
Il peut paraître surprenant d’étudier une séquence intitulée « histoire et violence » dans le cours de littérature et de philosophie. Ce thème n’appartient-il pas aux historiens et son examen ne devrait-il pas avoir lieu en cours d’histoire, en HGSP ? Ce serait oublier l’intitulé de notre spécialité : « humanités, littérature, philosophie ». Les méthodes auxquelles ont recours les historiens et l’étude spécifique de telle question sont du ressort des spécialistes des sciences historiques. En revanche, l’interrogation sur le sens de l’histoire ou la nature de la violence ne sont pas réservées aux historiens.

C’est ce que disait Térence, un poète comique latin. Reprenons cette formule à notre compte et reconnaissons qu’aussi difficile soit la perception des manifestations de la violence, elle ne nous laisse pas indifférent, elle ne peut pas nous laisser indifférent :
Il a fallu du temps après la seconde guerre mondiale pour prendre la mesure de ce qui s’était passé dans les camps et nommer la shoah. Les concepts de génocide et de crime contre l’humanité ont fait l’objet de discussions philosophiques, de formulations politiques et d’élaborations juridiques en vue de saisir au plus près la réalité des événements survenus au XXe siècle.

Au cours de ce siècle, les deux guerres mondiales, les violences de masse et les destructions ont été d’une ampleur sans précédent. Tout le travail des historiens vise à fournir le matériau nécessaire à la description et à la mise en perspective de ces événements habités par le mal. Mais c’est la réflexion philosophique et l’analyse des ressorts humains, qui ont fondé ces tragédies historiques, qui leur donnent leur dimension sensible. À défaut de réécrire l’histoire, la réflexion philosophique permet au moins certaines prises de conscience et éclaire l’horizon de ce qui sera un jour, espérons-le, définitivement du passé.
I De l’outil aux armes : la violence de la technique :

Visionnez cet extrait du début du film de Stanley Kubrick « 2001, l’Odyssée de l’espace » (1968) et prêtez particulièrement attention aux séquences « première confrontation à égalité autour de la mare » (0’48’’), puis « découverte de l’outil » ( 6’30’’) et enfin « utilisation de l’arme lors de la seconde confrontation autour de la mare » (7’49’’ jusqu’à la fin) :
- Vous avez lu dans votre cours de philosophie (notion la technique ou la nature) le mythe de Prométhée que relate Platon dans le Protagoras. En s’appuyant sur la mythologie grecque, il explique par ce mythe la genèse de la culture et de la civilisation. Au début la nature est inégale, il règne une diversité des espèces et l’homme contrairement à ce que disent la plupart des philosophes est l’animal le plus faible dans la nature : «il est nu sans chaussures, ni couverture, ni armes» et donc théoriquement appelé à disparaître. Mais PROMÉTHÉE [ en grec, « celui qui annonce, le prophète« ] vole le feu aux Dieux et le donne aux hommes.
Avec le feu, l’Homme va ainsi posséder la technê, le savoir pratique, la technique qui vont lui permettre de fabriquer des outils mais de ces outils, il comprend très vite qu’il peut en faire aussi des armes et jusqu’à des armes de destruction massive :

Ainsi, on voit que par le feu de la technique, ce savoir qui rend supérieur l’homme dans la nature, l’homme est aussi capable de de s’auto-détruire en retournant par la guerre et la violence les armes contre lui-même.

La tecknê volé aux Dieux a permis à l’homme de dominer la nature mais les Dieux sont partis et les hommes s’affrontent

Zeus possédait le calumet de la paix :

Nous ne pouvons plus rien demander aux Dieux

Nous devons de par nous-mêmes trouver le nouveau feu, le « feu » de la science-politique, le « feu », le savoir humain de la paix :

N’est-ce pas la tâche qui nous revient en propre, à nous-autres, les philosophes ?
II Le génocide des Héréros et des Namas :
- D’abord qu’est-ce qu’un génocide ? De quand date le terme « génocide » ?
Selon la définition du dictionnaire, un génocide est l’extermination systématique d’un groupe humain de même race, langue, nationalité ou religion par racisme ou par folie.
Le terme apparaît au cours de la Seconde Guerre mondiale sous la plume d’un juriste polonais pour caractériser « la pratique de l’extermination de nations et de groupes ethniques » (1944). Une convention de l’ONU du 9 décembre 1948 le définit comme un crime contre l’humanité. Sont reconnus comme des génocides, le génocide des Arméniens (par l’Empire ottoman en 1915 – 1916), la Shoah (l’extermination des Juifs par l’Allemagne nazie au cours de la Seconde Guerre mondiale) et le génocide des Tutsi (par les Hutu, au Rwanda en 1994) :
Les débats persistent quant à l’étendue du terme. Tout massacre n’est pas un génocide et en élargir la définition risque de le banaliser. À noter : le nombre de victimes n’est pas un critère.
2. Qui sont les Héréros et les Namas ? Quelle est leur situation à la fin du XIXe siècle ?

Les Héréros et les Namas sont des peuples colonisés par le Deuxième Reich dans le Sud-Ouest africain sur le territoire actuel de la Namibie.

Le protectorat du Sud-Ouest africain allemand est signé en 1884.

Les terres des Héréros sont exploitées au profit des colons allemands, les passages à tabac, les viols et les meurtres se multiplient à la fin du XIXe siècle et au début du XXe.

3. Quels sont les événements décrits ?

À partir de 1904, les Héréros se révoltent contre les règles imposées par l’administration coloniale :



Les Namas les suivent dans ce refus de la puissance coloniale. Les rumeurs sur la cruauté des Héréros se répandent, la propagande allemande convainc les colons qu’une répression sévère est nécessaire.

Le général Lothar von Trotha réprime les émeutes par la violence.

Les soldats allemands vont se livrer à des massacres. Les survivants sont incarcérés dans les camps de concentration, les prisonniers y succombent aux conditions de travail, à la maladie et à la malnutrition.


La guérilla dure 4 ans.

Stabswagen im Biwak von Onjatu 1904

Une conception raciale et des expérimentations scientifiques menées sur des races jugées inférieures préfigurent la Shoah.



4. Pourquoi avoir choisi la Namibie et ce génocide méconnu du début du XXe siècle en prologue ?
Parce qu’il nous apparaît à plus d’un titre comme un laboratoire de l’horreur totalitaire à venir.
De 1904 à 1907, l’Allemagne a quasiment exterminé deux peuples, les Héréros et les Namas, dans sa colonie du sud-ouest africain, l’actuelle Namibie. Plusieurs dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ont été massacrés, d’autres enfermés dans des camps. Tandis que des cadavres serviront à des expériences scientifiques. Tout cela trois décennies avant l’arrivée des nazis au pouvoir.

A la fin du XIXe siècle, l’Allemagne de Guillaume II est arrivé tardivement dans la course à la colonisation du continent. A la conférence de Berlin en 1885, elle ne s’est faite attribuer que quelques miettes dont dans le sud-ouest du continent noir, l’actuelle Namibie. Une région où s’étaient déjà installés des commerçants allemands.

Après la Conférence, Berlin va alors inciter ses ressortissants à s’implanter dans sa colonie, sous l’impulsion du premier gouverneur du territoire, Heinrich Göring, père de Hermann, le futur dirigeant nazi.


Des terres sont confisquées aux principales ethnies, notamment les Héréros et aux Namas. En 1904, les populations locales, lasses d’être spoliées, se révoltent. Une révolte qui entraîne la mort de 123 colons. Berlin envoie alors sur place le général Lothar von Trotha lequel avait déjà œuvré en Chine «où il a exterminé les civils chinois après la révolte des Boxers».

«Ordre d’anéantissement»
L’officier va alors faire connaître ses ordres dans un appel, connu aujourd’hui sous le nom d’«ordre d’anéantissement» («Vernichtungsbefehl»). Ses instructions, souvent citées, ont le mérite de la clarté : « Moi, le grand général des soldats allemands, j’envoie cette lettre au peuple héréro (…). (Celui-ci) doit quitter le pays (…). (Sinon) à l’intérieur des frontières allemandes, tout Héréro sera fusillé avec ou sans fusil, avec ou sans bétail. Je ne veux plus accueillir de femmes ou d’enfants, je les rends à leur peuple ou je fais tirer sur eux».
Il précise par ailleurs qu’il ne faudra « plus faire de prisonniers masculins »…
Ces ordres seront respectés à la lettre. Les Allemands parviennent à cerner les Héréros. Des milliers d’entre eux sont tués. Les autres fuient vers le désert et meurent de soif : von Trotha a fait empoisonner les puits, ce qui entraîne, là encore, la mort de milliers de personnes. Les survivants «sont enfermés dans des camps de concentration, inventés par les Espagnols lors de la révolte à Cuba (mais destinés exclusivement aux insurgés armés), puis étendus aux civils par les Anglais lors de la guerre des Boers, quelques années auparavant», rapporte Le Point.

Dans ces camps, les détenus sont tatoués avec les lettres GH, pour «Gefangene (prisonniers) hereros», selon un système qui rappelle celui ultérieurement développé par le régime nazi. Soumis à des travaux de force, ils meurent de faim.

Au service de la «science»
Dans le même temps, les Allemands vont mettre en place «un trafic de cadavres pour servir ce que l’on appelle à l’époque la « science »». Un historien namibien, Casper Erichsen raconte : «Dans les camps, certains détenus étaient forcés de faire bouillir les têtes (des suppliciés), qui pouvaient être celles de leur famille ou de leurs amis, (…) puis de gratter les chairs avec des bouts de verre. Ils devaient les nettoyer afin que les crânes puissent être envoyés en Allemagne « .

Les autorités allemandes ont rendu 20 crânes de victimes de la répression menée en Namibie par la puissance coloniale allemande entre 1904 et 1907. Parmi les scientifiques qui travaillent sur ces crânes, on trouve notamment le médecin, anthropologue et généticien reconnu Eugen Fischer (1874-1967), ami d’Hitler. Avec ses recherches sur les Héréros et les Namas, les deux hommes entendaient «prouver la supériorité de la ‘‘race blanche’’, notamment par la mesure des crânes»

Parmi ses élèves, le sinistre Josef Mengele connu pour ses expérimentations médicales dans les camps nazis. Les expérimentations pratiquées sur les humains lors du génocide des Héréros étaient connues de Mengele, le médecin d’Auschwitz qui s’en est inspiré et a souhaité en prolonger le travail funeste à Auschwitz

L’université de médecine de la Charité à Berlin a rendu en 2011 vingt de ces crânes aux autorités namibiennes.

En 1905, une fois les Héréros exterminés, les troupes du général von Trotha se tournent contre les Namas. «Deux mille d’entre seront abandonnés sur un îlot rocheux, Shark Island (« shark » signifiant requin en anglais) : ils y mourront tous». Soit quelque 100.000 personnes.

D’où, pour ces massacres, le qualificatif de génocide.
Un génocide étant, selon la définition de l’ONU, un acte «commis dans l’intention de détruire, tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux».
Depuis, l’Allemagne a reconnu ses crimes et présenté ses «regrets». Pour l’instant, on ne parle pas de dédommagements, lesquels ont été estimés à 4 milliards de dollars. L’une des raisons ? Les autorités namibiennes n’auraient pas très envie que cet argent aille aux seuls descendants des Hereros et des Namas, ce qui pourrait bouleverser bien des rapports de force ethniques dans le pays comme en témoigne ce reportage :
En 2004 des excuses partielles sont présentées et en août 2018, les autorités allemandes ont rendu à la Namibie des crânes et les ossements qui avaient été envoyés en Allemagne pour des expériences scientifiques. Les Héréros et les Namas composaient 40 % de la population Namibienne au début du siècle dernier. Ils sont actuellement moins de 7 %.
Conclusion de la partie introductive :

Si ces massacres sont qualifiés de premier génocide du XXe siècle, ils présentent des caractéristiques qui seront observées dans d’autres grands conflits du XXe siècle : camps de travail, déportation, recours à une idéologie nationaliste et raciale et à des expérimentations scientifiques. Mais ces événements historiques montrent aussi le refus de l’oppression, la révolte contre les colonisateurs et la volonté que ces exactions soient connues du monde et reconnues par les anciens bourreaux afin d’obtenir des excuses et des indemnisations pour les descendants des victimes.
Cet exemple permet d’aborder la notion d’événement historique.
L’investigation qui construit un objet d’étude peut être résumée par les questions suivantes :
Qui ? Quoi ? Où ? Quand ? Comment ? Combien ? Pourquoi ? -QQOQCCP-.

Mais il s’agit également d’établir un lien entre l’événement, sa perception, sa prise en compte comme objet d’étude d’une part, et son existence dans la mémoire collective d’autre part.

Prisonniers provenant des tribus Herero et Nama durant le conflit de 1904-1908 contre l’Allemagne. Photo : Der Spiegel, Août 1904.
III UNE AUTRE VIOLENCE : LA VIOLENCE RÉVOLUTIONNAIRE :

Dès le 14 juillet 1789, des têtes sont brandies sur des piques dans les rues de Paris et la violence révolutionnaire ira crescendo jusqu’à la politique de la Terreur menée par Robespierre au nom de « l’homme nouveau » à construire, de l’égalité et même de la liberté. C’est la célèbre phrase meurtrière, génocidaire aussi à sa façon (voir les Guerres de Vendée) de St-Just :

A ce titre, tous ceux qui ne pensent pas comme vous, sont bons pour la guillotine comme plus tard, ils le seront pour le goulag (révolution soviétique) ou d’autres camps de la mort sinistres (nazisme, maoisme, khmers rouges de Pol Pot et ses deux millions de morts) :
