EDUCATION 0 / PROLOGUE

Dans cette séquence « Éducation, transmission et émancipation », ces trois thématiques – à la fois indépendante et en continuelle interaction – seront étudiées sous trois angles, dans une perspective historique large, allant du XVIIIe au XXe siècle. C’est ainsi que vous découvrirez dans une première partie la manière dont l’éducation peut aider l’enfant à devenir soi en nous interrogeant philosophiquement sur ce que pourrait-être une bonne éducation ? Pour ce faire, on analysera le « débat » des Lumières entre Rousseau et Kant nous amenant d’ailleurs à nous demander « qu’est-ce que les Lumières ? »

Dans la deuxième partie, nous passerons de cette perspective individuelle à une perspective systémique afin de mieux comprendre ce qu’un état démocratique doit et peut mettre en place pour favoriser l’émancipation de tous.

Puis dans la troisième et dernière partie on proposera un retour à l’individu mais à un stade ultérieur afin de comprendre comment, après l’éducation formative, une émancipation est envisageable et praticable.

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L‘Enfant est le premier volet d’une trilogie ; il paraît en 1878 et sera suivi par Le Bachelier en 1881 et par L’Insurgé en 1886, dans une édition posthume. Souvent qualifiés par l’étiquette « autobiographiques », ces trois romans suivent le parcours de Jacques Vingtras, un héros qui partage avec Jules Vallès (1832-1885) les initiales J.V. Reprenant le modèle du roman de formation cher à ses aînés écrivains du XIXe siècle – au premier rang desquels Flaubert avec L’Éducation sentimentale (1869) –, Vallès aspire également à raconter sa propre histoire, celle d’un enfant éduqué sous les coups qui connaîtra l’émancipation à la fin du Bachelier par l’insurrection parisienne communarde. A cette démarche de l’intime s’ajoute une perspective historique beaucoup plus large : c’est l’école des années 1840 que l’on découvre pour être ensuite instruit sur le vent de révolte qui souffle sur la France dont l’acmé sera la Commune, en 1870 avec ses déportés du bagne en Nouvelle-Calédonie. Sous les yeux du lecteur, Jacques Vingtras s’éduque – plus qu’il n’est éduqué – et s’émancipe par la révolte. Ce mouvement de libéralisation s’achève dans la réalité par l’écriture pour Jules Vallès : il transmet l’espoir vital « à tous ceux qui crevèrent d’ennui au collège », « à tous ceux qui, nourris de grec et de latin, sont morts de faim » et « aux morts de 1871 […] victimes de l’injustice ». (trois citations extraites des dédicaces de la trilogie). L’enfant contient, en germe, cette émancipation, traversant l’épreuve d’une enfance où l’enfant est oublié, où le père est infantilisé et où advient un écrivain adulte qui grandit encore en ne pouvant s’empêcher de regarder en arrière le malheur de l’éducation et de l’enfance pourrie qu’il a vécue.

EDUCATION 1 / UNE BONNE ÉDUCATION ?

Le XVIIIe siècle est traversé par la nature comme idéal. Selon Jean-Jacques Rousseau, l’homme est bon : dans l’état de nature, il est heureux et libre, ne connaît pas le mal. Il faudrait donc élever les enfants dans un milieu naturel qui leur permettrait d’atteindre le bonheur en pratiquant la vertu. Rousseau expose ses principes pédagogiques dans cet essai Émile ou De l’éducation dans lequel il imagine un enfant, Émile, que l’on aurait protégé des méfaits de la société. Dans le livre II, le lecteur suit Émile entre deux et douze ans, âge dans lequel l’enfant doit avant tout s’épanouir loin des contraintes d’une éducation rigide et strictement livresque. Le philosophe s’adresse ici aux pédagogues pour leur délivrer le premier de ses commandements : il est urgent de ne rien faire. Ceci remet évidemment en question tous les principes antérieurs d’éducation et amène Rousseau à formuler de nombreux paradoxes qui certainement vous surprendront comme ils surprennent tout lecteur attentif.

Enjeu : la rupture des Lumières et la proposition de Rousseau, toujours d’actualité, d’une éducation nouvelle et de sa critique.


« Oserais-je exposer ici la plus grande, la plus importante, la plus utile règle de toute l’éducation ? Ce n’est pas de gagner du temps, c’est d’en perdre. Lecteurs vulgaires, pardonnez-moi mes paradoxes : il en faut faire quand on réfléchit ; et, quoi que vous puissiez dire, j’aime mieux être homme à paradoxes qu’homme à préjugés. Le plus dangereux intervalle de la vie humaine est celui de la naissance à l’âge de douze ans. C’est le temps où germent les erreurs et les vices, sans qu’on n’ait encore aucun instrument pour les détruire ; et quand l’instrument vient, les racines sont si profondes, qu’il n’est plus temps de les
arracher. Si les enfants sautaient tout d’un coup de la mamelle à l’âge de raison, l’éducation qu’on leur donne pourrait leur convenir ; mais, selon le progrès naturel, il leur en faut une toute contraire. Il faudrait qu’ils ne fissent rien de leur âme jusqu’à ce qu’elle eût toutes ses facultés ; car il est impossible qu’elle aperçoive le flambeau que vous lui présentez tandis qu’elle est aveugle, et qu’elle suive, dans l’immense plaine des idées, une route que la raison trace encore si légèrement pour les meilleurs yeux.

La première éducation doit donc être purement négative. Elle consiste, non point à enseigner la vertu ni la vérité, mais à garantir le coeur du vice et l’esprit de l’erreur. Si vous pouviez ne rien faire et ne rien laisser faire ; si vous pouviez amener votre élève sain et robuste à l’âge de douze ans, sans qu’il sût distinguer sa main droite de sa main gauche, dès vos premières leçons les yeux de son entendement s’ouvriraient à la raison ; sans préjugés, sans habitudes, il n’aurait rien en lui qui pût contrarier l’effet de vos soins. Bientôt il deviendrait entre vos mains le plus sage des hommes ; et en commençant par ne rien faire, vous auriez fait un prodige d’éducation.
Prenez bien le contre-pied de l’usage, et vous ferez presque toujours bien. Comme on ne veut pas faire d’un enfant un enfant, mais un docteur, les pères et les maîtres n’ont jamais assez tôt tancé, corrigé,
réprimandé, flatté, menacé, promis, instruit, parlé raison. Faites mieux : soyez raisonnable, et ne raisonnez point avec votre élève, surtout pour lui faire approuver ce qui lui déplaît ; car amener ainsi toujours la raison dans les choses désagréables, ce n’est que la lui rendre ennuyeuse, et la décréditer de bonne heure dans un esprit qui n’est pas encore en état de l’entendre. Exercez son corps, ses organes, ses sens, ses forces, mais tenez son âme oisive aussi longtemps qu’il se pourra. Redoutez tous les sentiments antérieurs au jugement qui les apprécie. Retenez, arrêtez les impressions étrangères : et, pour empêcher le mal de naître, ne vous pressez point de faire le bien ; car il n’est jamais tel que quand la raison l’éclaire. Regardez tous les délais comme des avantages : c’est gagner beaucoup que d’avancer vers le terme sans rien perdre ; laissez mûrir l’enfance dans les enfants. Enfin, quelque leçon leur devient-elle nécessaire ? Gardez-vous de la donner aujourd’hui, si vous pouvez différer jusqu’à demain sans danger. […]

Mais où placerons-nous cet enfant pour l’élever ainsi comme un être insensible, comme un automate ? Le tiendrons-nous dans le globe de la lune, dans une île déserte ? L’écarterons-nous de tous les humains ? N’aura-t-il pas continuellement dans le monde le spectacle et l’exemple des passions d’autrui ? Ne verra-t-il jamais d’autres enfants de son âge ? Ne verra-t-il pas ses parents, ses voisins, sa nourrice, sa gouvernante, son laquais, son gouverneur même, qui après tout ne sera pas un ange ? […]

Jeune instituteur, je vous prêche un art difficile, c’est de gouverner sans préceptes, et de tout faire en ne faisant rien. Cet art, j’en conviens, n’est pas de votre âge ; il n’est pas propre à faire briller d’abord vos talents, ni à vous faire valoir auprès des pères : mais c’est le seul propre à réussir. Vous ne parviendrez jamais à faire des sages si vous ne faites d’abord des polissons ; c’était l’éducation des Spartiates : au lieu de les coller sur des livres, on commençait par leur apprendre à voler leur dîner. »

Jean-Jacques Rousseau, Emile ou De l’éducation (1762).


Répondez aux questions suivantes :


1) Pourquoi Rousseau dit-il que la première éducation « doit […] être purement négative » ? Par quel adjectif pourrait-on remplacer le terme « négative » ?
2) Formulez en quelques phrases et en vous appuyant sur des citations extraites du texte les principes de cette éducation.
3) Précisez en quelques phrases les inconvénients d’une telle éducation – si tant est qu’on puisse la mettre en oeuvre.

Éléments de réponse :

1) Cette éducation dispensée à l’enfant de 2 à 12 ans serait « négative » au sens où il s’agit de prendre le contrepied absolu des principes inculqués habituellement aux enfants. Tout d’abord il est urgent d’attendre, c’est-à-dire de ne rien faire ou de faire le moins possible pour éviter de corrompre la nature de l’enfant. « Gouverner sans préceptes et […] tout faire en ne faisant rien » : tel doit être le difficile credo du maître qui voit là la négation-même de sa fonction. Or ce serait pourtant la meilleure des postures que cette « abstinence » en matière d’éducation puisqu’elle permettrait à l’enfant de grandir à son rythme et à l’adulte de ne pas vouloir en faire un autre adulte en miniature à coups de contraintes et de menaces – ce à quoi se résume à cette époque l’éducation magistrale ou parentale. La formule « laissez mûrir l’enfance dans les enfants » est remarquable : elle souligne précisément le défaut majeur de l’éducation traditionnelle qui est la négation-même de l’enfance, la négation des tendances naturelles de l’enfant. Cette éducation « négative » est donc en réalité « naturelle » : il s’agit d’éduquer en suivant la nature.
2) Outre la prudence et l’abstinence du maître évoquées à l’instant, Rousseau préconise de solliciter la sensorialité de l’enfant : « Exercez son corps, ses organes, ses sens, ses forces ». À la fin de l’extrait, grâce à l’exemple des Spartiates, dont on connaît la force physique et le courage au combat, Rousseau critique un autre aspect de l’éducation traditionnelle : elle se contente d’imposer à l’enfant une connaissance livresque qui va « lui rendre la raison ennuyeuse » en l’amenant « toujours dans les choses désagréables ». À l’inverse, Rousseau propose des « expériences » qui susciteront son intérêt. Quant à l’éducation morale, elle est inutile : il ne faut pas « enseigner la vertu ni la vérité » mais « garantir le coeur du vice », c’est-à-dire se contenter d’intervenir lorsque c’est nécessaire pour protéger l’enfant de
faire ou de subir le mal.

3) Rousseau est conscient du caractère utopique de cette éducation qui nécessiterait un isolement quasi impossible – serait-il même souhaitable ? – de ses semblables et de la société tout entière (avant dernier paragraphe). Que penser ensuite du fait que l’on tienne éloigné l’enfant jusqu’à douze ans de tout apprentissage intellectuel et de tout contact avec le livre, comme les deux enfants héros du roman Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814), fervent admirateur de Rousseau ? Ne serait-il pas trop tard pour lui donner alors le goût du savoir ? Et a contrario ne peut-on imaginer que la tendance naturelle de l’enfant serait précisément d’apprendre ? Dans ce cas le « différé » que voudrait lui imposer Rousseau dans l’apprentissage ne serait-il pas contre sa nature, à l’exact opposé de ce qu’il prétend retourner à l’ « éducation naturelle » ?

Dans l’Émile ou de l’Education, Jean-Jacques Rousseau énonce pour la première fois les principes d’une éducation conforme à la nature de l’enfant. On n’a jamais mieux parler du royaume de l’enfance qu’avec le penseur genevois. L’enfant doit faire des expériences et suivre ses penchants. L’éducation ne doit pas prendre la forme d’un enseignement livresque et abstrait à tendance punitive. On peut donc parler chez lui à la fois d' »éducation négative« , d’abstinence éducative et d' »éducation naturelle« . Il s’agit par des soins attentifs de permettre à la nature (bonne par définition) de suivre son développement. Ce que Rousseau veut faire saisir c’est que l’enfant est un individu à part entière et non l’avorton, le prolongement de ses parents. Or la plupart du temps, l’éducation traditionnelle consiste à forcer les enfants à acquérir les règles des adultes ou le savoir-faire de la société, le petit refrain de la transmission se réduisant souvent à  » fais pas ci, fais pas ça !« . Ainsi, Jean-Jacques Rousseau change-t-il radicalement la perspective pédagogique en inversant l’ordre des priorités : ce qui est premier ne doit pas être la société, le monde des adultes mais celui de l’enfance:

Les théories de Rousseau sont toujours discutées actuellement et ont influencé de nombreuses pédagogies alternatives comme celles des écoles Freinet, Montessori :

Elèves d’une école Montessori

Elle nous rappelle aussi l’expérience des Libres enfants de Summerhill Summerhill, une école autogérée fondée en 1921 dans la région de Londres. Son fondateur, le psychanalyste A. S. Neill s’est dressé contre l’école traditionnelle soucieuse d’instruire mais non d’éduquer. Il s’est dressé contre les parents hantés par le critère du succès (l’argent). Il s’est insurgé contre un système social qui forme, dit-il, des individus « manipulés’ et dociles. Toutes ces expériences éducatives originales plus ou moins influencées par Rousseau ont suscité de nombreux débats pédagogiques et contribué à lancer la question des droits de l’enfant. L’école autogérée de Summerhill, malgré les controverses dont elle a pu et continue de faire l’objet (prix : 6000 euros par mois par exemple), accueille toujours des pensionnaires :

Un film culte pour adolescents dans la lignée des robinsonnades rousseauistes à la Paul et Virginie : le Lagon Bleu de Randal Kleiser (1980) :

Après que leur bateau se soit échoué, deux jeunes enfants se retrouvent seuls et isolés sur une île déserte. Ils grandissent ensemble et des sentiments commencent à les envahir :

Toutes ces questions des pédagogies nouvelles et libertaires sont évidemment essentielles pour le sujet qui nous occupe. Néanmoins, une vingtaine d’années plus tard, le philosophe prussien Emmanuel Kant (1724-1804) dans son propre Traité pédagogique semble répondre à Rousseau en critiquant point par point les positions de l’auteur de L’Emile. Selon Kant, l’éducation est indispensable – y compris dans sa forme négative et autoritaire, la discipline qui règle le comportement humain, en empêchant l’enfant de se détourner de sa vraie destination, la culture. C’est celle-ci, apportée par l’instruction « qui arrache l’homme à ses penchants brutaux » et permet, non seulement à l’individu mais à l’espèce entière, de
devenir meilleure, de ne pas être finalement un petit sauvage.

Lisons ensemble cet extrait de Kant dont nous avons surligné les passages essentiels pour que vous en saisissiez la portée pour notre thème.


Texte-Document 2 :


« L’homme est la seule créature qui soit susceptible d’éducation. Par éducation l’on entend les soins (le traitement, l’entretien) que réclame son enfance, la discipline qui le fait homme, enfin l’instruction avec la culture. Sous ce triple rapport, il est enfant, — élève, — et écolier. […]
L’espèce humaine est obligée de tirer peu à peu d’elle-même par ses propres efforts toutes les qualités naturelles qui appartiennent à l’humanité. Une génération fait l’éducation de l’autre. […]
L’homme ne peut devenir homme que par l’éducation. Il n’est que ce qu’elle le fait. Il est à remarquer qu’il ne peut recevoir cette éducation que d’autres hommes, qui l’aient également reçue. Aussi le manque de discipline et d’instruction chez quelques hommes, en fait de très-mauvais maîtres pour leurs élèves. Si un être d’une nature supérieure se chargeait de notre éducation, on verrait alors ce qu’on peut faire de nous. Mais, comme l’éducation, d’une part, apprend quelque chose aux hommes, et d’autre part, ne fait que développer en eux certaines qualités, il est impossible de savoir jusqu’où vont nos dispositions naturelles. […]
Il n’y a personne qui, ayant été négligé dans sa jeunesse, ne soit capable d’apercevoir dans l’âge mûr en quoi il a été négligé, soit dans la discipline, soit dans la culture (car on peut nommer ainsi l’instruction). Celui qui n’est point cultivé est brut ; celui qui n’est pas discipliné est sauvage. Le manque de discipline est un pire mal que le défaut de culture, car celui-ci peut encore se réparer plus tard, tandis qu’on ne peut plus chasser la sauvagerie et corriger un défaut de discipline. Peut-être l’éducation deviendra-t-elle toujours meilleure, et chacune des générations qui se succéderont fera-t-elle un pas de plus vers le perfectionnement de l’humanité ; car c’est dans le problème de l’éducation que gît le grand secret de la perfection de la nature humaine. On peut marcher désormais dans cette voie. Car on commence
aujourd’hui à juger exactement et à apercevoir clairement ce qui constitue proprement une bonne éducation. Il est doux de penser que la nature humaine sera toujours mieux développée par l’éducation et que l’on peut arriver à lui donner la forme qui lui convient par excellence. Cela nous découvre la perspective du bonheur futur de l’espèce humaine.

« […] Un des plus grands problèmes de l’éducation est de concilier sous une contrainte légitime la soumission avec la faculté de se servir de sa liberté. Car la contrainte est nécessaire ! Mais comment cultiver la liberté par la contrainte ? Il faut que j’accoutume mon élève à souffrir que sa liberté soit soumise à une contrainte, et qu’en même temps je l’instruise à en faire lui-même un bon usage. Sans cela il n’y aurait en lui que pur mécanisme ; l’homme privé d’éducation ne sait pas se servir de sa liberté ». ».

Kant, Éléments métaphysiques de la doctrine de la vertu, Pédagogie 1776-1787, traduction Barni, éd. Auguste Durand, 1855, p.187-200.

Les Réflexions sur l’éducation de Kant partent d’un point précis, simple et arrêté : l’homme, à la naissance, est inachevé. Le philosophe explique que la nature humaine, bien que l’homme soit censé représenter une certaine idée de la perfection car réalisé par Dieu à son image, ne permet pas à l’homme d’être tout à fait abouti à sa naissance. Il lui faut être éduqué. « L’homme ne peut devenir homme que par l’éducation« .

L’éducation construit donc notre humanité, elle se transmet. Si «l’homme ne peut devenir homme que par l’éducation» alors « l’éducation est le plus grand et le plus difficile problème qui puisse être posé à l’homme». Pourquoi le plus grand et le plus difficile ? Le « plus grand« , car il s’agit de l’accomplissement des dispositions naturelles de l’homme c’est-à-dire de sa finalité. Pourquoi « le plus difficile« , parce que sa résolution est entravée par le fait que les hommes ayant besoin d’un maître pour les guider vers ce but ne peuvent que le trouver parmi eux et il y aura ainsi forcément des hommes imparfaits éduquant d’autres hommes, le progrès ne pourra être que très lent.

Alors qu’est-ce que l’éducation pour Kant ? C’est la transmission d’une culture au sens large que Kant définit par la discipline et l’instruction. Éduquer c’est donc transmettre des savoirs mais aussi des règles de conduite.

Kant semble insister sur la discipline comme première condition d’une bonne instruction car pour lui, l’autonomie passe aussi par la discipline, le respect de l’autorité c’est-à-dire l’incorporation de règles qui soumettent nos penchants naturels, maîtrisent nos instincts et nos pulsions de petit animal :

L’enfant est destiné à se cultiver mais naturellement, il est comme un petit sauvage, dans l’instinct. Et c’est donc la discipline et l’instruction qui vont  » arracher l’homme à ses penchants brutaux » (car Kant ne croit pas comme Rousseau à une bonté naturelle de l’homme).

EDUCATION 2 / KANT ET LES LUMIÈRES

  1.  » Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable (faute) puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! (Ose penser) Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.
  • La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les a affranchi depuis longtemps d’une (de toute) direction étrangère, reste cependant volontiers, leur vie durant, mineurs, et qu’il soit facile à d’autres de se poser en tuteur des premiers. Il est si aisé d’être mineur ! Si j’ai un livre qui me tient lieu d’entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc., je n’ai vraiment pas besoin de me donner de peine moi-même. Je n’ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux. (…)
  • Que la grande majorité des hommes (y compris le sexe faible tout entier) tienne aussi pour très dangereux ce pas en avant vers leur majorité, outre que c’est une chose pénible, c’est ce à quoi s’emploient fort bien les tuteurs qui très aimablement (par bonté) ont pris sur eux d’exercer une haute direction sur l’humanité. Après avoir rendu bien sot leur bétail (domestique) et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n’aient pas la permission d’oser faire le moindre pas, hors du parc ou ils les ont enfermé. Ils leur montrent les dangers qui les menace, si elles essayent de s’aventurer seules au dehors.
  • Or, ce danger n’est vraiment pas si grand, car elles apprendraient bien enfin, après quelques chutes, à marcher ; mais un accident de cette sorte rend néanmoins timide, et la frayeur qui en résulte, détourne ordinairement d’en refaire l’essai.« 

  1. Comment Kant définit-il les Lumières ?
  2. Pour quelles raisons les hommes se complaisent-ils dans leur état de dépendance ?
  3. Pourquoi la liberté d’expression (l’usage public de la raison) est-elle décrite comme la plus inoffensive des libertés ?
Qu'est-ce que les Lumières ? de Kant - Editions Flammarion

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En fait, il est difficile de penser par soi-même, cela demande une forme de courage, car les hommes préfèrent souvent se décharger de cette tâche en reprenant les pensées des autres ; il est plus facile qu’un prêtre, un pasteur (ce que Kant appelle « un directeur de conscience ») se charge de penser pour nous et on s’en remettra aux médecins, aux experts, aux journalistes pour émettre une opinion sans vérification :

Covid-19 - Dépistages gratuits à Marseille par l'équipe du Dr. Raoult,  l'ARS fulmine - lindependant.fr
Un docteur controversé de la crise Covid : le Dr Raoult de Marseille.

Aussi dans ce texte, Kant nous définit-il les Lumières comme un moment d’émancipation intellectuelle. La citation majeure de ce court texte de Kant est “Pense par toi-même” (« Ose penser », SAPERE AUDE en latin et peut résumer à elle seule toute la philosophie de Kant.

L’ensemble du projet de Kant est d’élever les peuples et d’aider à les libérer du dogmatisme, de la tyrannie des églises de toute sorte. Pour cela, il leur lance l’injonction suivante : “Aie le courage de te servir de ton propre entendement.

Tiradentes on Twitter: "Sapere aude! english translation  http://t.co/tekaHwYKSS"

Kant définit les Lumières comme la « sortie hors de l’état de tutelle » c’est-à-dire la situation de l’homme hors d’état de faire usage par lui-même de sa raison. Cette condition hétéronome est imputable car elle résulte d’un manque de « résolution » et de « courage » telle les enfants mineurs par rapport aux majeurs qui tant qu’ils sont mineurs ne sont pas considérés comme responsables de ce qu’ils font. Mais pour Kant, cet état de minorité à l’âge adulte n’est pas naturel : l’homme est un être doté de raison. Il doit pouvoir penser par lui-même et justement s’il ne cultive pas sa raison, l’homme restera en enfance c’est-à-dire soumis à une autorité extérieure : il ne sera pas autonome, libre. 

Ainsi, le texte de KANT est précisément un appel adressé aux hommes à devenir majeurs, pour leur permettre d’accéder à l’autonomie du jugement. Libérés des « préceptes » et des « formules », devenant seuls maîtres de leur raison, ils pourront alors  véritablement penser par eux-mêmes, et ainsi « marcher seuls » d’un « pas assuré ».

En complément :

Le texte complet lu par Daniel Mesguich, un très grand comédien :

Et une explication du texte complet par schémas avec la distinction USAGE PRIVÉ et USAGE PUBLIC de la Raison :

EDUCATION 3 / L’ÉCOLE ET LE TRAVAIL


«
Il est de la plus grande importance d’apprendre aux enfants à travailler. […] La question de savoir si le ciel ne se serait pas montré beaucoup plus bienveillant à notre égard, en nous offrant toutes choses déjà préparées, de telle sorte que nous n’aurions plus besoin de travailler ; cette question doit certainement être résolue négativement, car il faut à l’homme des occupations, même de celles qui supposent une certaine contrainte. Il est tout aussi faux de s’imaginer que, si Adam et Eve étaient restés dans le paradis, ils n’eussent fait autre chose que demeurer assis ensemble, chanter des chants pastoraux et contempler la beauté de la nature. L’oisiveté eût fait leur tourment tout aussi bien que celui des autres hommes.
Il faut que l’homme soit occupé de telle sorte que, tout rempli du but qu’il a devant les yeux, il ne se sente pas lui-même, et le meilleur repos pour lui est celui qui suit le travail. On doit donc accoutumer l’enfant à travailler. Et où le penchant au travail peut-il être mieux cultivé qu’à l’école ? L’école est une culture par contrainte. C’est rendre à l’enfant un très mauvais service que de l’accoutumer à tout regarder comme un jeu. Il faut sans doute qu’il ait ses moments de de récréation, mais il faut aussi qu’il ait ses moments
de travail. »

Kant, Traité de pédagogie, 1787.


Question d’interprétation :
Pourquoi l’enfant doit-il apprendre à travailler ?
Essai :
Faut-il penser une éducation sans contraintes ?

Si contraignant qu’il soit, le travail doit être tenu pour une valeur, utilitaire et morale. Cette position a une conséquence pédagogique : l’enfant doit acquérir l’habitude de travailler, le sens de l’effort même s’il faut parfois le forcer à faire un travail dont le sens lui échappe et le meilleur endroit pour cet apprentissage reste pour Kant l’école.

  1. Sa nécessité vitale : pour survivre, l’homme doit adapter la nature à ses besoins (pb économique de l’homme, dialectique de la rareté)
  2. Sa nécessité morale : le travail détourne de l’ennui, l’inquiète préoccupation de soi qui ronge les désœuvrés. Sans lui, même le Paradis serait vite devenu insupportable aux premiers hommes.
  1. Lieu où doit s’acquérir cette habitude l’école.
  2. Raisons et conditions de cette acquisition : le maître impose discipline et instruction qui font que l’enfant différencie travail et jeu.
  3. Limites de cette contrainte : elle ne doit pas nier l’humanité de l’enfant et donc lui réserver des moments de récréation et de loisirs, des pauses dans sa journée et des vacances régulières.

Problématique : Les enfants, ces créatures fragiles et innocentes, doivent-ils être élevés à l’écart du monde des adultes dans un monde préservé du travail ? L’éducation doit-elle viser à « l’épanouissement » des facultés naturelles de l’enfant, notamment son goût pour le jeu ?

Emmanuel Kant répond par la négative en avançant une conception de l’éducation fondée sur une définition de l’homme comme « animal laborans » : si l’enfant est un homme en devenir, alors il ne convient pas de l’élever comme un petit animal, il faut au contraire l’extraire de la nature, le faire sortir du « vert paradis de l’enfance » en lui apprenant à travailler.

Kant commence par avancer sa thèse : « Il est de la plus haute importance que les enfants apprennent à travailler. » au tout début de cet extrait, puis par développer ses arguments : contrairement aux animaux, l’homme doit travailler pour subvenir à ses besoins. On a rien sans rien. Si tu ne travailles pas, tu n’as rien dans ton assiette.

Mais en plus, pour Kant, contrairement au « tu travailleras à la sueur de ton front de la Genèse dans la Bible, le travail n’est pas une « malédiction », une conséquence du « péché originel », car il nous fait échapper à la torture de l’ennui. Du coup, il y a deux sortes de repos : le mauvais repos de l’oisiveté et le bon repos qui suit le travail et permet à l’homme de réparer ses forces.

Il reprend sa thèse dans le derniers tiers du texte, à la lumière des arguments qu’il vient d’avancer : le rôle de l’école est de faire entrer le petit homme dans la culture à travers le travail ; le penchant naturel au jeu ne doit donc pas être cultivé chez l’enfant au dépens du penchant au travail car sans culture et sans éducation l’homme n’est rien et l’éducation suppose des contraintes en particulier par l’apprentissage de l’effort et du courage que la vie nécessite.

Kant souligne ainsi le rôle de l’École et on remarque qu’il ne parle ni de famille, ni de précepteur comme J.J. Rousseau dans l’Emile où l’élève n’est éduqué que par une seule personne, à l’ écart du monde et de la société. Ici, l’école renvoie à celle que nous connaissons par exemple en primaire ou au collège. Aussi le rôle de l’éducateur n’est pas de distraire l’enfant, de l’amuser, mais de lui transmettre des connaissances explicites, précises, de lui apprendre à « faire ses devoirs » puisqu’« il est extrêmement mauvais d’habituer l’enfant à tout regarder comme un jeu. ». Il y a pour Kant un temps pour jouer et un temps pour travailler et on ne doit pas mélanger les deux séquences en prétendant « instruire en amusant ».

L’École est donc une culture par contrainte parce que l’acquisition de la culture requiert des efforts de réflexion et de mémorisation. On doit l’y obliger car l’enfant est trop jeune, trop immature pour comprendre de lui-même la raison d’être de cette contrainte et pour l’accepter librement (le fait de devoir cultiver sa mémoire, d’exercer sa réflexion, de discipliner ses gestes et sa parole). Il ressent la culture comme un élément étranger et négatif, comme une « aliénation » et le plaisir de l’oisiveté et du jeu comme un élément positif parce qu’il se réfère uniquement à la sensibilité et non à la raison. Ce n’est que plus tard, quand il aura atteint l’âge de réfléchir et de « penser par lui-même » qu’il comprendra « l’utilité de cette contrainte » en tant que prédisposition du corps et de l’esprit au monde de la culture et du travail et acquisition des « bonnes attitudes ».

L’enfant est un homme en devenir et l’humanité se définit par le travail, aussi faut-il apprendre à l’enfant à travailler. Le rôle de l’École est de faire entrer l’enfant dans la société. Le refus de donner des bases solides à l’enfant, des outils de langage et des connaissances en lui apprenant à lire, à écrire et à compter sous prétexte de ne pas le « traumatiser » et de le laisser « s’épanouir » entrave le plein exercice de son entendement et son intégration dans la société humaine. Pour Kant, la connaissance et la culture sont les conditions de la liberté véritable – qui n’est pas de « faire ce que l’on veut ». Kant serait très critique à l’égard des pédagogies ludiques contemporaines mais on aura noté qu’il a été aussi attentif aux rythmes scolaires de l’enfant, défendant ainsi des moments de récréation et la nécessité de vacances régulières.

ROBERT DOISNEAU (1912-1994), grand photographe français.

André Lamorisse, Le Ballon Rouge (1956) : un regard poétique sur l’enfance :

EDUCATION 4 / L’ENFANT REDÉCOUVERT

Notre fil rouge : Comment l’éducation peut-elle aider à devenir soi ?

La recherche de soi, c’est-à-dire la quête d’identité, qui est l’enjeu majeur du semestre, passe nécessairement par la question de l’éducation. On a vu (I) que bien avant l’époque romantique, le siècle des Lumières avec Rousseau et Kant posa cette question au centre de sa réflexion philosophique : comment aider l’homme à s’accomplir, à devenir meilleur et à être libre ? Comment l’aider à se réaliser ? Les figures de l’enfant et celle de l’adolescent se sont alors petit à petit imposées comme paradigme de cette question de la formation du moi à travers l’éducation qui nous mènera à l’émancipation (Education / 3). Dans notre grand 1, notre fil conducteur était que l’éducation doit mener à la liberté et à l’autonomie. C’est pourquoi, depuis les Lumières, la littérature, la philosophie et les arts vont reprendre
à leur compte cette question en montrant quelles voies peut emprunter un individu pour devenir un sujet, libre de penser, d’agir, de gouverner et de se gouverner.

Initiée au XVIIIe siècle, cette réflexion sur l’éducation va traverser tout le XIXe siècle,
principalement dans la production romanesque chez Stendhal, Hugo et Balzac en nous montrant l’ascension de héros et les conflits sociaux et politiques qui entravent l’accomplissement de leurs voeux. C’est le roman d’ascension, un des genres du romantisme où le héros romantique cherche à s’affranchir de sa famille, de son milieu, de la société entière pour se réaliser ; il croise des figures auxquelles il va s’identifier, parfois des héros politiques qui donnent un sens au parcours du héros.

Grande référence littéraire : le personnage de Lucien de Rubempré dans les Illusions perdues de Balzac.

Les héros romantiques sont des personnages qui vont se construire seuls CONTRE la société.

Puisqu’il est à la fois l’objet et le modèle idéal d’une transformation par l’éducation et l’amour, l’enfant commence à devenir visible sur la scène du monde. L’enfant devient un acteur ou du moins un personnage essentiel de son éducation.

Une référence essentielle

L’historien Philippe Ariès étudie la place de l’enfant dans la famille ainsi que l’évolution des sentiments à l’intérieur de celle-ci depuis le Moyen Âge jusqu’au XVIIIe siècle. Telle est sa thèse : au fur et à mesure que la mortalité des enfants décroît, la démographie change et les enfants naissent moins nombreux. Les parents les investissent alors davantage affectivement et prennent de plus en plus en compte la nécessité de leur assurer un bon avenir en les éduquant. L’idée-même de l’enfant comme personne à part entière, demandant une attention et des soins, est donc associée à une réflexion sur les besoins d’une éducation spécifique, conforme à la nature de l’enfant qui est de moins en moins considéré comme un adulte en miniature.

On peut d’ailleurs constater cette évolution dans la peinture occidentale de la fin du XVIIIe siècle : l’enfant y apparaît comme un sujet à part entière, souvent mis en scène dans des postures d’apprentissage aux côtés des parents. Mais attention ces préoccupations sont l’apanage des classes aisées et ne concernent ni les paysans ni les ouvriers : il faudra attendre en France les lois Jules Ferry (1881-1882) pour que les plus pauvres puissent avoir accès à l’enseignement primaire obligatoire.

Voici une toile de la portraitiste Elisabeth Vigée Le Brun (1755-1842) montrant la reine Marie-Antoinette entourée de ses enfants : la reine devient ici un modèle d’amour maternel, qui est une « invention » culturelle récente :

Marie-Antoinette avec ses enfants, tableau d’Elisabeth Vigée Le Brun,
1787, Château de Versailles
.

Comme le montre cette scène, la peinture de la fin du XVIIIe siècle met volontiers en scène l’enfant et sa famille – y compris au plus haut sommet de l’État. Ce sont des scènes d’intimité, marquées par la tendresse des liens de filiation, ce qui est également assez nouveau. Le cadre resserré rapproche les parents et les enfants et permet de rendre visible le lien qui les unit. Le lien éducatif est alors renforcé par le lien filial :

Portrait de Monsieur Olive, trésorier des États de Bretagne, avec sa famille

Marie-Antoinette avait lu L’Emile et de l’Éducation de Jean-Jacques Rousseau et en avait été fasciné. Pour l’éducation du dauphin, son fils, elle fit construire un lieu peu visité au Château de Versailles, dit le Hameau de la Reine où ses enfants devaient être éduqués en autonomie, dans la nature, pêchant, jardinant et observant les étoiles, le lever et le coucher du soleil dans un village normand artificiellement reconstruit :

Plan du Hameau de la reine

Maisonnette « normande »

Observer et apprendre les saisons

Nature et moulin à eau, pêcher et apprendre à faire du pain

La vigne et le vin

Jardiner et gérer une fermette

Lorsque l’enfant est seul sur la toile, l’art du portrait est une façon de marquer que l’enfant accède au statut de « sujet ». C’est le cas des toiles de GIRODET (1767-1824) que nous vous proposons pour interroger le rôle que tient l’instruction nouvelle dans la vie des enfants au début du XIXe siècle :

Anne-Louis Girodet, Portrait du Docteur Trioson donnant une leçon de géographie à son fils (1803)
Anne-Louis Girodet, Benoît Agnès Trioson regardant des figures dans un livre (1797)

1) Décrivez les deux scènes en vous concentrant sur le thème de l’éducation et de la transmission. Vous réfléchirez notamment au rôle des objets présents dans les deux oeuvres. Quels principes d’éducation suivent les deux scènes ? Montrez les ressemblances et les différences entre les deux toiles.
2) Répondent-elles aux principes prônés par Rousseau dans l’extrait de L’Émile que nous avons lu et analysé ? Donnez des réponses distinctes et nuancées pour les deux tableaux.


En mettant ainsi en scène une tension psychologique chez l’enfant, Girodet réfléchit au paradoxe de l’éducation qui veut prendre en compte la nature de l’enfance et lui impose les contraintes de l’éducation. Le propos du peintre est finalement ambigu : si le livre reste une donnée incontournable pour une époque aussi avide de connaissances, son usage doit cependant être tempéré par d’autres méthodes d’apprentissage prenant davantage en compte la nature de l’enfant. Le besoin d’être aimé et le besoin de jouer sont des éléments indispensables à l’enfant pour s’épanouir, « devenir » soi et grandir.

Ceci éclate dans le :

Girodet, Jeune enfant étudiant son rudiment, portrait du jeune Trioson (1800).

La Rêverie du jeune Trioson : (n’oublions pas que Rousseau est l’auteur des Rêveries du promeneur solitaire !) :

Girodet, Jeune enfant étudiant son rudiment, portrait du jeune Trioson (1800)

Fils du docteur Trioson (1735-1815), protecteur et ami de Girodet, Benoit-Agnès Trioson (v. 1789-1804) vient de suspendre son étude pour rêver. Les travaux érudits l’ennuient. Il délaisse les objets de son éducation entassés sur le fauteuil : le violon, le rudiment de grammaire latine, le scarabée et le papillon, les feuilles de papier à dessin et le porte-sanguine qui côtoient un morceau de pain et des coquilles de noix. Peu studieux, il les a détournés de leur usage premier : dessins griffonnés sur les pages de son livre, mots interminables et incompréhensibles écrits sur les feuilles, violon et insectes maltraités. Puis, il les abandonne totalement pour s’évader dans le rêve. Le spectateur est ignoré ; étranger à son univers, il ne peut qu’observer et imaginer les songes du garçon qui est ailleurs.

Détail



Utilisant les effets de clair-obscur, Girodet coupe son tableau en deux espaces verticaux opposés. À droite, une moitié noyée d’ombre, dans laquelle se concentrent les divers sujets d’étude montrant le côté sombre de l’érudition dont l’enfant se détourne alors qu’il dirige au contraire son regard vers la gauche qui, entièrement vide, est baignée de lumière. Elle représente le monde imaginaire et romantique vers lequel s’évade l’esprit vagabond du jeune garçon. Le visage semble se détacher du reste du tableau : le rêve échappe à la réalité. Girodet en admirateur de Rousseau et de l’Émile, considère l’espièglerie et la dissipation comme inhérentes à l’enfance, qui tend naturellement à échapper aux contraintes de la discipline imposée (les cheveux bouclés, indisciplinés, évoquent la fantaisie de l’esprit). Aussi est-ce avec une tendre indulgence qu’il confronte dans son œuvre l’évidente mélancolie de l’enfant et le rudiment de grammaire latine ouvert à la page de la déclinaison du verbe « être heureux » !

On assiste donc bien à un changement. Au XVIIIe siècle, l’enfant devient un être digne d’intérêt. Son univers intrigue et fascine. La société commence à se soucier de son bien-être et de sa formation (développement du système scolaire, progrès de la médecine). Aimé, soigné, éduqué, l’enfant fait l’objet d’un investissement grandissant qui prendra véritablement son essor au XIXe siècle. D’autres artistes, tel Chardin dans L’Enfant au toton, vers 1736, s’intéressent également au monde captivant et troublant de l’enfance :

Chardin, L’enfant au toton (1736)

Jean-Siméon Chardin (1699-1779), Enfant jouant aux cartes

Olivier van Deuren (1666-1714), une leçon de géographie solitaire ? En fait Un jeune astronome

TRANSMISSION 1 / L’ÉCOLE, INSTRUIRE OU ÉDUQUER ?

Non, Charlemagne n’a pas inventé l’école !

Pilier funéraire de la province de Gallia Belgica, (vers 180 apr. J.-C), représentant une école romaine


L’école existe depuis très longtemps, comme en témoigne ce bas-relief gallo-romain exposé au musée de Trèves. Cependant, si la société romaine accorde une grande importance à l’éducation des enfants, elle ne se préoccupe pas de l’enseignement pour tous : seuls accèdent à l’école ceux des familles les plus aisées, principalement les garçons même si les écoles sont mixtes. Le paterfamilias décide de faire éduquer ses enfants à domicile par un esclave instruit ou, comme c’est le cas sur cette illustration, de l’envoyer dans une école tenue par un esclave enseignant. Les enfants âgés de 7 à 12 ans apprennent à lire – ce que montre explicitement la reproduction – et à compter. Mais, contrairement à ce que semble représenter le bas-relief, certains auteurs latins témoignent dans leurs souvenirs d’école de l’inconfort des lieux aux températures parfois glaciales et d’installations précaires. Les manuels scolaires n’existant pas, la pédagogie était fondée sur la répétition des paroles du maître et la mémorisation. Écrire consistait à graver les lettres et les mots sur une tablette de cire à l’aide d’un stylet de bois. Les châtiments corporels infligés aux élèves inattentifs ou indisciplinés, parfois extrêmement violents, étaient quelquefois dénoncés, mais cependant considérés comme un bienfait par la grande majorité des Gallo-Romains.

Marie Chantault, Livre d’heures, début du XVIe siècle. Paris, BnF.

Le décor architectural de cette miniature extraite d’un livre d’heures datant du XVIe siècle représente une école monastique du Moyen Âge. Dans les abbayes, les moines réguliers conservent, reproduisent et transmettent le savoir et les bonnes manières par la copie ou l’enseignement religieux. Certes, Charlemagne avait encouragé la création d’écoles en dehors des monastères pour un petit nombre de clercs destinés à vivre dans les ordres – souvent de jeunes garçons nobles ou issus de milieux modestes espérant de meilleures conditions de vie – qu’il fallait recruter dès l’âge de 7 ans. Mais jamais à cette époque n’a été envisagé l’enseignement pour les enfants de serfs ou de paysans. On apprend à lire et à écrire le latin à l’aide de méthodes pédagogiques similaires à celles de l’époque gallo-romaine : écouter, répéter, apprendre par coeur. La scène de droite sur l’enluminure où un répétiteur fesse un enfant avec une férule atteste encore une fois la rudesse de la discipline.


C’est en effet avec le développement de l’imprimerie au XVIe siècle que l’école se généralise comme lieu d’apprentissage et d’éducation. Afin de transmettre à leurs enfants des compétences utiles et plus efficaces que les leurs dans le cadre de la vie sociale ou professionnelle, les riches bourgeois lui accordent de plus en plus d’importance et payent des frais de scolarité. Cette gravure d’Abraham Bosse, extraite d’un ensemble de 1 500 planches datant d’environ 1640, constitue un témoignage précieux sur la société urbaine sous le règne de Louis XIII. La salle représentée est sans doute le logement du maître puisqu’il s’y trouve un lit. Cet homme âgé à l’air sévère installé à son pupitre, fait réciter les élèves qui passent un par un devant lui car l’enseignement n’est pas encore envisagé de manière collective. Sont réunis une petite vingtaine d’enfants de tous âges, garçons et filles
séparés traditionnellement selon la volonté de l’Église. Les garçons, debout, devant une grande table constituée d’une planche posée sur des tréteaux, apprennent la lecture, la grammaire, le latin, le chant et les bonnes manières. Ils écrivent avec une plume d’oie taillée et trempée dans l’encre. À droite, quelques fillettes bavardent, une autre, au fond, joue avec un chat perché sur le toit du lit : elles ne semblent guère bénéficier de l’attention de l’adulte. Celui-ci tient une verge à la main, preuve de châtiments corporels toujours existants. L’emploi de la férule ou des verges est encore d’usage. Il faudra attendre le XVIIIe siècle pour que disparaissent les plus durs aspects de la discipline. Le texte (non reproduit) d’Abraham Bosse écrit sous l’image se termine par «
Toy qui te mocques de leurs jeux/Scache qu’ils sont pleins d’innocence. Et souviens-toy qu’en ton Enfance,/tu cherchois à faire comme eux« , preuve qu’on commence tout juste à s’intéresser à l’enfance comme âge propre.

Léopold Chibourg, sans titre, 1842. (Huile sur toile. Rouen, musée national de l’Éducation).

Ce tableau de Léopold Chibourg, daté de 1842, qui n’est pas titré, représente un local où était dispensé l’enseignement en direction des jeunes enfants. Sa représentation est plutôt éloignée de la volonté des réformateurs qui, avec les encyclopédistes du XVIIIe siècle, critiquent le contrôle des religieux et réclament une éducation nationale car on voit ici comme sous l’Ancien Régime que l’école est entièrement sous la tutelle de l’Eglise et c’est dans ce contexte que se situe cette scène située en milieu rural (au milieu du XIXe siècle, 75 % des Français vivent à la campagne). Le local est vétuste, l’équipement pédagogique rudimentaire : peu de tables, pas de chaise pour tous. Le maître, visiblement de modeste condition, en veste d’intérieur décousue à la manche, bas, bonnet et pantoufles, est également quelque peu ridiculisé par la difficulté qu’il a à se faire respecter par les 15 enfants (12 garçons et 3 filles) malgré la punition corporelle encore en vigueur. Les enfants – tous de condition pauvre et chargés de participer aux activités des champs, ce qui explique un absentéisme saisonnier –, en bonnets, casquettes, tabliers, blouses, sabots et pantoufles,
sont représentés dans des attitudes diverses : moquerie, pleurnicherie, distraction, attention. L’écriture (les plumes d’oie), la lecture (quelques livres), le calcul (sur l’ardoise du mur) et la morale (une feuille sur laquelle est inscrit « Sachons bien honorer nos père et mère ») évoquent des apprentissages élémentaires. De plus, comme le suggère la statuette de la Vierge à l’enfant dans le cadre accroché au mur, le maître assure l’enseignement du catéchisme.

Classe manuelle rurale pour les filles : couture et tricot




Nicolas Condorcet (1743-1794), philosophe et mathématicien.

En 1763, dans son Essai d’éducation nationale, Louis-René Caradeuc de La Chalotais, procureur général au parlement de Bretagne et parlementaire qui prit en main les intérêts de l’éducation nationale, écrit : « L’éducation devant préparer les citoyens à l’État, il est évident qu’elle doit être relative à sa Constitution et à ses lois… ». Portés par les idées des Lumières, les révolutionnaires fondent un Comité d’instruction publique qui, conduit par Nicolas Condorcet (1743-1794), établit en 1792 un rapport sur l’organisation de l’instruction publique. Mais le plan de Condorcet n’aboutira pas, Condorcet condamné à la guillotine, se suicidera comme Socrate dans sa prison :

D’après Fragonard, Nicolas de Condorcet se donnant la mort dans sa prison, 28 mars 1794, gravure.


« L’égalité d’instruction que l’on peut espérer d’atteindre mais qui doit suffire, est celle qui exclut toute dépendance, forcée ou volontaire. Nous montrerons, dans l’état actuel des connaissances humaines, les moyens faciles de parvenir à ce but, même pour ceux qui ne peuvent donner à l’étude qu’un petit nombre de leurs premières années, et, dans le reste de leur vie, quelques heures de loisir. Nous ferons voir que, par un choix heureux, et des connaissances elles-mêmes, et des méthodes de les enseigner, on peut instruire la masse entière d’un peuple de tout ce que chacun a besoin de savoir pour l’économie domestique, pour l‘administration de ses affaires, pour le libre développement de son industrie et de ses facultés, pour connaître ses droits, les défendre et les exercer ; pour être instruit de ses devoirs, pour pouvoir les bien remplir ; pour juger ses actions et celles des autres d’après ses propres lumières, et n’être étranger à aucun des sentiments élevés ou délicats qui honorent la nature humaine ; pour ne point dépendre aveuglément de ceux à qui il est obligé de confier le soin de ses affaires ou l’exercice de ses droits, pour être en état de choisir et de les surveiller ; pour n’être plus la dupe de ces
erreurs populaires qui tourmentent la vie de craintes superstitieuses et d’espérances chimériques ; pour se défendre contre les préjugés avec les forces de sa raison ; enfin pour échapper au prestige du charlatanisme, qui tendrait des pièges à sa fortune, à sa santé, à la liberté de ses opinions et de sa conscience, sous prétexte de l’enrichir, de le guérir et de le sauver.
Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, (1793).

Statue de Condorcet, quai Conti, à Paris. 

Révolutionnaire et homme des Lumières, Condorcet affirme que tout le monde, le peuple en son entier doivent être éduqués car seule l’éducation peut garantir à la nation des citoyens libres. Il faut à la République naissante des citoyens instruits. Chaque homme doit pouvoir recevoir une instruction qui est la seule manière pour lui de progresser moralement. Pour Condorcet, seules les Lumières acquises par le savoir encyclopédique permet de former un homme de bien. Du coup, on créera un Ministère de l’Instruction publique.

On voit que d’emblée Condorcet en homme des Lumières s’attache à la dimension émancipatrice de l’éducation et que pour lui, c’est l’instruction avant tout la propagation des savoirs et l’apprentissage de l’usage de la raison qui doivent guider l’homme vers le progrès et l’autonomie. Les philosophes se sont en effet interroger sur la bonne méthode à employer afin de parvenir à ce but. Se sont opposés alors les tenants de l’instruction qui insistent sur les connaissances et les défenseurs de l’éducation qui insistaient eux sur la morale. C’est le cas par exemple d’Helvétius (1715-1771) :

Portrait de Claude-Adrien Helvétius, exposé en 1755.

Pour lui, l’éducation ne peut être fondée que sur l’instruction, elle doit d’abord être morale. En tout cas, toutes ces discussions amènent l’éducation au premier plan car chacun comprend bien comme le poète Victor Hugo après avoir visité un bagne que

 » Chaque enfant qu’on enseigne est un homme qu’on gagne.
Quatre-vingt-dix voleurs sur cent qui sont au bagne
Ne sont jamais allés à l’école une fois,
Et ne savent pas lire, et signent d’une croix.
C’est dans cette ombre-là qu’ils ont trouvé le crime.

L’ignorance est la nuit qui commence l’abîme.« 

Victor Hugo, « Chaque enfant qu’on enseigne », poème dans Les Quatre Vents de l’esprit (1881).

et les chemins de l’école sont parfois difficiles :

C’est arrivé il y a quelques jours, le 8 mars 2024 :

En tout cas, Helvétius, Rousseau, Condorcet, toutes ces discussions du 18ème siècle sur l »éducation vont amener le :

28 juin 1833

Le 28 juin 1833, au début du règne de Louis-Philippe Ier, le ministre de l’Instruction publique François Guizot fait voter une loi instaurant en France un enseignement primaire public et gratuit pour les enfants des familles pauvres. C’est la première étape de l’éducation pour tous en France.

François Guizot (1787-1874), Ministre de l’Instruction publique de 1832 à 1837.

Notons que la loi GUIZOT ne fait pas obligation aux parents d’envoyer leurs enfants à l’école. Elle ne fait pas non plus référence au sexe des élèves, ce qui sous-entend qu’il s’agit seulement de garçons et non de filles. La loi du 28 juin 1833, dite « loi Guizot », fait seulement obligation (mais c’est déjà beaucoup !) à toutes les communes, seules ou par regroupements, d’entretenir au moins une école élémentaire. Cependant, comme sous l’Ancien Régime, l’école est entièrement sous la tutelle de l’Église. L’État intervient peu et laisse le clergé gérer l’enseignement.

Mais il faudra attendre Jules Ferry en 1882 pour que se mette véritablement en place l’école obligatoire, gratuite et laïque de la République.

TRANSMISSION 2 / L’ÉCOLE DE LA RÉPUBLIQUE

Un exemple de sujet de grand oral : Quel système éducatif un état démocratique doit-il mettre en place pour favoriser l’émancipation ?

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En France, c’est avec la loi Jules Ferry du 28 mars 1882 que l’instruction devient obligatoire :

– de 3 ans jusqu’à l’âge de 13 ans d’abord

– puis jusqu’à 14 ans en 1936.

-16 ans en 1959.

– et enfin 18 ans en 2020.

Ici, l’adjectif « obligatoire » n’est en rien pourvu d’une connotation péjorative, bien au contraire. Ce n’est pas du côté de l’enfant que le mot « obligatoire » porte mais du côté des parents comme donc un devoir des adultes de laisser aller son enfant à l’école au lieu à l’époque de le faire travailler dans les champs à l’atelier ou à la cuisine. Avant 1882, l’instruction n’était pas obligatoire et l’école était encore une « école des privilégiés ». En 1882, soumise à une loi, l’éducation devient dépendante d’une institution, le Ministère de l’Instruction publique puis de l’Education nationale dont le rôle marquera jusqu’à aujourd’hui l’histoire de la France sur divers plans.

  1. ) La loi du 28 mars 1882 :

La Troisième République est proclamée par la foule parisienne le 4 septembre 1870 à la suite du désastre de Sedan qui scella la défaite de la France dans la guerre contre la Prusse. Cette véritable déroute entraîne immédiatement la déchéance de Napoléon III, la proclamation de la République et le soulèvement populaire de la Commune de Paris (18 mars 1871 – 28 mai 1871) réprimé dans le sang :

Pour éviter une restauration de la monarchie ou une nouvelle révolution, pour se dédouaner de la féroce répression des communards fusillés ou envoyés au bagne en Nouvelle-Calédonie, le nouveau régime cherche alors à consolider la République en se dotant de nouvelles mesures constitutionnelles :

C’est sur l’éducation que porteront les efforts : il s’agit de renforcer l’unité nationale pour donner à la France les grands principes et les grandes valeurs qu’elle continue d’incarner. Il s’agit d’éviter le retour des des émeutes et du sang dans les rues en n’oubliant pas ces propos de Victor Hugo dans Les Misérables : « La vraie division humaine est celle-ci: les lumineux et les ténébreux. Diminuer le nombre des ténébreux, augmenter le nombre des lumineux, voilà le but. C’est pourquoi nous crions: enseignement! Science! Apprendre à lire, c’est allumer du feu; toute syllabe épelée étincelle.”

Honoré Daumier (1808-1879), Une émeute.

Jules Ferry (1832-1893), un des fondateurs de la République, est plusieurs fois ministre de l’instruction et président du Conseil des ministres. Fervent admirateur de Condorcet, comme lui,  il pense que l’égalité sociale doit avant tout passer par l’égalité d’éducation : il a foi dans l’émancipation par l’instruction. C’est pour lui la seule solution pour éviter la violence. Les lois dites « Jules Ferry » (votées entre 1879 et 1886) se déclinent en trois temps forts constitués autour des trois grands principes républicains : gratuité absolue de l’enseignement primaire, obligation de cet enseignement, et laïcité des maîtres et de leur enseignement. Ces lois scolaires vont accélérer de façon durable le processus de démocratisation de la société française. L’enseignement devient un droit pour l’enfant et le père de famille doit s’y soumettre : l’État met ainsi une limite au pouvoir du père sur ses enfants, en même temps qu’il interdit au curé d’entrer dans l’école publique.

  • « Loi no  11-696 du 28 mars 1882 :

 » Article 1. L’enseignement primaire comprend : L’instruction civique et morale ; La lecture et l’écriture ; La langue et les éléments de la littérature française ; La géographie, particulièrement celle de la France ; L’histoire, particulièrement celle de la France jusqu’à nos jours ; Quelques leçons usuelles de droit et d’économie politique ; Les éléments de sciences naturelles physiques et mathématiques, leurs applications à l’agriculture, à l’hygiène, aux arts industriels, travaux manuels et usage des outils des principaux métiers. La gymnastique. Pour les garçons, les exercices militaires ; Pour les filles, les travaux à l’aiguille.

Article 2. Les écoles primaires publiques vaqueront un jour par semaine, en outre du dimanche, afin de permettre aux parents de faire donner, s’ils le désirent, à leurs enfants, l’instruction religieuse en dehors des édifices scolaires. […]

Article 4. L’instruction primaire est obligatoire pour les enfants des deux sexes âgés de 6 ans révolus à 13 ans révolus. […]

Article 6. Il est institué un certificat d’études primaires ; il est décerné après un examen public auquel pourront se présenter les enfants dès 11 ans. […]« .

Fait à Paris, le 28 mars 1882. Signé Jules Grévy. Signé Jules Ferry.

Jules Ferry (1832-1893)

Complétant la loi du 16 juin 1881 qui fixe la gratuité de l’école primaire, ce document présente les principaux articles de la loi du 28 mars 1882 précisant la nature des disciplines enseignées (article 1), la durée de la scolarité qui devient obligatoire (article 4), et impose un jour de la semaine vaqué et destiné à l’instruction religieuse hors de l’école (article 2). La neutralité religieuse de l’école est donc explicitement institutionnalisée. Claude Lelièvre, dans son Histoire des institutions scolaires, 1789-1889 souligne que l’on aurait tort de l’interpréter comme un combat anticlérical : il s’agit surtout de s’appuyer sur l’école pour affermir la République et imposer les valeurs républicaines.

L’article 6 parle du mythique « certificat d’études » (article 6 de la loi) :

Remis par l’inspecteur primaire dès l’annonce des résultats de l’examen, il avait été conçu par le législateur comme la preuve d’une scolarité régulière et complète de 6 à 13 ans. Les analyses conduites par Caroline Carpentier et Antoine Prost ont montré que cet examen a longtemps été hors de portée de la majorité des élèves. Même si le taux des lauréats croissait d’année en année, passant de 21 % en 1882, à 34 % en 1905, puis à 48 % en 1935, en dépit des idées aujourd’hui véhiculées, environ 50 % des élèves quittaient l’école sans l’avoir obtenu.

« La loi du 28 mars se caractérise par deux dispositions qui se complètent sans se contredire : d’une part, elle met en dehors du programme obligatoire l’enseignement de tout dogme particulier, d’autre part elle y place au premier rang l’enseignement moral et civique. L’instruction religieuse appartient aux familles et à l’église, l’instruction morale à l’école.

Le législateur n’a donc pas entendu faire une œuvre purement négative. Sans doute il a eu pour premier objet de séparer l’école de l’église, d’assurer la liberté de conscience et des maîtres et des élèves, de distinguer enfin deux domaines trop longtemps confondus, celui des croyances qui sont personnelles, libres et variables, et celui des connaissances qui sont communes et indispensables à tous. Mais il y a autre chose dans la loi du 28 mars : elle affirme la volonté de fonder chez nous une éducation nationale et de la fonder sur des notions du devoir et du droit que le législateur n’hésite pas à inscrire au nombre des premières vérités que nul ne peut ignorer.

Pour cette partie capitale de l’éducation, c’est sur vous, Monsieur, que les pouvoirs publics ont compté. En vous dispensant de l’enseignement religieux, on n’a pas songé à vous décharger de l’enseignement moral : c’eût été vous enlever ce qui fait la dignité de votre profession. Au contraire, il a paru tout naturel que l’instituteur, en même temps qu’il apprend aux enfants à lire et à écrire, leur enseigne aussi ces règles élémentaires de la vie morale qui ne sont pas moins universellement acceptées que celles du langage et du calcul.

[…] Le législateur n’a voulu faire de vous ni un philosophe, ni un théologien improvisé. Il ne vous demande rien qu’on ne puisse demander à tout homme de cœur et de sens […] : leur transmettre, avec les connaissances scolaires proprement dites, les principes mêmes de la morale, j’entends simplement de cette bonne et antique morale que nous avons reçue de nos pères et que nous nous honorons tous de suivre dans les relations de la vie sans nous mettre en peine d’en discuter les bases philosophiques.

Vous êtes l’auxiliaire et, à certains égards, le suppléant du père de famille ; parlez donc à son enfant comme vous voudriez que l’on parlât au vôtre ; avec force et autorité, toutes les fois qu’il s’agit d’une vérité incontestée, d’un précepte de la morale commune ; avec la plus grande réserve, dès que vous risque d’effleurer un sentiment religieux dont vous n’êtes pas juge ».

Jules Ferry, Lettre aux instituteurs du 17 novembre 1883.


QUESTIONS :

1) Retrouvez dans cet extrait les grands principes évoqués dans l’encadré sur les lois Jules Ferry.

2) Montrez que Ferry tente d’encadrer strictement la profession de l’instituteur mais aussi de le rassurer sur son rôle.

  1. Rappel de la question : le ministre de l’enseignement Jules Ferry prend la peine d’écrire à tous les instituteurs pour leur rappeler les grands principes des lois. Retrouvez-en, dans cet extrait, les idées essentielles :

— Le premier § de l’extrait évoque le grand principe de la séparation de l’église et de l’état, ce qui renvoie à la notion de laïcité. L’enseignement religieux n’a pas sa place dans l’école de la République. On notera toutefois avec intérêt que la lettre aux instituteurs ne nie pas le bien fondé de cet enseignement mais qu’elle le délègue explicitement aux familles et à l’église – c’est-à-dire à la sphère privée et aux croyances de chacun. Corollairement à cette éviction du religieux de la sphère de l’école publique, Ferry affirme la nécessité d’un enseignement moral : il ne s’agit donc pas d’abandonner ce terrain et de cantonner le rôle de l’instituteur à la transmission d’un savoir. Un savoir sans morale ne serait rien et l’institution et ses ministres – les instituteurs – doivent former les élèves aux grands principes du bien et du mal. La fameuse « leçon de morale » scande quotidiennement le discours du maître en école primaire.

— le deuxième § rappelle le caractère obligatoire de cet enseignement : c’est un point essentiel qui fonde le socle de la nation. Tous les enfants de France doivent aller à l’école et y recevoir le même enseignement. On voit clairement ici l’enjeu politique de ce caractère d’obligation qui repose sur une intervention de l’État dans la sphère familiale : aucun père de famille ne saurait interdire à ses enfants d’aller à l’école, au nom de quelque motif, financier ou idéologique. L’État met ainsi une limite au pouvoir du père sur ses enfants. L’école devient ainsi symboliquement, politiquement, juridiquement une arme d’émancipation de l’enfant par rapport à sa famille, ses croyances et ses déterminations sociales.

  • 2°) Rappel de la question : Montrez que Ferry tente d’encadrer strictement la profession de l’instituteur mais aussi de le rassurer sur son rôle.
  • Ferry s’adresse ensuite directement aux instituteurs pour les guider dans leur pratique quotidienne. Il veut les rassurer. Finalement, être un bon instituteur n’est pas une tâche difficile : il suffit de transmettre les principes moraux que chacun a reçus en héritage. L’instituteur a lui-même été éduqué moralement et il doit donc à son tour transmettre ces principes. Mais vous avez noté que Ferry sépare encore une fois scrupuleusement ces principes moraux de toute idéologie, c’est-à-dire de tout système de valeurs philosophiques, politiques ou religieux. Il s’agit tout à la fois de rassurer l’instituteur sur ses compétences (point besoin d’armature philosophique) mais aussi de limiter strictement toute velléité de politiser ou d’endoctriner au nom d’une quelconque religion. Se dégage ainsi un idéal d’enseignement qui se voudrait « universel » ou en tout cas indépendant de toute doctrine.

Caricature de Jules Ferry en bouffeur de curé !

On a vanté l’école française de Jules Ferry mais il importe de souligner ici que le progrès de la scolarisation fut une tendance générale de Europe de l’Ouest au XIXe siècle et que l’école publique, gratuite et obligatoire telle que définie par la loi Ferry du 28 mars 1882, constituait en réalité par rapport à nos voisins européens un phénomène assez tardif en France où elle revêt une importance particulière, pour deux raisons. D’une part, l’École, qui est aussi laïque, lutte contre l’influence très présente de l’Eglise catholique. D’autre part, au nom de l’idée courante à l’époque que c’est le maître d’école prussien qui a vaincu à Sedan, (en Allemagne tous allaient à l’école depuis longtemps) elle doit préparer les futurs citoyen et tout autant les futurs soldats qui devront reconquérir l’Alsace et la Lorraine perdues.

De gros efforts sont alors entrepris pour la construction et l’aménagement de bâtiments permettant un véritable enseignement. L’école telle que nous la connaissons aujourd’hui, avec un logement distinct pour l’instituteur, une salle autonome pour le conseil municipal et de grandes classes largement éclairées, date de la IIIe République. Dans le paysage rural, le bâtiment école-mairie s’oppose dès lors directement et de façon visible à l’église paroissiale.

Ces photographies prises à l’école primaire d’Hellemmes, dans la banlieue de Lille (Nord) à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle montrent des classes séparées de filles et de garçons car la mixité n’existe pas. Spacieux et confortables, ces locaux neufs, clairs et aérés répondent aux règles prescrites par la loi du 17 juin 1880 : hauteur de 5 m sous plafond (sans colonnes métalliques de soutènement), trois rangées de tables par classe (avec un couloir de 50 cm entre chaque rangée), de façon à ce que chaque élève dispose d’au moins 1,25 mètres carrés et 6,25 mètres cubes. Les bancs-tables biplaces sont adaptés à la taille des élèves. Les armatures de ceux des garçons semblent en fonte. La lumière vient de gauche comme de droite pour répondre aux normes des hygiénistes, qui pensaient lutter ainsi contre les scolioses et les myopies. Plusieurs lampes pendent du plafond car la classe bénéficie aussi d’un éclairage au gaz. La hauteur des allèges sous les fenêtres ne semble pas supérieure à 1,20 m, par suite des thèses des « psychologues » de l’époque qui pensaient préférable que les élèves satisfassent sur-le-champ leur curiosité en voyant ce qui se passait à l’extérieur, plutôt que de continuer à s’interroger sur ce qu’ils ne pouvaient qu’imaginer. Cette loi fixe pour la première fois le nombre maximum d’élèves à 40 par classe dans une école à plusieurs classes, et à 50 dans le cas d’une classe unique. Les cheveux des garçons sont coupés très court pour des raisons d’hygiène (les poux). La leçon d’écriture suscite l’application dans cette Classe de garçons. Sur le mur du fond sont affichées de grandes planches d’anatomie, de botanique et de zoologie, qui manifestent l’orientation scientifique recherchée pour la formation des esprits. Dans une armoire-bibliothèque classique sont soigneusement rangés les manuels et le nécessaire métrique. L’instituteur se trouve sur la gauche. Le deuxième personnage, au fond de la classe, pourrait être l’inspecteur primaire. Vêtu d’une jaquette et d’un gilet orné d’une chaîne de montre, il porte un collier de barbe, symbole d’un républicain radical de gauche et anticlérical.

Dans Classe de filles, les élèves portent toutes la blouse, uniforme qui joue un rôle égalitaire. Les écoles de filles se créent très progressivement, car elles ne peuvent être tenues que par un personnel féminin. L’institutrice, ici au fond de la classe où trône un grand poêle rond, prépare un nouvel exercice ; une autre circule dans les rangs. Les coiffures des petites filles dégagent le front. La leçon de tricot suscite la même application que la leçon d’écriture chez les garçons. Il y a deux institutrices dans la salle pour ce cours de travaux manuels. La leçon de couture revêt une importance considérable à l’école primaire, car l’époque souhaite initier les filles à leur « vocation » de ménagère et de mère, considérée comme essentielle. Le choix de cette activité pour la photo trahit la méfiance persistante du pouvoir vis-à-vis des femmes, de leur éducation, de leurs éventuelles revendications en matière de droit de vote. (le mouvement des suffragettes).


INTERPRÉTATION

Sous l’impulsion de Jules Ferry, l’enseignement primaire organise ses méthodes pédagogiques. Des instructions fixent des programmes, les manuels illustrés apparaissent, et les livres de lecture sont largement diffusés. Lire, écrire, compter restent les bases de cet enseignement élémentaire et continuent à être assimilés par répétition (la récitation par coeur). Le cahier apparaît dans la seconde moitié du XIXe siècle. L’écriture demeure un art qui s’apprend, car une écriture de qualité est encore considérée à l’époque comme l’expression de la valeur morale et professionnelle. Après 1880, l’enseignement devient enfin efficace. Il le doit à des conditions matérielles transformées, à une réelle organisation pédagogique et à une véritable révolution des méthodes. L’école primaire peut alors dépasser les rudiments : dictée, problèmes sur le système métrique, résumés d’histoire et de géographie, notions de sciences à travers les leçons de choses.

L’enseignement n’est pas mixte : les filles sont séparées des garçons. Le principe d’égalitarisme est bien malmené puisque les filles reçoivent un enseignement de couture, censé correspondre à leur destin de femme et ménagère. On note également la stricte séparation entre les hommes et les femmes chez les instituteurs.

L’aménagement de l’espace répond à des normes strictes qui ne laissent rien au hasard. L’hygiénisme en plein essor (partie de la médecine qui se préoccupe de l’hygiène de la population) commande de faire attention aux sources de lumière pour que les élèves ne prennent pas de mauvaises postures. De même pour le nécessaire espacement des travées et des bancs afin que chaque élève bénéficie d’un cubage d’air suffisant pour éviter la trop grande promiscuité et la propagation des maladies (la tuberculose notamment). Enfin, la psychologie naissante s’intéresse aussi à l’enfant dont il faut satisfaire la curiosité par la possibilité de regarder par la fenêtre.

Celle aussi du cancre de Jacques Prévert (1900-1977) :

Jean Geoffroy, Le Bonnet d’âne, 1880.

Ou la nostalgie des photos de Robert Doisneau (1912-1994) :

L’horloge

Le cancre puni dans le couloir.
Au coin.

« Notre jeune École normale était le foyer de la vie laïque, de l’invention laïque dans le département… Sous la direction de notre directeur (…), de jeunes maîtres de l’École normale venaient chaque semaine nous faire l’école. Parlons bien : ils venaient nous faire la classe. Ils étaient comme les jeunes Bara de la République. Ils étaient toujours prêts à crier  » Vive la République ! « .

Nos Jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs, sveltes, sévères, sanglés, sérieux et un peu tremblants de leur précoce, de leur soudaine omnipotence. Un long pantalon noir (…). Un gilet noir. Une longue redingote noire. (…) Cet uniforme civil était une sorte d’uniforme militaire encore plus sévère, encore plus militaire, étant un uniforme civique. (…) Porté par ces gamins qui étaient vraiment les enfants de la République. Par ces jeunes hussards de la République. Par ces hussards noirs de la sévérité. (…) Ces instituteurs étaient sortis du peuple, fils d’ouvriers, mais surtout de paysans et de petits propriétaires. »

Charles Péguy, L’Argent, Cahiers de la quinzaine, 1913.

Dans L’argent, qu’il publie en 1913, Charles Péguy évoque son enfance, quand il était écolier, à l’école primaire qui jouxtait l’Ecole normale d’instituteurs d’Orléans. C’était à partir de 1879 :

Élèves-maîtres (promotion 1908-1911) de l’École normale d’Orléans dont Charles Péguy fréquenta l’école primaire annexe à partir de 1879.
 

Ces Elèves-maîtres en formation venaient enseigner à son École et Charles Péguy les décrit : « Nos jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs. Sveltes, sévères, sanglés, sérieux et un peu tremblants de leur précoce, de leur soudaine omnipotence ». Hussards noirs ! Et, en effet, leur uniforme était bien noir, jusqu’à la casquette, un uniforme civique. Et Péguy d’ajouter qu’ils « étaient vraiment les enfants de République, ces nourrissons de la République, ces hussards noirs de la sévérité ». Les hussards noirs, cet escadron de cavalerie constitué en 1793 par la jeune République française, des soldats de l’an II !

Le terme va rester et qualifie bien sûr ceux qui ont incarné, durant la 3ème, voire la 4ème république, la mission civique d’instruire le peuple, cette instruction obligatoire gratuite et laïque que les lois de Jules Ferry ont instaurée dans les années 1880 – 1882. Tous les enfants de France, âgés de 6 à 11 ans pour ceux admis au certificat d’études primaires doivent bénéficier de cette instruction, tandis que le travail est autorisé pour ces jeunes gens dès 12 ans. D’autres peuvent continuer après le certificat, mais ils sont en réalité peu nombreux et les lycéens, comme les étudiants, sont une toute petite minorité.

L’essentiel, alors, est bien dans cette école où travaillent ces instituteurs et, dès le départ, ces institutrices. Ce sont des fonctionnaires dotés d’une autorité morale même s’ils ne sont pas les plus riches. Ils et elles font partie de l’élite républicaine.

Comme les Écoles normales sont départementales, ces maîtres viennent du peuple proche qu’ils vont instruire. Fils d’ouvriers, de petits paysans, de petits propriétaires terriens, partout en France, ils commencent à gravir l’échelle sociale sans pour autant s’éloigner encore de ceux qu’ils côtoient. En trois décennies, la population française évolue vite, s’urbanise, voit son espérance de vie augmenter. La langue française s’impose sur les patois et les langues, parfois de force. La déchristianisation avance, le niveau général d’éducation croît rapidement, tandis que les maîtres incarnent le projet de laïcisation et, dit Péguy lui-même, « une métaphysique positiviste ». « C’était, explique-t-il, la célèbre métaphysique du progrès ».

Comme le montre cette métaphore guerrière de l’écrivain Charles Péguy (le hussard était le soldat révolutionnaire de l’an II et de Valmy), l’instituteur devient le véritable « bras armé » de la République. Il cumule presque toutes les fonctions :

Si sa mission principale est d’enseigner l’écriture, le calcul, la géographie, l’histoire de France, les sciences naturelles et la gymnastique, le « maître » (comme la « maîtresse ») est aussi professeur de morale. Chaque matin, il écrit une maxime au tableau et la commente pour ses élèves comme le montre ces quelques photographies :

Il se fait aussi éducateur en inculquant les règles de l’hygiène, encore peu répandues dans les classes les plus pauvres :

Les panneaux pédagogiques édités par Armand Colin servaient de support aux leçons de sciences, d’histoire, de géographie ou d’hygiène dispensées désormais collectivement. Deux œillets étaient destinés à l’accrochage. Ils en restent encore quelques uns dans certaines salles du lycée. Simplifiée en raison des contraintes graphiques et des limites du lectorat, cette affiche synthétise l’argumentation de la réforme prévue dans l’article 1 de la loi ainsi que les « méthodes et les procédés d’instruction dans leurs rapports avec l’hygiène » (Commission d’hygiène des écoles) : éducation aux comportements citoyens dans le cadre de la lutte contre les épidémies, l’alcoolisme et la mortalité infantile. On rappelle aux élèves que le meilleur vecteur d’apprentissage des préceptes et des gestes hygiéniques fondamentaux est l’école de la République, et qu’en France l’eau courante et les salles de bains ne se généralisent dans les campagnes qu’à partir des années 1960. On se débarbouille au lavabo, l’alcoolisme (vin de table) fait des ravages, les cheveux ont souvent des poux d’où on les coupe très court pour ne pas en attraper à chaque retour des vacances !…

Ainsi, l’instituteur développe une instruction civique nécessaire à la fabrication de bons citoyens. Issu d’un milieu modeste, paysan puis ouvrier, il considère sa fonction comme un véritable sacerdoce laïc et est nommé souvent sans son avis dans n’importe quel département ou territoire français. Devenir instituteur est une promotion même si l’instituteur gagne alors moins qu’un mineur. Il est logé au sein même de l’école. On comprend mieux toute la vénération sociale dont est porteur alors la figure de l’enseignant de la Troisième République, admiré pour son savoir et qui reste – par vocation sans doute – du côté des pauvres dont il est issu et qu’il aspire à élever socialement en transmettant le savoir fondamental :

Instituteur en Corse

L’Instituteur Rousseau devant les élèves de l’école du Guilly en Nouvelle-Calédonie. Il marque plusieurs générations calédoniennes. Il n’avait jamais demandé d’aller en Nouvelle-Calédonie et y fut muté d’office.

Un exemple de sujet de grand oral : L’école libère-t-elle des inégalités sociales ?

Nous venons de voir que les lois Jules Ferry avaient pour objectif que tous les enfants de France reçoivent un socle éducatif identique et laïc, quelles que soient leurs origines sociales, géographiques ou religieuses. On a bien montré le levier politique que représentaient ces lois sur l’école dans la constitution et la consolidation de la Troisième République. Cependant l’école obligatoire va-t-elle totalement résoudre les fractures sociales et imposer une égalité des chances pour tous ?

Dans le court extrait ci-dessous, les deux sociologues montrent à quel point le mythe de l’égalitarisme de l’école républicaine finit par nier les inégalités sociales, ou tout du moins à les ignorer, au nom-même du principe de l’égalitarisme républicain.

« La cécité aux inégalités sociales condamne et autorise à expliquer toutes les inégalités, particulièrement en matière de réussite scolaire, comme inégalités naturelles, inégalités de dons[1].

Pareille attitude est dans la logique d’un système qui, reposant sur le postulat de l’égalité formelle de tous les enseignés, condition de son fonctionnement, ne peut reconnaître d’autres inégalités que celles qui tiennent aux dons individuels. Qu’il s’agisse de l’enseignement proprement dit ou de la sélection, le professeur ne connaît que des enseignés égaux en droits et en devoirs : si, au cours de l’année scolaire, il lui arrive d’adapter son enseignement à certains, c’est aux « moins doués » qu’il s’adresse et non aux plus défavorisés par leur origine sociale ; de même si, le jour de l’examen, il prend en compte la situation sociale de tel candidat, ce n’est pas qu’il le perçoive comme membre d’une catégorie sociale défavorisée, c’est au contraire qu’il lui accorde l’intérêt d’exception que mérite un cas social ».

P. Bourdieu et J.-C Passeron, Les Héritiers, Éd. De Minuit, 1969, p.103.

1] « […] la recherche sociologique se doit de suspecter et de déceler méthodiquement l’inégalité culturelle socialement conditionnée sous les inégalités naturelles apparentes puisqu’elle ne doit conclure à la « nature » qu’en désespoir de cause ». (Note des auteurs.)

Réfléchissons ensemble après la lecture de ce texte : que nous apprend-il ?

En prenant pour objet l’école républicaine, qui s’est voulue dans ses principes strictement égalitaire, la sociologie nous invite à réfléchir – en tant qu’individus, élèves et enseignants – au débat entre nature et culture. Quel est le rôle des facteurs innés et des facteurs acquis dans l’éducation et dans le développement des facultés intellectuelles ? Grâce à Bourdieu et Passeron nous comprenons de quel mirage nous avons été victimes. Les qualités que nous considérons trop facilement comme naturelles (« cet.te élève est bien doué.e ou exceptionnellement intelligent.e ») peuvent en réalité s’expliquer autrement : ces « dons » peuvent en réalité venir d’un ensemble de déterminations socio-économiques, ce que les auteurs appellent « l’héritage culturel ». Les plus « doués » seraient en somme des « héritiers ».

On voit ainsi que la question de la transmission du savoir qui est au cœur des préoccupations et des prérogatives de l’école vient percuter la transmission de facteurs socio-économiques qui peuvent aller à l’encontre des principes mêmes de l’égalitarisme républicain.

Nous avons donné en cours le début du premier chapitre des Héritiers de Pierre Bourdieu :

Pierre Bourdieu (1930-2002), sociologue français

  • Quelle est l’action de l’école sur les destins individuels et sur l’évolution de la société ?
  • L’égalité des dons à l’école, le rôle et la place de l’école, démocratisation et/ou massification de l’enseignement ?
  • Education familiale et éducation scolaire, éducation privée et éducation publique.

La photographie de tête représente le tableau analysé en cours « La sortie du lycée Condorcet » de Jean Béraud, peinture réalisée en 1903 à l’occasion du centenaire de cet établissement parisien créé par Napoléon.


ÉMANCIPATION 1 / LA FEMME ÉCRIVAIN

Texte provisoire

Simone de Beauvoir, Annie Ernaux

Nous savons à quel point l’école, l’éducation, les livres en général joue un rôle essentiel dans la formation de soi. Nous allons maintenant montrer à travers l’exemple de Simone de Beauvoir (1908-1986) à quel point l’éducation, la pensée et les livres peuvent permettre à une jeune fille de penser sa classe sociale, de construire les fondements de la pensée féministe pour le XXe siècle, et finalement de se penser, c’est-à-dire de s’auto-engendrer, de S’ÉMANCIPER.

Simone de Beauvoir, née à Paris en 1908, reçoit une éducation catholique. Après son baccalauréat, elle devient une brillante étudiante en philosophie reçue seconde à l’agrégation. C’est ainsi qu’elle rencontre Jean-Paul Sartre, son compagnon et partenaire intellectuel qui lui fut reçu premier.

Dans son oeuvre autobiographique Les Mémoires d’une jeune fille rangée, parue en 1958 après Le Deuxième sexe (1949), Beauvoir retrace le chemin qui amena une jeune fille issue d’un milieu petit-bourgeois, conservateur et catholique à choisir le destin du professorat et de la littérature. Double vocation donc qui se dessine dans ses Mémoires et qui donne sens à son aspiration d’adolescente : s’arracher à ce milieu familial dont elle remet en question la morale, la vision du monde fondée sur des principes figés, et la place qu’il assigne aux femmes – donc à elle-même. Sa vocation d’écrivaine est sous-tendue par une volonté de naître à soi-même en s’arrachant aux injonctions de sa propre classe. Mais cet arrachement ne se fera qu’au prix de la destruction méthodique d’un Moi artificiellement construit par l’idéalisme bourgeois qu’elle a, dans un premier temps, fortement intériorisé en jeune fille bien élevée, « rangée » comme on dit à l’époque.


Dans le passage qui suit, extrait des Mémoires d’une jeune fille rangée, la jeune fille « rangée » n’est désormais plus une enfant : après ses études secondaires, elle veut se construire elle-même. L’auteure expose un des obstacles qui s’est dressé devant la réalisation de soi en la personne de son propre père. Rien d’étonnant puisque, dans le cas de Simone, ce père incarne son milieu et la société patriarcale. Elle analyse l’étonnant paradoxe dans lequel elle a été enfermée par ce père qui, tout à la fois, valorise les qualités intellectuelles de sa fille et dénigre son choix de la carrière professorale qui la « réduirait », selon lui, au statut de fonctionnaire. Elle précise d’ailleurs à ce sujet : « Il nourrissait contre les professeurs de plus sérieux griefs ; ils appartenaient à la dangereuse secte de gauche qui avait soutenu Dreyfus à savoir « les intellectuels« . Dans ces conditions, se choisir une profession comme celle d’enseignant et de professeur de philosophie est déjà un acte politique et féministe et c’est ainsi que Beauvoir fait le récit de sa vocation dans ce passage qui illustre la distanciation nécessaire d’avec son milieu pour que l’auteure advienne à elle-même : avènement que la mémorialiste saisit d’emblée comme marqué par le féminin, à la fois universel et singulier, comme le montre la première phrase de l’extrait :

 » Demain j’allais trahir ma classe et déjà je reniais mon sexe ; cela non plus, mon père ne s’y
résignait pas : il avait le culte de la jeune fille, la vraie.
Ma cousine Jeanne incarnait cet idéal : elle croyait encore que les enfants naissaient dans les choux. Mon père avait tenté de préserver mon ignorance ; il disait autrefois que lorsque j’aurais dix-huit ans il m’interdirait encore les
Contes de François Coppée ; maintenant, il acceptait que je lise n’importe quoi : mais il ne voyait pas beaucoup de distance entre une fille avertie, et la Garçonne dont, dans un livre infâme, Victor Margueritte venait de tracer le portrait. Si du moins j’avais sauvé les apparences ! Il aurait pu s’accommoder d’une fille exceptionnelle à condition qu’elle évitât soigneusement d’être insolite : je n’y réussis pas. J’étais sortie de l’âge ingrat, je me regardais de nouveau dans les glaces avec faveur ; mais en société, je faisais piètre figure. Mes amies, et Zaza elle-même, jouaient avec aisance leur rôle mondain ; elles paraissaient au «jour» de leur mère, servaient le thé, souriaient, disaient aimablement des riens ; moi je souriais mal, je ne savais pas faire du charme, de l’esprit ni même des concessions. Mes parents me citaient en exemple des jeunes filles «remarquablement intelligentes» et qui cependant brillaient dans les salons. Je m’en irritais car je savais que leur cas n’avait rien de commun avec le mien : elles travaillaient en amateurs tandis que j’avais passé professionnelle. Je préparais cette année les certificats de littérature, de latin, de mathématiques générales, et j’apprenais le grec ; j’avais établi moi-même ce programme, la difficulté m’amusait ; mais précisément, pour m’imposer de gaieté de coeur un pareil effort, il fallait que l’étude ne représentât pas un à-côté de ma vie mais ma vie même : les choses dont on parlait autour de moi ne m’intéressaient pas. Je n’avais pas d’idées subversives ; en fait, je n’avais guère d’idées, sur rien ; mais toute la journée je m’entraînais à réfléchir, à comprendre, à critiquer, je m’interrogeais, je cherchais avec précision la vérité : ce scrupule me rendait inapte aux conversations mondaines.

Somme toute, en dehors des moments où j’étais reçue à mes examens, je ne faisais pas honneur à mon père ; aussi attachait-il une extrême importance à mes diplômes et m’encourageait-il à les accumuler. Son insistance me persuada qu’il était fier d’avoir pour fille une femme de tête ; au contraire : seules des réussites extraordinaires pouvaient conjurer la gêne qu’il en éprouvait.

[…] Je ne me rendais évidemment pas compte de la contradiction qui divisait mon père : mais je réalisai vite celle de ma propre situation. Je me conformais très exactement à ses volontés : et il en paraissait fâché ; il m’avait vouée à l’étude, et me reprochait d’avoir tout le temps le nez dans mes livres. On aurait cru, à voir sa morosité, que je m’étais engagée contre son gré dans cette voie qu’il avait en vérité choisie pour moi. »
Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958
.

François Coppée (1842-1908) était un poète, dramaturge et romancier français au succès populaire dont les Contes étaient considérés à l’époque comme grivois. Victor Marguerite (1866-1942) fit scandale en publiant en 1922 un roman, La Garçonne, dont l’héroïne, une femme affranchie de tous les stéréotypes de genre, se coiffe, s’habille et vit comme elle l’entend.

L’expression « la garçonne » renvoie à une coupe de cheveux, très courts, « masculine », à la mode dans ces années d’entre-deux guerres. Se coiffer « à la garçonne » signifie désirer apparaître comme émancipée. Les femmes raccourcissent aussi leurs jupes, autre symbole d’émancipation.

Le père de Simone de Beauvoir veut bien que sa fille douée intellectuellement poursuive des études mais il ne veut pas qu’elle devienne une « dégénérée », un garçon manqué, une femme des années folles :

Compagne de Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir a, par son action militante et par ses écrits, grandement contribué à une révolution culturelle qui a marqué le XXe siècle : l’émancipation de la femme. Elle expose sa thèse majeure dans « Le deuxième sexe » : l’infériorisation de la femme ne vient pas de quelque ordre naturel mais de la domination masculine. Son ouvrage deviendra le socle des mouvements féministes revendiquant l’égalité entre les femmes et les hommes :

LE DEUXIÈME SEXE : UN LIVRE CULTE

Le père de Simone de Beauvoir et ses contradictions illustrent bien cette notion essentielle , la « mauvaise foi » de Jean-Paul Sartre, très souvent illustré par l’exemple du garçon de café.

Dans l’Etre et le Néant, Sartre pose la liberté comme absolue, ne laissant aux hommes d’autres choix que d’inventer leur projet d’existence. Mais les hommes, pris de vertige devant cette liberté et la responsabilité, se réfugient dans les conduites de mauvaise foi.

Le garçon de café, paradigme de la mauvaise foi

La mauvaise foi  consiste à faire comme si nous n’étions pas libres, elle désigne une tentative pour se masquer à soi-même notre liberté. Ainsi de l’exemple du garçon de café qui joue à être garçon de café, à se fondre dans ce rôle comme si il n’était plus que ça : comme le rappelle Sartre, ses gestes sont automatisés, un peu trop appuyés, machiniques. Il mime le garçon de café, oubliant d’être lui-même, un homme avant tout. Sartre donne aussi également en exemple le cas de la Coquette, se laissant couler dans une situation avec un prétendant comme si elle n’y prenait pas part, refusant ainsi la responsabilité d’accepter ou de refuser les avances de son amant potentiel.

Ici, le père de Simone est un emblème de cette mauvaise foi qui fige l’autre dans le simulacre et l’immanence, alors que Simone aspire à la transcendance, à un arrachement au destin tout tracé dans lequel on l’enferme.

On comprend dès lors l’enjeu majeur que représente pour les femmes les études et le choix d’une carrière – et particulièrement celle d’écrivaine.


EMANCIPATION 2 / LA FEMME ÉCRIVAIN

Avec Simone de Beauvoir, on comprend l’enjeu majeur que représente pour les femmes les études et le choix d’une carrière – et particulièrement celle d’écrivaine. En philosophe, elle en était parfaitement consciente et c’est pour cela que nous vous proposons ici un texte court peu connu de SIMONE DE BEAUVOIR extrait d’un article de philosophie où dès 1945, au sortir de la guerre, Beauvoir note ce qui semble préfigurer les réflexions qu’elle tissera plus tard dans ses Mémoires à propos de son histoire personnelle :

« Un des buts essentiels que se propose l’éducation de l’enfant, c’est de faire perdre à celui-ci le sens de sa présence au monde. La morale lui enseigne à renier sa subjectivité, à renoncer au privilège de s’affirmer comme “ Je ” en face d’autrui ; il doit se considérer comme une personne humaine parmi d’autres, soumise comme les autres à des lois universelles inscrites dans un ciel anonyme. La science lui enjoint de s’évader hors de sa propre conscience, de se détourner du monde vivant et signifiant que cette conscience lui dévoilait, et auquel elle s’efforce de substituer un univers d’objets glacés, indépendants de tout regard et de toute pensée».

Simone de Beauvoir, « La Phénoménologie de la perception de Merleau-Ponty », Les Temps Modernes, n°2, octobre 1945, p.363.

Maurice Merleau-Ponty (1908-1961)


L’universel, perçu ici à travers le prisme de la philosophie phénoménologique de Merleau-Ponty (philosophe français disciple de Jean-Paul Sartre peut-être vu en cours de philosophie générale), rejoint ici le singulier – l’expérience de la jeune Beauvoir. La seule façon de naître à soi est de se percevoir comme conscience d’un « être-au-monde » (le Dasein de Heidegger), qui passe par le corps et les perceptions qui fondent notre
subjectivité et l’ancrent dans notre rapport à autrui et aux objets.

Or, que note ici Simone de Beauvoir ?

Que l’école semble tout faire pour empêcher cet avènement de notre « être-au-monde ». Et c’est en observant autour d’elle, en s’observant elle-même et les autres jeunes filles qu’elle fait ce constat : l’école, loin de permettre l’émancipation, c’est-à-dire la naissance à soi-même, fige les consciences et réifie les corps dans des stéréotypes. L’école, pour des motifs idéologiques, s’empare des corps et des consciences ; loin de faire naître l’enfant à lui même comme conscience de soi et du monde à travers le savoir comme l’espérait le mythe des Lumières, l’école force l’enfant – ce qui est perçu comme une réelle violence – à endosser une pseudo-identité, l’assigne à résidence dans le non-être des artefacts.

Image du début du 20ème siècle intitulé : L’école de l’an 2000 anticipe l’AI !

C’est pourquoi le corps est pour les femmes, dès le milieu du XXe siècle, le lieu privilégié de
l’émancipation et de l’affirmation de soi.

Les Garçonnes des Années Folles

Annie Ernaux, née en 1940 prolonge le travail mémoriel de Beauvoir en le radicalisant : elle consacre toute son oeuvre à une écriture du corps, profondément inscrite dans le temps social. C’est à cette inscription qu’est consacré l’ouvrage Les Années (2008), sorte de clef de voûte de son écriture au croisement de l’universel et du singulier.

ANNIE ERNAUX, LES ANNÉES (2008)

LES ANNÉES, extrait la photo de « bébé ».

Ernaux y retrace, à partir de photographies de son album de famille, une histoire des corps depuis les années 1940 jusqu’aux années 2000. Ainsi ne fait-elle pas seulement oeuvre autobiographique, mais plutôt oeuvre historienne en proposant une sociologie des corps en France dans ces Années, et tout particulièrement des corps féminins, dans laquelle vient s’inscrire son propre corps.

Ainsi, raconter une vie de femme, ce n’est jamais raconter exclusivement ce qui est arrivé à un corps ; écrire Les Années, c’est à travers le sensible, à travers le « je », chercher à rappeler un vécu commun, créer un « nous ». Cette conscience collective sera libératrice.

Dans l’extrait qui suit, Ernaux, avec la distance qui sépare l’écrivaine de la fille qu’elle était dans le milieu des années 50, semble prolonger le regard critique de Beauvoir sur le rôle de l’école :


« Publique, privée, l’école se ressemblait, lieu de transmission d’un savoir immuable dans le silence, l’ordre et le respect des hiérarchies, la soumission absolue : porter une blouse, se mettre en rang à la cloche, se lever à l’entrée de la directrice mais non d’une surveillante, se munir de cahiers, plumes et crayons réglementaires, ne pas répondre aux observations, ne pas mettre en hiver un pantalon sans une jupe par-dessus. […] On était fiers comme d’un privilège d’être contraints à des règles strictes et à l’enfermement ».

Annie Ernaux, Les Années, Gallimard, p.47-48.


Constat terrible : tout le parcours scolaire obligatoire est ici décrit comme le lieu absolu de la soumission à l’ordre établi. L’école n’est plus le lieu de l’émancipation des corps et des consciences, mais le lieu de l’enfermement et des contraintes.


En revanche, comme chez Beauvoir, l’entrée dans les études supérieures, le choix des études littéraires, vont marquer pour Ernaux une rupture avec cet ordre établi et surtout une volonté de s’affranchir de son milieu pauvre. L’écrivaine raconte ici cet engagement dans la littérature à la troisième personne en s’appuyant sur son journal intime qu’elle tenait déjà à cette époque-là :


« À cet instant les connaissances abstraites de cette fille ne pourraient être répertoriées, non plus que ses lectures, la licence de lettres modernes qu’elle achève n’étant qu’un indicateur moyen de niveau.
Elle s’est abreuvée d’existentialisme, de surréalisme, a lu Dostoïevski, Kafka, tout Flaubert, également éperdue de nouveauté, […] comme si seuls les livres récents étaient capables d’apporter le regard le plus juste sur le monde d’ici et maintenant.
Plus encore qu’un moyen d’échapper à la pauvreté, les études lui paraissaient l’instrument privilégié de lutte contre l’enlisement de ce féminin qui lui inspire de la pitié […]. Aucune envie de se marier ni d’avoir des enfants, le maternage et la vie de l’esprit lui semblent incompatibles. [
…]
Dans son journal intime, elle a écrit qu’elle […] est “la recherche d’un autre langage”, désirant “retourner à une pureté première”, elle rêve d’écrire dans une langue inconnue »

Annie Ernaux, Les Années, Gallimard, p.88.

Annie Ernaux s’appuie sur l’expérience de Simone de Beauvoir dont elle se réclame :

Elle va donc faire aussi par l’écriture le récit de son émancipation, l’écriture étant pour elle l’agent de libération, ce qui va l’arracher de son milieu, la délivrer, libérer les corps, mais aussi libérer la parole, libérer l’écriture elle-même :

Tout d’abord, Annie Ernaux en prolongeant Simone de Beauvoir fait le constat amer que l’école n’est plus le lieu de l’émancipation des corps et des consciences mais un lieu d’enfermement et de contraintes.

Puis, par l’écriture d’un journal intime, par des études littéraires à l’Université, elle se libère, parvient à s’émanciper à la fois de son corps et de sa classe sociale. Ceci étant, elle relèvera que rien n’est jamais définitif, qu’il faut sans cesse recommencer car les stéréotypes de genre sont bien ancrés. La libération des corps n’est pas encore pour demain ! Le patriarcat domine toujours aussi bien les femmes que le modèle des hommes :

MOI ???!!!!

Texte de Annie ERNAUX, extrait de Les Années, page 126.

Les adaptations par ordre chronologique :
   
Les années Super 8Annie Ernaux, David Ernaux-BriotFrance2022
L’événementAudrey DiwanFrance2021
J’ai aimé vivre làRégis SauderFrance2021
Passion simpleDanielle ArbidFrance2020
L’autrePatrick-Mario Bernard et Pierre TrividicFrance2008

Après un passage par l’école obligatoire qui, par définition, forme des « classes » d’âge en
les inscrivant dans un cadre strict (règles de la vie scolaire, parcours fléchés, programme
unique, matières imposées, évaluations et sanctions) qui laisse sans doute peu de place au
désir individuel et encore moins au plaisir, le temps peut venir du choix d’un parcours librement choisi dans un domaine professionnel, intellectuel, artistique ou manuel. L’écriture ou l’art reste dans tous les cas le médium privilégié pour ressaisir et transmettre cette expérience de formation et d’avènement de soi, toujours singulière mais universellement partagée.

EMANCIPATION 3 / LA FEMME ARTISTE

1. Stacy Gillian Abe – « Seat of Honor

La série photographique Seat of Honor (Le siège d’honneur) de l’artiste ougandaise Stacey Gillian Abe représente une mariée fantomatique qui surgit d’un fond noir. Quels sont les symboles présents dans cette œuvre ? Et quel est le message de l’artiste ? Pour le savoir, observons ces photos d’un peu plus près :

Stacy Gillian Abe est née en Ouganda. La cause des femmes est au cœur de son œuvre. Pour elle, les femmes sont encore soumises à deux injonctions : le mariage, qu’elle voit ici comme un enchaînement, et la reproduction, symbolisée par ces mystérieuses formes suspendues, évoquant des chrysalides ou des gamètes.

En se dédoublant ainsi dans cette série d’autoportraits photographiques, Stacy Gillan Abe met en scène le tiraillement entre le désir d’ancrage dans une tradition, fût-elle patriarcale, et celui d’émancipation.

Mais, le clou de cette composition reste ce siège d’honneur, habituellement réservé au chef de clan, un homme. Cet objet est couvert de sexes féminins en céramique. Tandis que la mariée s’en va, jette son voile, choisit la liberté, il reste là, symbole de sa prise de pouvoir. À lui seul, ce siège est le plus puissant des manifestes féministes.

A noter que le tableau en couverture d’article est de Stacey Gillian.

2. Ana Silva – « Manto »

L’artiste angolaise Ana Silva a réalisé Manto, une série d’œuvres sur des napperons, sur lesquels apparaissent des dessins de couples enlacés, une mère et sa fille. Que dit cette œuvre de la vie de l’artiste ? Quels sont les messages derrière ces napperons ? Découverte de cette artiste, de ses œuvres et de son pays.

L’artiste Ana Silva est née en Angola pendant la guerre civile. Elle a eu un accès limité à l’art. Mais, cela a stimulé sa créativité. Dans sa série artistique Manto, les œuvres ont été réalisées à partir de matières simples du quotidien : un stylo, du fil de coton et de la dentelle.

Les napperons sur lesquels elle a réalisé ses dessins ont été chinés à Luanda, la capitale de l’Angola. Ils proviennent du Portugal, l’ancien pays colonisateur. En mêlant cette dentelle à des tissus locaux, Ana Silva a voulu affirmer sa culture métissée : angolaise et portugaise.

La dentelle est aussi une référence à l’histoire des femmes : la femme qui transmet cet art de la patience et des souvenirs, mais aussi les vendeuses des marchés de Luanda. Ces dernières, des mères courages, portent leur foyer à bout de bras. dans une économie prédatrice (chasse et cueillette).

En représentant l’amour entre une mère et sa fille sur de la dentelle, Ana Silva signe une œuvre douce et subtilement féministe.

3. Dalila Dalléas Bouzar – « Princesses »

Dalila Dalléas Bouzar est native d’Oran, une ville cosmopolite d’Algérie.

Dans son tableau Princesses, douze visages de femmes se détachent d’un fond noir. C’est un clair-obscur à la Velasquez. L’artiste s’est inspirée des portraits de femmes immortalisés par le photographe et cinéaste Marc Garanger (1935-2020) lors de la guerre d’Algérie.

Ces femmes contraintes de baisser leur voile devant l’objectif ont vécu ces prises de vue comme une intrusion dans leur intimité. Dans Princesses, leurs regards durs traduisent leur colère, le refus de l’oppression coloniale d’hier et le patriarcat d’aujourd’hui.

Dalila Dalléas Bouzar a représenté ces 12 princesses en 12 icônes féministes qui ont traversé le temps en battantes.

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Nous venons de terminer l’étude de notre premier chapitre intitulé « Éducation, transmission et émancipation ».

Si l’on ne devait retenir qu’une seule leçon de tout cela, ce serait la suivante : éduquer et s’éduquer, transmettre et recevoir, s’émanciper et grandir sont autant d’objectifs sans cesse à atteindre et à renouveler.

Tout d’abord, nous avons vu comment l’éducation pouvait aider à devenir soi et que cette quête d’identité s’effectuait d’abord sur le chemin de l’école, un chemin qui se fait pour l’enfant au départ en compagnie de ses parents, de ses instituteurs, de ses professeurs puis à l’adolescence très souvent, en opposition à l’adulte et au système car nous avons cerné les limites du système scolaire, une éducation de l’avis des philosophes aujourd’hui en crise :

Ce qui nous a amené à nous interroger : quel système éducatif un état démocratique doit-il mettre en place pour favoriser l’émancipation ?

La guerre des sexes ?

Certains auteurs – le deuxième sexe en rébellionnous ont fait entendre leur désir individuel. Ecrivaines ou artistes, elles ont montré qu’être au monde demande d’être soi.

Après le passage par l’école obligatoire de Jules Ferry, on avait formé comme on dit des « classes » avec leurs programmes obligatoires, le règlement scolaire, l’emploi du temps strict, les évaluations, sanctions et punitions. Tout ceci laisse peu de place à la personnalité, au désir individuel et encore moins au plaisir. C’est du coup assez tard, souvent en Terminale ou après qu’on choisit réellement son parcours à la fois professionnel, social et intellectuel.

Or pour les écrivains, les artistes, le déclic a souvent eu lieu avant par l’écriture, par exemple d’un journal intime lors de l’adolescence. Alors ne faudrait-il pas écrire, devenir artiste pour se ressaisir et transmettre vraiment son expérience ?

Mais alors une question sérieuse se pose :