
I De la duplicité du sujet :

Le célèbre roman de Robert Louis Stevenson :
L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde :

Les expériences de chimie du bon docteur Jekyll (en anglais « je tue le JE » lui ont permis de séparer sa conscience morale d’honnête homme et de médecin respecté de la part sombre de son être. Tout se passe comme si, de façon surnaturelle, le breuvage, en taisant la conscience morale, transformait tant physiquement que mentalement le docteur Jekyll en un être sauvage (au sens de non domestiqué et bestial).

L’animalité du corps prendrait le dessus sur l’éducation et les bonnes manières et le beau corps élancé du docteur se rabougrirait pendant que son esprit serait tout entier soumis à la violence des passions.

Mr Hyde, être sombre et torturé, inspire le dégoût et un sentiment de répulsion à qui le rencontre. Hyde, comme son nom l’indique (« to hide »/ »cacher » en anglais), représente le monstre qui sommeille en nous.

Par ce roman fantastique, R.L. Stevenson contourne la censure. Ce n’est pas le gentleman anglais qui commet des crimes mais une créature repoussante. Pour le lecteur, qui découvre l’affaire comme une enquête menée par un notaire, M. Utterson, il est difficile dans un premier temps de comprendre le lien qui unit le mal au bien, l’inconscient ( c’est-à-dire le refoulé) à la conscience. Le Dr Jekyll est tiraillé entre son souci d’être moral et son attirance pour l’immoralité et l’expression du désir sans frein.


Pour le dire en termes freudiens, la seconde topique est ici illustrée concrètement :

Le Moi du docteur est névrosé et opprimé par deux tyrans : le Ça, incarné par Mr Hyde et le Surmoi hérité de la société anglaise victorienne du XIXe siècle.


Lisez le roman très court de Robert Louis Stevenson, L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde. (pour l’avoir en PDF-Ebook gratuit, il vous suffit de taper sur google Stevenson et le titre en mettant PDF après).

Illustration de Charles Raymond Macauley pour une édition new-yorkaise, 1904.

Voici trois extraits de la transformation, de la MÉTAMORPHOSE de Dr Jekyll en Mister Hyde jouée par trois comédiens : John Barrymore en 1920, Fredric March en 1932 et Spencer Tracy en 1941 :
Avec Mr Hyde, on voit que l’homme se trouve aux prises avec ses pulsions destructrices. Le réalisateur Victor Fleming illustre ce combat en reprenant pour le cinéma, la métaphore de l’attelage ailé présente dans le Phèdre de Platon :

Le cocher, ici représentant la raison, doit maîtriser les deux chevaux, le blanc qui nous élève, mais aussi le noir qui entraîne l’âme vers la terre, vers l’enfer ou le péché dirait un chrétien même si :


Robert Louis Stevenson, L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde.
Situation de l’extrait : Le docteur Jekyll se confesse dans son journal intime et explique la tension qu’il ressent entre l’aspiration à être un homme estimable et digne et, en même temps, l’attirance pour des plaisirs que la morale réprouve :
« Plus d’un homme aurait tourné en plaisanterie les licences dont je me rendais coupable ; mais des hauteurs idéales que je m’étais assignées, je les considérais et les dissimulais avec un sentiment de honte presque maladif. Ce fut donc le caractère tyrannique de mes aspirations, bien plutôt que des vices particulièrement dépravés, qui me fit ce que je devins, et, par une coupure plus tranchée que chez la majorité des hommes, sépara en moi ces domaines du bien et du mal où se répartit et dont se compose la double nature de l’homme.
Dans mon cas particulier, je fus amené à méditer de façon intense et prolongée sur cette dure loi de l’existence qui se trouve à la base de la religion et qui constitue l’une des sources de tourments les plus abondantes. Malgré toute ma duplicité, je ne méritais nullement le nom d’hypocrite : les deux faces de mon moi étaient également d’une sincérité parfaite ; je n’étais pas plus moi-même quand je rejetais la contrainte et me plongeais dans le vice, que lorsque je travaillais, au grand jour, à acquérir le savoir qui soulage les peines et les maux.
Et il se trouva que la suite de mes études scientifiques, pleinement orientées vers un genre mystique et transcendant, réagit et projeta une vive lumière sur l’idée que je me faisais de cette guerre sempiternelle livrée entre mes éléments constitutifs. De jour en jour, et par les deux côtés de mon intelligence, le moral et l’intellectuel, je me rapprochai donc peu à peu de cette vérité, dont la découverte partielle a entraîné pour moi un si terrible naufrage : à savoir, que l’homme n’est en réalité pas un, mais bien deux. Je dis deux, parce que l’état de mes connaissances propres ne s’étend pas au-delà. D’autres viendront après moi, qui me dépasseront dans cette voie, et j’ose avancer l’hypothèse que l’on découvrira finalement que l’homme est formé d’une véritable confédération de citoyens multiformes, hétérogènes et indépendants.
Pour ma part, suivant la nature de ma vie, je progressai infailliblement dans une direction, et dans celle-là seule. Ce fut par le côté moral, et sur mon propre individu, que j’appris à discerner l’essentielle et primitive dualité de l’homme ; je vis que, des deux personnalités qui se disputaient le champ de ma conscience, si je pouvais à aussi juste titre passer pour l’un ou l’autre, cela venait de ce que j’étais foncièrement toutes les deux ; et à partir d’une date reculée, bien avant que la suite de mes investigations scientifiques m’eût fait même entrevoir la plus lointaine possibilité de pareil miracle, j’avais appris à caresser amoureusement, tel un beau rêve, le projet de séparer ces éléments constitutifs. Il suffirait, me disais-je, de pouvoir caser chacun d’eux dans une individualité distincte, pour alléger la vie de tout ce qu’elle a d’insupportable : l’injuste alors suivrait sa voie, libéré des aspirations et des remords de son jumeau supérieur ; et le juste s’avancerait d’un pas ferme et assuré sur son chemin sublime, accomplissant les bonnes actions dans lesquelles il trouve son plaisir, sans plus se voir exposé au déshonneur et au repentir causés par ce mal étranger. C’est pour le châtiment de l’humanité que cet incohérent faisceau a été réuni de la sorte – que dans le sein déchiré de la conscience, ces jumeaux antipodiques sont ainsi en lutte continuelle. N’y aurait-il pas un moyen de les dissocier ? »
Après avoir trouvé le breuvage capable de scinder les deux facettes de sa personne, voici ce que le Dr Jekyll décrit :
« Tout comme le bien se reflétait sur la physionomie de l’un, le mal s’inscrivait en toutes lettres sur les traits de l’autre. Le mal, en outre (où je persiste à voir le côté mortel de l’homme), avait mis sur ce corps une empreinte de difformité et de déchéance. Et pourtant, lorsque cette laide effigie m’apparut dans le miroir, j’éprouvai non pas de la répulsion, mais bien plutôt un élan de sympathie. Celui-là aussi était moi. Il me semblait naturel et humain. À mes yeux, il offrait une incarnation plus intense de l’esprit, il se montrait plus intégral et plus un que l’imparfaite et composite apparence que j’avais jusque-là qualifiée de mienne. Et en cela, j’avais indubitablement raison. »
Conclusion / Transition :
En résumé, on peut conserver l’idée que la connaissance d’un moi unique, simple et
connaissable est impossible car nous serions double. Un moi caché, profond, sombre, plein de vices et de désirs inavouables se cacherait derrière notre apparence sociale. Freud écrit :

Et, il va même encore plus loin que Stevenson puisqu’il dit que le Moi est triple en fait puisqu’il a à servir trois maîtres à la fois (L’Inconscient ou ÇA, le Préconscient ou Surmoi, la Conscience ou Moi).
Dans sa 2e topique (cartographie du psychisme humain), Freud propose en effet une division du psychisme en TROIS instances (voir votre cours de philosophie sur l’Inconscient) :
- Le « ça » : réservoir de pulsions inconscientes en bouillonnement permanent
- Le « surmoi » : censeur inconscient qui rejette les pulsions qui sont contraires aux normes morales et sociales intériorisées depuis l’enfance.
- Le « moi » : instance consciente de conciliation entre le « ça » et le « surmoi »

Ce que nous prenons donc parfois pour des métamorphoses du moi ne seraient que nos
tentatives pour manifester au grand jour nos désirs refoulés de la journée …

II Métamorphoses anciennes et métamorphoses modernes :

La conscience pratique de HEGEL :
» L’homme est également engagé dans des rapports pratiques avec le monde extérieur, et de ces rapports naît également le besoin de transformer ce monde, comme lui-même , dans la mesure où il en fait partie, en lui imprimant son cachet personnel. Et il le fait, pour encore se reconnaître lui même dans la forme des choses, pour jouir de lui-même comme d’une réalité extérieure. On saisit déjà cette tendance dans les première impulsions de l’enfant : il veut voir des choses dont il soit lui-même l’auteur, et s’il lance des pierres dans l’eau, c’ est pour voir ces cercles qui se forment et qui sont son oeuvre dans laquelle il retrouve comme un reflet de lui même. Ceci s’observe dans de multiples occasions et sous les formes les plus diverses jusqu’à cette sorte de reproduction de soi même qu’est une oeuvre d’art. A travers les objets extérieurs il cherche à se retrouver lui même. Il ne se contente pas de rester lui même tel qu’il est : il se couvre d’ornements. Le barbare pratique des incisions à ses lèvres, a ses oreilles, IL SE TATOUE … Toutes ces pratiques n’ont qu’ un seul but : l’homme ne veut pas rester tel que la nature l’a fait. »
Hegel, « Introduction à l’esthétique », chap II, in Esthétique.

La pratique du piercing remonte à l’Antiquité… C’était pour les esclaves (boucle d’oreille) la marque de la servitude. Ensuite le piercing est devenu le signe d’une communauté. Celle des femmes, des rebelles, des bagnards, des homos, des « punk », des artistes… Mais Hegel a raison : chez tous les peuples, on se peint et on se maquille depuis toujours, on se scarifie quand la peau est trop sombre :

LES HOMMES-CROCOS DE PAPOUASIE-NOUVELLE-GUINÉE (CULTURE MÉLANÉSIENNE ) :
Vous avez bien entendu le reportage se termine par le terme de « métamorphoses« mais on comprend qu’ici la métamorphose (la scarification) est le signe de l’intégration sociale, l’entrée dans la masculinité, la marque de l’appartenance identitaire à la tribu comme rite d’initiation auquel on ne peut se dérober comme pour le tatouage polynésien que l’on désigne d’ailleurs comme tatouage tribal :

Le tatouage n’est pas libre ou expression d’une liberté individuelle comme ce que l’on voit aujourd’hui dans les rues des grandes villes ou en allant à la plage :

Le tatouage marque le corps, est le signe de cet homme comme être profondément culturel , différent des animaux dont parle HEGEL, un homme qui se refuse à ne pas imprimer sa marque propre sur sa peau ou tout ce qui l’entoure soit autrefois pour des raisons d’appartenance sociale, soit aujourd’hui pour la simple affirmation de soi-même
Le tatouage tribal (tatouage social):
Le tatouage moderne ( tatouage individuel) :



Contrairement à Descartes, je ne suis pas seulement ma conscience, mes idées, je suis aussi mes actions, je me connais par les actes que j’accomplis dans le monde : » toute conscience est acte » écrivait Jean-Paul Sartre en reprenant et commentant le philosophe allemand HEGEL.
Pour HEGEL, j’ai donc aussi un corps et j’agis. Or, j’agis par ce corps, que je possède, dont je peux prendre soin, que je peux certes abîmer parfois par le travail par exemple mais que je peux aussi peindre (tatouage) ou décorer (maquillage, bijoux) :
mais dont je ne peux me dissocier, même si je suis un bandit !


Le rappeur le plus tatoué ? …. Lil Wayne bien sûr !!!
III CONCLUSION GÉNÉRALE DE LA SÉQUENCE :

Une personne (le Moi) est la conscience qu’a le sujet de lui-même comme une unité (Descartes), à chaque instant de son expérience. Ses expériences impliquent une certaine durée dans le temps, marquée par des changements que le sujet s’attribue ou s’approprie (ses perceptions, Leibniz / Hume).
L’identité individuelle des hommes comme des animaux réside dans la conservation de leur forme spécifique (leur « mêmeté« ), en dépit des modifications qui les affectent. En revanche, l’identité personnelle requiert la continuité d’une conscience de soi dans le temps (« l’ipséité« ). Cette conscience est spectatrice de ses idées, ressentis, émotions, elle implique mémoire et souvenir du passé (Locke, le bateau de Thésée).
Mais nous avons vu que ce moi est difficile à connaître, à saisir parce qu’il est double (Stevenson) ou triple (Freud) et que son existence même peut être remise en cause.
ALORS ?
- soit le moi est une entité stable et on ne peut parler de métamorphose.
- Soit il n’est pas, parce que néant, insaisissable, obscur, trouble mais alors le terme de « métamorphose » n’est pas adéquat non plus.
Car pour qu’il y ait métamorphose, il faut qu’il soit puisqu’il change sans que rien ne perdure. La métamorphose présuppose le changement radical dont il ne reste plus rien de l’état initial, telle la chrysalide du papillon :
Au-delà de ces cas extrêmes de métamorphose radicale, chacun découvre en lui-même des parts d’ombre, ce que Freud nomme en allemand Das Unheimliche, traduit par « l’inquiétante étrangeté », « l’inquiétante familiarité » ou encore « l’étrange familier », lorsque le plus proche est perçu comme étranger, lorsque l’intime est l’autre :

Car l’introspection mène à la conscience de son existence, au cogito cartésien, mais également à de sacrées surprises, à la découverte que le plus intime n’est pas le mieux
connu et le plus net.
Le Moi demeure alors une énigme comme un puzzle à reconstituer :

Ainsi les différentes métamorphoses du moi que nous avons approchées, le font paraître comme multiple et changeant de formes à travers ses dimensions corporelles, relationnelles (en fonction de ses relations sociales et culturelles) et réflexives. En renonçant à en faire un être, nous l’avons finalement défini par ses choix et ses actions (HEGEL).
Bref, la quête existentielle est un cheminement par étapes de la conscience de soi à la connaissance (toujours imparfaite) de soi, puis de l’acceptation de soi à la construction créative de soi-même pour être reconnu par autrui.
Ainsi la connaissance de soi, thème du premier semestre en s’achevant par les métamorphoses du Moi aboutit-il à la CRÉATION de nous-même comme CONTINUITÉ (notre identité sociale et tribale) et en même temps RUPTURE, thème premier de notre prochaine séquence portant sur l’HUMANITÉ EN QUESTION (tout se tient dans un programme !).

