
LE FIL ROUGE DU COURS 2

La violence est-elle antérieure aux civilisations ou inhérente aux rapports entre les hommes ?
Ainsi concernant la violence : est-elle intrinsèque au réel ? Autrement dit les relations entre les êtres vivants en général, ou les hommes en particulier, sont-elles en elles-mêmes conflictuelles ? Est-ce notre compréhension du réel qui structure les événements ainsi ? Quel sens donner à la violence ? Ou au contraire, la violence serait propre à la nature et donc NATURELLE ?

On comprend l’enjeu. Si la violence est inhérente à la réalité, il est alors impossible de la supprimer. Si elle résulte des relations entre les hommes, il en va alors de l’action humaine. Comment lutter contre celle-ci ?
Autrement dit :
Dépend-il des hommes et de leur volonté de sortir des conflits ? La connaissance et la prise de conscience du rôle des hommes sont-elles nécessaires à la paix ? Une paix universelle voire éternelle est-elle possible ? La violence est-elle un moteur de l’histoire ou l’objet d’étude d’une discipline qui, une fois identifié, pourrait être contenu, voire supprimé du réel ?

ou :

La « violence » comme objet d’étude de ce cours, si elle peut d’une certaine façon être mise au cœur de la sélection naturelle des vivants, concerne bien autrement ce vivant particulier qu’est l’homme. L’interrogation du philosophe devra prendre en compte la conscience des acteurs dans le processus étudié. De ce point de vue, étudier la violence n’est pas neutre : la pense-t-on utile, nécessaire, néfaste, absurde ? De la réponse donnée découlera une prise en compte du réel différente. La violence est-elle inhérente à la réalité elle-même ? Est-elle nécessaire aux transformations du réel ? Comme l’écrivait en quelque sorte Karl MARX, théoricien révolutionnaire :

» La violence est l’accoucheuse de l’Histoire‘ »
Karl Marx

Au-delà de l’histoire, c’est l’action humaine qui est en question et la liberté de l’homme. L’humanité est-elle aux prises avec un mouvement du monde dont les peuples ne seraient qu’un rouage ou peuvent-ils agir sur leur histoire et sa manifestation violente ? Quel est le fondement de la violence ? La violence est-elle un phénomène humain ou un phénomène universel qui concerne tout être, – au sens de l’ « ontoi« , de ce qui est ,- le monde, le cosmos et pas juste les humains.
I LA VIOLENCE COMME NATURELLE :

Faisons en effet d’abord l’hypothèse que la violence est inhérente au réel et qu’elle est en toutes choses.
1°) Les philosophes pré-socratiques :
Les philosophes présocratiques sont ainsi nommés de la sorte car ils précèdent Socrate
Ils pensaient donc que la destruction était constitutive du réel et que celui-ci n’est pas fixe mais pris dans un mouvement continu d’association et de dissociation.
a) HERACLITE :

Pour Héraclite, philosophe grec de la fin du VIe siècle av. J.-C. (540 – 480 avant notre ère), l’harmonie n’est pas première. Le polemos – la guerre – et la violence sont liés à la nature en général. Ils règnent sur toutes les choses. Non seulement l’harmonie n’est pas première mais elle résulte d’un long mouvement. La guerre, et la violence qui l’accompagne, ne peuvent pas ne pas être.

Ci-dessous quelques fragments d’Héraclite, traduits par Simone Weil (philosophe chrétienne du XXe siècle à ne pas confondre avec Simone Veil, femme politique et magistrate française)

« 8. Ce qui s’oppose coopère, et de ce qui diverge procède la plus belle harmonie, et la lutte engendre toutes choses.
- Ils ne comprennent pas comment ce qui s’oppose s’accorde dans une identité. L’harmonie est changement de côté, comme pour l’arc et la lyre.
- La guerre est mère de toutes choses, reine de toutes choses, et elle fait apparaître les uns comme dieux, les autres comme hommes, et elle fait les uns libres et les autres esclaves.
- Il faut savoir que la guerre est liaison, union, que la justice est lutte, que toutes choses se produisent conformément à la lutte. »
Fragments d’Héraclite, in Simone Weil, La source grecque, Paris, Gallimard, 1953.

b) EMPEDOCLE :

La même tension est au cœur de la conception d’Empédocle, philosophe qui vécut de 490 à 435 avant notre ère.

Il est à l’origine d’une conception du monde comme composé de quatre éléments : l’eau, le feu, la terre et l’air.
À ces quatre éléments, il faut ajouter deux forces : l’amour (ou l’amitié) et la haine (ou la querelle). L’amour rapproche même ce qui est dissemblable, la haine sépare même ce qui est joint. Le cosmos, l’univers clos des anciens subit des cycles au cours desquels sous l’impulsion de l’amour tout devient unit -l’Un- et une sphère, puis avec un nouveau cycle, la haine domine et sépare -l’un devient alors multiple-, puis à nouveau une sphère.
Philotès – l’Amitié – réunit et Neikos – la Querelle – dissocie.

« Et l’univers se fait et se défait selon une vaste alternance entre ces deux forces. Sous le règne de Philotès, l’univers tend à devenir l’être sphérique et étroitement unifié de Parménide ; sous le règne de Neikos, il se disloque en un désordre qui rappelle le changement et la tension chers à Héraclite. »
Jacqueline de Romilly, Précis de littérature grecque, PUF.


On comprend alors que le conflit et la destruction non seulement ne sont pas propres à l’homme mais de surcroît, ne peuvent disparaître car ils sont le mouvement même du réel. La condamnation de cette violence n’a pas de sens car ce n’est jamais qu’un changement de forme. La naissance est le nom donné par les hommes à ce mélange qui compose un vivant, tout comme la mort est le nom donné au changement de ce qui a été auparavant unifié. Association et dissociation sont des moments du mouvement permanent du réel. L’homme n’est pas responsable de son désir de faire la guerre. Celle-ci d’ailleurs n’est pas condamnée en tant que telle
c) Conclusion sur les Présocratiques :

Les Présocratiques ne font pas de la violence une chose historique. La violence, si elle est intrinsèque au réel, n’est pas inscrite dans l’histoire elle-même mais dans le réel en général -et non en l’homme spécifiquement-. Cette approche fait de la lutte, du conflit et des tensions des réalités anhistoriques en réalité cosmiques.
2°) La guerre des étoiles et la « lutte pour la vie » :
a) Les étoiles cannibales :

On peut citer deux exemples pour comprendre cette idée. Le premier exemple en astronomie, lorsque pour interpréter un phénomène stellaire, on explique qu’une étoile cannibale avale une autre étoile à proximité. Ainsi début février 2020, les astronomes de l’ESO (European Southern Observatory ou ObservatoireEuropéen Austral) ont publié un article dans le journal Astronomy Astrophysics (A&A) concernant une catastrophe stellaire survenue avec une étoile binaire du nom de HD101584 :
L’utilisation de mots comme « catastrophe stellaire », « collision », « combat stellaire », « explosion » etc. correspond à une interprétation violente voire guerrière de phénomènes physiques neutres en eux-mêmes.

2°) The Struggle for life :

C’est notre deuxième exemple plus célèbre, celui du grand public à savoir celui de la théorie de l’évolution de Darwin.


Darwin utilise en effet l’expression « struggle for life » – lutte pour la vie -, pour incarner les idées de sélection, de compétition et de conflit entre les espèces dans la nature
Or un fait n’est-il pas toujours construit ?
L’événement n’existe pas par lui-même mais toujours en tant que représentation. L’objet d’étude n’est-il pas construit par le sujet de la connaissance ?


On peut ajouter que ce n’est pas la réalité qui est violente ou qui comporte de la violence mais la compréhension que l’homme en a. C’est notre perception du réel et la représentation que l’on s’en fait qui projettent sur celui-ci une dimension conflictuelle ou antagoniste à ce qui est observé et donc n’est-ce pas nous qui projetons notre violence sur la représentation que nous nous donnons de la nature ?

C’est notre perception du réel et la représentation que l’on s’en fait qui projettent sur celui-ci une dimension conflictuelle ou antagoniste à ce qui est observé. C’est la violence des relations humaines qui structure notre compréhension du réel et nous conduit à transposer celle-ci sur les choses et sur le monde.
ALORS