


Texte de Henri Bergson (1859-1941) sur le langage et la pensée :
»Chacun de nous a sa manière d’aimer et de haïr, et cet amour, cette haine, reflètent sa personnalité tout entière. / Cependant le langage désigne ces états par les mêmes mots chez tous les hommes ; aussi n’a-t-il pu fixer que l’aspect objectif et impersonnel de l’amour, de la haine, et des mille sentiments qui agitent l’âme. Nous jugeons du talent d’un romancier à la puissance avec laquelle il tire du domaine public, où le langage les avait ainsi fait descendre, des sentiments et des idées auxquels il essaie de rendre, par une multiplicité de détails qui se juxtaposent, leur primitive et vivante individualité. / Mais de même qu’on pourra intercaler indéfiniment des points entre deux positions d’un mobile sans jamais combler l’espace parcouru, ainsi, par cela seul que nous parlons, par cela seul que nous associons des idées les unes aux autres et que ces idées se juxtaposent au lieu de se pénétrer, nous échouons à traduire entièrement ce que notre âme ressent : la pensée demeure incommensurable avec le langage« .
Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889.
Exemple d’introduction :
Méthodologie : THEME – THESE – PLAN – ENJEU
Dans ce texte de Henri Bergson, philosophe français du début du XXème siècle, extrait de son Essai sur les données immédiates de la conscience (carte d’identité du texte), l’auteur s’interroge sur la recherche de soi et plus précisément sur les expressions de la sensibilité par le langage. Il se demande si le langage peut réellement exprimer ce que nous ressentons. Peut-on vraiment exprimer notre sensibilité par les mots ? Le langage ne nous trahit-il pas ? (thème). A ces questions, l’auteur nous répond que la parole est un outil inadapté à la juste expression de nos idées et de nos sentiments alors que la littérature, celle du romancier par exemple y parviendrait. (thèse). Pour démontrer cette thèse, nous pouvons diviser notre texte en trois parties :
- Première partie : lignes 1 à 2 : définition de la singularité humaine : l’expression individuelle de la sensibilité.
- Deuxième partie : lignes 2 à 7 : le caractère réducteur du langage humain et la force du romancier.
- Troisième partie : lignes 7 à fin : l’échec du langage et l’incommmensurabilité du langage humain avec notre sensibilité.
- (plan ici schématisé : on peut aussi le rédiger)
Mais alors comment communiquer vraiment ce que nous ressentons ? Peut-on vraiment dire que les mots nous trahissent ? Ne faudrait-il qu’être artiste ou se taire pour exprimer authentiquement nos sentiments ? ( enjeu = la reformulation de la problématique, on reprendra en particulier sous une autre forme la question posée dans l’essai).
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COMMENTAIRE :
Il arrive que nous ne trouvions pas les mots pour le dire ou qu’ils nous paraissent très en deçà de ce que nous ressentons. Dès lors, la question se pose de savoir s’il s’agit d’une impuissance du langage. Tel est le problème que Bergson résout dans cet extrait de son Essai sur les données immédiates de la conscience. L’auteur veut montrer que le langage est insuffisant pour exprimer ce que nous pensons individuellement.
Toutefois, cette impuissance supposée ne laisse pas d’impliquer certaines difficultés. Notre pensée perd-elle quoi que ce soit à être la même que celle des autres ? Comment dire sans se contredire qu’il y a de l’inexprimable ? L’originalité n’est-elle pas une conquête plutôt qu’une donnée immédiate ?
L’auteur commence par opposer la singularité de la pensée avec le caractère général des mots qui l’expriment. Pour ce faire, il prend deux exemples, à savoir l’amour et la haine. Il postule dans cet extrait de l’Essai sur les données immédiates de la conscience que la façon d’aimer ou de haïr de chacun lui est propre dans la mesure où elle émane de sa personnalité. C’est donc qu’il admet que la personnalité de chacun diffère de celle des autres. Il est donc individualiste. Et comment ne pas l’admettre puisque si ma personnalité est la même que celle d’un autre nous serions une seule et même personne ou bien nous serions incapables de nous distinguer. Mais il va plus loin en supposant que nous sommes définis non par notre raison comme le disent la plupart des philosophes (cartésiens dans l’âme !) mais par les sentiments, notre sensibilité (sensualisme). L’amour et la haine reflètent notre sensibilité toute entière. Il y a donc autant d’amour et de haine qu’il y a de personne. (on change de paragraphe quand on change de partie à expliquer).
Or réfléchissions un instant : il n’y a qu’un mot pour l’un et l’autre sentiment, il n’y a qu’un mot pour dire « je t’aime » !

Dès lors, c’est ce caractère unique que le langage ne peut exprimer. Aussi l’auteur ajoute-t-il à ses deux exemples, « les milles sentiments qui agitent l’âme ». (on cite des morceaux du texte mais très court). C’est dire que les sentiments au sens large ne sont pas entièrement exprimables par les mots. Nous éprouvons d’ailleurs souvent une difficulté à exprimer ce que nous sentons et pensons et selon Bersgson, cela tient à la nature même du langage, qui, support de la seule pensée conceptuelle, est réducteur de la réalité. Le mot nous cache la chose car il désigne un genre, une catégorie par exemple l’arbre qui renvoie aussi bien aux pins, aux manguiers, au banyan mais ne nous dit rien sur le pin, cet arbre particulier à épines.

Le mot ne note de la chose que sa fonction la plus commune et son aspect banal. Or qu’y-a-t-il de commun entre la mort de son père, un soir d’été sur la plage et l’échec à un examen ? Alors qu’on dira : « je suis triste ».

Le langage serait alors fondamentalement incapable de traduire la sensibilité pure et vraie. Reste donc à se demander s’il n’est pas possible d’exprimer d’une certaine façon l’inexprimable qui ne serait alors qu’un défaut quant à l’utilisation du langage et non une impuissance du langage lui-même. En effet, Bergson prend l’exemple du romancier. Selon lui, il réussit, grâce à la richesse et à la précision de la langue qu’il utilise, à donner des nuances relatives aux sentiments et aux idées qui s’expriment habituellement de façon impersonnelle. C’est ainsi que le romancier comme Stendhal (1783-1842) dans La Chartreuse de Parme (1839) qui décrit l’expérience de Fabrice Del Dongo à la bataille de Waterloo du point de vue de son personnage va exprimer et les sentiments et les idées de son personnage, idées et sentiments propres qu’il est seul capable de nous faire partager. L’admirateur de Waterloo parcourt la bataille sans véritablement comprendre où elle se situe sauf par le style. On note que c’est en juxtaposant de multiples détails (ligne 6) , en juxtaposant donc les mots que le romancier parviendrait à rendre compte de la réalité sensible et de nos pensées.
Mais en fin de compte malgré cette profusion des mots, Bergson semble montrer que le romancier, quelques détails qu’ils ajoutent indéfiniment, n’arrivera jamais à donner leur individualité véritable aux sentiments et aux idées. Pour cela, il compare le procédé du romancier à celui d’une question qui a rapport à l’univers physique. En effet, soit deux positions d’un mobile, c’est-à-dire d’un corps qui parcourt un espace en un temps donné, il est possible d’intercaler entre eux une infinité de points. Dès lors, il est impossible ainsi de retrouver l’espace parcouru. C’est donc une mauvaise méthode pour saisir le mouvement que de tenter de le reconstituer à partir des points fixes parcourus par le mobile. On devine à peu près que le mouvement devra être saisi en lui-même. Il en va de même selon Bergson avec les mots. En les juxtaposant, nous ne faisons qu’associer les idées. Dès lors, celles-ci ne se pénètrent pas, c’est-à-dire ne forment pas cette unité qui est ce que l’âme ressent ou pense. C’est donc dire que les idées ne sont pas séparées dans la pensée. Elles sont multiples dans l’âme mais d’une multiplicité de fusion et non d’une multiplicité de juxtaposition. On comprend donc par cette comparaison que l’impuissance du langage est d’essence. C’est pour cela que Bergson l’exprime dans le vocabulaire des mathématiques antiques. La pensée est incommensurable au langage signifie qu’il n’est pas possible par le langage de rendre compte de la pensée qui est donc quelque chose de plus que le langage, quelque chose donc qui n’est pas réductible à la rationalité qui s’exprime dans le langage.
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Le problème était de savoir si la sensibilité et la pensée était telle que le langage ne puisse l’exprimer, c’est-à-dire finalement si nous ne pouvions jamais communiquer ou exprimer ce que nous pensons. Bergson, à partir de l’idée d’une pensée affective et représentative singulière, montre que le langage, toujours objectif et impersonnel, ne peut, même sous la forme de la recherche littéraire, exprimer la singularité. Nos sentiments sont toujours particuliers et originaux car ils reflètent notre personnalité qui est unique. Or, le langage est pauvre en réalité : il n’emploie que des lieux communs, des mots généraux. Le langage échouera donc toujours à vraiment exprimer ce que l’on pense et ressent au plus profond de soi. La pensée, la sensibilité, mon intimité est dans sa réalité profonde incommensurable avec le langage sauf pour l’artiste, le romancier, le poète capable par un seul vers comme celui de Paul Verlaine dans Romances sans paroles : « Il pleure dans mon coeur comme il pleut sur la ville » de nous étreindre au plus profond de nous-même.


ANALYSE POUR CLASSE DE PHILO / NOTION LE LANGAGE :
Première analyse :
- Il apparaît que nos sentiments ( « ce que notre âme ressent« ) sont toujours particuliers, originaux (car ils « reflètent notre personnalité tout entière« ; or, cette personnalité est unique).
- Or, le langage emploie des noms communs, des mots généraux pour désigner ces sentiments.
- Donc, parce qu’il est fondamentalement général, le langage ne peut exprimer la pensée dans sa réalité singulière, mais seulement ses aspects « objectifs » et « impersonnels ».
Deuxième analyse :
- Il apparaît que nos sentiments présentent entre eux une profonde continuité et interpénétration.
- Or, quand nous pensons ces sentiments à l’aide du langage, nous les découpons en idées et nous juxtaposons celles-ci.
- Donc, encore une fois, le langage ne peut exprimer fidèlement nos sentiments.
CONCLUSION GÉNÉRALE :
La pensée est, dans sa réalité profonde, « incommensurable » avec le langage, car elle ne peut être pleinement saisie, évaluée par lui.
































































































