
Texte provisoire non définitif
III LA CULTURE, MALHEUR DE L’HUMANITÉ:
1°) PROGRÈS ET CONFORT OU DÉCLIN ET DÉCADENCE ? :
En cherchant à dominer la nature, à faciliter notre existence, à rendre les tâches quotidiennes plus aisées et, de manière générale, la vie plus confortable, les êtres humains ne se sont-ils pas dénaturés ? Ils n’en ont peut-être pas eu conscience au début mais en jouissant de leurs inventions, en entrant dans le confort et la facilité, ne se sont-ils pas pris au piège du progrès ?
Ils sont devenus dépendants de leurs artifices, les artisans, non de leur liberté mais de leur asservissement à de nouveaux besoins.
Cette dénaturation progressive, les a affaiblis, Rousseau écrit dans le texte qui suit « les amollit » : ils y ont alors perdu leur liberté et leur bonheur naturels.


S’amollir , verbe pronominal :
- Sens 1 : Perdre de sa vigueur, de son autorité. Exemple : » il s’est amolli ces derniers temps et l’équipe ne le craint plus ».
- Sens 2 : Etre moins ferme physiquement. Exemple : « Depuis que j’ai arrêté la gymnastique, je sens que je me suis amollie« .


TEXTE CANONIQUE
Lisez attentivement le texte suivant :
« Dans ce nouvel état, avec une vie simple et solitaire, des besoins très bornés, et les instruments qu’ils avaient inventés pour y pourvoir, les hommes jouissant d’un fort grand loisir l’employèrent à se procurer plusieurs sortes de commodités inconnues à leurs pères ; et ce fut là le premier joug qu’ils s’imposèrent sans y songer, et la première source de maux qu’ils préparèrent à leurs descendants ; car outre qu’ils continuèrent ainsi à s’amollir le corps et l’esprit, ces commodités ayant par l’habitude perdu presque tout leur agrément, et étant en même temps dégénérées en de vrais besoins, la privation en devint beaucoup plus cruelle que la possession n’en était douce, et l’on était malheureux de les perdre, sans être heureux de les posséder. (…)
Mais dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre ; dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons.
La métallurgie et l’agriculture furent les deux arts dont l’invention produisit cette grande révolution. »
Jean-Jacques Rousseau, Essai sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, IIe Partie.

Que retenir ici ?
Dans cet extrait, Rousseau présente les hommes justes sortis de l’état de nature, état dans lequel ils vivaient isolés et paisiblement. La description insiste d’emblée sur l’idée que des « commodités » – entendons par là des objets et outils pratiques, d’usage facile, qui rendent l’activité plus aisée au quotidien comme la machine à laver, l’aspirateur, le tracteur – ces commodités sont pour lui un « joug ».
Le joug est, au sens propre, la pièce de bois que l’on met sur la tête des bœufs pour les atteler, au sens figuré cela désigne une forte contrainte, un asservissement :

Joug : pièce de bois qui attache les boeufs pour le labour
Autrement dit, le progrès, la culture qui semblerait à première vue produire de la facilité, et donc nous libérer, nous rend en fait pour l’auteur de plus en plus dépendant avec même des contraintes de plus en plus pénibles comme la propriété, l’argent, le travail.
Pourquoi est-ce contraignant ?
La réponse est dans la suite du texte : c’est parce que l’humanité prend l’habitude du confort et de la facilité et qu’ainsi, elle s’amollit :

Ainsi, le progrès nous affaiblit : nous avons perdu l’habitude de faire des efforts, nous ne savons même plus dépecer une chèvre ou un cerf, faire un feu de bois :

Nos muscles et notre squelette se fragilisent, nous devenons obèses ( taux incroyable : 45 % des jeunes américains sont obèses !).

Rousseau ajoute que si jamais nous étions privés de ces conditions confortables, alors elles nous manqueraient : ceci lui permet d’affirmer que nous en sommes devenus dépendants.
Par conséquent, loin de nous libérer de la tutelle de la nature, les inventions techniques, les artifices, tout ce qui rend notre activité plus rapide, facile, efficace, est au contraire devenue selon Rousseau, la source de notre faiblesse et de notre malheur.

ROUSSEAU : LE MYTHE DU BON SAUVAGE :

Naturel / artificiel / superficiel :
- ce qui est naturel est déjà là, donné, spontané et s’oppose à ce qui est artificiel : l’artifice est produit par l’art, c’est lefruit de l’activité humaine qui modifie ce qui est donné, invente, crée.
- Ce qui est superficiel en revanche est ce qui est en trop, en excès, superflu.
- En ce sens opposer naturel et superficiel est un jugement de valeur : ce qui est naturel serait bon, souhaitable, pur ; par opposition à ce qui est superficiel qui serait superflu, excessif, inauthentique, trop chargé.
Rappelons que l’artifice désigne étymologiquement ce qui est produit par l’artisan : l’arte fact qui suppose une maîtrise technique, une intelligence et une compréhension de la matière et de ses lois alors qu’aujourd’hui dans son sens usuel, le terme est connoté négativement comme un moyen ingénieux d’imiter la nature, de faire illusion.


2°) La Mère-Nature de Montaigne :
Peut-être a-t-on tort alors d’admirer les progrès techniques de l’humanité, peut-être donnons-nous, comme John Stuart Mill, trop de valeur aux œuvres de la culture, aux artifices qui nous permettent de dominer la nature. C’est en ce sens que Montaigne, dans le chapitre intitulé « Des Cannibales » dans les Essais, faisait aussi le procès avant Rousseau du progrès technique et l’éloge des Indiens d’Amérique :

TEXTE CANONIQUE :
Lisez très attentivement le texte de Montaigne qui suit :
« Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, a produits : là où, à la vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice et détournés de l’ordre commun, que nous devrions appeler plutôt sauvages. En ceux-là sont vives et vigoureuses les vraies et plus utiles et naturelles vertus et propriétés, lesquelles nous avons abâtardies en ceux-ci, et les avons seulement accommodées au plaisir de notre goût corrompu. (…) Ce n’est pas raison que l’art gagne le point d’honneur sur notre grande et puissante mère Nature. Nous avons tant rechargé la beauté et richesse de ses ouvrages par nos inventions que nous l’avons du tout étouffée.
Partout où sa pureté reluit, elle fait une merveilleuse honte à nos vaines et frivoles entreprises (…).
Montaigne, Essais, Livre I, chapitre XXXI, « Des cannibales ».

Questions :
- Montaigne distingue deux significations du mot « sauvage » : lesquelles ?
- 2. Quel effet l’artifice de l’humanité a-t-il sur la nature selon Montaigne ? Relevez les expressions du texte.
- 3. Quelles sont les expressions liées à la nature dans le texte ? Qu’indiquent-elles sur la représentation de la nature que propose Montaigne ?
Éléments de réponse :
- Les deux premières occurrences du mot sauvage (ligne 1) signifient produit de la nature, sans modification humaine, en référence à l’étymologie latine du terme sauvage, silva que l’on traduit par la forêt, selvaticus qui signifie « sylvestre ». Est sauvage ce qui n’est pas domestiqué, c’est la nature avant que l’homme ne la modifie (en la cultivant, en la transformant en paysage, en apprivoisant les animaux). Mais au sens figuré, sauvage signifie aussi violent, agressif, destructeur, comme quand on s’exclame face à quelqu’un qui frappe, ou insulte : « c’est un sauvage ! » ou que l’on dénonce des actes qui témoignent d’une sauvagerie, pour parler d’actes cruels. C’est ici la signification de la deuxième occurrence du mot « sauvage« (ligne 3).
- 2. Les expressions du texte concernant l’effet de l’artifice humain sont les suivantes : « Altérés par notre artifice, détournés de l’ordre commun, abâtardies, accommodées au plaisir de notre goût corrompu, rechargé la beauté et richesse des ouvrages de la nature, étouffer la nature, vaines et frivoles entreprises ». Elles montrent toute la condamnation de l’artifice ici exprimée par Montaigne.
- 3. Les expressions liées à la nature dans le texte sont les suivantes : « Vives et vigoureuses vraies et plus utiles et naturelles propriétés, grande et puissante mère Nature, beauté et richesse de ses ouvrages, sa pureté reluit ».

Que Montaigne propose une représentation d’une nature belle, utile, puissante, riche et pure.
On voit ici comment ce qui est naturel n’est pas seulement ce qui est là, déjà donné, mais aussi ce à quoi nous attribuons de la valeur quand nous disons que « la nature fait bien les choses », ou que nous parlons de « pureté naturelle », condamnant implicitement l’action des êtres humains dans sa dimension excessive et destructrice.
On pourrait alors penser que nous faisons partie de la nature, qu’il ne faut pas la concevoir comme extérieure à nous, mais au contraire nous concevoir comme une partie d’un tout avec lequel nous devons communier, vivre en harmonie. C’est tout le sens du mouvement écologiste et de l’idée de décroissance, qui se sont par exemple largement développés ces derniers temps…

Le « sauvage » est ici valorisé parce qu’il n’a pas été corrompu par la société : c’est le fameux mythe du « bon sauvage » que déclinent Montaigne, Rousseau mais aussi Diderot avec son Supplément au Voyage de Bougainville, souvent étudié en français (classe de seconde ou de première) :

Ils n’ont jamais connu la civilisation :

A ce mythe du « bon sauvage » inspiré des récits de voyage des explorateurs à Tahiti, on a opposé la cruauté ou la bêtise du mauvais sauvage mélanésien, présenté comme un cannibale féroce, suite à la disparition mystérieuse de La Pérouse :


Parti de France en août 1785 le comte de Lapérouse, disparaît en 1788 avec ses 220 hommes sur deux navires, La Boussole et l’Astrolabe qui avaient quitté le 10 mars 1788 l’Australie de l’Est (Botany Bay) en direction de la Nouvelle-Calédonie !

Reste maintenant à savoir si l’homme est capable ou non de quitter la ville pour vivre « dans la nature ». Le retour au monde sauvage est une option parmi d’autres mais il suppose un regard critique, et toute une philosophie de vie comme celle, par exemple, du philosophe américain Henry David Thoreau (1817-1862), auteur de Walden ou la vie dans les bois (1854) :

Il s’agit d’un récit autobiographique : Thoreau a vécu seul dans une cabane dans la forêt proche de sa ville, en contact étroit avec la nature, même si son but n’est pas de vivre à l’état sauvage en tant que tel mais de mener une aventure spirituelle, un éloignement temporaire du matérialisme de la société moderne. Ni Montaigne, ni Rousseau, n Thoreau ne disent qu’il faut vivre comme les « sauvages« mais ils méditent sur les limites de l’artifice du « civilisé » :
Thoreau nous amène à nous poser certaines questions : est-il vraiment possible matériellement de quitter la société, la culture ? Est-il possible réellement de retrouver en soi l’essence perdue de l’homme ?

Les Celtes de l’antiquité se détournaient des cités pour chercher le reflet de la divinité sous les frondaisons des chênes. La forêt est un lieu d’ensauvagement et d’enseignement. C’est à la forêt, le premier et le dernier temple de la divinité, auquel les peuples d’Europe doivent leur héritage et leur devenir :

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Résumons-nous et allons plus loin :
Le projet de domination de la nature semble vain, mais surtout être une erreur : l’humanité cherchant santé, bien-être et bonheur se trompe si elle croit pouvoir les trouver dans le progrès technique et industriel. Le progrès conduit non seulement à l’affaiblissement de nos capacités naturelles, de notre force, de notre agilité mais il la rend dépendante d’objets inutiles et nocifs pour notre santé, et nous aveugle. (Jean-Jacques ROUSSEAU). Nous en sommes donc arrivés à détruire la nature, et à menacer sa propre existence. Pire en cherchant à maîtriser et à dominer la nature, l’humanité se met en danger elle-même. Son action conduit non seulement à l’épuisement des ressources naturelles dont sa survie dépend, mais aussi à l’ignorance du fait qu’une existence plus simple est favorable à la santé et au bonheur.

Nous sommes pris dans une impasse : il faut dominer la nature pour survivre, mais cette domination nous fait courir le risque de la détruire alors que faire ? Peut-on maîtriser la nature sans la détruire et comment ? Ne nous faudrait-il pas une nouvelle éthique ?
