TRANSMISSION 1 / L’ÉCOLE, INSTRUIRE OU ÉDUQUER ?

Non, Charlemagne n’a pas inventé l’école !

Pilier funéraire de la province de Gallia Belgica, (vers 180 apr. J.-C), représentant une école romaine


L’école existe depuis très longtemps, comme en témoigne ce bas-relief gallo-romain exposé au musée de Trèves. Cependant, si la société romaine accorde une grande importance à l’éducation des enfants, elle ne se préoccupe pas de l’enseignement pour tous : seuls accèdent à l’école ceux des familles les plus aisées, principalement les garçons même si les écoles sont mixtes. Le paterfamilias décide de faire éduquer ses enfants à domicile par un esclave instruit ou, comme c’est le cas sur cette illustration, de l’envoyer dans une école tenue par un esclave enseignant. Les enfants âgés de 7 à 12 ans apprennent à lire – ce que montre explicitement la reproduction – et à compter. Mais, contrairement à ce que semble représenter le bas-relief, certains auteurs latins témoignent dans leurs souvenirs d’école de l’inconfort des lieux aux températures parfois glaciales et d’installations précaires. Les manuels scolaires n’existant pas, la pédagogie était fondée sur la répétition des paroles du maître et la mémorisation. Écrire consistait à graver les lettres et les mots sur une tablette de cire à l’aide d’un stylet de bois. Les châtiments corporels infligés aux élèves inattentifs ou indisciplinés, parfois extrêmement violents, étaient quelquefois dénoncés, mais cependant considérés comme un bienfait par la grande majorité des Gallo-Romains.

Marie Chantault, Livre d’heures, début du XVIe siècle. Paris, BnF.

Le décor architectural de cette miniature extraite d’un livre d’heures datant du XVIe siècle représente une école monastique du Moyen Âge. Dans les abbayes, les moines réguliers conservent, reproduisent et transmettent le savoir et les bonnes manières par la copie ou l’enseignement religieux. Certes, Charlemagne avait encouragé la création d’écoles en dehors des monastères pour un petit nombre de clercs destinés à vivre dans les ordres – souvent de jeunes garçons nobles ou issus de milieux modestes espérant de meilleures conditions de vie – qu’il fallait recruter dès l’âge de 7 ans. Mais jamais à cette époque n’a été envisagé l’enseignement pour les enfants de serfs ou de paysans. On apprend à lire et à écrire le latin à l’aide de méthodes pédagogiques similaires à celles de l’époque gallo-romaine : écouter, répéter, apprendre par coeur. La scène de droite sur l’enluminure où un répétiteur fesse un enfant avec une férule atteste encore une fois la rudesse de la discipline.


C’est en effet avec le développement de l’imprimerie au XVIe siècle que l’école se généralise comme lieu d’apprentissage et d’éducation. Afin de transmettre à leurs enfants des compétences utiles et plus efficaces que les leurs dans le cadre de la vie sociale ou professionnelle, les riches bourgeois lui accordent de plus en plus d’importance et payent des frais de scolarité. Cette gravure d’Abraham Bosse, extraite d’un ensemble de 1 500 planches datant d’environ 1640, constitue un témoignage précieux sur la société urbaine sous le règne de Louis XIII. La salle représentée est sans doute le logement du maître puisqu’il s’y trouve un lit. Cet homme âgé à l’air sévère installé à son pupitre, fait réciter les élèves qui passent un par un devant lui car l’enseignement n’est pas encore envisagé de manière collective. Sont réunis une petite vingtaine d’enfants de tous âges, garçons et filles
séparés traditionnellement selon la volonté de l’Église. Les garçons, debout, devant une grande table constituée d’une planche posée sur des tréteaux, apprennent la lecture, la grammaire, le latin, le chant et les bonnes manières. Ils écrivent avec une plume d’oie taillée et trempée dans l’encre. À droite, quelques fillettes bavardent, une autre, au fond, joue avec un chat perché sur le toit du lit : elles ne semblent guère bénéficier de l’attention de l’adulte. Celui-ci tient une verge à la main, preuve de châtiments corporels toujours existants. L’emploi de la férule ou des verges est encore d’usage. Il faudra attendre le XVIIIe siècle pour que disparaissent les plus durs aspects de la discipline. Le texte (non reproduit) d’Abraham Bosse écrit sous l’image se termine par «
Toy qui te mocques de leurs jeux/Scache qu’ils sont pleins d’innocence. Et souviens-toy qu’en ton Enfance,/tu cherchois à faire comme eux« , preuve qu’on commence tout juste à s’intéresser à l’enfance comme âge propre.

Léopold Chibourg, sans titre, 1842. (Huile sur toile. Rouen, musée national de l’Éducation).

Ce tableau de Léopold Chibourg, daté de 1842, qui n’est pas titré, représente un local où était dispensé l’enseignement en direction des jeunes enfants. Sa représentation est plutôt éloignée de la volonté des réformateurs qui, avec les encyclopédistes du XVIIIe siècle, critiquent le contrôle des religieux et réclament une éducation nationale car on voit ici comme sous l’Ancien Régime que l’école est entièrement sous la tutelle de l’Eglise et c’est dans ce contexte que se situe cette scène située en milieu rural (au milieu du XIXe siècle, 75 % des Français vivent à la campagne). Le local est vétuste, l’équipement pédagogique rudimentaire : peu de tables, pas de chaise pour tous. Le maître, visiblement de modeste condition, en veste d’intérieur décousue à la manche, bas, bonnet et pantoufles, est également quelque peu ridiculisé par la difficulté qu’il a à se faire respecter par les 15 enfants (12 garçons et 3 filles) malgré la punition corporelle encore en vigueur. Les enfants – tous de condition pauvre et chargés de participer aux activités des champs, ce qui explique un absentéisme saisonnier –, en bonnets, casquettes, tabliers, blouses, sabots et pantoufles,
sont représentés dans des attitudes diverses : moquerie, pleurnicherie, distraction, attention. L’écriture (les plumes d’oie), la lecture (quelques livres), le calcul (sur l’ardoise du mur) et la morale (une feuille sur laquelle est inscrit « Sachons bien honorer nos père et mère ») évoquent des apprentissages élémentaires. De plus, comme le suggère la statuette de la Vierge à l’enfant dans le cadre accroché au mur, le maître assure l’enseignement du catéchisme.

Classe manuelle rurale pour les filles : couture et tricot




Nicolas Condorcet (1743-1794), philosophe et mathématicien.

En 1763, dans son Essai d’éducation nationale, Louis-René Caradeuc de La Chalotais, procureur général au parlement de Bretagne et parlementaire qui prit en main les intérêts de l’éducation nationale, écrit : « L’éducation devant préparer les citoyens à l’État, il est évident qu’elle doit être relative à sa Constitution et à ses lois… ». Portés par les idées des Lumières, les révolutionnaires fondent un Comité d’instruction publique qui, conduit par Nicolas Condorcet (1743-1794), établit en 1792 un rapport sur l’organisation de l’instruction publique. Mais le plan de Condorcet n’aboutira pas, Condorcet condamné à la guillotine, se suicidera comme Socrate dans sa prison :

D’après Fragonard, Nicolas de Condorcet se donnant la mort dans sa prison, 28 mars 1794, gravure.


« L’égalité d’instruction que l’on peut espérer d’atteindre mais qui doit suffire, est celle qui exclut toute dépendance, forcée ou volontaire. Nous montrerons, dans l’état actuel des connaissances humaines, les moyens faciles de parvenir à ce but, même pour ceux qui ne peuvent donner à l’étude qu’un petit nombre de leurs premières années, et, dans le reste de leur vie, quelques heures de loisir. Nous ferons voir que, par un choix heureux, et des connaissances elles-mêmes, et des méthodes de les enseigner, on peut instruire la masse entière d’un peuple de tout ce que chacun a besoin de savoir pour l’économie domestique, pour l‘administration de ses affaires, pour le libre développement de son industrie et de ses facultés, pour connaître ses droits, les défendre et les exercer ; pour être instruit de ses devoirs, pour pouvoir les bien remplir ; pour juger ses actions et celles des autres d’après ses propres lumières, et n’être étranger à aucun des sentiments élevés ou délicats qui honorent la nature humaine ; pour ne point dépendre aveuglément de ceux à qui il est obligé de confier le soin de ses affaires ou l’exercice de ses droits, pour être en état de choisir et de les surveiller ; pour n’être plus la dupe de ces
erreurs populaires qui tourmentent la vie de craintes superstitieuses et d’espérances chimériques ; pour se défendre contre les préjugés avec les forces de sa raison ; enfin pour échapper au prestige du charlatanisme, qui tendrait des pièges à sa fortune, à sa santé, à la liberté de ses opinions et de sa conscience, sous prétexte de l’enrichir, de le guérir et de le sauver.
Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, (1793).

Statue de Condorcet, quai Conti, à Paris. 

Révolutionnaire et homme des Lumières, Condorcet affirme que tout le monde, le peuple en son entier doivent être éduqués car seule l’éducation peut garantir à la nation des citoyens libres. Il faut à la République naissante des citoyens instruits. Chaque homme doit pouvoir recevoir une instruction qui est la seule manière pour lui de progresser moralement. Pour Condorcet, seules les Lumières acquises par le savoir encyclopédique permet de former un homme de bien. Du coup, on créera un Ministère de l’Instruction publique.

On voit que d’emblée Condorcet en homme des Lumières s’attache à la dimension émancipatrice de l’éducation et que pour lui, c’est l’instruction avant tout la propagation des savoirs et l’apprentissage de l’usage de la raison qui doivent guider l’homme vers le progrès et l’autonomie. Les philosophes se sont en effet interroger sur la bonne méthode à employer afin de parvenir à ce but. Se sont opposés alors les tenants de l’instruction qui insistent sur les connaissances et les défenseurs de l’éducation qui insistaient eux sur la morale. C’est le cas par exemple d’Helvétius (1715-1771) :

Portrait de Claude-Adrien Helvétius, exposé en 1755.

Pour lui, l’éducation ne peut être fondée que sur l’instruction, elle doit d’abord être morale. En tout cas, toutes ces discussions amènent l’éducation au premier plan car chacun comprend bien comme le poète Victor Hugo après avoir visité un bagne que

 » Chaque enfant qu’on enseigne est un homme qu’on gagne.
Quatre-vingt-dix voleurs sur cent qui sont au bagne
Ne sont jamais allés à l’école une fois,
Et ne savent pas lire, et signent d’une croix.
C’est dans cette ombre-là qu’ils ont trouvé le crime.

L’ignorance est la nuit qui commence l’abîme.« 

Victor Hugo, « Chaque enfant qu’on enseigne », poème dans Les Quatre Vents de l’esprit (1881).

et les chemins de l’école sont parfois difficiles :

C’est arrivé il y a quelques jours, le 8 mars 2024 :

En tout cas, Helvétius, Rousseau, Condorcet, toutes ces discussions du 18ème siècle sur l »éducation vont amener le :

28 juin 1833

Le 28 juin 1833, au début du règne de Louis-Philippe Ier, le ministre de l’Instruction publique François Guizot fait voter une loi instaurant en France un enseignement primaire public et gratuit pour les enfants des familles pauvres. C’est la première étape de l’éducation pour tous en France.

François Guizot (1787-1874), Ministre de l’Instruction publique de 1832 à 1837.

Notons que la loi GUIZOT ne fait pas obligation aux parents d’envoyer leurs enfants à l’école. Elle ne fait pas non plus référence au sexe des élèves, ce qui sous-entend qu’il s’agit seulement de garçons et non de filles. La loi du 28 juin 1833, dite « loi Guizot », fait seulement obligation (mais c’est déjà beaucoup !) à toutes les communes, seules ou par regroupements, d’entretenir au moins une école élémentaire. Cependant, comme sous l’Ancien Régime, l’école est entièrement sous la tutelle de l’Église. L’État intervient peu et laisse le clergé gérer l’enseignement.

Mais il faudra attendre Jules Ferry en 1882 pour que se mette véritablement en place l’école obligatoire, gratuite et laïque de la République.