COURS 1 / DÉFINITIONS DE L’HISTOIRE

Il est nécessaire de commencer en effet par prêter attention aux trois sens du mot « histoire » en français. L’ambiguïté du terme « histoire » provient de ce qu’il peut désigner à la fois

  • un objet conceptuel (une idée au sens 1)
  • un objet à étudier (sens 2) et
  • la science qui étudie cet objet (sens 3).

Sens 1 : Une « histoire » désigne d’abord un récit d’événements fictifs, qui n’ont pas existé. Par exemple un film, un conte ou un roman. Ce sens est synonyme de fiction (cinématographique ou littéraire). Comme ces « histoires » ne prétendent pas décrire le réel tel qu’il est, elles ne prétendent donc pas être vraies au sens historique, elles ne sont en fait ni vraies, ni fausses. Elles ne sont réelles qu’en tant que fictions.

On peut dire qu’elles sont intéressantes ou pas, belles ou pas, etc…, mais pas vraies ou fausses. Elles peuvent être inspirées de faits réels, elles peuvent également être vraisemblables ou simplement des contes…

Sens 2 : On appelle également « histoire » l’ensemble des faits qui se sont produits dans le passé d’une société. Par exemple « L’histoire de France a été marquée par la révolution ». L’histoire, c’est ici le passé lui-même, aussi bien d’un individu que d’une collectivité. Ce passé s’inscrit dans une suite chronologique qu’on peut analyser, et on parle alors du « cours de l’histoire » qui correspond à l’ensemble de ce qui se déroule. On parle alors aussi de  »devenir« . C’est l’Histoire avec un grand H qui désigne le processus par lequel un phénomène apparaît, se développe et parfois disparaît, mais jamais sans laisser de traces, sinon il tomberait dans l’oubli.

Sens 3 : Enfin, on appelle « histoire » la science qui étudie ces faits passés. Ici interviennent les historiens, qui cherchent à comprendre comment des événements se sont déroulés. On peut parler de « science historique » et de « cours d’histoire ».

On ne confond donc pas :

avec :

L’histoire comme science humaine produit des connaissances vraies lorsque celles-ci décrivent adéquatement le passé ; elle peut être fausse lorsqu’elle décrit inadéquatement le passé. Par exemple « La révolution française a eu lieu en 1456 » est une proposition fausse. Le récit des événements est bien entendu distinct de l’ensemble des événements eux-mêmes. Le récit de la Révolution française n’est pas la Révolution française elle-même.

L’histoire comme science a une relation au vrai (dire ce qui a été implique une conformité du récit aux faits) et à la véracité (l’historien est soumis à une exigence d’objectivité et d’honnêteté intellectuelle : ne pas falsifier les sources, ne pas tronquer ce qui est rapporté). On exige ainsi de l’historien : objectivité et impartialité.

1°) L’étymologie :

Le mot « histoire » désigne initialement l’enquête, la recherche savante de la vérité. Le terme vient d’Hérodote (Ve siècle av. J.-C.) qui a écrit les Histoires ou « Enquête » -du grec Ίστορίαι / Historíai, littéralement « recherche, exploration « , en anglais « inquiry« .

L‘Historia, c’est la recherche de la vérité et le récit de ce que l’on sait. A Rome, les « historiens » étaient des enquêteurs chargés d’aller vérifier sur les terrains lointains si tel Général revenu triomphateur sous l’arc avait réellement mené et gagné la bataille :

Ces enquêtes, historiae renvoient donc à des collections de faits, d’événements et dans l’Antiquité peuvent correspondre aussi à l’histoire des animaux ou des astres. On parle alors d’histoire naturelle comme celle de Pline l’Ancien :

Cette histoire naturelle serait maintenant écrite par un biologiste. L’histoire naturelle telle que décrite par Pline l’Ancien fait ainsi état des savoirs de son époque dans des domaines divers : sciences naturelles, astronomie, anthropologie, psychologie… Il recense, décrit, rapporte tout ce que l’on peut constater dans la Nature. Le mouvement des astres, tout comme l’histoire des végétaux, est constaté par l’observateur.

2°) Les fondateurs de l’Histoire : Hérodote et Thucydide :

a ) Hérodote :

Auteur aussi d’une histoire naturelle, une Histoire des Animaux, Hérodote est avant tout le premier qui prétendit rivaliser avec le poète épique Homère et son Iliade), en se proposant de commémorer les exploits réels des hommes et non des histoires au sens 1. Contrairement à l’aède, Hérodote n’entend pas décrire de lointains événements, comme la guerre de Troie, sans doute imaginaires mais des faits très récents, notamment les guerres médiques qui sont les conflits qui ont opposé les Grecs aux Perses au Ve siècle avant notre ère.

Cicéron désignera ainsi Hérodote comme le premier historien :

Portrait d’Hérodote. Marbre grec, copie romaine d’un original grec du début du IVe siècle av. J.-C. Provenance : environs de la Porta Metronia, Rome.

De plus, Hérodote se propose de traiter de tous les hommes comme l’indique l’emploi du terme άνθρώπων / anthrốpôn et que vient souligner la complémentarité : « tant les Grecs que les Barbares ». Il s’agit également pour lui de faire oeuvre de mémorialiste : « afin que le
temps n’abolisse pas les travaux des hommes
».

Carte du monde décrit par Hérodote dans son Enquête.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Mais si le nom d’histoire en tant que savoir vient du titre de l’ouvrage d’Hérodote, l’autre grand nom, important pour la méthode est Thucydide, général athénien qui, dans l’Histoire de la guerre du Péloponnèse, fait le récit du conflit qui se déroula entre 431 et 404 av. J.-C. entre Athènes et la ligue de Délos d’un côté et Sparte avec la ligue du Péloponnèse de l’autre.

Thucydide décrit presque au jour le jour les déplacements des armées. En revanche, son récit ne prétend pas encore à l’objectivité au sens où on l’entend de nos jours. Néanmoins, s’Il brode beaucoup, il a tout de même ce souci très contemporain de s’en tenir aux faits, de chercher des témoins et des traces, de tenter de décrire surtout cette guerre objectivement en tenant compte des deux côtés, des deux camps en conflit. C’est pour cela que pour certains, c’est lui le premier historien au sens 3 du terme.

Bref, je retiens pour cette origine de l’Histoire comme science humaine ce Janus à deux faces : Hérodote et Thucydide

Hermès à deux visages montrant des vues d’Hérodote et de Thucydide.

On considère que les deux fondateurs de l’histoire (au sens d’étude du passé) sont deux auteurs Grecs du Ve siècle av. J- C., Hérodote et Thucydide. Hérodote d’Halicarnasse est l’auteur d’un récit très fouillé sur la guerre entre les Grecs et les Perses, intitulé Historia (« l’enquête »). Il commence ainsi :

« Hérodote d’Halicarnasse présente ici les résultats de son enquête, afin que le temps n’abolisse pas les travaux des hommes et que les grands exploits accomplis, tant ceux des Grecs que ceux des Barbares, ne tombent pas dans l’oubli… »

(NB: Les Grecs nommaient « Barbares » tous les peuples qui ne parlaient pas le grec.)

« Hérodote est déjà bien un historien, au sens professionnel du mot, par son désir de reconstituer et d’atteindre la vérité des événements passés dans leur réalité vécue, par son effort pour détecter la source d’information valide, par la méfiance que cette préoccupation entraîne et un certain pessimisme sur la nature humaine« , reconnaît l’historien Henri Irénée Marrou. (« Qu’est-ce que l’Histoire ? », in L’Histoire et ses méthodes, Encyclopédie de la Pléiade, 1961, pp. 4)

Thucydide est l’auteur de La Guerre du Péloponnèse, ouvrage dans lequel il essaie de comprendre les raisons du conflit ayant opposé Sparte et Athènes.  Rousseau disait de Thucydide dans Emile « Thucydide est à mon gré le vrai modèle des historiens. Il rapporte les faits sans les juger, mais il n’omet aucune des circonstances propres à nous en faire juger nous-mêmes. Il met tout ce qu’il raconte sous les yeux du lecteur ; loin de s’interposer entre les événements et les lecteurs, il se dérobe ; on ne croit plus lire, on croit voir. »

Enfin, pour ceux qui ne le sauraient pas encore, la muse des Historiens s’appelle CLIO, ici représentée par le peintre Pierre Mignard (1612-1695)

CLIO, la déesse de l’Histoire

Avec le temps, l’histoire est devenue une science humaine : la connaissance (sens 3) que nous avons de la réalité historique (sens 2). Si la distinction semble aisée, il n’est pas toujours facile, quand on y réfléchit de distinguer ce qui relève des événements eux-mêmes et de la représentation ou de la compréhension que l’on en a.

« Qu’est-ce donc que l’histoire ? Je proposerai de répondre : l’histoire est la connaissance du passé humain. L’utilité pratique d’une telle définition est de résumer dans une brève formule l’apport des discussions et gloses qu’elle aura provoquées. Commentons-la : nous dirons connaissance et non pas, comme tels autres, « narration du passé humain », ou encore « œuvre littéraire visant à le retracer » ; sans doute, le travail historique doit normalement aboutir à une œuvre écrite (…), mais il s’agit là d’une exigence de caractère pratique (la mission sociale de l’historien…) : de fait, l’histoire existe déjà, parfaitement élaborée dans la pensée de l’historien avant même qu’il l’ait écrite ; quelles que puissent être les interférences des deux types d’activité, elles sont logiquement distinctes.

Nous dirons connaissance et non pas, comme d’autres, « recherche » ou « étude » (bien que ce sens d’« enquête » soit le sens premier du mot grec historia), car c’est confondre la fin et les moyens ; ce qui importe c’est le résultat atteint par la recherche : nous ne la poursuivrions pas si elle ne devait pas aboutir ; l’histoire se définit par la vérité qu’elle se montre capable d’élaborer. // Car, en disant connaissance, nous entendons connaissance valide, vraie : l’histoire s’oppose par là à ce qui serait, à ce qui est représentation fausse ou falsifiée, irréelle du passé, à l’utopie à l’histoire imaginaire (…), au roman historique, au mythe, aux traditions populaires ou aux légendes pédagogiques — ce passé en images d’Epinal que l’orgueil des grands Etats modernes inculque, dès l’école primaire, à l’âme innocente de ses futurs citoyens. Sans doute cette vérité de la connaissance historique est-elle un idéal, dont, plus progressera notre analyse, plus il apparaîtra qu’il n’est pas facile à atteindre : l’histoire du moins doit être le résultat de l’effort le plus rigoureux, le plus systématique pour s’en rapprocher.// C’est pourquoi on pourrait peut-être préciser utilement « la connaissance scientifiquement élaborée du passé », si la notion de science n’était elle-même ambigüe : le platonicien s’étonnera que nous annexions à la « science » cette connaissance si peu rationnelle, qui relève tout entière du domaine de la doxa ; l’aristotélicien pour qui il n’y a de « science » que du général sera désorienté lorsqu’il verra l’histoire décrite (et non sans quelque outrance, on le verra sous les traits d’une « science du concret » (Dardel), voire du « singulier » (Rickert). Précisons donc (il faut parler grec pour s’entendre) que si l’on parle de science à propos de l’histoire c’est non au sens d’Epistémè mais bien de Technè, c’est-à-dire, par opposition à la connaissance vulgaire de l’expérience quotidienne, une connaissance élaborée en fonction d’une méthode systématique et rigoureuse, celle qui s’est révélée représenter le facteur optimum de vérité. »

Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique, Paris, Seuil, 1954.

Un exemple : l’assassinat de César :

Aux Ides de mars, en 44 av. J.-C., César s’est fait assassiné en plein Sénat, à Rome.

Voici ce que donnerait une tentative de rendre compte de cet événement historique à la manière des sciences de la nature :

« A un instant t du devenir de l’univers (qu’on pourrait repérer en se référant à la précession des équinoxes et aux mouvements apparents de la lune et du soleil), en un point de la surface terrestre défini par les coordonnées x°de lat.N et y° de long. E Greenwich, à l’intérieur d’un espace clos ayant la forme d’un parallélépipède rectangle, où se trouvaient rassemblés environ 300 individus mâles de l’espèce HOMO SAPIENS, un nouvel individu appartenant à la même espèce pénétra, décrivant une trajectoire rectiligne. A l’instant t+n, tandis que les autres individus présents oscillaient légèrement autour de leur position d’équilibre, 12 se mirent en mouvement, décrivant à une vitesse accélérée des trajectoires convergentes qui rejoignirent la trajectoire du précédent. A l’extrémité préhensile des membres supérieurs droits des 12 se trouvaient des pyramides affilées d’acier qui, grâce à la force vive, produisirent des plaies pénétrantes dans le corps du dit premier individu, entraînant la mort ».

Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique, Paris, Seuil, 1954.

Est-ce cela, comprendre un événement historique ?

Est-ce cela, faire de l’histoire ?

Une telle objectivité de type physico-mathématique en cours d’histoire serait absurde. En cours d’Histoire, tout mon intérêt est de chercher à comprendre la singularité, de l’événement, le comportement des hommes. L’interrogation de l’historien-philosophe devra prendre en compte la conscience des acteurs dans le processus étudié, la compréhension des uns et des autres dans un événement historique n’est certainement pas du même ordre que celui des sciences exactes c’est d’ailleurs pour cela que l’Histoire fait partie à l’Université du département des Sciences Humaines :