
II 2°) L’éducation morale de la Nation : l’école obligatoire de Jules Ferry :

Un exemple de sujet de grand oral : Quel système éducatif un état démocratique doit-il mettre en place pour favoriser l’émancipation ?
=================================================================
En France, c’est avec la loi Jules Ferry du 28 mars 1882 que l’instruction devient obligatoire :
– de 3 ans jusqu’à l’âge de 13 ans d’abord
– puis jusqu’à 14 ans en 1936.
-16 ans en 1959.
– et enfin 18 ans en 2020.
Ici, l’adjectif « obligatoire » n’est en rien pourvu d’une connotation péjorative, bien au contraire. Ce n’est pas du côté de l’enfant que le mot « obligatoire » porte mais du côté des parents comme donc un devoir des adultes de laisser aller son enfant à l’école au lieu à l’époque de le faire travailler dans les champs à l’atelier ou à la cuisine. Avant 1882, l’instruction n’était pas obligatoire et l’école était encore une « école des privilégiés ». En 1882, soumise à une loi, l’éducation devient dépendante d’une institution, le Ministère de l’Instruction publique puis de l’Education nationale dont le rôle marquera jusqu’à aujourd’hui l’histoire de la France sur divers plans.
- ) La loi du 28 mars 1882 :
Contexte historique : le rôle de la Troisième République et les lois de Jules Ferry :

La Troisième République est proclamée par la foule parisienne le 4 septembre 1870 à la suite du désastre de Sedan qui scella la défaite de la France dans la guerre contre la Prusse. Cette véritable déroute entraîne immédiatement la déchéance de Napoléon III, la proclamation de la République et le soulèvement populaire de la Commune de Paris (18 mars 1871 – 28 mai 1871) réprimé dans le sang :

Pour éviter une restauration de la monarchie ou une nouvelle révolution, pour se dédouaner de la féroce répression des communards fusillés ou envoyés au bagne en Nouvelle-Calédonie, le nouveau régime cherche alors à consolider la République en se dotant de nouvelles mesures constitutionnelles :

C’est sur l’éducation que porteront les efforts : il s’agit de renforcer l’unité nationale pour donner à la France les grands principes et les grandes valeurs qu’elle continue d’incarner. Il s’agit d’éviter le retour des des émeutes et du sang dans les rues en n’oubliant pas ces propos de Victor Hugo dans Les Misérables : « La vraie division humaine est celle-ci: les lumineux et les ténébreux. Diminuer le nombre des ténébreux, augmenter le nombre des lumineux, voilà le but. C’est pourquoi nous crions: enseignement! Science! Apprendre à lire, c’est allumer du feu; toute syllabe épelée étincelle.”

Jules Ferry (1832-1893), un des fondateurs de la République, est plusieurs fois ministre de l’instruction et président du Conseil des ministres. Fervent admirateur de Condorcet, comme lui, il pense que l’égalité sociale doit avant tout passer par l’égalité d’éducation : il a foi dans l’émancipation par l’instruction. C’est pour lui la seule solution pour éviter la violence. Les lois dites « Jules Ferry » (votées entre 1879 et 1886) se déclinent en trois temps forts constitués autour des trois grands principes républicains : gratuité absolue de l’enseignement primaire, obligation de cet enseignement, et laïcité des maîtres et de leur enseignement. Ces lois scolaires vont accélérer de façon durable le processus de démocratisation de la société française. L’enseignement devient un droit pour l’enfant et le père de famille doit s’y soumettre : l’État met ainsi une limite au pouvoir du père sur ses enfants, en même temps qu’il interdit au curé d’entrer dans l’école publique.
Un extrait de la loi du 28 mars 1882 :


- « Loi no 11-696 du 28 mars 1882 :
» Article 1. L’enseignement primaire comprend : L’instruction civique et morale ; La lecture et l’écriture ; La langue et les éléments de la littérature française ; La géographie, particulièrement celle de la France ; L’histoire, particulièrement celle de la France jusqu’à nos jours ; Quelques leçons usuelles de droit et d’économie politique ; Les éléments de sciences naturelles physiques et mathématiques, leurs applications à l’agriculture, à l’hygiène, aux arts industriels, travaux manuels et usage des outils des principaux métiers. La gymnastique. Pour les garçons, les exercices militaires ; Pour les filles, les travaux à l’aiguille.
Article 2. Les écoles primaires publiques vaqueront un jour par semaine, en outre du dimanche, afin de permettre aux parents de faire donner, s’ils le désirent, à leurs enfants, l’instruction religieuse en dehors des édifices scolaires. […]
Article 4. L’instruction primaire est obligatoire pour les enfants des deux sexes âgés de 6 ans révolus à 13 ans révolus. […]
Article 6. Il est institué un certificat d’études primaires ; il est décerné après un examen public auquel pourront se présenter les enfants dès 11 ans. […]« .
Fait à Paris, le 28 mars 1882. Signé Jules Grévy. Signé Jules Ferry.

Obligation, gratuité et laïcité :

Complétant la loi du 16 juin 1881 qui fixe la gratuité de l’école primaire, ce document présente les principaux articles de la loi du 28 mars 1882 précisant la nature des disciplines enseignées (article 1), la durée de la scolarité qui devient obligatoire (article 4), et impose un jour de la semaine vaqué et destiné à l’instruction religieuse hors de l’école (article 2). La neutralité religieuse de l’école est donc explicitement institutionnalisée. Claude Lelièvre, dans son Histoire des institutions scolaires, 1789-1889 souligne que l’on aurait tort de l’interpréter comme un combat anticlérical : il s’agit surtout de s’appuyer sur l’école pour affermir la République et imposer les valeurs républicaines.

L’article 6 parle du mythique « certificat d’études » (article 6 de la loi) :

Remis par l’inspecteur primaire dès l’annonce des résultats de l’examen, il avait été conçu par le législateur comme la preuve d’une scolarité régulière et complète de 6 à 13 ans. Les analyses conduites par Caroline Carpentier et Antoine Prost ont montré que cet examen a longtemps été hors de portée de la majorité des élèves. Même si le taux des lauréats croissait d’année en année, passant de 21 % en 1882, à 34 % en 1905, puis à 48 % en 1935, en dépit des idées aujourd’hui véhiculées, environ 50 % des élèves quittaient l’école sans l’avoir obtenu.
b° ) La lettre aux Instituteurs de Jules Ferry :


Lettre de Jules Ferry aux instituteurs du 17 novembre 1883 :
« La loi du 28 mars se caractérise par deux dispositions qui se complètent sans se contredire : d’une part, elle met en dehors du programme obligatoire l’enseignement de tout dogme particulier, d’autre part elle y place au premier rang l’enseignement moral et civique. L’instruction religieuse appartient aux familles et à l’église, l’instruction morale à l’école.
Le législateur n’a donc pas entendu faire une œuvre purement négative. Sans doute il a eu pour premier objet de séparer l’école de l’église, d’assurer la liberté de conscience et des maîtres et des élèves, de distinguer enfin deux domaines trop longtemps confondus, celui des croyances qui sont personnelles, libres et variables, et celui des connaissances qui sont communes et indispensables à tous. Mais il y a autre chose dans la loi du 28 mars : elle affirme la volonté de fonder chez nous une éducation nationale et de la fonder sur des notions du devoir et du droit que le législateur n’hésite pas à inscrire au nombre des premières vérités que nul ne peut ignorer.
Pour cette partie capitale de l’éducation, c’est sur vous, Monsieur, que les pouvoirs publics ont compté. En vous dispensant de l’enseignement religieux, on n’a pas songé à vous décharger de l’enseignement moral : c’eût été vous enlever ce qui fait la dignité de votre profession. Au contraire, il a paru tout naturel que l’instituteur, en même temps qu’il apprend aux enfants à lire et à écrire, leur enseigne aussi ces règles élémentaires de la vie morale qui ne sont pas moins universellement acceptées que celles du langage et du calcul.
[…] Le législateur n’a voulu faire de vous ni un philosophe, ni un théologien improvisé. Il ne vous demande rien qu’on ne puisse demander à tout homme de cœur et de sens […] : leur transmettre, avec les connaissances scolaires proprement dites, les principes mêmes de la morale, j’entends simplement de cette bonne et antique morale que nous avons reçue de nos pères et que nous nous honorons tous de suivre dans les relations de la vie sans nous mettre en peine d’en discuter les bases philosophiques.
Vous êtes l’auxiliaire et, à certains égards, le suppléant du père de famille ; parlez donc à son enfant comme vous voudriez que l’on parlât au vôtre ; avec force et autorité, toutes les fois qu’il s’agit d’une vérité incontestée, d’un précepte de la morale commune ; avec la plus grande réserve, dès que vous risque d’effleurer un sentiment religieux dont vous n’êtes pas juge ».
Jules Ferry, Lettre aux instituteurs du 17 novembre 1883.


QUESTIONS :
1) Retrouvez dans cet extrait les grands principes évoqués dans l’encadré sur les lois Jules Ferry.
2) Montrez que Ferry tente d’encadrer strictement la profession de l’instituteur mais aussi de le rassurer sur son rôle.
Éléments de réponse aux questions précédentes :
- Rappel de la question : le ministre de l’enseignement Jules Ferry prend la peine d’écrire à tous les instituteurs pour leur rappeler les grands principes des lois. Retrouvez-en, dans cet extrait, les idées essentielles :
— Le premier § de l’extrait évoque le grand principe de la séparation de l’église et de l’état, ce qui renvoie à la notion de laïcité. L’enseignement religieux n’a pas sa place dans l’école de la République. On notera toutefois avec intérêt que la lettre aux instituteurs ne nie pas le bien fondé de cet enseignement mais qu’elle le délègue explicitement aux familles et à l’église – c’est-à-dire à la sphère privée et aux croyances de chacun. Corollairement à cette éviction du religieux de la sphère de l’école publique, Ferry affirme la nécessité d’un enseignement moral : il ne s’agit donc pas d’abandonner ce terrain et de cantonner le rôle de l’instituteur à la transmission d’un savoir. Un savoir sans morale ne serait rien et l’institution et ses ministres – les instituteurs – doivent former les élèves aux grands principes du bien et du mal. La fameuse « leçon de morale » scande quotidiennement le discours du maître en école primaire.
— le deuxième § rappelle le caractère obligatoire de cet enseignement : c’est un point essentiel qui fonde le socle de la nation. Tous les enfants de France doivent aller à l’école et y recevoir le même enseignement. On voit clairement ici l’enjeu politique de ce caractère d’obligation qui repose sur une intervention de l’État dans la sphère familiale : aucun père de famille ne saurait interdire à ses enfants d’aller à l’école, au nom de quelque motif, financier ou idéologique. L’État met ainsi une limite au pouvoir du père sur ses enfants. L’école devient ainsi symboliquement, politiquement, juridiquement une arme d’émancipation de l’enfant par rapport à sa famille, ses croyances et ses déterminations sociales.
- 2°) Rappel de la question : Montrez que Ferry tente d’encadrer strictement la profession de l’instituteur mais aussi de le rassurer sur son rôle.
- – Ferry s’adresse ensuite directement aux instituteurs pour les guider dans leur pratique quotidienne. Il veut les rassurer. Finalement, être un bon instituteur n’est pas une tâche difficile : il suffit de transmettre les principes moraux que chacun a reçus en héritage. L’instituteur a lui-même été éduqué moralement et il doit donc à son tour transmettre ces principes. Mais vous avez noté que Ferry sépare encore une fois scrupuleusement ces principes moraux de toute idéologie, c’est-à-dire de tout système de valeurs philosophiques, politiques ou religieux. Il s’agit tout à la fois de rassurer l’instituteur sur ses compétences (point besoin d’armature philosophique) mais aussi de limiter strictement toute velléité de politiser ou d’endoctriner au nom d’une quelconque religion. Se dégage ainsi un idéal d’enseignement qui se voudrait « universel » ou en tout cas indépendant de toute doctrine.



CONTEXTE HISTORIQUE :
Progrès de la scolarisation
On a vanté l’école française de Jules Ferry mais il importe de souligner ici que le progrès de la scolarisation fut une tendance générale de Europe de l’Ouest au XIXe siècle et que l’école publique, gratuite et obligatoire telle que définie par la loi Ferry du 28 mars 1882, constituait en réalité par rapport à nos voisins européens un phénomène assez tardif en France où elle revêt une importance particulière, pour deux raisons. D’une part, l’École, qui est aussi laïque, lutte contre l’influence très présente de l’Eglise catholique. D’autre part, au nom de l’idée courante à l’époque que c’est le maître d’école prussien qui a vaincu à Sedan, (en Allemagne tous allaient à l’école depuis longtemps) elle doit préparer les futurs citoyen et tout autant les futurs soldats qui devront reconquérir l’Alsace et la Lorraine perdues.
De gros efforts sont alors entrepris pour la construction et l’aménagement de bâtiments permettant un véritable enseignement. L’école telle que nous la connaissons aujourd’hui, avec un logement distinct pour l’instituteur, une salle autonome pour le conseil municipal et de grandes classes largement éclairées, date de la IIIe République. Dans le paysage rural, le bâtiment école-mairie s’oppose dès lors directement et de façon visible à l’église paroissiale.

Le développement des écoles primaires à la fin du XIXe siècle :
ANALYSE DES IMAGES
Des lieux d’apprentissage séparés
CLASSE DE GARÇONS. ECOLE D’HELLEMMES (NORD) :

Ces photographies prises à l’école primaire d’Hellemmes, dans la banlieue de Lille (Nord) à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle montrent des classes séparées de filles et de garçons car la mixité n’existe pas. Spacieux et confortables, ces locaux neufs, clairs et aérés répondent aux règles prescrites par la loi du 17 juin 1880 : hauteur de 5 m sous plafond (sans colonnes métalliques de soutènement), trois rangées de tables par classe (avec un couloir de 50 cm entre chaque rangée), de façon à ce que chaque élève dispose d’au moins 1,25 mètres carrés et 6,25 mètres cubes. Les bancs-tables biplaces sont adaptés à la taille des élèves. Les armatures de ceux des garçons semblent en fonte. La lumière vient de gauche comme de droite pour répondre aux normes des hygiénistes, qui pensaient lutter ainsi contre les scolioses et les myopies. Plusieurs lampes pendent du plafond car la classe bénéficie aussi d’un éclairage au gaz. La hauteur des allèges sous les fenêtres ne semble pas supérieure à 1,20 m, par suite des thèses des « psychologues » de l’époque qui pensaient préférable que les élèves satisfassent sur-le-champ leur curiosité en voyant ce qui se passait à l’extérieur, plutôt que de continuer à s’interroger sur ce qu’ils ne pouvaient qu’imaginer. Cette loi fixe pour la première fois le nombre maximum d’élèves à 40 par classe dans une école à plusieurs classes, et à 50 dans le cas d’une classe unique. Les cheveux des garçons sont coupés très court pour des raisons d’hygiène (les poux). La leçon d’écriture suscite l’application dans cette Classe de garçons. Sur le mur du fond sont affichées de grandes planches d’anatomie, de botanique et de zoologie, qui manifestent l’orientation scientifique recherchée pour la formation des esprits. Dans une armoire-bibliothèque classique sont soigneusement rangés les manuels et le nécessaire métrique. L’instituteur se trouve sur la gauche. Le deuxième personnage, au fond de la classe, pourrait être l’inspecteur primaire. Vêtu d’une jaquette et d’un gilet orné d’une chaîne de montre, il porte un collier de barbe, symbole d’un républicain radical de gauche et anticlérical.
CLASSE DE FILLES. ECOLE D’HELLEMMES (NORD) :

Dans Classe de filles, les élèves portent toutes la blouse, uniforme qui joue un rôle égalitaire. Les écoles de filles se créent très progressivement, car elles ne peuvent être tenues que par un personnel féminin. L’institutrice, ici au fond de la classe où trône un grand poêle rond, prépare un nouvel exercice ; une autre circule dans les rangs. Les coiffures des petites filles dégagent le front. La leçon de tricot suscite la même application que la leçon d’écriture chez les garçons. Il y a deux institutrices dans la salle pour ce cours de travaux manuels. La leçon de couture revêt une importance considérable à l’école primaire, car l’époque souhaite initier les filles à leur « vocation » de ménagère et de mère, considérée comme essentielle. Le choix de cette activité pour la photo trahit la méfiance persistante du pouvoir vis-à-vis des femmes, de leur éducation, de leurs éventuelles revendications en matière de droit de vote. (le mouvement des suffragettes).
INTERPRÉTATION
L’enseignement pour tous
Sous l’impulsion de Jules Ferry, l’enseignement primaire organise ses méthodes pédagogiques. Des instructions fixent des programmes, les manuels illustrés apparaissent, et les livres de lecture sont largement diffusés. Lire, écrire, compter restent les bases de cet enseignement élémentaire et continuent à être assimilés par répétition (la récitation par coeur). Le cahier apparaît dans la seconde moitié du XIXe siècle. L’écriture demeure un art qui s’apprend, car une écriture de qualité est encore considérée à l’époque comme l’expression de la valeur morale et professionnelle. Après 1880, l’enseignement devient enfin efficace. Il le doit à des conditions matérielles transformées, à une réelle organisation pédagogique et à une véritable révolution des méthodes. L’école primaire peut alors dépasser les rudiments : dictée, problèmes sur le système métrique, résumés d’histoire et de géographie, notions de sciences à travers les leçons de choses.

• L’enseignement n’est pas mixte : les filles sont séparées des garçons. Le principe d’égalitarisme est bien malmené puisque les filles reçoivent un enseignement de couture, censé correspondre à leur destin de femme et ménagère. On note également la stricte séparation entre les hommes et les femmes chez les instituteurs.
• L’aménagement de l’espace répond à des normes strictes qui ne laissent rien au hasard. L’hygiénisme en plein essor (partie de la médecine qui se préoccupe de l’hygiène de la population) commande de faire attention aux sources de lumière pour que les élèves ne prennent pas de mauvaises postures. De même pour le nécessaire espacement des travées et des bancs afin que chaque élève bénéficie d’un cubage d’air suffisant pour éviter la trop grande promiscuité et la propagation des maladies (la tuberculose notamment). Enfin, la psychologie naissante s’intéresse aussi à l’enfant dont il faut satisfaire la curiosité par la possibilité de regarder par la fenêtre.
C’est en tout cas l’école d’autrefois :
Celle aussi du cancre de Jacques Prévert (1900-1977) :


Ou la nostalgie des photos de Robert Doisneau (1912-1994) :








3°) Les « hussards noirs » de Charles Péguy :


« Notre jeune École normale était le foyer de la vie laïque, de l’invention laïque dans le département… Sous la direction de notre directeur (…), de jeunes maîtres de l’École normale venaient chaque semaine nous faire l’école. Parlons bien : ils venaient nous faire la classe. Ils étaient comme les jeunes Bara de la République. Ils étaient toujours prêts à crier » Vive la République ! « .
Nos Jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs, sveltes, sévères, sanglés, sérieux et un peu tremblants de leur précoce, de leur soudaine omnipotence. Un long pantalon noir (…). Un gilet noir. Une longue redingote noire. (…) Cet uniforme civil était une sorte d’uniforme militaire encore plus sévère, encore plus militaire, étant un uniforme civique. (…) Porté par ces gamins qui étaient vraiment les enfants de la République. Par ces jeunes hussards de la République. Par ces hussards noirs de la sévérité. (…) Ces instituteurs étaient sortis du peuple, fils d’ouvriers, mais surtout de paysans et de petits propriétaires. »
Charles Péguy, L’Argent, Cahiers de la quinzaine, 1913.
Dans L’argent, qu’il publie en 1913, Charles Péguy évoque son enfance, quand il était écolier, à l’école primaire qui jouxtait l’Ecole normale d’instituteurs d’Orléans. C’était à partir de 1879 :

Ces Elèves-maîtres en formation venaient enseigner à son École et Charles Péguy les décrit : « Nos jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs. Sveltes, sévères, sanglés, sérieux et un peu tremblants de leur précoce, de leur soudaine omnipotence ». Hussards noirs ! Et, en effet, leur uniforme était bien noir, jusqu’à la casquette, un uniforme civique. Et Péguy d’ajouter qu’ils « étaient vraiment les enfants de République, ces nourrissons de la République, ces hussards noirs de la sévérité ». Les hussards noirs, cet escadron de cavalerie constitué en 1793 par la jeune République française, des soldats de l’an II !
Le terme va rester et qualifie bien sûr ceux qui ont incarné, durant la 3ème, voire la 4ème république, la mission civique d’instruire le peuple, cette instruction obligatoire gratuite et laïque que les lois de Jules Ferry ont instaurée dans les années 1880 – 1882. Tous les enfants de France, âgés de 6 à 11 ans pour ceux admis au certificat d’études primaires doivent bénéficier de cette instruction, tandis que le travail est autorisé pour ces jeunes gens dès 12 ans. D’autres peuvent continuer après le certificat, mais ils sont en réalité peu nombreux et les lycéens, comme les étudiants, sont une toute petite minorité.
L’essentiel, alors, est bien dans cette école où travaillent ces instituteurs et, dès le départ, ces institutrices. Ce sont des fonctionnaires dotés d’une autorité morale même s’ils ne sont pas les plus riches. Ils et elles font partie de l’élite républicaine.
Comme les Écoles normales sont départementales, ces maîtres viennent du peuple proche qu’ils vont instruire. Fils d’ouvriers, de petits paysans, de petits propriétaires terriens, partout en France, ils commencent à gravir l’échelle sociale sans pour autant s’éloigner encore de ceux qu’ils côtoient. En trois décennies, la population française évolue vite, s’urbanise, voit son espérance de vie augmenter. La langue française s’impose sur les patois et les langues, parfois de force. La déchristianisation avance, le niveau général d’éducation croît rapidement, tandis que les maîtres incarnent le projet de laïcisation et, dit Péguy lui-même, « une métaphysique positiviste ». « C’était, explique-t-il, la célèbre métaphysique du progrès ».
Comme le montre cette métaphore guerrière de l’écrivain Charles Péguy (le hussard était le soldat révolutionnaire de l’an II et de Valmy), l’instituteur devient le véritable « bras armé » de la République. Il cumule presque toutes les fonctions :

Si sa mission principale est d’enseigner l’écriture, le calcul, la géographie, l’histoire de France, les sciences naturelles et la gymnastique, le « maître » (comme la « maîtresse ») est aussi professeur de morale. Chaque matin, il écrit une maxime au tableau et la commente pour ses élèves comme le montre ces quelques photographies :






Il se fait aussi éducateur en inculquant les règles de l’hygiène, encore peu répandues dans les classes les plus pauvres :
L’éducation à l’hygiène de vie :

Les panneaux pédagogiques édités par Armand Colin servaient de support aux leçons de sciences, d’histoire, de géographie ou d’hygiène dispensées désormais collectivement. Deux œillets étaient destinés à l’accrochage. Ils en restent encore quelques uns dans certaines salles du lycée. Simplifiée en raison des contraintes graphiques et des limites du lectorat, cette affiche synthétise l’argumentation de la réforme prévue dans l’article 1 de la loi ainsi que les « méthodes et les procédés d’instruction dans leurs rapports avec l’hygiène » (Commission d’hygiène des écoles) : éducation aux comportements citoyens dans le cadre de la lutte contre les épidémies, l’alcoolisme et la mortalité infantile. On rappelle aux élèves que le meilleur vecteur d’apprentissage des préceptes et des gestes hygiéniques fondamentaux est l’école de la République, et qu’en France l’eau courante et les salles de bains ne se généralisent dans les campagnes qu’à partir des années 1960. On se débarbouille au lavabo, l’alcoolisme (vin de table) fait des ravages, les cheveux ont souvent des poux d’où on les coupe très court pour ne pas en attraper à chaque retour des vacances !…
Ainsi, l’instituteur développe une instruction civique nécessaire à la fabrication de bons citoyens. Issu d’un milieu modeste, paysan puis ouvrier, il considère sa fonction comme un véritable sacerdoce laïc et est nommé souvent sans son avis dans n’importe quel département ou territoire français. Devenir instituteur est une promotion même si l’instituteur gagne alors moins qu’un mineur. Il est logé au sein même de l’école. On comprend mieux toute la vénération sociale dont est porteur alors la figure de l’enseignant de la Troisième République, admiré pour son savoir et qui reste – par vocation sans doute – du côté des pauvres dont il est issu et qu’il aspire à élever socialement en transmettant le savoir fondamental :


III LES LIMITES DE L’ÉGALITARISME RÉPUBLICAIN :
Les limites de l’égalitarisme par l’école :

Un exemple de sujet de grand oral : L’école libère-t-elle des inégalités sociales ?
Approche sociologique de l’éducation au XXe siècle :
Nous venons de voir que les lois Jules Ferry avaient pour objectif que tous les enfants de France reçoivent un socle éducatif identique et laïc, quelles que soient leurs origines sociales, géographiques ou religieuses. On a bien montré le levier politique que représentaient ces lois sur l’école dans la constitution et la consolidation de la Troisième République. Cependant l’école obligatoire va-t-elle totalement résoudre les fractures sociales et imposer une égalité des chances pour tous ?
Si l’éducation est nécessaire pour que l’individu se réalise en tant que sujet politique dans une société meilleure, un siècle après les lois Jules Ferry, les sociologues du milieu du XXe siècle, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron en analysent les limites. Ils pointent le rôle des déterminismes sociaux à l’intérieur de l’école montrant ainsi la relative incapacité de l’institution scolaire à émanciper les individus de schémas qui entravent leur ascension sociale. Selon eux, loin d’émanciper les individus comme le pensait le mythe du progrès par le savoir (Rousseau et Condorcet), l’école reproduit les inégalités sociales et aliène les plus fragiles et les plus défavorisés au système d’exploitation capitaliste. Et surtout l’école se transforme en machine à reproduire les élites.
Dans le court extrait ci-dessous, les deux sociologues montrent à quel point le mythe de l’égalitarisme de l’école républicaine finit par nier les inégalités sociales, ou tout du moins à les ignorer, au nom-même du principe de l’égalitarisme républicain.

TEXTE DE PIERRE BOURDIEU :
« La cécité aux inégalités sociales condamne et autorise à expliquer toutes les inégalités, particulièrement en matière de réussite scolaire, comme inégalités naturelles, inégalités de dons[1].
Pareille attitude est dans la logique d’un système qui, reposant sur le postulat de l’égalité formelle de tous les enseignés, condition de son fonctionnement, ne peut reconnaître d’autres inégalités que celles qui tiennent aux dons individuels. Qu’il s’agisse de l’enseignement proprement dit ou de la sélection, le professeur ne connaît que des enseignés égaux en droits et en devoirs : si, au cours de l’année scolaire, il lui arrive d’adapter son enseignement à certains, c’est aux « moins doués » qu’il s’adresse et non aux plus défavorisés par leur origine sociale ; de même si, le jour de l’examen, il prend en compte la situation sociale de tel candidat, ce n’est pas qu’il le perçoive comme membre d’une catégorie sociale défavorisée, c’est au contraire qu’il lui accorde l’intérêt d’exception que mérite un cas social ».
P. Bourdieu et J.-C Passeron, Les Héritiers, Éd. De Minuit, 1969, p.103.
1] « […] la recherche sociologique se doit de suspecter et de déceler méthodiquement l’inégalité culturelle socialement conditionnée sous les inégalités naturelles apparentes puisqu’elle ne doit conclure à la « nature » qu’en désespoir de cause ». (Note des auteurs.)

Réfléchissons ensemble après la lecture de ce texte : que nous apprend-il ?
En prenant pour objet l’école républicaine, qui s’est voulue dans ses principes strictement égalitaire, la sociologie nous invite à réfléchir – en tant qu’individus, élèves et enseignants – au débat entre nature et culture. Quel est le rôle des facteurs innés et des facteurs acquis dans l’éducation et dans le développement des facultés intellectuelles ? Grâce à Bourdieu et Passeron nous comprenons de quel mirage nous avons été victimes. Les qualités que nous considérons trop facilement comme naturelles (« cet.te élève est bien doué.e ou exceptionnellement intelligent.e ») peuvent en réalité s’expliquer autrement : ces « dons » peuvent en réalité venir d’un ensemble de déterminations socio-économiques, ce que les auteurs appellent « l’héritage culturel ». Les plus « doués » seraient en somme des « héritiers ».

On voit ainsi que la question de la transmission du savoir qui est au cœur des préoccupations et des prérogatives de l’école vient percuter la transmission de facteurs socio-économiques qui peuvent aller à l’encontre des principes mêmes de l’égalitarisme républicain.

Nous avons donné en cours le début du premier chapitre des Héritiers de Pierre Bourdieu :

Voici ici le livre dans son intégralité :

Exemple de questions :
- Quelle est l’action de l’école sur les destins individuels et sur l’évolution de la société ?
- L’égalité des dons à l’école, le rôle et la place de l’école, démocratisation et/ou massification de l’enseignement ?
- Education familiale et éducation scolaire, éducation privée et éducation publique.
La photographie de tête représente le tableau analysé en cours « La sortie du lycée Condorcet » de Jean Béraud, peinture réalisée en 1903 à l’occasion du centenaire de cet établissement parisien créé par Napoléon.
