COURS 1 (1) / L’ART MODERNE, L’ÈRE DES RUPTURES

Un artiste se situe en général dans la continuité d’une activité définie par des règles et se reconnaît des maîtres dont il s’inspire. Ainsi Goya s’est-il formé en recopiant des oeuvres de Rembrandt, voire en en inventant quelques-unes… Dès la fin du XIXe siècle, être créatif ce n’est plus s’inspirer du passé ni s’insérer dans une continuité mais le contraire : à l’heure de l’art moderne, la création est une rupture. Le XXe siècle sera ainsi le siècle des remises en question, des ruptures.

En nous appuyant sur quelques exemples dans notre cours 1 qui ne sauraient évidemment prétendre à la moindre exhaustivité, voyons comment les choses se sont passées, dans le domaine des arts bien entendu, mais aussi en philosophie (cours 2) et en littérature (cours3). Quand on pense à l’art moderne, la première image qui vient à l’esprit est généralement une composition de Klee, de Mondrian ou de Kandinsky, bref une peinture abstraite, affranchie de la figuration qui a caractérisé tant de siècles en peinture. En réalité, l’art moderne n’a pas vraiment commencé avec la peinture abstraite mais un peu avant…

Tableau de Paul KLEE (1879-1940)

Comparons deux oeuvres rigoureusement contemporaines, datées l’une et l’autre de 1863, Le Déjeuner sur l’herbe de Manet et Napoléon en Egypte par Jean-Léon Gérôme :

Léon-Jean Gérôme, Napoléon en Egypte, 1863

et la même année donc :

Édouard Manet, Le Déjeuner sur l’herbe, 1863

Jean-Léon Gérôme, peintre aujourd’hui largement oublié est un peintre académique dont les oeuvres étaient particulièrement appréciées durant le Second Empire : il a peint de nombreuses scènes antiques !

Diogène le philosophe cynique dans son tonneau

et plus généralement historiques :

Napoléon contemplant le Sphinx en Egypte

et est connu comme un important orientaliste :

Le charmeur de serpents

Cette peinture dite classique, considérée comme académique réunit deux de ses passions, l’Histoire et l’Orient est bien dans le ton qui plaît au public des Salons. Si le tableau de Gérôme fut exposé au Salon de 1863, celui de Manet fut refusé par l’Académie et trouva place dans une manifestation parallèle qui fit date, le Salon des refusés.

Le tableau de Manet y fit d’ailleurs scandale principalement en raison de la nudité du personnage féminin comme le rappelle cette vidéo :


Les Orientalistes : ce sont les peintres ou les écrivains tombés amoureux de l’Orient au XIXe siècle et qui en font le cadre de leurs romans ou de leurs peintures.

Le bain au Harem


Le Salon : ou plus précisément le Salon de peinture et de sculpture est une manifestation annuelle qui présente les oeuvres agréés par l’Académie des Beaux-Arts.

Ce que comprend immédiatement le grand écrivain EMILE ZOLA :

Emile Zola (1840-1902) photographié à son bureau par Nadar

«  La foule s’est bien gardée d’ailleurs de juger le Déjeuner sur l’herbe comme doit être jugée une véritable œuvre d’art ; elle y a vu seulement des gens qui mangeaient sur l’herbe, au sortir du bain, et elle a cru que l’artiste avait mis une intention obscène et tapageuse dans la disposition du sujet, lorsque l’artiste avait simplement cherché à obtenir des oppositions vives et des masses franches. Les peintres, surtout Édouard Manet, qui est un peintre analyste, n’ont pas cette préoccupation du sujet qui tourmente la foule avant tout ; le sujet pour eux est un prétexte à peindre, tandis que pour la foule le sujet seul existe. Ainsi, assurément, la femme nue du Déjeuner sur l’herbe n’est là que pour fournir à l’artiste l’occasion de peindre unpeu de chair. Ce qu’il faut voir dans le tableau, ce n’est pas un déjeuner sur l’herbe, c’est le paysage entier, avec ses vigueurs et ses finesses, avec ses premiers plans si larges, si solides, et ses fonds d’une délicatesse si légère ; c’est cette chair ferme, modelée à grands pans de lumière, ces étoffes souples et fortes, et surtout cette délicieuse silhouette de femme en chemise qui fait, dans le fond, une adorable tache blanche au milieu des feuilles vertes ; c’est enfin cet ensemble vaste, plein d’air, ce coin de la nature rendue avec une simplicité si juste, toute cette page admirable dans laquelle un artiste a mis les éléments particuliers et rares qui étaient en lui »

Émile ZOLA, Écrits sur l’Art.


Au-delà de la nudité du personnage féminin, ce qui surprend évidemment dans le tableau, c’est son absence de signification évidente. Qui sont les personnes représentées ? Que font-elles là ? Pourquoi la femme est-elle nue et les hommes habillés ? Une prostituée ?… Autant de questions qui peuvent laisser place à autant de scénarios possibles dans l’imagination du spectateur. Le contraste n’en est que plus grand avec la toile de Jean-Léon Gérôme : elle représente Napoléon pendant l’expédition d’Egypte, la scène est immédiatement identifiable qui renvoie à un épisode de l’histoire bien connu et de nature à flatter les autorités du second empire à l’heure où la France, en Crimée, en Italie, au Mexique, renoue avec des ambitions militaires.

Que représente le Déjeuner sur l’herbe ? Qui peut le dire avec certitude ? Personne.

S’il en est ainsi, c’est peut-être que le sujet de la peinture importe moins que la manière. Il n’est peut-être, comme le suggère Emile Zola qu’un prétexte à peindre « une adorable tache blanche au milieu des feuilles vertes »

Édouard Manet par Nadar.


Au XIXe siècle, l’Académisme, c’est-à-dire la doctrine défendue et enseignée par l’Académie des Beaux-Arts, tient entièrement dans cette formule empruntée à Aristote : la mimésis, l’art comme imitation, qui donnera naissance à la grande peinture figurative (natures mortes, paysages et portraits) :

CABANEL (1823-1889), Portrait de sa femme, peinture dite « académique »

En ce sens que la peinture se devait, comme la poésie ou le théâtre peindre des hommes en proie à de violentes passions ou se comportant de manière héroïque face à l’adversité, ainsi que le recommande la poétique d’Aristote. La peinture se doit d’être narrative et doit, par conséquent, privilégier les sujets mythologiques, religieux et historiques :

Cabanel, Cléopâtre essayant des poisons sur des condamnés à mort

Le Déjeuner sur l’herbe de Manet rompt brutalement avec cette esthétique en donnant à voir une peinture qui, à la lettre, ne représente rien et affranchit la peinture de la signification. Dans un essai sur Manet publié en 1955, l’écrivain Georges Bataille (1897-1962) l’a bien dit : « avec Manet, la peinture est devenue silencieuse, elle ne dit plus rien, ne raconte plus rien, mais se borne à montrer, à rendre visible » faisant écho à la grande phrase du peintre abstrait Paul KLEE sur laquelle nous reviendrons :

1°) Carré noir sur fond blanc :

Car en effet, la peinture moderne ne s’est pas contentée de rompre avec la signification et de trouver son principe ordonnateur dans la visibilité plutôt que dans la narration. Continuant sur sa lancée, elle s’est affranchie de la figuration elle-même. Selon, la fameuse formule de Paul Klee dans sa Théorie de l’art moderne, que nous venons tout juste de citer : « l’art ne reproduit pas le visible, il rend visible ».

Kasimir Malevitch

Dès lors, un art abstrait, c’est-à-dire délivré, de la figuration est possible. Un tel art est prôné radicalement par Malevitch qui se recommande du suprématisme, défini comme un nouveau réalisme pictural.

  1. « Le peintre peut être créateur quand les formes de son tableau n’ont rien de commun avec la nature », Malévitch, dans une brochure de 1915 intitulée Du cubisme et du futurisme au suprématisme.
  2. « Cela sera possible quand nous priverons tous nos arts de la pensée petite bourgeoise c’est-à-dire du sujet et habituons la conscience à voir tout dans la nature non comme des objets et des formes réels, mais comme un matériau de la masse duquel il faut faire des formes qui n’ont rien de commun avec la nature (…) Ce qui a valeur en soi dans la création picturale, c’est la couleur et la facture, c’est l’essence picturale, mais cette essence a toujours été tuée par le sujet », Malévitch, De Cézanne au suprématisme, Écrits sur l’art, tome 1.

Cette position n’est pas seulement intellectuelle mais également picturale comme en témoigne le fameux Carré noir sur fond blanc peint cette même année 1915 :


Malevitch est ici allé encore plus loin que Manet dans la rupture avec la peinture classique, figurative et académique. En pleine révolution russe, il rompt avec tout sujet pris dans la nature et ne cherche que la forme et la couleur, réduisant la nature à ce qu’il appelle le SUPRÊME d’où le suprématisme, le nom donné à son école.

C’est l’art totalement abstrait, complètement délivré de toute figuration et résolu à montrer l’essence mathématique et dirions-nous platonicienne du monde telle les compositions de Piet Mondrian :

2°) Les arbres de Mondrian :

Piet Mondrian, Autoportrait, 1918.

C’est une démarche comparable qui conduit Piet Mondrian (1872-1944) au Pays-Bas, à la même époque, à renoncer lui aussi à la figuration pour lui préférer l’abstraction géométrique, qu’il appelle « néoplasticisme », dont il sera l’un des principaux représentant au XXe siècle. Mais il y a un autre intérêt à s’attarder un moment sur ce peintre qui avait commencé sa carrière en peignant des forêts et des arbres, c’est de voir et ainsi comprendre son évolution :

Ainsi, demandons-nous si l’abstraction en peinture n’est-elle qu’une démarche purement formelle ?  
Regardez attentivement ces trois œuvres de Mondrian représentant un arbre. Que constatez-vous?Si la démarche semble de plus en plus abstraite, l’abstraction est ici un moyen d’approfondir les données naturelles. En quel sens selon vous?Pour finir, essayez de définir la fonction de l’art telle que Mondrian la conçoit.   

Regardez attentivement ces trois œuvres de Mondrian représentant un arbre. Que constatez-vous?

Si la démarche semble de plus en plus abstraite, l’abstraction est ici en fait un moyen d’approfondir les données naturelles pour tenter d’en saisir l’essence (ce qui reste d’une chose une fois que l’on a tout enlevé) :

Le mouvement De Stilj (« le style ») que MONDRIAN, théosophe en quête d’absolu, de pureté et donc d’épure fonde en 1917 proscrit l’utilisation de couleurs autres que le jaune, le rouge et le bleu dans des compositions faites de lignes horizontales et verticales

Dans le manifeste du « Néoplasticisme », publié en français en 1920, Piet Mondrian écrit :

« À présent, chaque art s’efforce de s’exprimer plus directement par son moyen plastique et cherche à se libérer dans la mesure du possible. La musique tend vers la libération du son, la littérature vers celle du verbe. Ainsi en épurant les moyens plastiques, ils arrivent à la plastique pure des rapports ».

En ne retenant que des lignes et des couleurs primaires comme moyens plastiques, la peinture se libère de la figuration. Il s’agit de libérer la forme de tout rapport aux formes réelles, de s’en tenir à des formes géométriques qui s’adressent à l’esprit plus qu’au goût.

On retrouve l’idée déjà rencontrée en architecture dans notre prologue avec le rejet de l’ornement. ( Adolf Loos, « l’ornement est un crime ») et on notera que Mondrian affirme qu’une démarche identique est à l’oeuvre dans d’autres arts, comme ce fut aussi le cas à la même époque dans la musique qui sera l’objet de notre grand 2.

Notons que dans une de ses dernières oeuvres pour nous prémonitoires L’asperge, Edouard Manet avait rompu avec une nature morte traditionnelle et quasi lui-aussi atteint par la couleur et la forme la rupture de l’épure abstraite, caractéristique de l’art moderne :