COURS 1 (II) / QUI SUIS-JE ?

II QU’EST-CE DONC QUE LE MOI ?

Montaigne, penseur du XVIe siècle, dans le chapitre 13 du livre III des Essais, nous décrit un drôle d’épisode mais un épisode que nous avons tous connu enfant – souvenons-nous ! – la dent sous l’oreiller et la petite souris soit : LA PERTE D’UNE DENT:

MONTAIGNE en fait une image de la mort et ajoute « JE FONDS ET ÉCHAPPE A MOI« …

«Je fonds et échappe à moi.Lorsque la mort survient à un âge avancé, elle n’emporte qu’un demi-moi car j’ai fondu, perdu des dents » MONTAIGNE, LES ESSAIS, LIVRE III.

En effet, lorsque la mort survient à un âge avancé, elle n’emporte qu’un demi-moi car «  j’ai fondu, perdu des dents » nous dit Montaigne mais aussi des cheveux, ma puissance physique s’est ébranlé. Mais comment mon Moi pourrait-il m’échapper ?

« Je regarde les portraits de moi, ajoute Montaigne, et ce n’est plus moi !...« 

BBC Radio 4 - In Our Time, Montaigne
Michel de Montaigne - Babelio
Montaigne philosophe (1/5) : Montaigne philosophe - YouTube
Montaigne, le philosophe du doute et de l'expérience personnelle

NOTRE DEUXIEME CITATION :

«J’ai des portraits de ma forme de vingt et cinq, et de trente-cinq ans : je les compare avec celui d’asteure : combien de fois, ce n’est plus moi : combien est mon image présente plus éloignée de celles-là, que de celle de mon trépas », MONTAIGNE, LES ESSAIS, Livre III.

Nous possédons tous des portraits de nous à différents âges de la vie, (nos selfies d’hier) et demain, plus vieux nous nous étonnerons du changement.

Et pourtant, dire « Ce n’est plus moi », n’est-ce pas dire qu’il persiste un moi qui juge cet autre moi ?

Montaigne illustre ce risque sceptique de la perte de soi dès lors que le changement est la règle, que « tout coule, tout bouge » que « tout branle » : sa philosophie est une philosophie du devenir dans la lignée d’HERACLITE :

Panta Rhei « DA PHILOSOPHERS

Mais alors comment parvenir à une connaissance de nous-même si l’on ne peut définir le moi que par ce qui lui échappe ?

Le penseur français de la Renaissance (« re-naissance » : « re-naître sans cesse !) décrit parfaitement cette mobilité . Ce sera

La philosophie du devenir et le scepticisme de Montaigne :

« Le monde n’est qu’une branloire pérenne: toutes choses y branlent sans cesse, la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Égypte : et du branle public, et du leur. La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant. Je ne puis assurer mon objet : il va trouble et chancelant, d’une ivresse naturelle. Je le prends en ce point, comme il est, en l’instant que je m’amuse à lui. Je ne peins pas l’être. Je peins le passage : non un passage d’âge en autre, ou, comme dit le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. Il faut accommoder mon histoire à l’heure. Je pourrai tantôt changer, non de fortune seulement, mais aussi d’intention. C’est un contrôle de divers et muables accidents et d’imaginations irrésolues et, quand il y échoit, contraires ; soit que je sois autre moi-même, soit que je saisisse les sujets par autres circonstances et considérations. »

Montaigne, Les Essais, III, chap. 2 « du repentir ».

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Contre cette position sceptique, différentes QUESTIONS peuvent se poser :

N’avons-nous tout de même par conscience d’être quelque chose mais

Je pense, donc je suis ! - ELMESMAR

Descartes,   L’esprit comme substance pensante :


    « Puis, examinant avec attention ce que j’étais, et voyant que je pouvais feindre que je n’avais aucun corps et qu’il n’y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse, mais que je ne pouvais pas feindre pour cela que je n’étais point, et qu’au contraire, de cela même que je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait très évidemment et très certainement que j’étais, au lieu que, si j’eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j’avais jamais imaginé eût été vrai, je n’avais aucune raison de croire que j’eusse été, je connus de là que j’étais une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser, et qui pour être n’a besoin d’aucun lieu ni ne dépend d’aucune chose matérielle ; en sorte que ce moi, c’est-à-dire l’âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu’elle est plus aisée à connaître que lui et qu’encore qu’il ne fût point, elle ne laisserait pas d’être tout ce qu’elle est ».

René Descartes, Discours de la Méthode, IVe partie.

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Pour DESCARTES, la conscience de soi est la connaissance d’une substance, c’est-à-dire d’un sujet pensant. Le moi peut alors être pensé comme un principe spirituel identifié à l’âme et à la raison. Pour reprendre une distinction classique, on pourrait dire que je suis un corps et un esprit mais que seul mon esprit me définit et que, par lui, une définition universelle des hommes par-delà leur race, leur classe sociale, leur genre est possible. Je ne suis pas défini par mon lieu, mon corps (sexe ou couleur de peau) mais par ce que JE PENSE, mes IDÉES.

Le dualisme cartésien désigne la conception philosophique de Descartes concernant le rapport entre le corps et l’esprit. Descartes reconnaît l’existence de deux types de substance : l’esprit ou l’âme (la res cogitans) et le corps (la res extensa).

L’homme est composé d’une substance spirituelle, l’âme et d’une substance matérielle, le corps.

Chacun peut se dire « je pense donc je suis » (Le « je » de DESCARTES est universel), c’est la condition de toute connaissance, la première de toutes les vérités, la certitude d’être (ontoi en grec) d’où on parle de moi ontologique.

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Il nous faut en effet distinguer DEUX ACCEPTIONS DU MOI  :

Le MOI ONTOLOGIQUE renvoie à un principe métaphysique universel qui fait l’unité, le propre de la personne par-delà la diversité de ses pensées, de ses sentiments et de ses actes. C’est un MOI UNIVERSEL un peu assimilable à l’Ame ancienne, à la Raison, à l’Esprit.

LE MOI ONTOLOGIQUE

Le MOI PSYCHOLOGIQUE quant à lui désigne la prise de conscience de l’individualité d’une personne, soit par elle-même, soit par une autre personne qui la prend pour objet de sa réflexion. Le MOI PSYCHOLOGIQUE renvoie à la personnalité propre de chacun, à son caractère, ses sentiments, ses émotions, à notre individualité propre, celle qui intéresse par exemple le psychologue celui que nous allons consulter lorsque nous avons des problèmes ou croyons en avoir :

Psychiatre, psychologue, psychothérapeute... Quelles différences ? : Femme  Actuelle Le MAG
LE MOI PSYCHOLOGIQUE

Avec Descartes, le « je pense » est de la pensée pure, faite d’idées, mais ce n’est pas une conscience personnelle au sens individuel. Cette conscience n’est pas personnalisée. Elle n’est pas à proprement parler individuelle mais c’est encore l’âme, la raison, l’universel en Moi, de l’être (ontoi en grec d’où l’expression : MOI ONTOLOGIQUE).

On peut alors parler de substantialisme puisque Descartes attribue à l’âme le caractère propre de penser. L’âme, selon ce philosophe, est une substance pensante, une « chose qui pense« , une « res cogitans« .

Nous venons de voir que Descartes, le Moi est une réalité indubitable, dont nous avons le sentiment immédiat, mais cette réalité est incompréhensible. Chaque homme est une personne, or toute personne est indéfinissable.

Pour la petite histoire, Pascal, grand croyant s’adresse à Damien Mitton, un libertin, théoricien de l’honnêteté. Celle-ci, selon Pascal, dissimule le moi, l’amour-propre, mais ne l’anéantit pas. Pascal brutalise son ami : vous êtes haïssable malgré votre altruisme. Il accuse l’honnête homme d’être un hypocrite : son moi est le « centre de tout », alors que seule la piété chrétienne peut subsumer l’amour-propre sous la charité.

Sujet de bac :
« Qu’est-ce que le moi ?
Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non; car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.
Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ? Non ; car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? Et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? Car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.
 » Blaise Pascal (1623-1662) et donc, le contemporain de Descartes qu’il n’apprécie guère !.

Approche globale du texte

  • Quel est le thème du texte ? : Le moi c’est-à-dire ici la personne.
  • Quel est l’objectif du texte? : il est double. Il s’agit ici d’établir une définition, celle du moi, même si cette définition va s’avérer impossible. Mais il s’agit aussi d’amener le lecteur à réviser une opinion, celle qui prétend qu’on peut aimer quelqu’un avec cette interrogation panique, tragique « M’aime-t-on ? Suis-je aimé ? Peut-on aimer vraiment quelqu’un ?
  • Quelle réponse l’auteur donne-t-il à la question qu’il se pose ?(thèse du texte) : La première des deux questions, (qui suis-je ?) ne trouve pas de réponse. Elle est, comme on le dit en philosophie, aporétique (c’est-à-dire sans solution, sans résolution). Quant à savoir si on peut aimer quelqu’un, Pascal répond négativement : « On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités ».
  • N’existe-t-il pas une thèse opposée à celle de l’auteur ? : la thèse opposée est celle de l’opinion qui prétend bien qu’une personne est quelque chose et que l’on peut aimer quelqu’un mais surtout Descartes qui définit le Moi par la raison, par nos pensées, par nos idées.
  • Quelle est la structure logique du texte ? : une relecture du texte nous conduit à repérer les mots logiques suivants :

« Qu’est-ce que le moi ?
Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l‘aime-t-il ? Non; car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.
Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ? Non ; car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? Et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? Car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités
. »

On aura remarqué au passage que ce n’est pas le verbe être, « est » (le Moi ontologique) qui comme chez Descartes domine le texte mais le mot « aimer« , « amour« .

Mais PASCAL n’est-il pas aussi l’auteur de cette citation célèbre :

Structure du texte :


1) Position du problème – Qu’est-ce que le moi ?
2) Analyse d’un premier exemple : l’homme qui se met à la fenêtre ne me voit pas, moi. (critique du raisonnement par analogie).
3) Passage au problème de l’amour.
  a) Aimer quelqu’un pour ses qualités physiques, est-ce l’aimer ? Réponse négative.
  b) Aimer quelqu’un pour ses qualités morales, est-ce l’aimer ? Réponse négative.
  c) Aimer quelqu’un pour autre chose que ses qualités, est-ce l’aimer ? Réponse négative.
4) Conséquence et conclusion : on n’aime jamais personne.
5) Conséquence de la conclusion : la comédie sociale. Pas d’amour sur terre. Sous -entendu le seul véritable amour, l’amant qui ne vous trompera jamais, c’est Dieu.

On remarquera le procédé d’argumentation employé : Pascal procède par examen successif d’hypothèses qu’il élimine. Il s’agit d’une approche négative de la question. La réflexion porte essentiellement sur des exemples et en particulier l’exemple de l’amour.

  1. L’exemple du passant
  2. Le moi peut-il être défini par ses qualités physiques ?
  3. Le moi peut-il être défini par ses qualités intellectuelles ?

II L’insaisissabilité du moi

  1. Il est impossible et immoral d’aimer quelqu’un abstraitement
  2. Caractère aporétique de notre problème
  3. La comédie sociale

III Les présupposés pascaliens

  1. Amour humain et amour de Dieu
  2. Ouverture à la perspective existentialiste d’un grand amour qui serait indéfinissable


Pascal comprend parfaitement le caractère insaisissable du moi. Il ne peut néanmoins en conclure, comme le feront les penseurs existentialistes, que le moi n’a pas d’être ou qu’il est, comme le pensera Sartre, un  » néant « . Il reste en effet dépendant de présupposés essentialistes, substantialistes. L’opposition pascalienne entre l’être et l’apparaître est contestable mais elle prend son sens dans la perspective théologique de l’amour que nous devons éprouver envers Dieu, seul amour possible envers une personne. Ce texte a le mérite de montrer les illusions de notre conscience lorsqu’elle croit pouvoir se saisir. Il ne voit pas en revanche que l’être du moi n’est que l’ensemble de ses apparences successives, ce qui permet de lever le caractère aporétique de la problématique pascalienne.