COURS 3 / LA MODERNITÉ EN LITTÉRATURE

L’art moderne identifie création et rupture (cours 1) ; la philosophie moderne (cours 2) s’avère comme l’ère des remises en question de la tradition, soit de la métaphysique ( le Cercle de Vienne ), soit de la domination du monde par la « technoscience » ( Martin Heidegger ). La littérature moderne n’est pas en reste. Ce sera notre cours 3.

Il commence par une révolution littéraire que Proust a appelée lui-même une « révolution copernicienne« , en forme d’hommage indirect à Kant, et dont il a attribué la paternité à l’écrivain normand Gustave Flaubert.

Gustave Flaubert (1821-1880)

Ainsi, de même que Kant avait accompli une révolution copernicienne en philosophie (Kant a renversé avec la notion de sujet le rapport de la connaissance à l’objet), de même que Manet avait en 1863 accompli une autre révolution copernicienne prophétique de la modernité en peinture avec son Déjeuner sur l’herbe ou Tchaïkovski (1840-1893) en musique avec son Concerto en do majeur, opus 35 de 1878 :

Flaubert, à la même époque accomplit pour son compte une révolution copernicienne en littérature.

Marcel Proust par Otto Wegener vers 1895.

Nous proposons ici le texte complet de cet article fondamental de Proust publié en 1920 dans la Nouvelle Revue Française et réuni dans l’ouvrage de critique littéraire Contre Sainte-Beuve (1954) qui rassemblait à titre posthume les pages que l’écrivain avait consacrées, sans leur donner d’ordre, aux auteurs qu’il admirait (Nerval, Baudelaire, Balzac et Flaubert) :

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Proust parle du « style indirect » de Flaubert, mais dans le style indirect on rapporte les propos ou les pensées d’un personnage à l’aide de propositions subordonnées clairement distinguées de la proposition principale qui exprime la voix de l’auteur. En fait, il s’agit plutôt de style indirect libre : la voix du personnage et celle de l’auteur n’y sont plus distinguées et c’est pourquoi on parle, à son propos, de style polyphonique :


Emma Bovary s’est mariée à Charles, un médecin de campagne. Elle s’ennuie dans sa nouvelle vie jusqu’à ce que survienne « quelque chose d’extraordinaire » au chapitre précédant celui-ci: une invitation à un bal chez un marquis cherchant à rentrer dans la vie politique. Emma s’y rend avec Charles. Un dîner précède le bal.

Notes :
1 En disposant les gants dans les verres, selon un usage mondain, les dames indiquent qu’elles ne souhaitent pas être servies en alcool. A l’époque où Emma participe au bal, les femmes boivent du vin.
2 Barège: étoffe de laine
.

L’intérêt, qu’avait bien compris Flaubert (Mme Bovary ne compte pas moins de 150 passages au style indirect libre), c’est que ce style permet à l’auteur de rapporter les propos ou les pensées de ses personnages sans épouser nécessairement leur point de vue et en suggérant toutes les formes possibles de distance et d’ironie eu égard aux illusions, à la naïveté ou même à la mauvaise foi dont ils font preuve.

Édouard Dujardin par Vallotton

Si Flaubert comme le remarquait PROUST en est le précurseur, on rapporte l’invention du style direct libre à Édouard Dujardin (1861- 1949) dans son roman « expérimental » de 1888, Les Lauriers sont coupés :

Dujardin y rapporte six heures de la vie intérieure d’un jeune homme amoureux d’une demoiselle. L’intrigue, minimaliste, s’efface devant le procédé littéraire, en quoi nous reconnaissons cette caractéristique de la modernité dans les arts plastiques dont nous avons parlé à propos du Déjeuner sur l’herbe de Manet : l’effacement du sujet au bénéfice du style :

https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/1820176001/edouard-dujardin-les-lauriers-sont-coupes

Ainsi dans l’extrait suivant, le héros est au restaurant :


«
Ainsi, je vais dîner ; rien là de déplaisant. Voilà une assez jolie femme ; ni brune ni blonde ; ma foi, air choisi ; elle doit être grande : c’est la femme de cet homme chauve qui me tourne le dos ; sa maîtresse plutôt ; elle n’a pas trop les façons d’une femme légitime ; assez jolie, certes. Si elle pouvait regarder par ici ; elle est presque en face de moi ; comment faire ? À quoi bon ? Elle m’a vu. Elle est jolie ; et ce monsieur paraît stupide ; malheureusement je ne vois de lui que le dos ; je voudrais bien connaître aussi sa figure ; c’est un avoué, un notaire de province ; suis-je bête ! Et le consommé ? La glace devant moi reflète le cadre doré ; le cadre doré qui est donc derrière moi ; ces enluminures sont vermillonnées, les feux de teintes écarlates ; c’est le gaz tout jaune clair qui allume les murs ; jaunes aussi du gaz, les
nappes blanches, les glaces, les verreries. On est commodément ; confortablement. Voici le consommé, le consommé fumant ; attention à ce que le garçon ne m’en éclabousse rien. Non ; mangeons. Ce bouillon est trop chaud ; essayons encore. Pas mauvais. J’ai déjeuné un peu tard, et je n’ai guère faim ; il faut pourtant dîner. Fini, le potage. De nouveau cette femme a regardé par ici ; elle a des yeux expressifs et le monsieur paraît terne ; ce serait extraordinaire que je fisse connaissance avec elle ; pourquoi pas ? II y a des circonstances si bizarres ; d’abord en la considérant longtemps, je puis commencer quelque chose ;
ils sont au rôti ; bah ! j’aurai, si je veux, achevé en même temps qu’eux ; où est le garçon, qu’il se hâte ; jamais on n’achève dans ces restaurants ; si je pouvais m’arranger à dîner chez moi ; peut-être que mon concierge me ferait faire quelque cuisine à peu de frais chaque jour. Ce serait mauvais. Je suis ridicule ; ce serait ennuyeux ; les jours où je ne puis rentrer, qu’adviendrait-il ? au moins dans un restaurant on ne s’ennuie pas
».

James Joyce, photographié par Alex Ehrenzweig, 1915.

On devine en effet ce que le célèbre monologue intérieur de Molly Bloom qui
clôt Ulysse de James Joyce (1882-1941) est largement inspiré de ce texte de Dujardin qu’à Paris, James Joyce jeune étudiant irlandais avait lu.

La première édition de l’Ulysse de Joyce.

Mais Joyce va beaucoup plus loin encore dans la modernité en supprimant toutes les marques de ponctuation :


« Je l’ai poussé à me demander en mariage oui d’abord je lui ai donné le morceau de gâteau à l’anis que j’avais dans la bouche et c’était une année bissextile comme maintenant oui il y a seize ans mon dieu après ce long baiser je pouvais presque plus respirer oui il a dit que j’étais une fleur de la montagne oui c’est ça nous sommes toutes des fleurs le corps d’une femme oui voilà une chose qu’il a dite dans sa vie qui est vraie et le soleil c’est pour toi qu’il brille aujourd’hui oui c’est pour ça qu’il me plaisait parce que j’ai bien vu qu’il comprenait qu’il ressentait ce que c’était qu’une femme et je savais que je pourrais toujours en faire ce que je voudrais alors je lui ai donné tout le plaisir que j’ai pu jusqu’à ce que je l’amène à me demander de dire oui et au début je voulais pas répondre je faisais que regarder la
mer le ciel je pensais à tant de choses qu’il ignorait à Mulvey à Monsieur Stanhope à Hester à père au vieux capitaine Graves et aux marins qui jouaient au poker menteur et au pouilleux déshabillé comme ils appelaient ça sur la jetée et à la sentinelle devant la maison du gouverneur avec le truc autour de son casque blanc pauvre vieux tout rôti et aux petites Espagnoles qui riaient avec leurs châles et leurs grands peignes et aux ventes aux enchères le matin les Grecs les juifs les Arabes et dieu sait qui d’autre encore des gens de tous les coins de l’Europe et Duke Street et le marché aux volailles toutes gloussantes devant
chez Larby Sharon et les pauvres ânes qui trébuchaient à moitié endormis les vagues gens qui dormaient dans leurs manteaux à l’ombre sur les marches les grandes roues des chars de taureaux et le vieux château vieux de milliers d’années oui et ces Maures si beaux tout en blanc avec leurs turbans comme des rois qui vous invitaient à vous asseoir dans leurs toutes petites boutiques Ronda et leurs vieilles fenêtres des posadas deux yeux brillants cachés dans un treillis pour que son amant embrasse les barreaux et les cabarets entrouverts la nuit et les castagnettes et le soir où on a raté le bateau à Algésiras le veilleur qui faisait sa ronde serein avec sa lampe et O ce torrent effrayant tout au fond O et la mer la mer cramoisie quelquefois comme du feu et les couchers de soleil en gloire et les figuiers dans
les jardins d’Alameda oui et toutes les drôles de petites ruelles les maisons roses bleues jaunes et les roseraies les jasmins les géraniums les cactus et Gibraltar quand j’étais jeune une fleur de la montagne oui quand j’ai mis la rose dans mes cheveux comme le faisaient les Andalouses ou devrais-je en mettre une rouge oui et comment il m’a embrassée sous le mur des Maures et j’ai pensé bon autant lui qu’un
autre et puis j’ai demandé avec mes yeux qu’il me demande encore oui et puis il m’a demandé si je voulais oui de dire oui ma fleur de la montagne et d’abord je l’ai entouré de mes bras oui et je l’ai attiré tout contre moi comme ça il pouvait sentir tout mes seins mon odeur oui et son coeur battait comme un fou et oui j’ai dit oui je veux Oui.« 

La grande différence par rapport au texte de Dujardin, c’est une innovation qui sera ensuite reprise par d’autres écrivains : l’absence de ponctuation.

N’est-elle qu’un artifice tel qu’il suffise de lire le texte pour le faire disparaître et rétablir la ponctuation manquante ?

La comparaison du texte avec la lecture de la comédienne incite à faire une réponse positive : lire le texte à haute voix implique des scansions qui en font apparaître le sens et qui supposent une ponctuation implicite facile à retrouver à partir de la lecture. Toute lecture du texte en est ainsi une interprétation et laisse le lecteur inventer sa propre ponctuation, sa propre respiration du texte. C’est moins en ce sens un artifice qu’une oeuvre ouverte. Ce en quoi elle est moderne. Et elle l’est plus encore en ceci que l’absence de ponctuation restitue quelque chose de la manière dont les idées se précipitent dans notre esprit quand nous pensons.

William James (1842-1910), philosophe
Courant de conscienceMonologue intérieur
Incontrôlé et chaotiqueIllustre notre conscience
Structuré et cohérentIllustre notre petite voix

Virginia Woolf (1882-1941)

1°) La critique et la révolte contre le roman classique :

« Une contrainte semble peser sur l’écrivain, non pas celle de sa libre volonté mais celle de quelque tyran puissant et sans scrupule qui l’asservirait et l’obligerait à produire une intrigue, du comique, du tragique, des histoires d’amour et un air de vraisemblance pour envelopper le tout, de manière si impeccable que si tous les personnages devaient prendre vie ils se retrouveraient tous habillés, jusqu’au dernier bouton de leur pardessus, à la mode du moment. Les ordres du tyran sont exécutés ; le roman est fait à point.  

Mais parfois, de plus en plus souvent à mesure que le temps passe, un doute momentané, un accès de rébellion nous effleure, tandis que les pages se remplissent comme de coutume. La vie ressemble-t-elle à ça ? Les romans doivent-ils ressembler à ça ?…

Si l’on y regarde de près, il semble que la vie est très loin de « ressembler à ça ». Que l’on examine quelques instants un esprit ordinaire, un jour ordinaire. L’esprit reçoit une multitude d’impression, triviales, fantasmatiques, évanescentes ; ou gravées profondément comme avec de l’acier. Elles lui arrivent de tous côtés, avalanche incessante d’innombrables atomes ; et elles ont beau en tombant s’intégrer à la vie de ce lundi ou de ce mardi, l’accent tombe à chaque fois différemment ; le moment important n’est pas celui-ci mais celui-là ; de sorte que, si un écrivain était un homme libre et non un esclave, s’il pouvait travailler à partir de ce qu’il ressent et non de simples conventions, il n’y aurait ni intrigue, ni comique, ni tragédie, ni enjeu amoureux ni péripétie dans le style convenu, et peut-être pas un seul bouton cousu à la manière des tailleurs de Bond Street. La vie n’est pas une série de lanternes alignées avec symétrie ; la vie est un halo lumineux, une enveloppe à demi-transparente qui nous entoure depuis les premiers jours de notre conscience jusqu’à la mort .

La tâche du romancier n’est-elle pas de communiquer cet esprit changeant, inconnu et indéfini, quelles que soit l’aberration et la complexité qu’il offre, en s’efforçant d’y mêler le moins possible d’éléments étrangers et extérieurs ? Nous ne plaidons pas simplement pour le courage et la sincérité ; nous suggérons juste que la véritable essence du roman n’est pas tout à fait celle qu’on nous laisse croire habituellement .

C’est du moins dans ce sens que nous nous efforçons de définir ce qui distingue le travail de plusieurs jeunes écrivains parmi lesquels Mr James Joyce est le plus remarquable, de celui de leurs prédécesseurs. Ils tentent de se rapprocher de la vie, et de préserver avec plus de sincérité et d’exactitude ce qui les intéresse et les émeut, même s’ils doivent pour cela abandonner la plupart des conventions communément observées par les romanciers. Consignons tous les atomes de pensée qui nous viennent à l’esprit dans l’ordre où ils nous viennent, retraçons le motif, même s’il semble décousu et incohérent, dont chaque vie ou incident marque notre conscience. Ne partons pas du principe que la vie existe plus pleinement dans ce qu’on considère communément comme important que dans ce qu’on considère comme négligeable ».

Virginia Woolf, Modern Fiction, article de 1919, paru dans le supplément littéraire du Times, et repris ultérieurement en traduction française dans l’essai, Le roman contemporain.

Ce qui ressemblerait à la vie, ce serait de prendre pour objet de roman le vécu intérieur d’un personnage ordinaire, le temps d’une journée ordinaire. Ce projet que James Joyce a eu l’audace de mettre en oeuvre dans Ulysse, Virginia Woolf l’entreprend à son tour avec Mrs Dalloway, qu’elle pense d’abord intituler The Hours quand elle en commence la rédaction en 1923.

Le livre nous plonge dans l’esprit de Clarissa Dalloway et de quelques autres personnages, Peter Walsh, un ami de jeunesse ou encore le poète Septimus, le temps d’une journée ensoleillée à Londres. A la première page, Clarissa Dalloway décide d’aller elle-même acheter des fleurs pour la réception qu’elle donne le soir même et qui se termine à la dernière page. Mrs Dalloway semble donc la mise en oeuvre rigoureuse du programme que dessine
Modern Fiction, son article cité ci-dessus.
Mais l’article est de 1919, et Mrs Dalloway, dont la rédaction commence en 1923, ne sera publiée qu’en 1925. En réalité, Virginia Woolf pense à elle-même, à l’évolution de son oeuvre, autant qu’elle salue en Joyce l’oeuvre d’un génie, qu’elle n’aimera guère, non par conflit intellectuel mais plutôt par rivalité, comme par jalousie. James Joyce dont l’Ulysse raconte aussi une journée ordinaire, celle de la vie de Léopold Bloom et de Stephen Dedalus à Dublin. Or ce roman-fleuve de près de mille pages avait commencé de paraître en feuilleton dans un magazine littéraire américain, The little Review. Virginia en avait eu connaissance, elle qui venait de débuter Mrs Dalloway avait eu l’impression qu’on lui volait l’idée alors Virginia Woolf, jalouse de Joyce ?! :

« C’est du moins dans ce sens que nous nous efforçons de définir ce qui distingue le travail de plusieurs jeunes écrivains parmi lesquels Mr James Joyce est le plus remarquable, de celui de leurs prédécesseurs. Ils tentent de se rapprocher de la vie, et de préserver avec plus de sincérité et d’exactitude ce qui les intéresse et les émeut, même s’ils doivent pour cela abandonner la plupart des conventions communément observées par les romanciers. Consignons tous les atomes de pensée qui nous viennent à l’esprit dans l’ordre où ils nous viennent, retraçons le motif, même s’il semble décousu et incohérent, dont chaque vie ou incident marque notre conscience. Ne partons pas du principe que la vie existe plus pleinement dans ce qu’on considère communément comme important que dans ce qu’on considère comme négligeable »

Virginia Woolf, Modern Fiction, article de 1919, paru dans le supplément littéraire du Times, et repris ultérieurement en traduction française dans l’essai, Le roman contemporain.

Sans Ulysse, Mrs Dalloway n’aurait probablement pas vu le jour, non que Virginia Woolf ait
plagié en rien James Joyce, mais parce que l’audace intellectuelle de ce dernier a été pour elle un encouragement décisif à approfondir l’art du roman dans la perspective qu’elle éprouvait comme une rupture nécessaire avec l’ère edwardienne sinon victorienne.
Néanmoins, un peu jalouse, elle écrit :

« J’ai fini Ulysse et je pense que c’est un ratage. Du génie, certes, mais de la moins belle eau. Le livre est diffus et bourbeux ; prétentieux et vulgaire (…). Je ne puis m’empêcher de penser à quelque galopin d’école primaire, plein d’esprit et de dons, mais tellement sûr de lui, tellement égoïste qu’il perd toute mesure, devient extravagant, poseur, braillard et si mal élevé qu’il consterne les gens bien disposés à son égard et ennuie sans plus ceux qui ne le sont pas. »

Virginia Woolf, Journal d’un écrivain.

Mais alors comment débute la journée de Mrs Dalloway :

« Mrs Dalloway dit qu’elle se chargerait d’acheter les fleurs.Car Lucy avait bien assez de pain sur la planche. Il fallait  sortir les portes de leurs gonds; les serveurs de Rumpel-mayer allaient arriver. Et quelle matinée, pensa Clarissa  Dalloway : toute fraîche, un cadeau pour des enfants sur  la plage.

La bouffée de plaisir! Le plongeon! C’est l’impression que  cela lui avait toujours fait lorsque, avec un petit grincement des gonds, qu’elle entendait encore, elle ouvrait d’un  coup les portes-fenêtres, à Bourton, et plongeait dans l’air  du dehors. Que l’air était frais, qu’il était calme, plus immobile qu’aujourd’hui, bien sûr, en début de matinée; comme une vague qui claque, comme le baiser d’une vague; vif, piquant, mais en même temps (pour la jeune fille de dix-huit ans qu’elle était alors) solennel, pour elle qui avait le sentiment, debout devant la porte fenêtre grande ouverte,que quelque chose de terrible était sur le point de survenir; elle qui regardait les fleurs, les arbres avec la fumée qui  s’en dégageait en spirale, et les corneilles qui s’élevaient, qui retombaient; restant là à regarder, jusqu’au moment  où Peter Walsh avait dit : «Songeuse au milieu des légumes?» – était-ce bien cela? – ou n’était-ce pas plutôt  « Je préfère les humains aux choux-fleurs »? Il avait dû dire  cela un matin au petit déjeuner alors qu’elle était sortie sur  la terrasse. Peter Walsh. Il allait rentrer des Indes, un jour  ou l’autre, en juin ou en juillet, elle ne savait plus exacte-ment, car ses lettres étaient d’un ennuyeux… »

Virginia WOOLF, Mrs Dalloway, 1925.

Dans Les Vagues (1931), Virginia Woolf fait entendre les monologues intérieurs de six person- nages. Ici, les jeunes personnages partent en pension, au collège, pour la première fois.

 » À présent, dit Bernard, l’heure est venue. Le jour est venu. Le fiacre est à la porte. Mon  énorme malle fait plier les jambes arquées de George encore plus. L’odieuse cérémonie  est terminée, les conseils, et les adieux dans le hall. À présent il y a cette cérémonie,  gorge serrée, avec ma mère, cette cérémonie, échange de poignées de main, avec mon  père; il faut à présent continuer à faire au revoir de la main, continuer à faire au revoir,  jusqu’à ce que nous prenions le virage. À présent cette cérémonie est terminée. Le Ciel  soit loué, toutes les cérémonies sont terminées. Je suis seul; je vais au collège pour la  première fois.

Tout le monde a l’air de s’affairer en vue de ce seul instant; puis jamais plus. Jamais plus.  Toute cette excitation est terrible. Tout le monde sait que je vais au collège, que je vais  au collège pour la première fois. «Ce garçon va au collège pour la première fois», dit  la bonne, en lavant le perron. Il ne faut pas que je pleure. Il faut que je les regarde avec  indifférence. À présent les horribles portiques de la gare s’ouvrent grand; «l’horloge à  face de lune me contemple». Il me faut faire des phrases et des phrases pour interpo- ser quelque chose de dur entre moi et le regard des bonnes, le regard des horloges, les  visages qui m’examinent, les visages qui sont indifférents, sinon je vais pleurer. Voilà  Louis, voilà Neville, en pardessus, portant leurs sacs de voyage, près du guichet. Ils sont calmes. Mais ils n’ont pas leur air habituel. 

Voici Bernard, dit Louis. Il est calme; il est à l’aise. Il balance son sac en marchant. Je  vais suivre Bernard, car il n’a pas peur. Nous sommes entraînés du guichet vers le quai  comme un fleuve entraîne brindilles et brins de paille autour des piles d’un pont. Voilà  la puissante locomotive vert bouteille, sans encolure, seulement un dos et des cuisses,  qui crache de la vapeur. Le chef de gare siffle; le drapeau s’abaisse; sans efforts, de son  propre élan, comme une avalanche déclenchée par une légère poussée, nous partons ». 

Virginia  WOOLF, Les Vagues, 1931, trad. M. Cusin,  Gallimard, 2012

phare Amédée de Nouvelle-Calédonie

3°) Virginia Woolf, sensuelle et féministe :

Parmi ces nombreux combats féministes, elle défend l’idée en particulier pour l’éducation qui, rappelons-le est à notre programme, l’idée d’une chambre à soi pour les filles, seule garante de leur éducation libre :

Une chambre à soi (parfois traduit Un lieu à soi) est un essai qui s’appuie sur plusieurs conférences que Virginia Woolf, romancière anglaise, a données à Cambridge, dans des collèges de femmes. 

 » Il est indispensable qu’une femme possède quelque argent et une chambre à soi si elle veut écrire une œuvre de fiction.

[…] Tout semble s’opposer à ce que l’œuvre sorte entière et achevée du cerveau de l’écri vain. Les circonstances matérielles lui sont, en général, hostiles. […] Mais les difficultés, pensais-je, étaient infiniment plus terribles quand il s’agissait de femmes. Et tout d’abord il était hors de question qu’elles eussent une pièce personnelle, ne par- lons pas d’une pièce tranquille ou à l’abri du bruit — à moins que leurs parents ne fussent exceptionnellement riches ou de grande noblesse — et cela jusqu’au début du  XIX e siècle.

Si une femme écrivait, elle devait le faire dans le salon commun. Et sans cesse on interrompait son travail — chose dont miss Nightingale devait se plaindre avec tant de véhémence : «Les femmes n’ont jamais une demi-heure dont elles puissent dire qu’elle leur appartienne.» Encore était-il plus facile d’écrire ainsi en prose et une œuvre de fiction, que de composer un poème ou une pièce de théâtre. Le roman demande moins de concentration. Jane Austen écrivit dans ces conditions jusqu’à la fin de ses jours. « Qu’elle ait été capable d’accomplir tout cela (écrit son neveu dans ses souvenirs) reste surprenant, car elle n’avait pas de bureau personnel où se retirer et la plus grande par- tie de son travail dut être faite dans le salon commun, où elle était exposée à toutes sortes d’interruptions. Elle prenait grand soin que les domestiques, les visiteurs ou qui que ce fût hors de sa propre famille ne pût soupçonner son travail. » Jane Austen cachait ses manuscrits ou les recouvrait d’une feuille de papier buvard.« 

Virginia WOOLF, Une chambre à soi, trad. C. Malraux, 10/18, 1929.

La maison de Jane Austen, sa sœur Cassandra et leur mère, à Chawton, où elles vivent à partir de 1809. Cette maison abrite aujourd’hui le musée de la maison de Jane Austen.

et enfin terminons en beauté par une citation de notre grande dame anglaise :

COURS 4 / SYNTHESE CONCLUSIVE

Nous venons de voir que l’art moderne a voulu identifier création et rupture, en remettant en cause les traditions esthétiques antécédentes : la peinture figurative, le roman narratif classique, la philosophie idéaliste. L’art postmoderne d’aujourd’hui se veut en quelque sorte comme l’héritier de toutes ces traditions esthétiques tout en ne se sentant prisonnier d’aucune, les utilisant librement, cultivant à tout propos l’art de la citation. Cette reprise est tout sauf un retour, ce que souligne la distance ironique, sinon franchement l’humour, qui l’accompagne. On retrouve cet aspect dans tous les domaines de la culture et en particulier dans cet art jeune comme le cinéma. On peut considérer que la rupture avec l’illusion réaliste que l’on trouve, entre autres, dans les films de Jean-Luc Godard, constitue le moment de naissance de cet art post-moderne :

L’inverse, la liberté et l’humour d’un cinéma citant sans cesse le cinéma antérieur, on le retrouve aussi dans celui de Quentin Tarantino :

Ou encore le Pop Art peut être défini comme une des premières formes de la postmodernité dans les arts plastiques. En ce sens, l’art moderne n’aura pas, comme on le dit trop souvent, débouché sur une impasse, mais aura libéré les énergies créatrices du poids de la tradition, permettant d’avoir avec elle un rapport distancié, irrespectueux, libre de toute entrave, fut-elle esthétique :

PROLOGUE / LE CAS PHINEAS GAGE

La dernière séquence du semestre consacré à « la recherche de soi » porte un titre énigmatique : « les métamorphoses du moi ». Si l’on parle de recherche, c’est parce qu’il n’est pas si simple de savoir ce que l’on est ou ce que l’on veut être. Qu’est-ce qu’être soi-même entre éducation, transmission, sensibilité et expression de soi ? Chacun a conscience d’être en partie le résultat de ses expériences, voulues ou subies. Mais à côté de ce qui forge l’homme, ne faut-il pas reconnaître que l’introspection, ou réflexion intérieure, révèle des facettes de sa personnalité ignorées ? Allons plus loin, l’examen de nos pensées, de nos désirs ou de nos actions peut mener chacun à s’étonner de ce qu’il découvre en lui-même. Alors se connaît-on véritablement ? Ce que l’on est, pense et veut être se trouve parfois démenti par ce que l’on découvre de soi.

Il s’agira donc dans cette dernière partie du cours de se demander si le « Moi », qui nous
semble le plus proche, n’est pas, paradoxalement, une énigme. Il semblerait bien que savoir ce que l’on est, soit déjà un problème. Est-on sa pensée, son âme, son
corps ? À ces interrogations, s’en ajoute une autre : le « Moi » est-il seulement ce qu’il y a de permanent et immuable en chacun ou au contraire ce qui est changeant ? Peut-on parler de transformation du moi, voire de métamorphose ? L’enjeu de ce questionnement concerne autant la connaissance de soi ou la découverte de soi que le choix moral de celui que chacun veut être.
Dans la continuité de l’injonction delphique, reprise par Socrate, nous tenterons ainsi de dissiper les fausses croyances sur soi et répondre à l’antique maxime « connais-toi, toi-même ! » :


L’histoire se déroule en 1848 dans le Vermont aux USA. Phineas Gage, 25 ans, est contremaître dans les chemins de fer. Il est décrit comme sérieux, fiable, sociable et réfléchi. Très compétent, il est chef d’une équipe dont la mission est de faire sauter des mines pour creuser la roche. Antonio Damasio, médecin neurologue, nous raconte l’accident :

« Distrait, il commence à bourrer la poudre avec sa barre de fer, alors que son aide n’a pas encore versé le sable. Presque instantanément, cela met le feu à la charge explosive et la mine lui saute à la figure. La détonation est si brutale que tous les membres de l’équipe en restent figés. Le bruit de l’explosion n’a pas été habituel, et la roche est restée intacte. Il y eut aussi un autre bruit inhabituel, une sorte de sifflement, comme celui d’une fusée se ruant vers le ciel. Mais il s’agit bien d’autre chose que d’un feu d’artifice. La barre de fer a pénétré dans la joue gauche de Gage, lui a percé la base du crâne, traversé l’avant du cerveau, pour ressortir à toute vitesse par le dessus de la tête. Elle est retombée à une trentaine de mètres de là couverte de sang et de tissu cérébral. Phineas Gage a été projeté au sol. Il gît, tout étourdi dans la lumière éblouissante de l’après-midi, silencieux mais conscient.

La barre à mine qu’il tenait en main, d’une longueur de 1,10 m, pesant 6 kg, a traversé sa tête en entrant par la joue gauche et est ressortie par le haut du crâne. Accident effroyable mais la suite est étonnante puisque Phineas Gage a été projeté au sol, a convulsé puis a repris connaissance et s’est remis à parler à ses collègues. On l’aida à se hisser dans une charrette, le haut du crâne éventré, l’oeil gauche sorti de l’orbite et, avec sa barre à mine couverte de sang et de matière cérébrale à la main, il est emmené à l’hôpital où il annonce au médecin venu l’examiner : « Vous allez avoir du travail ». Passons sur les détails gore de la suite que vous pourrez trouver sur internet. Après une infection et une période de coma, à une
époque où les antibiotiques n’existent pas, Phineas Gage se rétablit au bout de deux mois.

Voici ce que rapporte John Harlow, son médecin : « Cet homme, très équilibré avant son accident, considéré comme très fin et habile en affaires, capable d’énergie et de persévérance dans l’exécution de tous ses plans d’action, était devenu d’humeur changeante, irrévérencieux ; proférait parfois les plus grossiers jurons (ce qu’il ne faisait jamais auparavant), ne manifestait que peu de respect pour ses amis, supportait difficilement les contraintes ou les conseils lorsqu’ils venaient entraver ses désirs ; s’obstinait parfois de façon persistante tout en étant capricieux et inconstant ; formait quantité de projets aussitôt abandonnés ; se comportant comme un enfant, il avait néanmoins les pulsions animales d’un homme vigoureux ; il employait un langage tellement grossier qu’on avertissait les dames de ne pas rester longtemps en sa présence si elles ne voulaient pas être choquées…C’était un homme si différent que ses employeurs n’ont pu le garder…La chute du statut social s’est alors enclenchée… Il ne semblait réussir qu’à trouver des emplois qui ne lui convenaient pas… Il a fait partie du spectacle présenté par le cirque Barnum à New York où il montrait orgueilleusement ses blessures ainsi que la barre de fer ». Par la suite, Phineas Gage va voyager. On retrouvera sa trace au Chili où il sera conducteur de diligence entre Santiago et Valparaiso. Il meurt 12 ans après son accident d’une crise d’épilepsie.« 

Antonio Damasio, L’Erreur de Descartes.

À partir de cette histoire extraordinaire et des photos qui suivent, posons-nous des questions :

Le lieu de l’accident, à gauche on voit la plaque d’hommage à GAGE, photographiée ci-dessous

L’accident !

On connaît de Phineas Gage son nom, son métier et des éléments de son caractère, notamment ses qualités professionnelles. À la question « qui ? », on peut répondre en donnant son patronyme, son sexe et sa profession. L’identité civile d’un homme est évoquée en premier pour répondre à la question « qui est … ? ». Et on sait également que Gage était sérieux, fiable, sociable etc. Or ces qualités ont changé puisqu’il est décrit par la suite comme grossier, vulgaire, instable etc. Alors, ces qualités lui appartenaient-elles ? Étaient-elles constitutives de sa personne ?

Gage au cirque Barnum

Barnum Museum

Gage conducteur de diligence au Chili

« Gage n’était plus Gage ». Ce jugement des collègues et proches de Phineas Gage révèle que pour eux, Gage était un homme avec un certain comportement. Autrement dit la personnalité, au sens courant, c’est-à-dire la façon de se comporter en public ou dans son travail suffit à connaître une personne. Ainsi, identifier un individu par son comportement consiste à lui attribuer des caractéristiques qui sont autant de jugements extérieurs, possiblement objectifs. Or tout se passe comme si l’entourage de Gage ne le reconnaissait plus. Il était bien le même physiquement (à l’exception de son oeil gauche, perdu dans l’accident), mais ses réactions, à l’opposé de son comportement antérieur, semblaient en
avoir fait un autre homme. Reconnaître quelqu’un n’est donc pas simplement reconnaître la personne par son physique, mais également par son attitude et ses réactions. Les témoignages semblent considérer que le vrai Gage était l’homme d’avant l’accident, comme si l’accident l’avait transformé en être associable et instable.

PHINEAS GAGE

Frontispiece, showing multiple views of Gage’s exhumed skull, and tamping iron, 1870.

Au moment où je dis « je n’étais plus moi-même », je juge que mon attitude ou mon comportement, dans une situation exceptionnelle, ne correspondent pas à ce que je pense faire habituellement. Cette excuse (ou justification) déclare qu’une réaction que je refuse de m’attribuer est une exception provisoire et temporaire. Ainsi je n’assume pas cette action puisque je fais comme si ce n’était pas « moi » qui agissais. De plus, il faut bien que je sois revenu à mon état « habituel » pour juger de ce que j’ai fait précédemment. « Je n’étais plus moi-même » est donc un jugement que le sujet porte sur lui-même, comme s’il avait, pendant un moment, cessé d’être lui-même (sous l’emprise de la colère par exemple).
Il en va tout autrement de Gage dans la mesure où on ne sait pas ce qu’il pensait de lui (il n’a jamais laissé d’écrits). « Gage n’était plus Gage » est un jugement extérieur, porté par autrui. Dans le premier cas, on peut dire que « je n’étais plus moi-même » concerne l’identité personnelle. Dans le second cas, on peut parler d’identification de la personne, « Gage n’était plus Gage » au sens où le caractère
apparent de cet homme après l’accident ne permet pas de l’identifier comme étant celui de Gage.

Cette question semble bien être un piège. À la question « qui êtes-vous ? » vous répondrez
différemment en fonction du contexte. Pour vous présenter, vous donnerez vos nom et prénom. Vous pouvez aussi indiquer votre statut social (H/F, marié/célibataire, profession etc.) ou décrire votre caractère. Mais ça devient tout de suite plus compliqué car chacun sait bien que son attitude peut varier en fonction de ses interlocuteurs. On ne montre pas la même facette de sa personnalité à ses parents, ses amis, ses collègues, des étrangers, des passants dans la rue etc. En reprenant la distinction précédente, l’identité personnelle, telle qu’elle est pensée par le sujet, est différente de ce qui sert à l’identification de la personne, c’est-à-dire la façon dont autrui va percevoir et reconnaître l’individu. Il n’existe donc pas une réponse simple à cette question. Allons plus loin, le « vrai » Phineas Gage est-il celui d’avant l’accident ou l’homme devenu célèbre qui pose pour la photo ?

A partir de 1’30

Phinea Gage en LEGO

Il est important de bien distinguer les définitions de l’individu, du sujet et de la personne.

L’individu : Tout être concret, donné dans l’expérience, possédant une unité de caractères et formant un tout reconnaissable. Étymologiquement, c’est ce qui est indivisible et forme une unité.

Le sujet : Ce terme est polysémique. Le sujet se dit de la personne qui perçoit, par opposition à l’objet perçu.

La personne : terme riche de sens dont on conservera l’idée qu’un individu est une personne s’il a conscience d’exister, comme être biologique, moral et social. Notons qu’une personne morale ou juridique n’a pas nécessairement de corps physique (par exemple une nation, un État ou une entreprise). La personne peut être synonyme de soi (ma personne = moi-même). Le mot vient du latin « persona » qui désignait le masque de théâtre :

Cours 1 : La conscience d’exister (de Socrate à John Locke).

Cours 2 : Peut-on vraiment se connaître soi-même (David Hume à Freud).

Cours 3 : L’homme multiple ( de Hegel à Stevenson en passant par le tatouage).

Pré-requis : lecture de la nouvelle Le Horla de Guy de Maupassant (cours de Mme Desvals).

Notions du programme de philosophie en jeu : la Conscience, l’Inconscient, la Raison.

COURS 1 ( I) / LA CONSCIENCE D’EXISTER

Notre prologue consacré au cas Phinéas Gage nous a amenés à douter de nous-mêmes. Le premier cours des « métamorphoses du moi » portera donc sur notre conscience, la conscience d’exister, la constitution du sujet personnel en tant que personne indépendante.

LE TEMPLE DE DELPHES

Se connaître soi-même pose la difficile question de connaître ce que l’on est comme on connaîtrait par exemple scientifiquement un objet. On peut savoir ce qu’il y a dans son sac dès lors qu’on l’a rempli, mais se connaître soulève bien des difficultés ?

Comment savoir ce qu’il y a en soi, ou ce que l’on est soi-même ?

Connaître l’intégralité de ce « soi » et surtout se prendre soi-même pour un objet comme si un sujet pouvait devenir objet de connaissance, ce serait comme le disait le philosophe positiviste Auguste Comte (1798-1857), comme si on était au balcon et qu’on se voyait en même temps passer en bas dans la rue ?

Record de vente aux enchères : un tableau de Caillebotte adjugé plus de 46  millions d'euros devient l'œuvre la plus chère de l'artiste
Gustave Caillebotte (1848-1894), Jeune homme à sa fenêtre

NOTRE CITATION :

Citations, réflexion, inspiration 35/2019
LUIGI PIRANDELLO (1867-1936), immense écrivain italien, surtout connu pour son théâtre.

Ainsi, les Grecs anciens se référaient toujours à la maxime GNOTHI SEAUTON une des 7 maximes inscrites sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes. Cette maxime est la fameuse injonction : « CONNAIS-TOI, TOI-MÊME » :

Nous avons déjà relevé en cours de philosophie que nous préférons citer cette phrase en entier : « Connais-toi toi-même et ainsi tu connaîtras les Dieux » car le Gnothi séauton (NOSCE TE IPSUM en latin) n’était pas un appel à découvrir en quoi chacun est différent d’autrui et unique comme aime tant se délecter les modernes. Il était encore moins question de connaître ses goûts et préférences individuelles et d’en faire l’éloge ou de s’en vanter puisque toute l’Antiquité est tournée vers le collectif (le Politique) et le religieux (le Temple).

Tout au contraire, la sagesse pour les anciens requiert une connaissance, la connaissance de ses limites et chaque visiteur du temple de Delphes était ainsi sommé de se soucier de soi non pas pour soi mais pour en réalité connaître sa place (plus que modeste) dans le monde, ses limites, le fait d’être mortel, ce qu’on appelle notre finitude.

Se connaître, pour qui venait consulter l’oracle du temple de Delphes, signifiait savoir que l’homme n’est pas un dieu, n’est pas un surhomme !

Le « connais-toi-même » des Grecs était donc un appel à l’humilité et à la tempérance, comme le Meden Agan, le « rien de trop », autre maxime du temple d’Apollon.

Meden agan | Seattle skyline, Skyline, Travel
Meden Agan, « rien de trop« , l’une des sept maximes du temple d’Apollon à Delphes

Le « Connais-toi, toi-même », traduit par « Nosce te ipsum » chez les Romains, était prolongé par cette idée « et tu connaîtras l’univers et les dieux ». Socrate va reprendre à son compte cette leçon d’humilité et de sagesse. Au lieu de chercher la connaissance hors de soi, il faut commencer, dit-il, par la chercher en soi et ainsi prendre conscience avec étonnement peut-être de son ignorance première.

La devise delphique (« gnothi te seauton« , nosce te ipsum« ) est du coup devenue la devise socratique par excellence comme symbole de l’exploration méthodique de soi et de l’introspection mais son sens premier comme le sens de tous les mythes grecs, c’est de nous mettre en garde contre l’hubris:

Nous ne pouvons pas être comme des dieux, car nous en périrons. Dans la tradition grecque, l’hybris ou hubris est un terme qui renvoie à une arrogance excessive, à un manque de respect pour les dieux, pour la nature.

En tout cas le « connais-toi-même » des Anciens peut encore être illustré par un épisode du procès de Socrate rapporté par Platon dans l’Apologie de Socrate. Accusé d’impiété et de corruption de la jeunesse, Socrate se défend devant ses juges en expliquant qu’il a fait ce qu’il a fait (interroger les croyances de chacun) sur l’injonction du Dieu Apollon lui-même.

File:Socrates Address by Belgian artist Louis Joseph Lebrun, 1867.jpg -  Wikimedia Commons
SOCRATE PARLE par Louis-Joseph LEBRUN, 1867

Lisez attentivement le texte suivant :

« Maintenant, Athéniens, n’allez pas murmurer, même si vous trouvez que je parle de moi trop avantageusement. Car le propos que je vais redire n’est pas de moi ; mais celui auquel il faut le rapporter mérite votre confiance. Pour témoigner de ma sagesse, je produirai le dieu de Delphes, qui vous dira si j’en ai une et ce qu’elle est. Vous connaissez sans doute Khairéphon. C’était mon camarade d’enfance et un ami du peuple, qui partagea votre récent exil et revint avec vous. Vous savez aussi quel homme c’était que Khairéphon et combien il était ardent dans tout ce qu’il entreprenait. Or, un jour qu’il était allé à Delphes, il osa poser à l’oracle la question que voici – je vous en prie encore une fois, juges, n’allez pas vous récrier –, il demanda, dis-je, s’il y avait au monde un homme plus sage que moi. Or la pythie lui répondit qu’il n’y en avait aucun. Et cette réponse, son frère, qui est ici, l’attestera devant vous, puisque Khairéphon est mort.

Considérez maintenant pourquoi je vous en parle. C’est que j’ai à vous expliquer l’origine de la calomnie dont je suis victime. Lorsque j’eus appris cette réponse de l’oracle, je me mis à réfléchir en moi-même : « Que veut dire le dieu et quel sens recèlent ses paroles ? Car moi, j’ai conscience de n’être sage ni peu ni prou. Que veut-il donc dire, quand il affirme que je suis le plus sage ? car il ne ment certainement pas ; cela ne lui est pas permis. » Pendant longtemps je me demandai quelle était son idée ; enfin je me décidai, quoique à grand-peine, à m’en éclaircir de la façon suivante : je me rendis chez un de ceux qui passent pour être des sages, pensant que je ne pouvais, mieux que là, contrôler l’oracle et lui déclarer : « Cet homme-ci est plus sage que moi, et toi, tu m’as proclamé le plus sage. » J’examinai donc cet homme à fond ; je n’ai pas besoin de dire son nom, mais c’était un de nos hommes d’État, qui, à l’épreuve, me fit l’impression dont je vais vous parler. Il me parut en effet, en causant avec lui, que cet homme semblait sage à beaucoup d’autres et surtout à lui-même, mais qu’il ne l’était point. J’essayai alors de lui montrer qu’il n’avait pas la sagesse qu’il croyait avoir. Par là, je me fis des ennemis de lui et de plusieurs des assistants. Tout en m’en allant, je me disais en moi-même: « Je suis plus sage que cet homme-là. Il se peut qu’aucun de nous deux ne sache rien de beau ni de bon ; mais lui croit savoir quelque chose, alors qu’il ne sait rien, tandis que moi, si je ne sais pas, je ne crois pas non plus savoir. Il me semble donc que je suis un peu plus sage que lui par le fait même que ce que je ne sais pas, je ne pense pas non plus le savoir. » Après celui-là, j’en allai trouver un autre, un de ceux qui passaient pour être plus sages encore que le premier, et mon impression fut la même, et ici encore je me fis des ennemis de lui et de beaucoup d’autres ».

PLATON, Apologie de Socrate, 20e-21e, (traduction Emile Chambry).

COMMENTAIRE :

Remettre en question la parole autorisée du dieu, transmise selon le bon rituel, c’est blasphémer. On notera qu’à l’orée du IVème siècle (le procès de Socrate a lieu en 399 avant Jésus-Christ), une telle conception semble avoir vécue. Ainsi Socrate ne craint-il plus, alors même qu’il est accusé d’impiété, d’expliquer à ses juges qu’il est devenu philosophe parce qu’il a entrepris de « vérifier » la parole de l’oracle qui l’avait déclaré le plus sage d’entre les hommes. Un siècle avant, une telle démarche était entièrement impensable : on ne pouvait s’interroger sur la parole du Dieu, on la recueillait précieusement.

La parole de l’oracle de Delphes est ici effectivement vérifiée : il s’agit de savoir si elle correspond bien à la réalité des faits. Or les faits, justement, semblent la démentir. Aussi Socrate décide-t-il de savoir ce qu’il en est en allant interroger tous ceux qui se prétendent savants (les hommes politiques, les poètes, les artisans) en quelque domaine. Amoureux du savoir, philosophe, Socrate entreprend de s’instruire auprès de ceux qui savent et fait une étrange découverte : ces hommes qui prétendent savoir ce qu’est le courage, la vertu, la sagesse, la beauté ou la technique ne savent pas de quoi ils parlent. Dès qu’on les interroge, leurs prétentions se dégonflent. Leur prétendu savoir ne résiste pas à cette épreuve qu’est l’examen dialectique, le questionnement conceptuel rigoureux.

Résultat : Socrate se fait de puissants ennemis; au lieu de s’en prendre à eux-mêmes, c’est à Socrate qu’en veulent ceux qui ont été publiquement réfutés, « pris en flagrant délit de faire mine de savoir, alors que cependant ils ne savent rien » (Apologie de Socrate, 23e).

D’après quoi nous pouvons conclure que l’oracle, en déclarant Socrate « le plus sage d’entre les hommes », ne s’était pas trompé car c’est en effet faire preuve d’une grande sagesse que d’avoir conscience de sa propre ignorance. Regardez autour de vous tous ces « je sais tout » qui nous entoure !

Ainsi le philosophe n’est pas seulement celui qui ne sait pas, mais celui qui sait qu’il ne sait pas, ce qui est très différent. La conscience philosophique fut paradoxalement d’abord le savoir de sa propre ignorance.

C’est pourquoi nul n’est plus savant que Socrate ?

Socrate reprend à son compte cette leçon d’humilité et de sagesse. Au lieu de
chercher la connaissance hors de soi, il faut commencer par la chercher en soi et prendre conscience de son ignorance. Cette devise socratique est devenue l’exploration méthodique de soi et l’introspection, démarche fondamentale pour l’humanisme de la Renaissance.

En couverture : Gnothi Seauton, mosaïque au sol d’une villa romaine comme ex voto.

COURS 1 (II) / QUI SUIS-JE ?

II QU’EST-CE DONC QUE LE MOI ?

Montaigne, penseur du XVIe siècle, dans le chapitre 13 du livre III des Essais, nous décrit un drôle d’épisode mais un épisode que nous avons tous connu enfant – souvenons-nous ! – la dent sous l’oreiller et la petite souris soit : LA PERTE D’UNE DENT:

MONTAIGNE en fait une image de la mort et ajoute « JE FONDS ET ÉCHAPPE A MOI« …

«Je fonds et échappe à moi.Lorsque la mort survient à un âge avancé, elle n’emporte qu’un demi-moi car j’ai fondu, perdu des dents » MONTAIGNE, LES ESSAIS, LIVRE III.

En effet, lorsque la mort survient à un âge avancé, elle n’emporte qu’un demi-moi car «  j’ai fondu, perdu des dents » nous dit Montaigne mais aussi des cheveux, ma puissance physique s’est ébranlé. Mais comment mon Moi pourrait-il m’échapper ?

« Je regarde les portraits de moi, ajoute Montaigne, et ce n’est plus moi !...« 

BBC Radio 4 - In Our Time, Montaigne
Michel de Montaigne - Babelio
Montaigne philosophe (1/5) : Montaigne philosophe - YouTube
Montaigne, le philosophe du doute et de l'expérience personnelle

NOTRE DEUXIEME CITATION :

«J’ai des portraits de ma forme de vingt et cinq, et de trente-cinq ans : je les compare avec celui d’asteure : combien de fois, ce n’est plus moi : combien est mon image présente plus éloignée de celles-là, que de celle de mon trépas », MONTAIGNE, LES ESSAIS, Livre III.

Nous possédons tous des portraits de nous à différents âges de la vie, (nos selfies d’hier) et demain, plus vieux nous nous étonnerons du changement.

Et pourtant, dire « Ce n’est plus moi », n’est-ce pas dire qu’il persiste un moi qui juge cet autre moi ?

Montaigne illustre ce risque sceptique de la perte de soi dès lors que le changement est la règle, que « tout coule, tout bouge » que « tout branle » : sa philosophie est une philosophie du devenir dans la lignée d’HERACLITE :

Panta Rhei « DA PHILOSOPHERS

Mais alors comment parvenir à une connaissance de nous-même si l’on ne peut définir le moi que par ce qui lui échappe ?

Le penseur français de la Renaissance (« re-naissance » : « re-naître sans cesse !) décrit parfaitement cette mobilité . Ce sera

La philosophie du devenir et le scepticisme de Montaigne :

« Le monde n’est qu’une branloire pérenne: toutes choses y branlent sans cesse, la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Égypte : et du branle public, et du leur. La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant. Je ne puis assurer mon objet : il va trouble et chancelant, d’une ivresse naturelle. Je le prends en ce point, comme il est, en l’instant que je m’amuse à lui. Je ne peins pas l’être. Je peins le passage : non un passage d’âge en autre, ou, comme dit le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. Il faut accommoder mon histoire à l’heure. Je pourrai tantôt changer, non de fortune seulement, mais aussi d’intention. C’est un contrôle de divers et muables accidents et d’imaginations irrésolues et, quand il y échoit, contraires ; soit que je sois autre moi-même, soit que je saisisse les sujets par autres circonstances et considérations. »

Montaigne, Les Essais, III, chap. 2 « du repentir ».

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Contre cette position sceptique, différentes QUESTIONS peuvent se poser :

N’avons-nous tout de même par conscience d’être quelque chose mais

Je pense, donc je suis ! - ELMESMAR

Descartes,   L’esprit comme substance pensante :


    « Puis, examinant avec attention ce que j’étais, et voyant que je pouvais feindre que je n’avais aucun corps et qu’il n’y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse, mais que je ne pouvais pas feindre pour cela que je n’étais point, et qu’au contraire, de cela même que je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait très évidemment et très certainement que j’étais, au lieu que, si j’eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j’avais jamais imaginé eût été vrai, je n’avais aucune raison de croire que j’eusse été, je connus de là que j’étais une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser, et qui pour être n’a besoin d’aucun lieu ni ne dépend d’aucune chose matérielle ; en sorte que ce moi, c’est-à-dire l’âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu’elle est plus aisée à connaître que lui et qu’encore qu’il ne fût point, elle ne laisserait pas d’être tout ce qu’elle est ».

René Descartes, Discours de la Méthode, IVe partie.

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Pour DESCARTES, la conscience de soi est la connaissance d’une substance, c’est-à-dire d’un sujet pensant. Le moi peut alors être pensé comme un principe spirituel identifié à l’âme et à la raison. Pour reprendre une distinction classique, on pourrait dire que je suis un corps et un esprit mais que seul mon esprit me définit et que, par lui, une définition universelle des hommes par-delà leur race, leur classe sociale, leur genre est possible. Je ne suis pas défini par mon lieu, mon corps (sexe ou couleur de peau) mais par ce que JE PENSE, mes IDÉES.

Le dualisme cartésien désigne la conception philosophique de Descartes concernant le rapport entre le corps et l’esprit. Descartes reconnaît l’existence de deux types de substance : l’esprit ou l’âme (la res cogitans) et le corps (la res extensa).

L’homme est composé d’une substance spirituelle, l’âme et d’une substance matérielle, le corps.

Chacun peut se dire « je pense donc je suis » (Le « je » de DESCARTES est universel), c’est la condition de toute connaissance, la première de toutes les vérités, la certitude d’être (ontoi en grec) d’où on parle de moi ontologique.

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Il nous faut en effet distinguer DEUX ACCEPTIONS DU MOI  :

Le MOI ONTOLOGIQUE renvoie à un principe métaphysique universel qui fait l’unité, le propre de la personne par-delà la diversité de ses pensées, de ses sentiments et de ses actes. C’est un MOI UNIVERSEL un peu assimilable à l’Ame ancienne, à la Raison, à l’Esprit.

LE MOI ONTOLOGIQUE

Le MOI PSYCHOLOGIQUE quant à lui désigne la prise de conscience de l’individualité d’une personne, soit par elle-même, soit par une autre personne qui la prend pour objet de sa réflexion. Le MOI PSYCHOLOGIQUE renvoie à la personnalité propre de chacun, à son caractère, ses sentiments, ses émotions, à notre individualité propre, celle qui intéresse par exemple le psychologue celui que nous allons consulter lorsque nous avons des problèmes ou croyons en avoir :

Psychiatre, psychologue, psychothérapeute... Quelles différences ? : Femme  Actuelle Le MAG
LE MOI PSYCHOLOGIQUE

Avec Descartes, le « je pense » est de la pensée pure, faite d’idées, mais ce n’est pas une conscience personnelle au sens individuel. Cette conscience n’est pas personnalisée. Elle n’est pas à proprement parler individuelle mais c’est encore l’âme, la raison, l’universel en Moi, de l’être (ontoi en grec d’où l’expression : MOI ONTOLOGIQUE).

On peut alors parler de substantialisme puisque Descartes attribue à l’âme le caractère propre de penser. L’âme, selon ce philosophe, est une substance pensante, une « chose qui pense« , une « res cogitans« .

Nous venons de voir que Descartes, le Moi est une réalité indubitable, dont nous avons le sentiment immédiat, mais cette réalité est incompréhensible. Chaque homme est une personne, or toute personne est indéfinissable.

Pour la petite histoire, Pascal, grand croyant s’adresse à Damien Mitton, un libertin, théoricien de l’honnêteté. Celle-ci, selon Pascal, dissimule le moi, l’amour-propre, mais ne l’anéantit pas. Pascal brutalise son ami : vous êtes haïssable malgré votre altruisme. Il accuse l’honnête homme d’être un hypocrite : son moi est le « centre de tout », alors que seule la piété chrétienne peut subsumer l’amour-propre sous la charité.

Sujet de bac :
« Qu’est-ce que le moi ?
Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non; car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.
Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ? Non ; car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? Et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? Car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.
 » Blaise Pascal (1623-1662) et donc, le contemporain de Descartes qu’il n’apprécie guère !.

Approche globale du texte

  • Quel est le thème du texte ? : Le moi c’est-à-dire ici la personne.
  • Quel est l’objectif du texte? : il est double. Il s’agit ici d’établir une définition, celle du moi, même si cette définition va s’avérer impossible. Mais il s’agit aussi d’amener le lecteur à réviser une opinion, celle qui prétend qu’on peut aimer quelqu’un avec cette interrogation panique, tragique « M’aime-t-on ? Suis-je aimé ? Peut-on aimer vraiment quelqu’un ?
  • Quelle réponse l’auteur donne-t-il à la question qu’il se pose ?(thèse du texte) : La première des deux questions, (qui suis-je ?) ne trouve pas de réponse. Elle est, comme on le dit en philosophie, aporétique (c’est-à-dire sans solution, sans résolution). Quant à savoir si on peut aimer quelqu’un, Pascal répond négativement : « On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités ».
  • N’existe-t-il pas une thèse opposée à celle de l’auteur ? : la thèse opposée est celle de l’opinion qui prétend bien qu’une personne est quelque chose et que l’on peut aimer quelqu’un mais surtout Descartes qui définit le Moi par la raison, par nos pensées, par nos idées.
  • Quelle est la structure logique du texte ? : une relecture du texte nous conduit à repérer les mots logiques suivants :

« Qu’est-ce que le moi ?
Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l‘aime-t-il ? Non; car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.
Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ? Non ; car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? Et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? Car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités
. »

On aura remarqué au passage que ce n’est pas le verbe être, « est » (le Moi ontologique) qui comme chez Descartes domine le texte mais le mot « aimer« , « amour« .

Mais PASCAL n’est-il pas aussi l’auteur de cette citation célèbre :

Structure du texte :


1) Position du problème – Qu’est-ce que le moi ?
2) Analyse d’un premier exemple : l’homme qui se met à la fenêtre ne me voit pas, moi. (critique du raisonnement par analogie).
3) Passage au problème de l’amour.
  a) Aimer quelqu’un pour ses qualités physiques, est-ce l’aimer ? Réponse négative.
  b) Aimer quelqu’un pour ses qualités morales, est-ce l’aimer ? Réponse négative.
  c) Aimer quelqu’un pour autre chose que ses qualités, est-ce l’aimer ? Réponse négative.
4) Conséquence et conclusion : on n’aime jamais personne.
5) Conséquence de la conclusion : la comédie sociale. Pas d’amour sur terre. Sous -entendu le seul véritable amour, l’amant qui ne vous trompera jamais, c’est Dieu.

On remarquera le procédé d’argumentation employé : Pascal procède par examen successif d’hypothèses qu’il élimine. Il s’agit d’une approche négative de la question. La réflexion porte essentiellement sur des exemples et en particulier l’exemple de l’amour.

  1. L’exemple du passant
  2. Le moi peut-il être défini par ses qualités physiques ?
  3. Le moi peut-il être défini par ses qualités intellectuelles ?

II L’insaisissabilité du moi

  1. Il est impossible et immoral d’aimer quelqu’un abstraitement
  2. Caractère aporétique de notre problème
  3. La comédie sociale

III Les présupposés pascaliens

  1. Amour humain et amour de Dieu
  2. Ouverture à la perspective existentialiste d’un grand amour qui serait indéfinissable


Pascal comprend parfaitement le caractère insaisissable du moi. Il ne peut néanmoins en conclure, comme le feront les penseurs existentialistes, que le moi n’a pas d’être ou qu’il est, comme le pensera Sartre, un  » néant « . Il reste en effet dépendant de présupposés essentialistes, substantialistes. L’opposition pascalienne entre l’être et l’apparaître est contestable mais elle prend son sens dans la perspective théologique de l’amour que nous devons éprouver envers Dieu, seul amour possible envers une personne. Ce texte a le mérite de montrer les illusions de notre conscience lorsqu’elle croit pouvoir se saisir. Il ne voit pas en revanche que l’être du moi n’est que l’ensemble de ses apparences successives, ce qui permet de lever le caractère aporétique de la problématique pascalienne.

COURS 2 (I) / NE SUIS-JE QUE DE LA PENSÉE ?

I Les petites perceptions de Leibniz (1646-1716):

Gottfried Wilhelm von Leibniz réputé pour sa longue perruque

Maison de Leibniz, où il vécut entre 1698 et sa mort en 1716, ici vers 1900. Leibniz vivait au premier étage.

Souhaitant lui-aussi répondre à Descartes ou le compléter, Leibniz (1646-1716), philosophe allemand évoque non pas comme Pascal l’impossibilité de définir le Moi (Leibniz est un rationaliste) mais sa difficulté car…. nous avons aussi un CORPS et Descartes d’ailleurs l’avouait lui-même :

Même si je m’identifie à ma pensée, mon corps n’est pas un objet quelconque pour
moi. Le corps est ce dont je dispose, mais également ce dont je suis dépendant.

Mais alors si nous reconnaissons avec Descartes que le corps n’est pas simplement quelque chose qui m’appartient comme un objet extérieur, si mon corps n’est pas un objet quelconque pour moi, il est ce dont je dispose mais également ce dont je suis dépendant.

Tiens donc pourquoi je pleure soudainement ?

Lorsque mon corps est blessé, c’est bien moi qui éprouve de la douleur :

Médecine Légale - Les types de blessures - Police Scientifique

Lorsque mon corps  a besoin de boire ou de manger, c’est bien moi qui ai soif et faim.

Le Neuvième Art — J'ai Faim. Uderzo (- Anything to declare ? -...

Ces trois exemples sont d’ailleurs des exemples du philosophe DESCARTES

On voit bien ici qu’on a du mal parfois à distinguer l’âme du corps et ne parlons même pas de l’érotisme !

L'érotisme du couple face à l'érosion du désir • Osphères

                                       ALORS !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

  Comment résoudre le problème du dualisme corps et âme, de  la matière et de l’esprit ?

C’est là que nous rencontrons le philosophe allemand LEIBNIZ :

à la fois pour votre cours de philosophe générale sur la notion du programme l’INCONSCIENT mais aussi ici en HLP

Que va faire LEIBNIZ ?

Il va poser l’unité absolue de la réalité humaine.

Mais évoquons peut-être d’abord qui était ce curieux philosophe allemand LEIBNIZ (1646-1716) inventeur du calcul infinitésimal et grand mathématicien, ce qui intéressera aussi forcément les « matheux » de la classe ?

MAINTENANT ALLONS A                                       

« D’ailleurs il y a mille marques qui font juger qu’il y a  à tout moment un infinité de perceptions en nous, mais sans aperception et sans réflexion, c’est-à-dire des changements dans l’âme même dont nous ne nous apercevons pas, parce que les impressions sont trop petites et en trop grand nombre ou trop unies., en sorte qu’elle n’ont rien d’assez distinguant à part, mais jointes à d’autres, elles ne laissent pas de faire leur effet et de se faire sentir au moins confusément dans l’assemblage.(…) Et pour juger encore mieux des petites perceptions que nous ne saurions distinguer dans la foule, j’ai coutume de me servir de l’exemple du mugissement ou du bruit de la mer dont on est frappé quand on est sur le rivage. Pour entendre ce bruit comme l’on fait, il faut bien que l’on entende les parties qui composent ce tout, c’est-à-dire les bruits de chaque vague, quoique chacun de ces petits bruits ne se fasse connaître que dans l’assemblage confus de tous les autres ensemble, c’est-à-dire dans ce mugissement même, et ne se remarquerait pas si cette vague qui le fait était seule. Car il faut qu’on en soit affecté un peu par le mouvement de cette vague et qu’on ait quelque perception de chacun de ces bruits, quelques petits qu’ils soient ; autrement on n’aurait pas celle de cent mille vagues car cent mille rien ne saurait faire quelque chose. (…)

   Ces petites perceptions sont donc de plus grande efficace par leur suite qu’on ne pense. Ce sont elles qui forment ce je ne sais quoi, ces goûts, ces images, ces qualités des sens, claires dans l’assemblage, mais confuses dans les parties, ces impressions que des corps environnants font sur nous, qui enveloppent l’infini, cette liaison que chaque être a avec tout le reste de l’univers. On peut même dire qu’en conséquence de ces petites perceptions, le présent est gros de l’avenir et chargé du passé, que tout est conspirant et que dans la moindre des substances, des yeux aussi perçants que ceux de Dieu pourraient lire toute la suite des choses de l’univers.».

G. Leibniz, Les nouveaux essais sur l’entendement humain, Préface.

En posant l’existence de petites perceptions inconscientes, c’est-à-dire  de perceptions qui nous affectent mais dont nous n’avons pas conscience – que nous n’apercevons pas, Leibniz développe l’idée que notre expérience du réel est infiniment plus riche et complexe  que ne l’est notre représentation du réel. Le monde que nous apercevons est sous-tendu de virtualités.Tout a déjà commencé avant même que nous y pensions.

Reprenons son exemple célèbre du bruit de la mer :

Je me balade sur la plage, j’entends ce bruit de la mer comme un Tout, une totalité et pourtant, il est composé du bruit de chaque goutellette d’eau qui se frappe entre elles :

Que s’est-il passé ?

Une accumulation quantitative de « petites perceptions inconscientes » qui fait qu’à un certain moment, à un certain état de seuil franchi, le bruit total apparaît, est perçu.

En fait, Leibniz c’est le penseur des surfeurs, des dormeurs ou des tireurs de corde !

Je m’explique :

  • Je dors, et je me réveille soudain car il y a du bruit dans la rue, des gens qui rentrent éméchés et bruyants de boite de nuit … En fait, le bruit avait commencé bien avant mais je ne m’étais pas encore réveillé… Il y avait eu bien avant le bruit de la voiture qui arrivait, le claquement des portières, tout cela je l’avais « entendu » inconsciemment mais cela ne m’avait pas réveillé.  Mais c’est parce que, tous les bruits de cette rentrée tardive intempestive des voisins se sont cumulés qu’à un moment donné, ça m’a réveillé. De « petites perceptions inconscientes », les bruits sont devenus conscients…
  • Ce prisonnier s’échappe de sa cellule par la corde ou ces deux joueurs tirent sur une corde, au fur et à mesure de la pression sur celle-ci, elle s’effrite mais c’est encore « inconscient » jusqu’à ce que…. Houp !…. Ca craque… je tombe.. la corde s’est rompue : le seuil du passage de l’inconscient au conscient a été franchi par l’addition de petites pressions inconscientes sur la corde. 

Leibniz est un philosophe important, difficile mais très relu actuellement pour ses implications en neurosciences car voyez-vous les implications d’une telle doctrine ?

En fait, même en dormant, le monde communique toujours avec moi. Nous recevons sans arrêt des perceptions qui sont inconscientes mais qui n’en influent pas moins sur moi.

Pourquoi je me sens si bien dans ce bureau peint en bleu ciel et si mal dans cet autre peint en jaune canari ou en rouge vif ! Sans le vouloir, sans qu’on le sache, les couleurs d’un espace, d’une pièce influent sur nous tout comme la disposition des meubles : faites l’expérience, changez aujourd’hui tous vos meubles de place et c’est une autre manière de vivre chez vous qui se profile avec d’autres sensations !

« Tout conspire », « Tout influe sur nous », « Nous sommes reliés à tout » …. même si la plupart du temps nous n’en avons pas conscience !

D’où l’usage des images subliminales, des sons subliminaux présents par exemple dans les rayons de supermarchés américains (en France, c’est théoriquement interdit). Tiens… mais pourquoi je me retrouve avec cette marque de lessive dans mon charriot que je ne prends pourtant  jamais !? … C’est que dans la bande son de la musique d’ambiance du magasin, on me disait et suggérait « achetez x, essayez y !! » et mon cerveau (le droit) a tout enregistré par le mécanisme des « petites perceptions inconscientes » :

Tout ce qu’on perçoit (odeurs, sons, couleurs …) même inconsciemment est retenu par notre cerveau, notre âme disait dans son vocabulaire notre grand Leibniz !

Pour Leibniz, philosophe allemand du XVIIe siècle, le sujet pensant s’attribue la multiplicité des représentations et des perceptions et l’identité personnelle ne se réduit pas à ce qu’en saisit la conscience. La conscience n’est pas une substance et c’est pourquoi notre âme peut être agitée de perceptions dont elle n’a pas conscience.

DAVID  HUME, philosophe écossais (1711-1776) :

« Il y a certains philosophes qui imaginent que nous avons à tout moment la conscience intime de ce que nous appelons notre moi ; que nous sentons son existence et sa continuité d’existence ; et que nous sommes certains, plus que par l’évidence d’une démonstration, de son identité et de sa simplicité parfaites. / Pour ma part, quand je pénètre le plus intimement dans ce que j’appelle moi, je bute toujours sur une perception particulière ou sur une autre, de chaud ou de froid, de lumière ou d’ombre, d’amour ou de haine, de douleur ou de plaisir. Je ne peux jamais me saisir, moi, en aucun moment sans une perception et je ne peux rien observer que la perception. / Quand mes perceptions sont écartées pour un temps, comme par un sommeil tranquille, aussi longtemps, je n’ai plus conscience de moi et on peut dire vraiment que je n’existe pas. Si toutes mes perceptions étaient supprimées par la mort et que je ne puisse ni penser ni sentir, ni voir, ni aimer, ni haïr après la dissolution de mon corps, je serais entièrement annihilé et je ne conçois pas ce qu’il faudrait de plus pour faire de moi un parfait néant. Si quelqu’un pense, après une réflexion sérieuse et impartiale, qu’il a, de lui-même, une connaissance différente, il me faut l’avouer, je ne peux raisonner plus longtemps avec lui. »

David Hume, Traité de la nature humaine.


Situation de l’extrait analysé

Texte analysé : David Hume, Traité de la nature humaine, livre I, 4ème partie, section VI. Dans cette oeuvre, Hume défend une conception empirique de la connaissance. La conséquence majeure en est une critique de la causalité, mais également des notions métaphysiques telles que le moi. La quatrième partie consiste en une opposition du système de Hume, c’est-à-dire sceptique, aux autres systèmes philosophiques.

Dans cet extrait polémique, dirigé de toute évidence contre Descartes et son célèbre cogito, Hume s’attaque au problème de l’existence du moi : peut-on vraiment dire « Je suis, j’existe « ,  » Je pense donc je suis  » ? Plus précisément, y-a-t-il une unité, une identité personnelle du Moi derrière la diversité de nos perceptions. Et, à ces questions l’auteur nous répond que NON il n’y a pas d’unité possible, une unification possible sous un moi frappé en permanence de perceptions venant de l’extérieur.

Or Descartes posait une telle identité personnelle avec l’existence assurée du Je pense et de la Raison. Hume, au contraire, répond par la négative : le moi n’existe pas. L’homme n’est, en dernière analyse, qu’une multiplicité de perceptions, sans aucune unité. Nous nous réduisons donc à une simple collection de perceptions, sans dénominateur commun, sans identité personnelle. Telle est la thèse que défend Hume dans cet extrait.

Plan :

Sa critique de l’identité personnelle se déroule en trois temps. Après avoir, dans un premier temps, présenté l’antithèse (existence du moi défendue par les philosophes antérieurs, les cartésiens), Hume entreprend sa définition et sa critique du moi à partir de « pour ma part« . Puis, dans un troisième temps, il tire les conséquences de cette définition du Moi par nos perceptions sensibles à propos du sommeil et de la mort, (Descartes ayant affirmé dans un texte que « l’âme pense toujours  » et qu’elle est immortelle.

Hume termine ce texte un peu plus loin par cette citation :

Hume compare ainsi le moi à un théâtre (« une sorte de théâtre », écrit-il). On avait déjà relevé auparavant le lien étymologique entre la personne (étymologie « persona » en latin, le masque de théâtre, le rôle, un personnage) et le théâtre. L’analogie prend donc ici tout son sens. Le moi est un théâtre où se succèdent les perceptions (ex : chaud / froid), où elles repassent plusieurs fois. Les perceptions changent sans cesse : elles entrent et sortent comme des personnages sur une scène de théâtre.

Cette image utilisée par Hume sert à appuyer l’idée qu’il n’y a pas d’unité, que rien ne reste le même : l’esprit, tout comme ce qui se passe sur scène, n’est jamais le même. Que ce soit à un moment précis ou continûment, il n’y a pas d’unité. Tout se passe donc comme dans théâtre où les acteurs bougent, changent de place, sont plusieurs, plus ou moins nombreux…

Hume a donc rejeté l’idée du moi et de l’identité personnelle dans le rang des idées métaphysiques, c’est-dire dénuées de sens grâce à sa théorie empiriste de la connaissance. L’empirisme est la position selon laquelle toute connaissance provient de l’expérience. L’esprit n’est que diversité de perceptions multiples et non une unité substantielle. En ce sens, le moi disparaît : il est évincé. C’est un non lieu, un nulle part, un rien où se déroulent pourtant toutes les scènes de notre vie, comme dans un théâtre virtuel.

Pour le philosophe écossais Hume, c’est une erreur d’imaginer qu’il pourrait y avoir une connaissance du moi comme si celui-ci pouvait être abstrait des perceptions sensibles. Quand il s’examine, il ne sent qu’une diversité d’expériences et pas de soi intérieur, donc Hume en conclut que le soi n’existe pas.


Question d’interprétation philosophique :

Peut-on se connaître soi-même ?


Dès le début de ce texte, Hume vise Descartes et l’idée d’une conscience du moi. Descartes passe de l’idée du moi, la conscience de soi obtenue par l’évidence du cogito, « je pense donc je suis », à la question de la connaissance de ce « je » qui pense : le Moi. Or pour Hume, nous ne pouvons saisir que des sensations (chaud – froid), des perceptions (lumière – ombre), des sentiments (amour – haine) mais on ne peut connaître ou affirmer quoi que ce soit sur le moi en dehors de ces perceptions. Toute connaissance est un savoir de
ce qui est perçu, elle dépend donc d’une expérience (du froid ou du chaud par exemple). C’est ce que l’on nomme l’empirisme
:

Il n’y a de connaissance que par l’expérience et il est nécessaire d’ajouter que celle-ci
est contestable car elle procède par induction, c’est-à-dire par généralisation à partir de cas particuliers. On ne peut jamais être certain que ce qui s’est passé se reproduira à l’avenir. Quant au « moi », il n’y a pas de connaissance du sujet hors de la connaissance des perceptions qu’il saisit, autrement dit, ce n’est pas le moi que l’on connaît mais des émotions ou sensations qui l’affectent.

La première réponse à la question de notre sujet « peut-on se connaître soi-même ? » serait d’affirmer que l’on peut donc connaître des sensations, des impressions ou des sentiments qui agitent notre âme. Mais si l’on entend par « moi », Hume répond à cette question en affirmant qu’en écartant les perceptions, il ne reste qu’un « parfait néant ».

D’où vient alors que certains, dont fait partie Descartes, affirment une simplicité de l’âme ou une continuité d’existence ? Pourquoi penser que l’on se connaît soi-même alors
qu’on ne saisit que des états de conscience ? La dernière phrase donne des éléments de réponse. Le Moi a tout l’air d’être un préjugé. En tous cas, Hume affirme qu’il ne peut « raisonner » sur ce sujet. On ne peut raisonner, selon Hume, avec celui qui, par l’imagination, comble l’ignorance. Le moi ne serait qu’une illusion. Hume montre ainsi que ce que nous prenons pour une connaissance est, en fait, une croyance (« to believe » en anglais),
Nietzsche dira plus tard une « fiction«  aux trois métamorphoses :

COURS 2 (2) / LOCKE ET LE BATEAU DE THÉSÉE

On vient donc de voir que pour le philosophe écossais Hume, c’est une erreur d’imaginer qu’il pourrait y avoir une connaissance du moi comme si celui-ci pouvait être abstrait des perceptions sensibles. Dans le Traité de la Nature Humaine, dont nous avions étudié un extrait, il réduit la conscience d’être soi, à l’imagination et à la croyance mais il ajoutait, à propos de l’identité : « La mémoire contribue à la créer, en produisant la relation de ressemblance entre les perceptions. » dans son Enquête sur l’Entendement Humain.

Cela nous rappelle une expérience de pensée rapportée par PLUTARQUE (46-125) et souvent citée à cette époque dans les textes de Leibniz, Hume et en particulier :

Ce paradoxe touche à la question de l’identité et de la persistance du Moi à travers le temps et provient d’une légende grecque, celle de Thésée qui serait parti d’Athènes combattre le Minotaure :

THESEE CONTRE LE MINOTAURE

À son retour, vainqueur et par fidélité à cette victoire, les Grecs décidèrent de conserver son bateau pour pouvoir chaque année célébrer leur héros. Sauf qu’avec le temps, le bateau vieillissait et il fallait retirer ses vieilles pièces de bois usées et les remplacer par de nouvelles. Ainsi le bateau resplendissait encore des siècles plus tard sauf que pratiquement toutes les pièces avaient été changées :

Alors, une question se pose pour les philosophes toujours à la recherche de problèmes : le bateau de Thésée restauré est-il toujours le même bateau ou les restaurations en ont-elles fait un nouveau bateau ? Est-ce la matière ou l’identité de forme qui assure la permanence du bateau ?

BATEAU DE THESEE

Si au fil des ans, il a fallu remplacer pratiquement toutes les pièces du bateau de Thésée, est-ce vraiment encore le bateau de Thésée ?

Comme on avait posé la question dans notre prologue, Gage, sans un morceau de son cerveau, est-il encore Gage ? Restons-nous la même personne à travers tous nos changements dans le temps ? Qu’est-ce qui fait donc notre identité ? 

On retrouve l’allusion à cette légende par exemple au livre II, chapitre XXVII, §4 des Nouveaux essais sur l’entendement humain de LEIBNIZ : « C’est à peu près comme un fleuve qui change toujours d’eau, ou comme le navire de Thésée, que les Athéniens réparent toujours. »

La question corollaire est celle-ci : si on avait gardé les planches du bateau et qu’on l’avait reconstruit plus tard, serait-ce encore le même bateau ? La question se pose à chaque restauration d’édifice comme celle de la cathédrale Notre-Dame de Paris :

L’exemple du bateau de Thésée est repris par un autre grand philosophe anglais, John LOCKE (1632-1704) :

Comment faire pousser un chêne à partir d'un gland – Jardins et potagers
Pousse de chêne
Jeune chêne
Vieux chêne

De même pour le poulain qui devient cheval :

Et il en est ainsi quand nous regardons des portraits de nous-mêmes à des âges successifs de la vie. On dira que c’est la même personne car, de l’extérieur, on constate une ressemblance de l’adulte à l’enfant que nous étions.

Etre la même personne, pouvoir se consulter soi-même, n’est pas simplement être conscient de soi dans l’instant, être conscient de sa pensée au moment où on pense, mais cela présuppose la temporalité, plus précisément la mémoire. La mémoire est la condition de la pensée. Ce caractère temporel est fondamental. En vieillissant, on perd souvent la mémoire jusqu’au cas tragique de la maladie d’Alzheimer où le patient ne reconnaît même plus ses enfants :

Reproductions De Qualité Musée | autoportrait Huile sur toiles , 1627 de Rembrandt  Van Rijn (1606-1669,
Rembrandt, Self-portrait

Rembrandt, Self-portrait, canvas, 65.4 × 60.2 cm, signed and dated... |  Download Scientific Diagram
Rembrandt van Rijn, Autoportrait, (1669).

Rembrandt s’est en effet représenté une centaine de fois, soit directement dans des autoportraits, soit inséré dans des peintures (par exemple dans son premier tableau La lapidation de saint Etienne) :

File:La Lapidation de Saint Etienne - Rembrandt (A 2735).jpg

Dans ses autoportraits devenus célèbres dans l’histoire de la peinture, Rembrandt se représente sous les traits d’un homme tantôt pauvre, tantôt riche, tantôt apôtre, tantôt soldat. On le voit aussi en jeune homme, en homme mûr, vieillard, les cheveux rebelles ou la barbe fournie :

Identité personnelle Texte de Locke commenté - Le blog de lenuki

COURS 3 / POURQUOI SE MÉTAMORPHOSER ?

L’animalité du corps prendrait le dessus sur l’éducation et les bonnes manières et le beau corps élancé du docteur se rabougrirait pendant que son esprit serait tout entier soumis à la violence des passions.

Horrifié, Lanyon assiste à la transformation de Hyde en Jekyll. Illustration de Charles Raymond Macauley pour une édition new-yorkaise, 1904.

Mr Hyde, être sombre et torturé, inspire le dégoût et un sentiment de répulsion à qui le rencontre. Hyde, comme son nom l’indique (« to hide »/ »cacher » en anglais), représente le monstre qui sommeille en nous.

Par ce roman fantastique, R.L. Stevenson contourne la censure. Ce n’est pas le gentleman anglais qui commet des crimes mais une créature repoussante. Pour le lecteur, qui découvre l’affaire comme une enquête menée par un notaire, M. Utterson, il est difficile dans un premier temps de comprendre le lien qui unit le mal au bien, l’inconscient ( c’est-à-dire le refoulé) à la conscience. Le Dr Jekyll est tiraillé entre son souci d’être moral et son attirance pour l’immoralité et l’expression du désir sans frein.

Hyde assassine sir Danver Carew à coups de canne plombée. Illustration de Charles Raymond Macauley pour une édition new-yorkaise, 1904.

Pour le dire en termes freudiens, la seconde topique est ici illustrée concrètement :

Le Moi du docteur est névrosé et opprimé par deux tyrans : le Ça, incarné par Mr Hyde et le Surmoi hérité de la société anglaise victorienne du XIXe siècle.

M. Hyde piétine sauvagement une fillette.
Illustration de Charles Raymond Macauley pour une édition new-yorkaise, 1904.
M. Hyde pénètre nuitamment dans la maison du docteur Jekyll. Illustration de Charles Raymond Macauley pour une édition new-yorkaise, 1904

Avec Mr Hyde, on voit que l’homme se trouve aux prises avec ses pulsions destructrices. Le réalisateur Victor Fleming illustre ce combat en reprenant pour le cinéma, la métaphore de l’attelage ailé présente dans le Phèdre de Platon :

Le cocher, ici représentant la raison, doit maîtriser les deux chevaux, le blanc qui nous élève, mais aussi le noir qui entraîne l’âme vers la terre, vers l’enfer ou le péché dirait un chrétien même si :

Situation de l’extrait : Le docteur Jekyll se confesse dans son journal intime et explique la tension qu’il ressent entre l’aspiration à être un homme estimable et digne et, en même temps, l’attirance pour des plaisirs que la morale réprouve :

« Plus d’un homme aurait tourné en plaisanterie les licences dont je me rendais coupable ; mais des hauteurs idéales que je m’étais assignées, je les considérais et les dissimulais avec un sentiment de honte presque maladif. Ce fut donc le caractère tyrannique de mes aspirations, bien plutôt que des vices particulièrement dépravés, qui me fit ce que je devins, et, par une coupure plus tranchée que chez la majorité des hommes, sépara en moi ces domaines du bien et du mal où se répartit et dont se compose la double nature de l’homme.

Dans mon cas particulier, je fus amené à méditer de façon intense et prolongée sur cette dure loi de l’existence qui se trouve à la base de la religion et qui constitue l’une des sources de tourments les plus abondantes. Malgré toute ma duplicité, je ne méritais nullement le nom d’hypocrite : les deux faces de mon moi étaient également d’une sincérité parfaite ; je n’étais pas plus moi-même quand je rejetais la contrainte et me plongeais dans le vice, que lorsque je travaillais, au grand jour, à acquérir le savoir qui soulage les peines et les maux.

Et il se trouva que la suite de mes études scientifiques, pleinement orientées vers un genre mystique et transcendant, réagit et projeta une vive lumière sur l’idée que je me faisais de cette guerre sempiternelle livrée entre mes éléments constitutifs. De jour en jour, et par les deux côtés de mon intelligence, le moral et l’intellectuel, je me rapprochai donc peu à peu de cette vérité, dont la découverte partielle a entraîné pour moi un si terrible naufrage : à savoir, que l’homme n’est en réalité pas un, mais bien deux. Je dis deux, parce que l’état de mes connaissances propres ne s’étend pas au-delà. D’autres viendront après moi, qui me dépasseront dans cette voie, et j’ose avancer l’hypothèse que l’on découvrira finalement que l’homme est formé d’une véritable confédération de citoyens multiformes, hétérogènes et indépendants.

Pour ma part, suivant la nature de ma vie, je progressai infailliblement dans une direction, et dans celle-là seule. Ce fut par le côté moral, et sur mon propre individu, que j’appris à discerner l’essentielle et primitive dualité de l’homme ; je vis que, des deux personnalités qui se disputaient le champ de ma conscience, si je pouvais à aussi juste titre passer pour l’un ou l’autre, cela venait de ce que j’étais foncièrement toutes les deux ; et à partir d’une date reculée, bien avant que la suite de mes investigations scientifiques m’eût fait même entrevoir la plus lointaine possibilité de pareil miracle, j’avais appris à caresser amoureusement, tel un beau rêve, le projet de séparer ces éléments constitutifs. Il suffirait, me disais-je, de pouvoir caser chacun d’eux dans une individualité distincte, pour alléger la vie de tout ce qu’elle a d’insupportable : l’injuste alors suivrait sa voie, libéré des aspirations et des remords de son jumeau supérieur ; et le juste s’avancerait d’un pas ferme et assuré sur son chemin sublime, accomplissant les bonnes actions dans lesquelles il trouve son plaisir, sans plus se voir exposé au déshonneur et au repentir causés par ce mal étranger. C’est pour le châtiment de l’humanité que cet incohérent faisceau a été réuni de la sorte – que dans le sein déchiré de la conscience, ces jumeaux antipodiques sont ainsi en lutte continuelle. N’y aurait-il pas un moyen de les dissocier ? »

Après avoir trouvé le breuvage capable de scinder les deux facettes de sa personne, voici ce que le Dr Jekyll décrit :

« Tout comme le bien se reflétait sur la physionomie de l’un, le mal s’inscrivait en toutes lettres sur les traits de l’autre. Le mal, en outre (où je persiste à voir le côté mortel de l’homme), avait mis sur ce corps une empreinte de difformité et de déchéance. Et pourtant, lorsque cette laide effigie m’apparut dans le miroir, j’éprouvai non pas de la répulsion, mais bien plutôt un élan de sympathie. Celui-là aussi était moi. Il me semblait naturel et humain. À mes yeux, il offrait une incarnation plus intense de l’esprit, il se montrait plus intégral et plus un que l’imparfaite et composite apparence que j’avais jusque-là qualifiée de mienne. Et en cela, j’avais indubitablement raison. »

Dans sa 2e topique (cartographie du psychisme humain), Freud propose en effet une division du psychisme en TROIS instances (voir votre cours de philosophie sur l’Inconscient) :

  • Le « ça » : réservoir de pulsions inconscientes en bouillonnement permanent
  • Le « surmoi » : censeur inconscient qui rejette les pulsions qui sont contraires aux normes morales et sociales intériorisées depuis l’enfance.
  • Le « moi » : instance consciente de conciliation entre le « ça » et le « surmoi »

 » L’homme est également engagé dans des rapports pratiques avec le monde extérieur, et de ces rapports naît également le besoin de transformer ce monde, comme lui-même , dans la mesure où il en fait partie, en lui imprimant son cachet personnel. Et il le fait, pour encore se reconnaître lui même dans la forme des choses, pour jouir de lui-même comme d’une réalité extérieure. On saisit déjà cette tendance dans les première impulsions de l’enfant : il veut voir des choses dont il soit lui-même l’auteur, et s’il lance des pierres dans l’eau, c’ est pour voir ces cercles qui se forment et qui sont son oeuvre dans laquelle il retrouve comme un reflet de lui même. Ceci s’observe dans de multiples occasions et sous les formes les plus diverses jusqu’à cette sorte de reproduction de soi même qu’est une oeuvre d’art. A travers les objets extérieurs il cherche à se retrouver lui même. Il ne se contente pas de rester lui même tel qu’il est : il se couvre d’ornements. Le barbare pratique des incisions à ses lèvres, a ses oreilles, IL SE TATOUE … Toutes ces pratiques n’ont qu’ un seul but : l’homme ne veut pas rester tel que la nature l’a fait. »

Hegel, « Introduction à l’esthétique », chap II, in Esthétique.

HEGEL (1770-1831)

La pratique du piercing remonte à l’Antiquité… C’était pour les esclaves (boucle d’oreille) la marque de la servitude. Ensuite le piercing est devenu le signe d’une communauté. Celle des femmes, des rebelles, des bagnards, des homos, des « punk », des artistes… Mais Hegel a raison : chez tous les peuples, on se peint et on se maquille depuis toujours, on se scarifie quand la peau est trop sombre :

Yoruba du Nigéria.

Vous avez bien entendu le reportage se termine par le terme de « métamorphoses«  mais on comprend qu’ici la métamorphose (la scarification) est le signe de l’intégration sociale, l’entrée dans la masculinité, la marque de l’appartenance identitaire à la tribu comme rite d’initiation auquel on ne peut se dérober comme pour le tatouage polynésien que l’on désigne d’ailleurs comme tatouage tribal :

Le tatouage n’est pas libre ou expression d’une liberté individuelle comme ce que l’on voit aujourd’hui dans les rues des grandes villes ou en allant à la plage :

Le tatouage tribal (tatouage social):

Le tatouage moderne ( tatouage individuel) :

Contrairement à Descartes, je ne suis pas seulement ma conscience, mes idées, je suis aussi mes actions, je me connais par les actes que j’accomplis dans le monde :  » toute conscience est acte » écrivait Jean-Paul Sartre en reprenant et commentant le philosophe allemand HEGEL.

Pour HEGEL, j’ai donc aussi un corps et j’agis. Or, j’agis par ce corps, que je possède, dont je peux prendre soin, que je peux certes abîmer parfois par le travail par exemple mais que je peux aussi peindre (tatouage) ou décorer (maquillage, bijoux) :

mais dont je ne peux me dissocier, même si je suis un bandit !

YAKOUZA JAPONAIS

Le rappeur le plus tatoué ? …. Lil Wayne bien sûr !!!

III CONCLUSION GÉNÉRALE DE LA SÉQUENCE :

Une personne (le Moi) est la conscience qu’a le sujet de lui-même comme une unité (Descartes), à chaque instant de son expérience. Ses expériences impliquent une certaine durée dans le temps, marquée par des changements que le sujet s’attribue ou s’approprie (ses perceptions, Leibniz / Hume).

L’identité individuelle des hommes comme des animaux réside dans la conservation de leur forme spécifique (leur « mêmeté« ), en dépit des modifications qui les affectent. En revanche, l’identité personnelle requiert la continuité d’une conscience de soi dans le temps (« l’ipséité« ). Cette conscience est spectatrice de ses idées, ressentis, émotions, elle implique mémoire et souvenir du passé (Locke, le bateau de Thésée).

Mais nous avons vu que ce moi est difficile à connaître, à saisir parce qu’il est double (Stevenson) ou triple (Freud) et que son existence même peut être remise en cause.

ALORS ?

  • soit le moi est une entité stable et on ne peut parler de métamorphose.
  • Soit il n’est pas, parce que néant, insaisissable, obscur, trouble mais alors le terme de « métamorphose » n’est pas adéquat non plus.

Car pour qu’il y ait métamorphose, il faut qu’il soit puisqu’il change sans que rien ne perdure. La métamorphose présuppose le changement radical dont il ne reste plus rien de l’état initial, telle la chrysalide du papillon :

Au-delà de ces cas extrêmes de métamorphose radicale, chacun découvre en lui-même des parts d’ombre, ce que Freud nomme en allemand Das Unheimliche, traduit par « l’inquiétante étrangeté », « l’inquiétante familiarité » ou encore « l’étrange familier », lorsque le plus proche est perçu comme étranger, lorsque l’intime est l’autre :

Car l’introspection mène à la conscience de son existence, au cogito cartésien, mais également à de sacrées surprises, à la découverte que le plus intime n’est pas le mieux
connu et le plus net.

Ainsi les différentes métamorphoses du moi que nous avons approchées, le font paraître comme multiple et changeant de formes à travers ses dimensions corporelles, relationnelles (en fonction de ses relations sociales et culturelles) et réflexives. En renonçant à en faire un être, nous l’avons finalement défini par ses choix et ses actions (HEGEL).

Bref, la quête existentielle est un cheminement par étapes de la conscience de soi à la connaissance (toujours imparfaite) de soi, puis de l’acceptation de soi à la construction créative de soi-même pour être reconnu par autrui.

Ainsi la connaissance de soi, thème du premier semestre en s’achevant par les métamorphoses du Moi aboutit-il à la CRÉATION de nous-même comme CONTINUITÉ (notre identité sociale et tribale) et en même temps RUPTURE, thème premier de notre prochaine séquence portant sur l’HUMANITÉ EN QUESTION (tout se tient dans un programme !).


LA NATURE / 1

Dans le nouveau bac, la Nature a remplacé la culture : à votre avis POURQUOI ?

Certes sans doute parce que c’est une notion centrale, autour de laquelle beaucoup de questions se posent et de problèmes surgissent mais surtout on pense immédiatement à la question écologique, si importante aujourd’hui. Si cette question se pose, c’est parce que l’homme entretient avec la nature une relation complexe : il a besoin d’elle mais il ne la respecte pas toujours comme il le devrait… et partout on évoque une planète dorénavant menacée, une planète en danger :

C’est cette relation homme/nature qui va être au cœur de la leçon qui va suivre :

1°) Définitions : la distinction nature / culture :

Nature : on parle de la nature, comme de l’environnement, du monde naturel, tout ce qui n’est ni fabriqué, ni transformé, ni créé par l’homme.

Yaourt nature sans colorants, sans produits chimiques

Le mot grec pour parler de la nature est phusis : il désigne ce qui croît de soi-même (verbe croître), ce qui naît et se développe de soi-même, (la physique désignant chez les Anciens, la connaissance de la nature, la science en général).

Culture : la culture au contraire désigne tout ce que l’homme produit, fabrique, transforme, invente et crée..

Notons que le terme « culture« , dans sons sens actuel, est assez récent et que le paradoxe est qu’il vient aussi du champ de la nature : l’agriculture, la culture de la terre. La dérivation est assez logique : on peut cultiver son esprit comme on cultive la terre et colere en latin d’où vient le mot veut dire « prendre soin de « .

Prendre soin de la terre : agriculture :

Cultures en terrasse de Pisac au Pérou

Prendre soin de son corps : culturiste

Prendre soin de son esprit : être cultivé.

Prendre soin de sa tribu, de son peuple : la culture kanak, chinoise, française :

Nouvel an chinois à Paris

Ce n’est qu’au dix-neuvième siècle que le terme de « culture » désignera l’ensemble des produits de la civilisation, au sens qu’on parle de « culture kanak » ou de « culture chinoise ou japonaise », c’est-à-dire la culture au sens collectif des traditions et des coutumes d’un peuple.

Prendre soin des dieux avec le mot « culte » qui a la même racine :

À quoi sert le culte ?

VOLTAIRE , la dernière phrase de « Candide » :

« Jardin » pris ici au double sens, de terre et d’esprit.

Exemple : le nouvel an chinois fêté à Paris en 2023, manifestation de la culture chinoise :

La culture, mot et concept est d’origine romaine. Le mot « culture » dérive de colère – cultiver, demeurer, prendre soin, entretenir préserver – et renvoie primitivement au commerce de l’homme avec la nature en vue de la rendre propre à l’habitation humaine. En tant que tel, il indique une attitude de tendre souci, et se tient en contraste marqué avec tous les efforts pour soumettre la nature à la domination de l’homme ».

Hannah Arendt – La crise de la culture, 1961

Hannah Arendt (1906-1975)

2°) Problème :

Nous relevons deux problématiques centrales sur lesquelles vous pouvez tomber :

b) Faut-il dominer la nature ?

Quel est le pouvoir de l’homme face à la Nature ? Est-il un simple composant parmi d’autres ? Peut-il la domestiquer (du latin « domus« , la maison), la maîtriser, la modifier, orienter son cours ?

Nous allons nous efforcer d’y répondre en envisageant quelques unes des nombreuses pistes possibles que cette question ouvre… Mais d’abord dans notre enjeu, traitons de manière originale de l’homme être culturel ou naturel ?

Négresse à plateau d’Ethiopie

QU’EST-CE QUE « DOMINER » ?

Dominer : c’est contrôler, maîtriser, dompter, par exemple on dit de quelqu’un qu’il a su dominer ses sentiments, pour dire qu’il a su les contrôler comme « dominer sa colère »

Jardin à la française exemple de paysage maîtrisé, dompté, cultivé, domestiqué

Yoruba du Nigeria scarifié
L’EXEMPLE DE HEGEL : l’enfant qui jette des cailloux dans l’eau.

 » L’homme est également engagé dans des rapports pratiques avec le monde extérieur, et de ces rapports naît également le besoin de transformer ce monde, comme lui-même , dans la mesure où il en fait partie, en lui imprimant son cachet personnel. Et il le fait, pour encore se reconnaître lui même dans la forme des choses, pour jouir de lui-même comme d’une réalité extérieure. On saisit déjà cette tendance dans les première impulsions de l’enfant : il veut voir des choses dont il soit lui-même l’auteur, et s’il lance des pierres dans l’eau, c’ est pour voir ces cercles qui se forment et qui sont son oeuvre dans laquelle il retrouve comme un reflet de lui même. Ceci s’observe dans de multiples occasions et sous les formes les plus diverses jusqu’à cette sorte de reproduction de soi même qu’est une oeuvre d’art. A travers les objets extérieurs il cherche à se retrouver lui même. Il ne se contente pas de rester lui même tel qu’il est : il se couvre d’ornements. Le barbare pratique des incisions à ses lèvres, a ses oreilles, IL SE TATOUE … Toutes ces pratiques n’ont qu’ un seul but : l’homme ne veut pas rester tel que la nature l’a fait. »

Hegel, « Introduction à l’esthétique », chap II, in Esthétique.

HEGEL (1770-1831)

La pratique du piercing remonte à l’antiquité… C’était pour les esclaves (boucle d’oreille) la marque de la servitude. Ensuite le piercing est devenu le signe d’une communauté. Celle des femmes, des rebelles, des bagnards, des homos, des « punk », des artistes… Chez tous les peuples, on se peint et on se maquille depuis toujours :

Le masque de beauté des Mahoraises

Il s’agit comme le pense Hegel, de prendre ou de garder le contrôle de sa réalité, d’imprimer sa marque sur le territoire, de montrer qu’on n’est pas un animal tel le coeur gravé des amoureux sur un tronc d’arbre ou les tags qui défigurent les murs de nos villes :

Ou comme l’exemple cité par Hegel de l’enfant qui jette des cailloux dans l’eau :

Le tatouage marque le corps et est signe de culture traditionnelle ou rebelle :

Il ne s’agit pas de plaire, mais d’exister !

L’homme devient sujet en découvrant le reflet de sa réalité dans le monde. Il le prend à témoin. Je suis ce que je fais, je suis ce que je fais de moi. Plus que les  heures, les secondes, mes pensées et surtout mes actes me fondent et font de mon être un fait.

Tatoué maori

Tatouage vieille école (old school)

Gangs manas du Salvador (Amérique latine)

On peut qualifier d’art tout ce par quoi l’homme marque de son empreinte le monde de façon gratuite. Hegel a évoqué ici les tatouages, les bijoux certes comme marque d’une culture inférieure mais du moins a-t-il le mérite de reconnaître cette pratique diabolisée à l’époque et interdite comme la preuve que l’homme se distingue par sa rupture avec le biologique (une peau nue) et son empreinte culturelle partout où il le peut.

LA NATURE / 2

1°) La violence de la nature :

Voici des exemples de catastrophes naturelles (cyclone, tsunamis, tremblements de terres) témoignant d’une nature bien dangereuse :

Et pourtant au Japon, les immeubles tanguent :

Mais alors pourquoi les immeubles de Tokyo ne s’effondrent-ils pas ?

Parce que les gratte-ciel sont érigés sur des vérins à huile qui amortissent les mouvements en cas de séisme et que les bâtiments sont capables de se fissurer afin de libérer l’énergie, mais sans qu’ils ne s’effondrent.

Le Japon construit selon des règles parasismiques depuis plus de 50 ans. C’est le résultat du travail des ingénieurs et des architectes, d’une conception de la science qui remonte à DESCARTES.

RENÉ DESCARTES (1596-1650) à sa table de travail

2°)  » Nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature «  :

TEXTE CANONIQUE DE LA NOTION :

  • « Sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusqu’à présent, j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer, autant qu’il est en nous, le bien général de tous les hommes. Car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative, qu’on enseigne dans les écoles, on peut en trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie ; car même l’esprit dépend si fort du tempérament, et de la disponibilité des organes du corps que, s’il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu’ils n’ont été jusques ici, je crois que c’est dans la médecine qu’on doit le chercher. »

Descartes, Discours de la Méthode (1637), VIe  partie.

QUESTIONS :

1°) Descartes distingue deux types de connaissances : la ‘ »physique’ » et ce qu’il appelle  »la philosophie spéculative’« . Différenciez-les en complétant ce tableau et en indiquant pour chacune leurs caractéristiques à partir du texte ci-dessus :

La physiqueLa philosophie spéculative
  
 
  
Tableau à remplir en vous appuyant sur le texte ci-dessus.

  • Le mot « physique » a été défini dans le I 1°) vous devez vous y reporter .
  • Une « philosophie spéculative » recherche la connaissance d’objets qui sont hors de portée de l’expérience c’est-à-dire une connaissance abstraite, purement théorique. Ex : Dieu, l’âme, la Volonté. Le terme « spéculation » est souvent utilisé avec une connotation péjorative.

2°) Relisez bien le texte; Descartes écrit : « j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer (…) le bien général de tous les hommes. »

a) Pourquoi des connaissances seraient-elles tenues cachées ?

b) Y a-t-il une loi qui nous oblige à procurer le bien général de tous les hommes ? D’où vient-elle ?

3°) Il affirme que par la connaissance de la physique nous pourrions « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » : qu’entend-il par là ? (Cherchez la réponse dans la suite du texte et proposez vous-mêmes des exemples).

4°) Quelle connaissance Descartes met-il au-dessus de toutes les autres ?

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 Éléments de réponse :

1) Tableau :

La physiqueLa philosophie spéculative
  
Connaissance fort utile à la vieLes principes dont on s’est servi jusqu’à présent
Philosophie pratiquequ’on enseigne dans les écoles
 
  

2 ) Notons que Descartes insiste sur l’importance de ne pas séparer la théorie (le savoir enseigné dans les écoles) et la pratique : les connaissances scientifiques ont des applications pratiques directement utiles, et même nécessaires, ainsi l’homme ne subit pas sa condition naturelle, n’est pas sous la tutelle de la nature : c’est lui qui la domine.

  • a. Des connaissances pourraient être tenues cachées car elles entrent en contradiction avec celles qui sont enseignées dans les écoles et révèlent une certaine conception du monde, de la nature.
  • b. La loi à laquelle fait allusion Descartes, n’est pas une loi positive, elle n’est écrite nulle part. Il suit en réalité un principe moral selon lequel nous devrions agir toujours en vue du bien-être de l’humanité, pour son progrès matériel

  • 3) C’est le sens de son affirmation : par « la connaissance de la nature » (la physique désignant ici les sciences en général) ainsi par les sciences de la nature, les êtres humains pourraient donner des buts utiles à leurs vies, mettre à leur service les forces de la nature et il parle de « la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres et des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent ».

  • 4) Enfin, dans la troisième partie de son texte, Descartes met au-dessus de tous les biens : la santé et par conséquent place comme la plus haute des sciences la médecine qui permet la conservation de la santé. Il le justifie en disant que la santé « est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres ».

  • Mais c’est aussi parce que la santé est le fondement même du progrès : elle pourrait « rendre les hommes plus sages et plus habiles qu’ils n’ont été jusques ici ». Autrement dit c’est par la connaissance du vivant, du corps humain et de son fonctionnement que l’on va pouvoir non seulement conserver la santé, guérir les maladies, mais aussi entamer un véritable progrès pour l’humanité, car la santé déterminera selon lui les progrès dans les autres domaines de la connaissance.
ELEPHANTIASIS, MALADIE COURANTE AUTREFOIS QUASIMENT DISPARUE GRÂCE AUX PROGRÈS DE LA MÉDECINE.

UN EXEMPLE : PRODUIRE DE L’ÉLECTRICITÉ PAR LES MARÉES :

En effet, par la connaissance des forces des astres et de leur influence sur les marées, on a pu construire des usines marémotrices afin de produire de l’électricité comme celle de l’usine marémotrice de la Rance, pionnière dans son domaine :

Descartes nous dit « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » …

Si je dis « il est comme son frère », cela veut bien dire qu’il n’est pas son frère, autrement dit Descartes ne se prend pour Dieu, il reconnaît bien des limites à la raison pratique humaine : il ne prétend pas comme aujourd’hui (voir le trans-humanisme) dépasser la nature, la mettre à genoux, à nos pieds à notre merci sans en voir les conséquences désastreuses du point de vue écologique.

Texte de John Stuart-Mill (1806-1873), philosophe anglais :

« Si le cours naturel des choses était parfaitement bon et satisfaisant, toute action serait une ingérence inutile qui, ne pouvant améliorer les choses, ne pourrait que les rendre pires. (…)

Si l’artificiel ne vaut pas mieux que le naturel, à quoi servent les arts de la vie ? Bêcher, labourer, bâtir, porter des vêtements sont des infractions directes au commandement de suivre la nature. (…)

Tout le monde déclare approuver et admirer nombre de grandes victoires de l’art sur la nature : joindre par des ponts des rives que la nature avait séparées, assécher des marais naturels, creuser des puits, amener à la lumière du jour ce que la nature avait enfoui à des profondeurs immenses dans la terre, détourner sa foudre par des paratonnerres, ses inondations par des digues, son océan par des jetées. Mais louer ces exploits et d’autres similaires, c’est admettre qu’il faut soumettre les voies de la nature et non pas leur obéir ; c’est reconnaître que les puissances de la nature sont souvent en position d’ennemi face à l’homme, qui doit user de force et d’ingéniosité afin de lui arracher pour son propre usage le peu dont il est capable, et c’est avouer que l’homme mérite d’être applaudi quand ce peu qu’il obtient dépasse ce qu’on pouvait espérer de sa faiblesse physique comparée à ces forces gigantesques. Tout éloge de la civilisation, de l’art ou de l’invention revient à critiquer la nature, à admettre qu’elle comporte des imperfections, et que la tâche et le mérite de l’homme sont de chercher en permanence à les corriger ou les atténuer.« 

John Stuart MILL , La nature (1874).

Maison de John Stuart Mill, à Avignon, aujourd’hui détruite.

EXPLICATION DU TEXTE :

Nous découvrons dès le premier regard que le texte à expliquer comprend trois parties nettement séparées par trois paragraphes. Demandons-nous ce que fait l’auteur et ce qu’il dit, autrement dit, essayons de cerner la forme et le contenu du texte.

– Nous découvrons dès la première partie, les deux premières lignes du texte une hypothèse (si … était) qui aboutit à une conclusion à savoir que si la nature était parfaite, elle n’aurait pas besoin qu’une action s’exerce sur elle. On ne peut condamner l’action de l’homme sur la nature comme inutile et même nuisible que si on admet comme incontestable que l’ordre du monde est parfaitement harmonieux, satisfaisant pour les commodités des hommes. Mais justement le point de départ de Stuart-Mill semble être que la nature n’est pas si bonne que cela alors que la plupart des philosophes ont tendance à louer la nature, à parler de « mère Nature ».

Dans la deuxième partie, l’auteur émet donc sa deuxième hypothèse : l’éloge de l’artificiel contre le naturel soulignant les imperfections de la nature. Le cours naturel des choses n’est pas parfaitement bon et satisfaisant puisqu’on éprouve partout le besoin de bêcher, de labourer de cultiver la terre ou de porte des vêtements.

– La troisième partie célèbre alors les victoires sur la nature que représentent les actions de l’homme pour en maîtriser ses forces comme par exemple la construction d’un pont joignant deux rives tel le célèbre Golden Gate Bridge de San Francisco :

San Francisco avant la construction du pont
Début construction du pont
Golden Gate Bridge aujourd’hui !

Bref le contenu du texte s’appuie sur un critère auquel l’auteur se réfère plusieurs fois ici : celui de l’utilité, qui ferait la valeur d’une action. L’UTILE est LE critère par excellence :

Ainsi, la philosophie de John Stuart-Mill est-elle appelée UTILITARISTE :

BILAN DU GRAND 2 :

Nous avons vu que la techno-science permet de dominer, de domestiquer la nature. Par la connaissance de la nature, hors de nous et en nous, nous sommes arrivés à maîtriser le milieu dans lequel nous vivons et le corps humain. Ainsi, nous pouvons désormais prévoir un cyclone, déclencher une alerte tsunami, vivre dans des immeubles anti-sismiques et surtout guérir de plus en plus de maladies hier incurables. Notre vie s’améliore tous les jours par le confort et nous semblons avoir une existence plus facile, et même agréable. Dans un premier temps, il nous a semblé donc tout à fait nécessaire de dominer la nature et cette domination est l’oeuvre de la culture qui désigne tout processus mis en oeuvre par l’humanité afin de modifier, améliorer, organiser ce qui est déjà là, en nous et hors de nous. Ainsi les êtres humains ont-ils eu besoin d’éducation, de règles, de connaissance et d’ingéniosité pour réussir à dominer la nature, s’assurant ainsi non seulement les conditions de leur survie, mais surtout celles d’une vie meilleure dans laquelle les progrès scientifiques et techniques assurent à l’humanité santé et confort.