PROLOGUE / LE CAS PHINEAS GAGE

La dernière séquence du semestre consacré à « la recherche de soi » porte un titre énigmatique : « les métamorphoses du moi ». Si l’on parle de recherche, c’est parce qu’il n’est pas si simple de savoir ce que l’on est ou ce que l’on veut être. Qu’est-ce qu’être soi-même entre éducation, transmission, sensibilité et expression de soi ? Chacun a conscience d’être en partie le résultat de ses expériences, voulues ou subies. Mais à côté de ce qui forge l’homme, ne faut-il pas reconnaître que l’introspection, ou réflexion intérieure, révèle des facettes de sa personnalité ignorées ? Allons plus loin, l’examen de nos pensées, de nos désirs ou de nos actions peut mener chacun à s’étonner de ce qu’il découvre en lui-même. Alors se connaît-on véritablement ? Ce que l’on est, pense et veut être se trouve parfois démenti par ce que l’on découvre de soi.

Il s’agira donc dans cette dernière partie du cours de se demander si le « Moi », qui nous
semble le plus proche, n’est pas, paradoxalement, une énigme. Il semblerait bien que savoir ce que l’on est, soit déjà un problème. Est-on sa pensée, son âme, son
corps ? À ces interrogations, s’en ajoute une autre : le « Moi » est-il seulement ce qu’il y a de permanent et immuable en chacun ou au contraire ce qui est changeant ? Peut-on parler de transformation du moi, voire de métamorphose ? L’enjeu de ce questionnement concerne autant la connaissance de soi ou la découverte de soi que le choix moral de celui que chacun veut être.
Dans la continuité de l’injonction delphique, reprise par Socrate, nous tenterons ainsi de dissiper les fausses croyances sur soi et répondre à l’antique maxime « connais-toi, toi-même ! » :


L’histoire se déroule en 1848 dans le Vermont aux USA. Phineas Gage, 25 ans, est contremaître dans les chemins de fer. Il est décrit comme sérieux, fiable, sociable et réfléchi. Très compétent, il est chef d’une équipe dont la mission est de faire sauter des mines pour creuser la roche. Antonio Damasio, médecin neurologue, nous raconte l’accident :

« Distrait, il commence à bourrer la poudre avec sa barre de fer, alors que son aide n’a pas encore versé le sable. Presque instantanément, cela met le feu à la charge explosive et la mine lui saute à la figure. La détonation est si brutale que tous les membres de l’équipe en restent figés. Le bruit de l’explosion n’a pas été habituel, et la roche est restée intacte. Il y eut aussi un autre bruit inhabituel, une sorte de sifflement, comme celui d’une fusée se ruant vers le ciel. Mais il s’agit bien d’autre chose que d’un feu d’artifice. La barre de fer a pénétré dans la joue gauche de Gage, lui a percé la base du crâne, traversé l’avant du cerveau, pour ressortir à toute vitesse par le dessus de la tête. Elle est retombée à une trentaine de mètres de là couverte de sang et de tissu cérébral. Phineas Gage a été projeté au sol. Il gît, tout étourdi dans la lumière éblouissante de l’après-midi, silencieux mais conscient.

La barre à mine qu’il tenait en main, d’une longueur de 1,10 m, pesant 6 kg, a traversé sa tête en entrant par la joue gauche et est ressortie par le haut du crâne. Accident effroyable mais la suite est étonnante puisque Phineas Gage a été projeté au sol, a convulsé puis a repris connaissance et s’est remis à parler à ses collègues. On l’aida à se hisser dans une charrette, le haut du crâne éventré, l’oeil gauche sorti de l’orbite et, avec sa barre à mine couverte de sang et de matière cérébrale à la main, il est emmené à l’hôpital où il annonce au médecin venu l’examiner : « Vous allez avoir du travail ». Passons sur les détails gore de la suite que vous pourrez trouver sur internet. Après une infection et une période de coma, à une
époque où les antibiotiques n’existent pas, Phineas Gage se rétablit au bout de deux mois.

Voici ce que rapporte John Harlow, son médecin : « Cet homme, très équilibré avant son accident, considéré comme très fin et habile en affaires, capable d’énergie et de persévérance dans l’exécution de tous ses plans d’action, était devenu d’humeur changeante, irrévérencieux ; proférait parfois les plus grossiers jurons (ce qu’il ne faisait jamais auparavant), ne manifestait que peu de respect pour ses amis, supportait difficilement les contraintes ou les conseils lorsqu’ils venaient entraver ses désirs ; s’obstinait parfois de façon persistante tout en étant capricieux et inconstant ; formait quantité de projets aussitôt abandonnés ; se comportant comme un enfant, il avait néanmoins les pulsions animales d’un homme vigoureux ; il employait un langage tellement grossier qu’on avertissait les dames de ne pas rester longtemps en sa présence si elles ne voulaient pas être choquées…C’était un homme si différent que ses employeurs n’ont pu le garder…La chute du statut social s’est alors enclenchée… Il ne semblait réussir qu’à trouver des emplois qui ne lui convenaient pas… Il a fait partie du spectacle présenté par le cirque Barnum à New York où il montrait orgueilleusement ses blessures ainsi que la barre de fer ». Par la suite, Phineas Gage va voyager. On retrouvera sa trace au Chili où il sera conducteur de diligence entre Santiago et Valparaiso. Il meurt 12 ans après son accident d’une crise d’épilepsie.« 

Antonio Damasio, L’Erreur de Descartes.

À partir de cette histoire extraordinaire et des photos qui suivent, posons-nous des questions :

Le lieu de l’accident, à gauche on voit la plaque d’hommage à GAGE, photographiée ci-dessous

L’accident !

On connaît de Phineas Gage son nom, son métier et des éléments de son caractère, notamment ses qualités professionnelles. À la question « qui ? », on peut répondre en donnant son patronyme, son sexe et sa profession. L’identité civile d’un homme est évoquée en premier pour répondre à la question « qui est … ? ». Et on sait également que Gage était sérieux, fiable, sociable etc. Or ces qualités ont changé puisqu’il est décrit par la suite comme grossier, vulgaire, instable etc. Alors, ces qualités lui appartenaient-elles ? Étaient-elles constitutives de sa personne ?

Gage au cirque Barnum

Barnum Museum

Gage conducteur de diligence au Chili

« Gage n’était plus Gage ». Ce jugement des collègues et proches de Phineas Gage révèle que pour eux, Gage était un homme avec un certain comportement. Autrement dit la personnalité, au sens courant, c’est-à-dire la façon de se comporter en public ou dans son travail suffit à connaître une personne. Ainsi, identifier un individu par son comportement consiste à lui attribuer des caractéristiques qui sont autant de jugements extérieurs, possiblement objectifs. Or tout se passe comme si l’entourage de Gage ne le reconnaissait plus. Il était bien le même physiquement (à l’exception de son oeil gauche, perdu dans l’accident), mais ses réactions, à l’opposé de son comportement antérieur, semblaient en
avoir fait un autre homme. Reconnaître quelqu’un n’est donc pas simplement reconnaître la personne par son physique, mais également par son attitude et ses réactions. Les témoignages semblent considérer que le vrai Gage était l’homme d’avant l’accident, comme si l’accident l’avait transformé en être associable et instable.

PHINEAS GAGE

Frontispiece, showing multiple views of Gage’s exhumed skull, and tamping iron, 1870.

Au moment où je dis « je n’étais plus moi-même », je juge que mon attitude ou mon comportement, dans une situation exceptionnelle, ne correspondent pas à ce que je pense faire habituellement. Cette excuse (ou justification) déclare qu’une réaction que je refuse de m’attribuer est une exception provisoire et temporaire. Ainsi je n’assume pas cette action puisque je fais comme si ce n’était pas « moi » qui agissais. De plus, il faut bien que je sois revenu à mon état « habituel » pour juger de ce que j’ai fait précédemment. « Je n’étais plus moi-même » est donc un jugement que le sujet porte sur lui-même, comme s’il avait, pendant un moment, cessé d’être lui-même (sous l’emprise de la colère par exemple).
Il en va tout autrement de Gage dans la mesure où on ne sait pas ce qu’il pensait de lui (il n’a jamais laissé d’écrits). « Gage n’était plus Gage » est un jugement extérieur, porté par autrui. Dans le premier cas, on peut dire que « je n’étais plus moi-même » concerne l’identité personnelle. Dans le second cas, on peut parler d’identification de la personne, « Gage n’était plus Gage » au sens où le caractère
apparent de cet homme après l’accident ne permet pas de l’identifier comme étant celui de Gage.

Cette question semble bien être un piège. À la question « qui êtes-vous ? » vous répondrez
différemment en fonction du contexte. Pour vous présenter, vous donnerez vos nom et prénom. Vous pouvez aussi indiquer votre statut social (H/F, marié/célibataire, profession etc.) ou décrire votre caractère. Mais ça devient tout de suite plus compliqué car chacun sait bien que son attitude peut varier en fonction de ses interlocuteurs. On ne montre pas la même facette de sa personnalité à ses parents, ses amis, ses collègues, des étrangers, des passants dans la rue etc. En reprenant la distinction précédente, l’identité personnelle, telle qu’elle est pensée par le sujet, est différente de ce qui sert à l’identification de la personne, c’est-à-dire la façon dont autrui va percevoir et reconnaître l’individu. Il n’existe donc pas une réponse simple à cette question. Allons plus loin, le « vrai » Phineas Gage est-il celui d’avant l’accident ou l’homme devenu célèbre qui pose pour la photo ?

A partir de 1’30

Phinea Gage en LEGO

Il est important de bien distinguer les définitions de l’individu, du sujet et de la personne.

L’individu : Tout être concret, donné dans l’expérience, possédant une unité de caractères et formant un tout reconnaissable. Étymologiquement, c’est ce qui est indivisible et forme une unité.

Le sujet : Ce terme est polysémique. Le sujet se dit de la personne qui perçoit, par opposition à l’objet perçu.

La personne : terme riche de sens dont on conservera l’idée qu’un individu est une personne s’il a conscience d’exister, comme être biologique, moral et social. Notons qu’une personne morale ou juridique n’a pas nécessairement de corps physique (par exemple une nation, un État ou une entreprise). La personne peut être synonyme de soi (ma personne = moi-même). Le mot vient du latin « persona » qui désignait le masque de théâtre :

Cours 1 : La conscience d’exister (de Socrate à John Locke).

Cours 2 : Peut-on vraiment se connaître soi-même (David Hume à Freud).

Cours 3 : L’homme multiple ( de Hegel à Stevenson en passant par le tatouage).

Pré-requis : lecture de la nouvelle Le Horla de Guy de Maupassant (cours de Mme Desvals).

Notions du programme de philosophie en jeu : la Conscience, l’Inconscient, la Raison.