.


François Coppée (1842-1908) était un poète, dramaturge et romancier français au succès populaire dont les Contes étaient considérés à l’époque comme grivois. Victor Marguerite (1866-1942) fit scandale en publiant en 1922 un roman, La Garçonne, dont l’héroïne, une femme affranchie de tous les stéréotypes de genre, se coiffe, s’habille et vit comme elle l’entend.
L’expression « la garçonne » renvoie à une coupe de cheveux, très courts, « masculine », à la mode dans ces années d’entre-deux guerres. Se coiffer « à la garçonne » signifie désirer apparaître comme émancipée. Les femmes raccourcissent aussi leurs jupes, autre symbole d’émancipation.
Le père de Simone de Beauvoir veut bien que sa fille douée intellectuellement poursuive des études mais il ne veut pas qu’elle devienne une « dégénérée », un garçon manqué, une femme des années folles :

Répondez aux questions suivantes :
1) Relevez les stéréotypes féminins que Beauvoir évoque dans cet extrait. Peut-on les attribuer à son père ? à sa mère ? à elle-même ?
2) Montrez que Simone, à travers l’autoportrait qu’en dresse Beauvoir-écrivaine, se construit à partir de ces figures féminines mais se distancie aussi d’elles.
3) Analysez/résumez le plus clairement possible l’aporie (l’impossibilité de penser) et l’impossibilité d’exister dans laquelle l’enferme son père.
Éléments de réponse :
1) Visiblement la famille de Simone se fait une haute idée de ce que doit être « [une] jeune fille, [une] vraie ». Derrière cette expression se cache une réalité très simple : la « vraie jeune fille » est vierge et ignore tout de la sexualité. Cet idéal de pureté vanté par le père est associé à la nécessité de préserver les jeunes filles de la littérature et tout particulièrement des « mauvais livres », ceux qui pourraient leur offrir des filles « de mauvaise vie », comme le personnage de la Garçonne du roman de Victor Margueritte. La deuxième injonction est d’ordre mondain : la vraie jeune fille doit savoir tenir son rôle dans un salon. Or Simone en société « faisai[t] piètre figure », est incapable de sourire, bref de jouer le jeu de la séduction tel qu’on l’attend des jeunes filles dans ce milieu. Il semble que le père soit plutôt attentif aux questions qui touchent à la vertu, tandis que la mère aimerait que sa fille soit capable de briller dans les salons, ce que Simone refuse de faire. Mais elle éprouve peut-être sinon de l’admiration, du moins de l’envie pour celles qui, comme Zaza et ses amies, sont capables de jouer le jeu. En somme Simone elle-même ne peut pas totalement échapper aux injonctions de son milieu, qu’elle a sans doute plus ou moins intégrées tout en les rejetant comme n’étant pas siennes.
2) Dans son récit, Beauvoir prend soin d’inscrire la construction de soi dans une constellation d’identités féminines : Simone se perçoit comme faisant partie d’un universel constitué d’une multiplicité d’identités et de modèles. Zaza est un des personnages essentiels de cette autobiographie. C’est la meilleure amie de l’auteur et elle est à la fois un miroir pour Simone mais également une figure féminine dont elle doit se démarquer pour s’accomplir. D’ailleurs Zaza échoue à s’affranchir de son milieu : elle se mariera avec un homme de sa classe.Et c’est par rapport à ces modèles réels et fictifs (la cousine Jeanne, la Garçonne, Zaza, ses autres amies) que Simone va peu à peu construire sa différence. C’est surtout par l’usage de la citation et de l’ironie que l’écrivaine marque la distance que Simone perçoit entre elle et les autres jeunes filles concernant par exemple l’ignorance et la naïveté de la cousine Jeanne qui croit encore que les enfants naissent dans les choux ! Cette distance est particulièrement marquée par rapport aux « jeunes filles “remarquablement intelligentes” » évoquées par ses parents comme modèles « Je m’en irritais car je savais que leur cas n’avait rien de commun avec le mien : elles travaillaient en amateurs tandis que j’avais passé professionnelle ». La naissance de la future écrivaine et intellectuelle se marque dans la conscience que Simone a de la vérité de son engagement vis-à-vis de sa « profession » qui n’a rien à voir avec un vernis culturel grâce auquel on brille en société. Son engagement professionnel est déjà celui d’une philosophe : « je cherchais avec précision la vérité ».
3) Pire encore est le malentendu qui l’oppose à son père qu’elle analyse dans les deux derniers paragraphes de l’extrait. Si son père l’encourage à faire des études, ce n’est pas qu’il approuve cet accomplissement intellectuel auquel elle aspire. C’est plutôt comme pis-aller puisqu’elle ne peut incarner le modèle de « vraie jeune fille » qui le contenterait. C’est l’alibi de l’originalité qu’il invoque : craignant le regard des autres, il fige sa fille dans le statut du « génie », ce qui nie la force et l’authenticité du désir de Simone de se construire autour des études. La position de Simone est rejetée dans le « hors normes », ce qui la fait souffrir.
On remarque bien en tout cas ici à quel point la figure du père est omniprésente dans le récit et les Mémoires de Simone de Beauvoir comme il le sera chez Annie Ernaux : l’enfant l’adolescent, le jeune adulte se construisent souvent en s’opposant aux figures parentales et plus particulièrement à celle du père.

Compagne de Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir a, par son action militante et par ses écrits, grandement contribué à une révolution culturelle qui a marqué le XXe siècle : l’émancipation de la femme. Elle expose sa thèse majeure dans « Le deuxième sexe » : l’infériorisation de la femme ne vient pas de quelque ordre naturel mais de la domination masculine. Son ouvrage deviendra le socle des mouvements féministes revendiquant l’égalité entre les femmes et les hommes :
LE DEUXIÈME SEXE : UN LIVRE CULTE


Présents au CDI :







Le père de Simone de Beauvoir et ses contradictions illustrent bien cette notion essentielle , la « mauvaise foi » de Jean-Paul Sartre, très souvent illustré par l’exemple du garçon de café.

Dans l’Etre et le Néant, Sartre pose la liberté comme absolue, ne laissant aux hommes d’autres choix que d’inventer leur projet d’existence. Mais les hommes, pris de vertige devant cette liberté et la responsabilité, se réfugient dans les conduites de mauvaise foi.
Le garçon de café, paradigme de la mauvaise foi

La mauvaise foi consiste à faire comme si nous n’étions pas libres, elle désigne une tentative pour se masquer à soi-même notre liberté. Ainsi de l’exemple du garçon de café qui joue à être garçon de café, à se fondre dans ce rôle comme si il n’était plus que ça : comme le rappelle Sartre, ses gestes sont automatisés, un peu trop appuyés, machiniques. Il mime le garçon de café, oubliant d’être lui-même, un homme avant tout. Sartre donne aussi également en exemple le cas de la Coquette, se laissant couler dans une situation avec un prétendant comme si elle n’y prenait pas part, refusant ainsi la responsabilité d’accepter ou de refuser les avances de son amant potentiel.
Ici, le père de Simone est un emblème de cette mauvaise foi qui fige l’autre dans le simulacre et l’immanence, alors que Simone aspire à la transcendance, à un arrachement au destin tout tracé dans lequel on l’enferme.

On comprend dès lors l’enjeu majeur que représente pour les femmes les études et le choix d’une carrière – et particulièrement celle d’écrivaine.