PROLOGUE / HEREROS ET NAMAS

Il peut paraître surprenant d’étudier une séquence intitulée « histoire et violence » dans le cours de littérature et de philosophie. Ce thème n’appartient-il pas aux historiens et son examen ne devrait-il pas avoir lieu en cours d’histoire, en HGSP ? Ce serait oublier l’intitulé de notre spécialité : « humanités, littérature, philosophie ». Les méthodes auxquelles ont recours les historiens et l’étude spécifique de telle question sont du ressort des spécialistes des sciences historiques. En revanche, l’interrogation sur le sens de l’histoire ou la nature de la violence ne sont pas réservées aux historiens.

C’est ce que disait Térence, un poète comique latin. Reprenons cette formule à notre compte et reconnaissons qu’aussi difficile soit la perception des manifestations de la violence, elle ne nous laisse pas indifférent, elle ne peut pas nous laisser indifférent :

Il a fallu du temps après la seconde guerre mondiale pour prendre la mesure de ce qui s’était passé dans les camps et nommer la shoah. Les concepts de génocide et de crime contre l’humanité ont fait l’objet de discussions philosophiques, de formulations politiques et d’élaborations juridiques en vue de saisir au plus près la réalité des événements survenus au XXe siècle.

Au cours de ce siècle, les deux guerres mondiales, les violences de masse et les destructions ont été d’une ampleur sans précédent. Tout le travail des historiens vise à fournir le matériau nécessaire à la description et à la mise en perspective de ces événements habités par le mal. Mais c’est la réflexion philosophique et l’analyse des ressorts humains, qui ont fondé ces tragédies historiques, qui leur donnent leur dimension sensible. À défaut de réécrire l’histoire, la réflexion philosophique permet au moins certaines prises de conscience et éclaire l’horizon de ce qui sera un jour, espérons-le, définitivement du passé.


Visionnez cet extrait du début du film de Stanley Kubrick « 2001, l’Odyssée de l’espace » (1968) et prêtez particulièrement attention aux séquences « première confrontation à égalité autour de la mare » (0’48’’), puis « découverte de l’outil » ( 6’30’’) et enfin « utilisation de l’arme lors de la seconde confrontation autour de la mare » (7’49’’ jusqu’à la fin) :

  • Vous avez lu dans votre cours de philosophie (notion la technique ou la nature) le mythe de Prométhée que relate Platon dans le Protagoras.  En s’appuyant sur la mythologie grecque, il explique par ce mythe la genèse de la culture et de la civilisation. Au début la nature est inégale, il règne une diversité des espèces et l’homme contrairement à ce que disent la plupart des philosophes est l’animal le plus faible dans la nature : «il est nu sans chaussures, ni couverture, ni armes» et donc théoriquement appelé à disparaître. Mais PROMÉTHÉE [ en grec, « celui qui annonce, le prophète« ] vole le feu aux Dieux et le donne aux hommes.
    Avec le feu, l’Homme va ainsi posséder la technê, le savoir pratique, la technique qui vont lui permettre de fabriquer des outils mais de ces outils, il comprend très vite qu’il peut en faire aussi des armes et jusqu’à des armes de destruction massive :

Ainsi, on voit que par le feu de la technique, ce savoir qui rend supérieur l’homme dans la nature, l’homme est aussi capable de de s’auto-détruire en retournant par la guerre et la violence les armes contre lui-même.

La tecknê volé aux Dieux a permis à l’homme de dominer la nature mais les Dieux sont partis et les hommes s’affrontent

Zeus possédait le calumet de la paix :

Nous ne pouvons plus rien demander aux Dieux

Nous devons de par nous-mêmes trouver le nouveau feu, le « feu » de la science-politique, le « feu », le savoir humain de la paix :

  1. D’abord qu’est-ce qu’un génocide ? De quand date le terme « génocide » ?

Selon la définition du dictionnaire, un génocide est l’extermination systématique d’un groupe humain de même race, langue, nationalité ou religion par racisme ou par folie.

Le terme apparaît au cours de la Seconde Guerre mondiale sous la plume d’un juriste polonais pour caractériser « la pratique de l’extermination de nations et de groupes ethniques » (1944). Une convention de l’ONU du 9 décembre 1948 le définit comme un crime contre l’humanité. Sont reconnus comme des génocides, le génocide des Arméniens (par l’Empire ottoman en 1915 – 1916), la Shoah (l’extermination des Juifs par l’Allemagne nazie au cours de la Seconde Guerre mondiale) et le génocide des Tutsi (par les Hutu, au Rwanda en 1994) :

Les débats persistent quant à l’étendue du terme. Tout massacre n’est pas un génocide et en élargir la définition risque de le banaliser. À noter : le nombre de victimes n’est pas un critère.

Les Héréros et les Namas sont des peuples colonisés par le Deuxième Reich dans le Sud-Ouest africain sur le territoire actuel de la Namibie.

Le protectorat du Sud-Ouest africain allemand est signé en 1884.

Soldats allemands de la force de protection envoyé en Namibie (Transvaal)

Les terres des Héréros sont exploitées au profit des colons allemands, les passages à tabac, les viols et les meurtres se multiplient à la fin du XIXe siècle et au début du XXe.

Femmes héréros faisant la lessive dans un camp de concentration,

À partir de 1904, les Héréros se révoltent contre les règles imposées par l’administration coloniale :

Février 1904, révolte des Héréros

Hendrick Witbooi, un des chefs de la rébellion

Les Namas les suivent dans ce refus de la puissance coloniale. Les rumeurs sur la cruauté des Héréros se répandent, la propagande allemande convainc les colons qu’une répression sévère est nécessaire.

Le général Lothar von Trotha réprime les émeutes par la violence.

Incendie d’un campement Nama

Les soldats allemands vont se livrer à des massacres. Les survivants sont incarcérés dans les camps de concentration, les prisonniers y succombent aux conditions de travail, à la maladie et à la malnutrition.

Travail forcé des femmes dans un camp de Héréro

La guérilla dure 4 ans.

Deutsch-Südwestafrika
Stabswagen im Biwak von Onjatu 1904

Une conception raciale et des expérimentations scientifiques menées sur des races jugées inférieures préfigurent la Shoah.


Héréros enchaînés

4. Pourquoi avoir choisi la Namibie et ce génocide méconnu du début du XXe siècle en prologue ?

Parce qu’il nous apparaît à plus d’un titre comme un laboratoire de l’horreur totalitaire à venir.

De 1904 à 1907, l’Allemagne a quasiment exterminé deux peuples, les Héréros et les Namas, dans sa colonie du sud-ouest africain, l’actuelle Namibie. Plusieurs dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ont été massacrés, d’autres enfermés dans des camps. Tandis que des cadavres serviront à des expériences scientifiques. Tout cela trois décennies avant l’arrivée des nazis au pouvoir.

Avant d’entrer dans les camps

A la fin du XIXe siècle, l’Allemagne de Guillaume II est arrivé tardivement dans la course à la colonisation du continent. A la conférence de Berlin en 1885, elle ne s’est faite attribuer que quelques miettes dont dans le sud-ouest du continent noir, l’actuelle Namibie. Une région où s’étaient déjà installés des commerçants allemands.

Après la Conférence, Berlin va alors inciter ses ressortissants à s’implanter dans sa colonie, sous l’impulsion du premier gouverneur du territoire, Heinrich Göring, père de Hermann, le futur dirigeant nazi.

Le jeune Göring en 1907

Göring avec Adolf Hitler en 1934

Des terres sont confisquées aux principales ethnies, notamment les Héréros et aux Namas. En 1904, les populations locales, lasses d’être spoliées, se révoltent. Une révolte qui entraîne la mort de 123 colons. Berlin envoie alors sur place le général Lothar von Trotha lequel avait déjà œuvré en Chine «où il a exterminé les civils chinois après la révolte des Boxers».

Lothar von Trotha (1848-1920)

L’officier va alors faire connaître ses ordres dans un appel, connu aujourd’hui sous le nom d’«ordre d’anéantissement» («Vernichtungsbefehl»). Ses instructions, souvent citées, ont le mérite de la clarté : « Moi, le grand général des soldats allemands, j’envoie cette lettre au peuple héréro (…). (Celui-ci) doit quitter le pays (…). (Sinon) à l’intérieur des frontières allemandes, tout Héréro sera fusillé avec ou sans fusil, avec ou sans bétail. Je ne veux plus accueillir de femmes ou d’enfants, je les rends à leur peuple ou je fais tirer sur eux».

Il précise par ailleurs qu’il ne faudra « plus faire de prisonniers masculins »

Ces ordres seront respectés à la lettre. Les Allemands parviennent à cerner les Héréros. Des milliers d’entre eux sont tués. Les autres fuient vers le désert et meurent de soif : von Trotha a fait empoisonner les puits, ce qui entraîne, là encore, la mort de milliers de personnes. Les survivants «sont enfermés dans des camps de concentration, inventés par les Espagnols lors de la révolte à Cuba (mais destinés exclusivement aux insurgés armés), puis étendus aux civils par les Anglais lors de la guerre des Boers, quelques années auparavant», rapporte Le Point.

Héréros parqués dans des camps

Dans ces camps, les détenus sont tatoués avec les lettres GH, pour «Gefangene (prisonniers) hereros», selon un système qui rappelle celui ultérieurement développé par le régime nazi. Soumis à des travaux de force, ils meurent de faim.

Dans le même temps, les Allemands vont mettre en place «un trafic de cadavres pour servir ce que l’on appelle à l’époque la « science »». Un historien namibien, Casper Erichsen raconte : «Dans les camps, certains détenus étaient forcés de faire bouillir les têtes (des suppliciés), qui pouvaient être celles de leur famille ou de leurs amis, (…) puis de gratter les chairs avec des bouts de verre. Ils devaient les nettoyer afin que les crânes puissent être envoyés en Allemagne « .



Les autorités allemandes ont rendu 20 crânes de victimes de la répression menée en Namibie par la puissance coloniale allemande entre 1904 et 1907.  Parmi les scientifiques qui travaillent sur ces crânes, on trouve notamment le médecin, anthropologue et généticien reconnu Eugen Fischer (1874-1967), ami d’Hitler. Avec ses recherches sur les Héréros et les Namas, les deux hommes entendaient «prouver la supériorité de la ‘‘race blanche’’, notamment par la mesure des crânes»

Head of Herero prisoner at Shark Island used for medical experimentation.

Parmi ses élèves, le sinistre Josef Mengele connu pour ses expérimentations médicales dans les camps nazis. Les expérimentations pratiquées sur les humains lors du génocide des Héréros étaient connues de Mengele, le médecin d’Auschwitz qui s’en est inspiré et a souhaité en prolonger le travail funeste à Auschwitz

Photograph from Josef Mengele‘s Argentine identification document (1956).

L’université de médecine de la Charité à Berlin a rendu en 2011 vingt de ces crânes aux autorités namibiennes.

Cérémonie de la mémoire du génocide en Namibie en présence de l’arrière petit-fils de la rébellion

En 1905, une fois les Héréros exterminés, les troupes du général von Trotha se tournent contre les Namas. «Deux mille d’entre seront abandonnés sur un îlot rocheux, Shark Island (« shark » signifiant requin en anglais) : ils y mourront tous». Soit quelque 100.000 personnes.

Photo of the death camp at Shark Island, German South West Africa (now Namibia).

D’où, pour ces massacres, le qualificatif de génocide.

Un génocide étant, selon la définition  de l’ONU, un acte «commis dans l’intention de détruire, tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux».

Depuis, l’Allemagne a reconnu ses crimes et présenté ses «regrets». Pour l’instant, on ne parle pas de dédommagements, lesquels ont été estimés à 4 milliards de dollars. L’une des raisons ? Les autorités namibiennes n’auraient pas très envie que cet argent aille aux seuls descendants des Hereros et des Namas, ce qui pourrait bouleverser bien des rapports de force ethniques dans le pays comme en témoigne ce reportage : 


En 2004 des excuses partielles sont présentées et en août 2018, les autorités allemandes ont rendu à la Namibie des crânes et les ossements qui avaient été envoyés en Allemagne pour des expériences scientifiques. Les Héréros et les Namas composaient 40 % de la population Namibienne au début du siècle dernier. Ils sont actuellement moins de 7 %.

Conclusion de la partie introductive:

Si ces massacres sont qualifiés de premier génocide du XXe siècle, ils présentent des caractéristiques qui seront observées dans d’autres grands conflits du XXe siècle : camps de travail, déportation, recours à une idéologie nationaliste et raciale et à des expérimentations scientifiques. Mais ces événements historiques montrent aussi le refus de l’oppression, la révolte contre les colonisateurs et la volonté que ces exactions soient connues du monde et reconnues par les anciens bourreaux afin d’obtenir des excuses et des indemnisations pour les descendants des victimes.

Cet exemple permet d’aborder la notion d’événement historique.

L’investigation qui construit un objet d’étude peut être résumée par les questions suivantes :

Qui ? Quoi ? Où ? Quand ? Comment ? Combien ? Pourquoi ? -QQOQCCP-.

Mais il s’agit également d’établir un lien entre l’événement, sa perception, sa prise en compte comme objet d’étude d’une part, et son existence dans la mémoire collective d’autre part.

Prisonniers provenant des tribus Herero et Nama durant le conflit de 1904-1908 contre l’Allemagne. Photo : Der Spiegel, Août 1904.

Dès le 14 juillet 1789, des têtes sont brandies sur des piques dans les rues de Paris et la violence révolutionnaire ira crescendo jusqu’à la politique de la Terreur menée par Robespierre au nom de « l’homme nouveau » à construire, de l’égalité et même de la liberté. C’est la célèbre phrase meurtrière, génocidaire aussi à sa façon (voir les Guerres de Vendée) de St-Just :

A ce titre, tous ceux qui ne pensent pas comme vous, sont bons pour la guillotine comme plus tard, ils le seront pour le goulag (révolution soviétique) ou d’autres camps de la mort sinistres (nazisme, maoisme, khmers rouges de Pol Pot et ses deux millions de morts) :

COURS 1 / DÉFINITIONS DE L’HISTOIRE

Il est nécessaire de commencer en effet par prêter attention aux trois sens du mot « histoire » en français. L’ambiguïté du terme « histoire » provient de ce qu’il peut désigner à la fois

  • un objet conceptuel (une idée au sens 1)
  • un objet à étudier (sens 2) et
  • la science qui étudie cet objet (sens 3).

Sens 1 : Une « histoire » désigne d’abord un récit d’événements fictifs, qui n’ont pas existé. Par exemple un film, un conte ou un roman. Ce sens est synonyme de fiction (cinématographique ou littéraire). Comme ces « histoires » ne prétendent pas décrire le réel tel qu’il est, elles ne prétendent donc pas être vraies au sens historique, elles ne sont en fait ni vraies, ni fausses. Elles ne sont réelles qu’en tant que fictions.

On peut dire qu’elles sont intéressantes ou pas, belles ou pas, etc…, mais pas vraies ou fausses. Elles peuvent être inspirées de faits réels, elles peuvent également être vraisemblables ou simplement des contes…

Sens 2 : On appelle également « histoire » l’ensemble des faits qui se sont produits dans le passé d’une société. Par exemple « L’histoire de France a été marquée par la révolution ». L’histoire, c’est ici le passé lui-même, aussi bien d’un individu que d’une collectivité. Ce passé s’inscrit dans une suite chronologique qu’on peut analyser, et on parle alors du « cours de l’histoire » qui correspond à l’ensemble de ce qui se déroule. On parle alors aussi de  »devenir« . C’est l’Histoire avec un grand H qui désigne le processus par lequel un phénomène apparaît, se développe et parfois disparaît, mais jamais sans laisser de traces, sinon il tomberait dans l’oubli.

Sens 3 : Enfin, on appelle « histoire » la science qui étudie ces faits passés. Ici interviennent les historiens, qui cherchent à comprendre comment des événements se sont déroulés. On peut parler de « science historique » et de « cours d’histoire ».

On ne confond donc pas :

avec :

L’histoire comme science humaine produit des connaissances vraies lorsque celles-ci décrivent adéquatement le passé ; elle peut être fausse lorsqu’elle décrit inadéquatement le passé. Par exemple « La révolution française a eu lieu en 1456 » est une proposition fausse. Le récit des événements est bien entendu distinct de l’ensemble des événements eux-mêmes. Le récit de la Révolution française n’est pas la Révolution française elle-même.

L’histoire comme science a une relation au vrai (dire ce qui a été implique une conformité du récit aux faits) et à la véracité (l’historien est soumis à une exigence d’objectivité et d’honnêteté intellectuelle : ne pas falsifier les sources, ne pas tronquer ce qui est rapporté). On exige ainsi de l’historien : objectivité et impartialité.

1°) L’étymologie :

Le mot « histoire » désigne initialement l’enquête, la recherche savante de la vérité. Le terme vient d’Hérodote (Ve siècle av. J.-C.) qui a écrit les Histoires ou « Enquête » -du grec Ίστορίαι / Historíai, littéralement « recherche, exploration « , en anglais « inquiry« .

L‘Historia, c’est la recherche de la vérité et le récit de ce que l’on sait. A Rome, les « historiens » étaient des enquêteurs chargés d’aller vérifier sur les terrains lointains si tel Général revenu triomphateur sous l’arc avait réellement mené et gagné la bataille :

Ces enquêtes, historiae renvoient donc à des collections de faits, d’événements et dans l’Antiquité peuvent correspondre aussi à l’histoire des animaux ou des astres. On parle alors d’histoire naturelle comme celle de Pline l’Ancien :

Cette histoire naturelle serait maintenant écrite par un biologiste. L’histoire naturelle telle que décrite par Pline l’Ancien fait ainsi état des savoirs de son époque dans des domaines divers : sciences naturelles, astronomie, anthropologie, psychologie… Il recense, décrit, rapporte tout ce que l’on peut constater dans la Nature. Le mouvement des astres, tout comme l’histoire des végétaux, est constaté par l’observateur.

2°) Les fondateurs de l’Histoire : Hérodote et Thucydide :

a ) Hérodote :

Auteur aussi d’une histoire naturelle, une Histoire des Animaux, Hérodote est avant tout le premier qui prétendit rivaliser avec le poète épique Homère et son Iliade), en se proposant de commémorer les exploits réels des hommes et non des histoires au sens 1. Contrairement à l’aède, Hérodote n’entend pas décrire de lointains événements, comme la guerre de Troie, sans doute imaginaires mais des faits très récents, notamment les guerres médiques qui sont les conflits qui ont opposé les Grecs aux Perses au Ve siècle avant notre ère.

Cicéron désignera ainsi Hérodote comme le premier historien :

Portrait d’Hérodote. Marbre grec, copie romaine d’un original grec du début du IVe siècle av. J.-C. Provenance : environs de la Porta Metronia, Rome.

De plus, Hérodote se propose de traiter de tous les hommes comme l’indique l’emploi du terme άνθρώπων / anthrốpôn et que vient souligner la complémentarité : « tant les Grecs que les Barbares ». Il s’agit également pour lui de faire oeuvre de mémorialiste : « afin que le
temps n’abolisse pas les travaux des hommes
».

Carte du monde décrit par Hérodote dans son Enquête.

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Mais si le nom d’histoire en tant que savoir vient du titre de l’ouvrage d’Hérodote, l’autre grand nom, important pour la méthode est Thucydide, général athénien qui, dans l’Histoire de la guerre du Péloponnèse, fait le récit du conflit qui se déroula entre 431 et 404 av. J.-C. entre Athènes et la ligue de Délos d’un côté et Sparte avec la ligue du Péloponnèse de l’autre.

Thucydide décrit presque au jour le jour les déplacements des armées. En revanche, son récit ne prétend pas encore à l’objectivité au sens où on l’entend de nos jours. Néanmoins, s’Il brode beaucoup, il a tout de même ce souci très contemporain de s’en tenir aux faits, de chercher des témoins et des traces, de tenter de décrire surtout cette guerre objectivement en tenant compte des deux côtés, des deux camps en conflit. C’est pour cela que pour certains, c’est lui le premier historien au sens 3 du terme.

Bref, je retiens pour cette origine de l’Histoire comme science humaine ce Janus à deux faces : Hérodote et Thucydide

Hermès à deux visages montrant des vues d’Hérodote et de Thucydide.

On considère que les deux fondateurs de l’histoire (au sens d’étude du passé) sont deux auteurs Grecs du Ve siècle av. J- C., Hérodote et Thucydide. Hérodote d’Halicarnasse est l’auteur d’un récit très fouillé sur la guerre entre les Grecs et les Perses, intitulé Historia (« l’enquête »). Il commence ainsi :

« Hérodote d’Halicarnasse présente ici les résultats de son enquête, afin que le temps n’abolisse pas les travaux des hommes et que les grands exploits accomplis, tant ceux des Grecs que ceux des Barbares, ne tombent pas dans l’oubli… »

(NB: Les Grecs nommaient « Barbares » tous les peuples qui ne parlaient pas le grec.)

« Hérodote est déjà bien un historien, au sens professionnel du mot, par son désir de reconstituer et d’atteindre la vérité des événements passés dans leur réalité vécue, par son effort pour détecter la source d’information valide, par la méfiance que cette préoccupation entraîne et un certain pessimisme sur la nature humaine« , reconnaît l’historien Henri Irénée Marrou. (« Qu’est-ce que l’Histoire ? », in L’Histoire et ses méthodes, Encyclopédie de la Pléiade, 1961, pp. 4)

Thucydide est l’auteur de La Guerre du Péloponnèse, ouvrage dans lequel il essaie de comprendre les raisons du conflit ayant opposé Sparte et Athènes.  Rousseau disait de Thucydide dans Emile « Thucydide est à mon gré le vrai modèle des historiens. Il rapporte les faits sans les juger, mais il n’omet aucune des circonstances propres à nous en faire juger nous-mêmes. Il met tout ce qu’il raconte sous les yeux du lecteur ; loin de s’interposer entre les événements et les lecteurs, il se dérobe ; on ne croit plus lire, on croit voir. »

Enfin, pour ceux qui ne le sauraient pas encore, la muse des Historiens s’appelle CLIO, ici représentée par le peintre Pierre Mignard (1612-1695)

CLIO, la déesse de l’Histoire

Avec le temps, l’histoire est devenue une science humaine : la connaissance (sens 3) que nous avons de la réalité historique (sens 2). Si la distinction semble aisée, il n’est pas toujours facile, quand on y réfléchit de distinguer ce qui relève des événements eux-mêmes et de la représentation ou de la compréhension que l’on en a.

« Qu’est-ce donc que l’histoire ? Je proposerai de répondre : l’histoire est la connaissance du passé humain. L’utilité pratique d’une telle définition est de résumer dans une brève formule l’apport des discussions et gloses qu’elle aura provoquées. Commentons-la : nous dirons connaissance et non pas, comme tels autres, « narration du passé humain », ou encore « œuvre littéraire visant à le retracer » ; sans doute, le travail historique doit normalement aboutir à une œuvre écrite (…), mais il s’agit là d’une exigence de caractère pratique (la mission sociale de l’historien…) : de fait, l’histoire existe déjà, parfaitement élaborée dans la pensée de l’historien avant même qu’il l’ait écrite ; quelles que puissent être les interférences des deux types d’activité, elles sont logiquement distinctes.

Nous dirons connaissance et non pas, comme d’autres, « recherche » ou « étude » (bien que ce sens d’« enquête » soit le sens premier du mot grec historia), car c’est confondre la fin et les moyens ; ce qui importe c’est le résultat atteint par la recherche : nous ne la poursuivrions pas si elle ne devait pas aboutir ; l’histoire se définit par la vérité qu’elle se montre capable d’élaborer. // Car, en disant connaissance, nous entendons connaissance valide, vraie : l’histoire s’oppose par là à ce qui serait, à ce qui est représentation fausse ou falsifiée, irréelle du passé, à l’utopie à l’histoire imaginaire (…), au roman historique, au mythe, aux traditions populaires ou aux légendes pédagogiques — ce passé en images d’Epinal que l’orgueil des grands Etats modernes inculque, dès l’école primaire, à l’âme innocente de ses futurs citoyens. Sans doute cette vérité de la connaissance historique est-elle un idéal, dont, plus progressera notre analyse, plus il apparaîtra qu’il n’est pas facile à atteindre : l’histoire du moins doit être le résultat de l’effort le plus rigoureux, le plus systématique pour s’en rapprocher.// C’est pourquoi on pourrait peut-être préciser utilement « la connaissance scientifiquement élaborée du passé », si la notion de science n’était elle-même ambigüe : le platonicien s’étonnera que nous annexions à la « science » cette connaissance si peu rationnelle, qui relève tout entière du domaine de la doxa ; l’aristotélicien pour qui il n’y a de « science » que du général sera désorienté lorsqu’il verra l’histoire décrite (et non sans quelque outrance, on le verra sous les traits d’une « science du concret » (Dardel), voire du « singulier » (Rickert). Précisons donc (il faut parler grec pour s’entendre) que si l’on parle de science à propos de l’histoire c’est non au sens d’Epistémè mais bien de Technè, c’est-à-dire, par opposition à la connaissance vulgaire de l’expérience quotidienne, une connaissance élaborée en fonction d’une méthode systématique et rigoureuse, celle qui s’est révélée représenter le facteur optimum de vérité. »

Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique, Paris, Seuil, 1954.

Un exemple : l’assassinat de César :

Aux Ides de mars, en 44 av. J.-C., César s’est fait assassiné en plein Sénat, à Rome.

Voici ce que donnerait une tentative de rendre compte de cet événement historique à la manière des sciences de la nature :

« A un instant t du devenir de l’univers (qu’on pourrait repérer en se référant à la précession des équinoxes et aux mouvements apparents de la lune et du soleil), en un point de la surface terrestre défini par les coordonnées x°de lat.N et y° de long. E Greenwich, à l’intérieur d’un espace clos ayant la forme d’un parallélépipède rectangle, où se trouvaient rassemblés environ 300 individus mâles de l’espèce HOMO SAPIENS, un nouvel individu appartenant à la même espèce pénétra, décrivant une trajectoire rectiligne. A l’instant t+n, tandis que les autres individus présents oscillaient légèrement autour de leur position d’équilibre, 12 se mirent en mouvement, décrivant à une vitesse accélérée des trajectoires convergentes qui rejoignirent la trajectoire du précédent. A l’extrémité préhensile des membres supérieurs droits des 12 se trouvaient des pyramides affilées d’acier qui, grâce à la force vive, produisirent des plaies pénétrantes dans le corps du dit premier individu, entraînant la mort ».

Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique, Paris, Seuil, 1954.

Est-ce cela, comprendre un événement historique ?

Est-ce cela, faire de l’histoire ?

Une telle objectivité de type physico-mathématique en cours d’histoire serait absurde. En cours d’Histoire, tout mon intérêt est de chercher à comprendre la singularité, de l’événement, le comportement des hommes. L’interrogation de l’historien-philosophe devra prendre en compte la conscience des acteurs dans le processus étudié, la compréhension des uns et des autres dans un événement historique n’est certainement pas du même ordre que celui des sciences exactes c’est d’ailleurs pour cela que l’Histoire fait partie à l’Université du département des Sciences Humaines :

COURS 2 / LA VIOLENCE, NATURELLE OU CULTURELLE ?

Ainsi concernant la violence : est-elle intrinsèque au réel ? Autrement dit les relations entre les êtres vivants en général, ou les hommes en particulier, sont-elles en elles-mêmes conflictuelles ? Est-ce notre compréhension du réel qui structure les événements ainsi ? Quel sens donner à la violence ? Ou au contraire, la violence serait propre à la nature et donc NATURELLE ?

On comprend l’enjeu. Si la violence est inhérente à la réalité, il est alors impossible de la supprimer. Si elle résulte des relations entre les hommes, il en va alors de l’action humaine. Comment lutter contre celle-ci ?

Autrement dit :

La « violence » comme objet d’étude de ce cours, si elle peut d’une certaine façon être mise au cœur de la sélection naturelle des vivants, concerne bien autrement ce vivant particulier qu’est l’homme. L’interrogation du philosophe devra prendre en compte la conscience des acteurs dans le processus étudié. De ce point de vue, étudier la violence n’est pas neutre : la pense-t-on utile, nécessaire, néfaste, absurde ? De la réponse donnée découlera une prise en compte du réel différente. La violence est-elle inhérente à la réalité elle-même ? Est-elle nécessaire aux transformations du réel ? Comme l’écrivait en quelque sorte Karl MARX, théoricien révolutionnaire :

Au-delà de l’histoire, c’est l’action humaine qui est en question et la liberté de l’homme. L’humanité est-elle aux prises avec un mouvement du monde dont les peuples ne seraient qu’un rouage ou peuvent-ils agir sur leur histoire et sa manifestation violente ? Quel est le fondement de la violence ? La violence est-elle un phénomène humain ou un phénomène universel qui concerne tout être, – au sens de l’ « ontoi« , de ce qui est ,- le monde, le cosmos et pas juste les humains.

Faisons en effet d’abord l’hypothèse que la violence est inhérente au réel et qu’elle est en toutes choses.

Johannes MoreelseHéraclite, tableau du XVIIe siècle.

Pour Héraclite, philosophe grec de la fin du VIe siècle av. J.-C. (540 – 480 avant notre ère), l’harmonie n’est pas première. Le polemos – la guerre – et la violence sont liés à la nature en général. Ils règnent sur toutes les choses. Non seulement l’harmonie n’est pas première mais elle résulte d’un long mouvement. La guerre, et la violence qui l’accompagne, ne peuvent pas ne pas être.

Ci-dessous quelques fragments d’Héraclite, traduits par Simone Weil (philosophe chrétienne du XXe siècle à ne pas confondre avec Simone Veil, femme politique et magistrate française)

« 8. Ce qui s’oppose coopère, et de ce qui diverge procède la plus belle harmonie, et la lutte engendre toutes choses.

  • Ils ne comprennent pas comment ce qui s’oppose s’accorde dans une identité. L’harmonie est changement de côté, comme pour l’arc et la lyre.
  • La guerre est mère de toutes choses, reine de toutes choses, et elle fait apparaître les uns comme dieux, les autres comme hommes, et elle fait les uns libres et les autres esclaves.
  • Il faut savoir que la guerre est liaison, union, que la justice est lutte, que toutes choses se produisent conformément à la lutte. »

Fragments d’Héraclite, in Simone Weil, La source grecque, Paris, Gallimard, 1953.

Fragments de la Physique d’Empédocle sur un papyrus de Strasbourg.

La même tension est au cœur de la conception d’Empédocle, philosophe qui vécut de 490 à 435 avant notre ère.

Emplédocle d’Agrigente

Il est à l’origine d’une conception du monde comme composé de quatre éléments : l’eau, le feu, la terre et l’air.

À ces quatre éléments, il faut ajouter deux forces : l’amour (ou l’amitié) et la haine (ou la querelle). L’amour rapproche même ce qui est dissemblable, la haine sépare même ce qui est joint. Le cosmos, l’univers clos des anciens subit des cycles au cours desquels sous l’impulsion de l’amour tout devient unit -l’Un- et une sphère, puis avec un nouveau cycle, la haine domine et sépare -l’un devient alors multiple-, puis à nouveau une sphère.

Philotès – l’Amitié – réunit et Neikos – la Querelle – dissocie.

« Et l’univers se fait et se défait selon une vaste alternance entre ces deux forces. Sous le règne de Philotès, l’univers tend à devenir l’être sphérique et étroitement unifié de Parménide ; sous le règne de Neikos, il se disloque en un désordre qui rappelle le changement et la tension chers à Héraclite. »

Jacqueline de Romilly, Précis de littérature grecque, PUF.

Carte conceptuelle du cycle cosmique d’Empédocle. 

Le cycle cosmique d’Empédocle est basé sur la contingence entre l’amour et les conflits.

On comprend alors que le conflit et la destruction non seulement ne sont pas propres à l’homme mais de surcroît, ne peuvent disparaître car ils sont le mouvement même du réel. La condamnation de cette violence n’a pas de sens car ce n’est jamais qu’un changement de forme. La naissance est le nom donné par les hommes à ce mélange qui compose un vivant, tout comme la mort est le nom donné au changement de ce qui a été auparavant unifié. Association et dissociation sont des moments du mouvement permanent du réel. L’homme n’est pas responsable de son désir de faire la guerre. Celle-ci d’ailleurs n’est pas condamnée en tant que telle

Les Présocratiques ne font pas de la violence une chose historique. La violence, si elle est intrinsèque au réel, n’est pas inscrite dans l’histoire elle-même mais dans le réel en général -et non en l’homme spécifiquement-. Cette approche fait de la lutte, du conflit et des tensions des réalités anhistoriques en réalité cosmiques.

On peut citer deux exemples pour comprendre cette idée. Le premier exemple en astronomie, lorsque pour interpréter un phénomène stellaire, on explique qu’une étoile cannibale avale une autre étoile à proximité. Ainsi début février 2020, les astronomes de l’ESO (European Southern Observatory ou ObservatoireEuropéen Austral) ont publié un article dans le journal Astronomy Astrophysics (A&A) concernant une catastrophe stellaire survenue avec une étoile binaire du nom de HD101584 :

L’utilisation de mots comme « catastrophe stellaire », « collision », « combat stellaire », « explosion » etc. correspond à une interprétation violente voire guerrière de phénomènes physiques neutres en eux-mêmes.

C’est notre deuxième exemple plus célèbre, celui du grand public à savoir celui de la théorie de l’évolution de Darwin.

Caricature montrant Darwin avec un corps de singe et la grande barbe qu’il se laisse pousser à partir de 1866, magazine Hornet de 1871.

Portrait de Charles Darwin réalisé en 1868 par Julia Margaret Cameron.

Darwin utilise en effet l’expression « struggle for life » lutte pour la vie -, pour incarner les idées de sélection, de compétition et de conflit entre les espèces dans la nature

L’événement n’existe pas par lui-même mais toujours en tant que représentation. L’objet d’étude n’est-il pas construit par le sujet de la connaissance ?

Nietzsche, Fragments fin 1886-début 1887

On peut ajouter que ce n’est pas la réalité qui est violente ou qui comporte de la violence mais la compréhension que l’homme en a. C’est notre perception du réel et la représentation que l’on s’en fait qui projettent sur celui-ci une dimension conflictuelle ou antagoniste à ce qui est observé et donc n’est-ce pas nous qui projetons notre violence sur la représentation que nous nous donnons de la nature ?

C’est notre perception du réel et la représentation que l’on s’en fait qui projettent sur celui-ci une dimension conflictuelle ou antagoniste à ce qui est observé. C’est la violence des relations humaines qui structure notre compréhension du réel et nous conduit à transposer celle-ci sur les choses et sur le monde.

COURS 1 (II) / QUI SUIS-JE ?

II QU’EST-CE DONC QUE LE MOI ?

Montaigne, penseur du XVIe siècle, dans le chapitre 13 du livre III des Essais, nous décrit un drôle d’épisode mais un épisode que nous avons tous connu enfant – souvenons-nous ! – la dent sous l’oreiller et la petite souris soit : LA PERTE D’UNE DENT:

MONTAIGNE en fait une image de la mort et ajoute « JE FONDS ET ÉCHAPPE A MOI« …

«Je fonds et échappe à moi.Lorsque la mort survient à un âge avancé, elle n’emporte qu’un demi-moi car j’ai fondu, perdu des dents » MONTAIGNE, LES ESSAIS, LIVRE III.

En effet, lorsque la mort survient à un âge avancé, elle n’emporte qu’un demi-moi car «  j’ai fondu, perdu des dents » nous dit Montaigne mais aussi des cheveux, ma puissance physique s’est ébranlé. Mais comment mon Moi pourrait-il m’échapper ?

« Je regarde les portraits de moi, ajoute Montaigne, et ce n’est plus moi !...« 

BBC Radio 4 - In Our Time, Montaigne
Michel de Montaigne - Babelio
Montaigne philosophe (1/5) : Montaigne philosophe - YouTube
Montaigne, le philosophe du doute et de l'expérience personnelle

NOTRE DEUXIEME CITATION :

«J’ai des portraits de ma forme de vingt et cinq, et de trente-cinq ans : je les compare avec celui d’asteure : combien de fois, ce n’est plus moi : combien est mon image présente plus éloignée de celles-là, que de celle de mon trépas », MONTAIGNE, LES ESSAIS, Livre III.

Nous possédons tous des portraits de nous à différents âges de la vie, (nos selfies d’hier) et demain, plus vieux nous nous étonnerons du changement.

Et pourtant, dire « Ce n’est plus moi », n’est-ce pas dire qu’il persiste un moi qui juge cet autre moi ?

Montaigne illustre ce risque sceptique de la perte de soi dès lors que le changement est la règle, que « tout coule, tout bouge » que « tout branle » : sa philosophie est une philosophie du devenir dans la lignée d’HERACLITE :

Panta Rhei « DA PHILOSOPHERS

Mais alors comment parvenir à une connaissance de nous-même si l’on ne peut définir le moi que par ce qui lui échappe ?

Le penseur français de la Renaissance (« re-naissance » : « re-naître sans cesse !) décrit parfaitement cette mobilité . Ce sera

La philosophie du devenir et le scepticisme de Montaigne :

« Le monde n’est qu’une branloire pérenne: toutes choses y branlent sans cesse, la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Égypte : et du branle public, et du leur. La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant. Je ne puis assurer mon objet : il va trouble et chancelant, d’une ivresse naturelle. Je le prends en ce point, comme il est, en l’instant que je m’amuse à lui. Je ne peins pas l’être. Je peins le passage : non un passage d’âge en autre, ou, comme dit le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. Il faut accommoder mon histoire à l’heure. Je pourrai tantôt changer, non de fortune seulement, mais aussi d’intention. C’est un contrôle de divers et muables accidents et d’imaginations irrésolues et, quand il y échoit, contraires ; soit que je sois autre moi-même, soit que je saisisse les sujets par autres circonstances et considérations. »

Montaigne, Les Essais, III, chap. 2 « du repentir ».

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Contre cette position sceptique, différentes QUESTIONS peuvent se poser :

N’avons-nous tout de même par conscience d’être quelque chose mais

Je pense, donc je suis ! - ELMESMAR

Descartes,   L’esprit comme substance pensante :


    « Puis, examinant avec attention ce que j’étais, et voyant que je pouvais feindre que je n’avais aucun corps et qu’il n’y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse, mais que je ne pouvais pas feindre pour cela que je n’étais point, et qu’au contraire, de cela même que je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait très évidemment et très certainement que j’étais, au lieu que, si j’eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j’avais jamais imaginé eût été vrai, je n’avais aucune raison de croire que j’eusse été, je connus de là que j’étais une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser, et qui pour être n’a besoin d’aucun lieu ni ne dépend d’aucune chose matérielle ; en sorte que ce moi, c’est-à-dire l’âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu’elle est plus aisée à connaître que lui et qu’encore qu’il ne fût point, elle ne laisserait pas d’être tout ce qu’elle est ».

René Descartes, Discours de la Méthode, IVe partie.

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Pour DESCARTES, la conscience de soi est la connaissance d’une substance, c’est-à-dire d’un sujet pensant. Le moi peut alors être pensé comme un principe spirituel identifié à l’âme et à la raison. Pour reprendre une distinction classique, on pourrait dire que je suis un corps et un esprit mais que seul mon esprit me définit et que, par lui, une définition universelle des hommes par-delà leur race, leur classe sociale, leur genre est possible. Je ne suis pas défini par mon lieu, mon corps (sexe ou couleur de peau) mais par ce que JE PENSE, mes IDÉES.

Le dualisme cartésien désigne la conception philosophique de Descartes concernant le rapport entre le corps et l’esprit. Descartes reconnaît l’existence de deux types de substance : l’esprit ou l’âme (la res cogitans) et le corps (la res extensa).

L’homme est composé d’une substance spirituelle, l’âme et d’une substance matérielle, le corps.

Chacun peut se dire « je pense donc je suis » (Le « je » de DESCARTES est universel), c’est la condition de toute connaissance, la première de toutes les vérités, la certitude d’être (ontoi en grec) d’où on parle de moi ontologique.

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Il nous faut en effet distinguer DEUX ACCEPTIONS DU MOI  :

Le MOI ONTOLOGIQUE renvoie à un principe métaphysique universel qui fait l’unité, le propre de la personne par-delà la diversité de ses pensées, de ses sentiments et de ses actes. C’est un MOI UNIVERSEL un peu assimilable à l’Ame ancienne, à la Raison, à l’Esprit.

LE MOI ONTOLOGIQUE

Le MOI PSYCHOLOGIQUE quant à lui désigne la prise de conscience de l’individualité d’une personne, soit par elle-même, soit par une autre personne qui la prend pour objet de sa réflexion. Le MOI PSYCHOLOGIQUE renvoie à la personnalité propre de chacun, à son caractère, ses sentiments, ses émotions, à notre individualité propre, celle qui intéresse par exemple le psychologue celui que nous allons consulter lorsque nous avons des problèmes ou croyons en avoir :

Psychiatre, psychologue, psychothérapeute... Quelles différences ? : Femme  Actuelle Le MAG
LE MOI PSYCHOLOGIQUE

Avec Descartes, le « je pense » est de la pensée pure, faite d’idées, mais ce n’est pas une conscience personnelle au sens individuel. Cette conscience n’est pas personnalisée. Elle n’est pas à proprement parler individuelle mais c’est encore l’âme, la raison, l’universel en Moi, de l’être (ontoi en grec d’où l’expression : MOI ONTOLOGIQUE).

On peut alors parler de substantialisme puisque Descartes attribue à l’âme le caractère propre de penser. L’âme, selon ce philosophe, est une substance pensante, une « chose qui pense« , une « res cogitans« .

Nous venons de voir que Descartes, le Moi est une réalité indubitable, dont nous avons le sentiment immédiat, mais cette réalité est incompréhensible. Chaque homme est une personne, or toute personne est indéfinissable.

Pour la petite histoire, Pascal, grand croyant s’adresse à Damien Mitton, un libertin, théoricien de l’honnêteté. Celle-ci, selon Pascal, dissimule le moi, l’amour-propre, mais ne l’anéantit pas. Pascal brutalise son ami : vous êtes haïssable malgré votre altruisme. Il accuse l’honnête homme d’être un hypocrite : son moi est le « centre de tout », alors que seule la piété chrétienne peut subsumer l’amour-propre sous la charité.

Sujet de bac :
« Qu’est-ce que le moi ?
Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non; car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.
Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ? Non ; car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? Et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? Car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.
 » Blaise Pascal (1623-1662) et donc, le contemporain de Descartes qu’il n’apprécie guère !.

Approche globale du texte

  • Quel est le thème du texte ? : Le moi c’est-à-dire ici la personne.
  • Quel est l’objectif du texte? : il est double. Il s’agit ici d’établir une définition, celle du moi, même si cette définition va s’avérer impossible. Mais il s’agit aussi d’amener le lecteur à réviser une opinion, celle qui prétend qu’on peut aimer quelqu’un avec cette interrogation panique, tragique « M’aime-t-on ? Suis-je aimé ? Peut-on aimer vraiment quelqu’un ?
  • Quelle réponse l’auteur donne-t-il à la question qu’il se pose ?(thèse du texte) : La première des deux questions, (qui suis-je ?) ne trouve pas de réponse. Elle est, comme on le dit en philosophie, aporétique (c’est-à-dire sans solution, sans résolution). Quant à savoir si on peut aimer quelqu’un, Pascal répond négativement : « On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités ».
  • N’existe-t-il pas une thèse opposée à celle de l’auteur ? : la thèse opposée est celle de l’opinion qui prétend bien qu’une personne est quelque chose et que l’on peut aimer quelqu’un mais surtout Descartes qui définit le Moi par la raison, par nos pensées, par nos idées.
  • Quelle est la structure logique du texte ? : une relecture du texte nous conduit à repérer les mots logiques suivants :

« Qu’est-ce que le moi ?
Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l‘aime-t-il ? Non; car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.
Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ? Non ; car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? Et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? Car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités
. »

On aura remarqué au passage que ce n’est pas le verbe être, « est » (le Moi ontologique) qui comme chez Descartes domine le texte mais le mot « aimer« , « amour« .

Mais PASCAL n’est-il pas aussi l’auteur de cette citation célèbre :

Structure du texte :


1) Position du problème – Qu’est-ce que le moi ?
2) Analyse d’un premier exemple : l’homme qui se met à la fenêtre ne me voit pas, moi. (critique du raisonnement par analogie).
3) Passage au problème de l’amour.
  a) Aimer quelqu’un pour ses qualités physiques, est-ce l’aimer ? Réponse négative.
  b) Aimer quelqu’un pour ses qualités morales, est-ce l’aimer ? Réponse négative.
  c) Aimer quelqu’un pour autre chose que ses qualités, est-ce l’aimer ? Réponse négative.
4) Conséquence et conclusion : on n’aime jamais personne.
5) Conséquence de la conclusion : la comédie sociale. Pas d’amour sur terre. Sous -entendu le seul véritable amour, l’amant qui ne vous trompera jamais, c’est Dieu.

On remarquera le procédé d’argumentation employé : Pascal procède par examen successif d’hypothèses qu’il élimine. Il s’agit d’une approche négative de la question. La réflexion porte essentiellement sur des exemples et en particulier l’exemple de l’amour.

  1. L’exemple du passant
  2. Le moi peut-il être défini par ses qualités physiques ?
  3. Le moi peut-il être défini par ses qualités intellectuelles ?

II L’insaisissabilité du moi

  1. Il est impossible et immoral d’aimer quelqu’un abstraitement
  2. Caractère aporétique de notre problème
  3. La comédie sociale

III Les présupposés pascaliens

  1. Amour humain et amour de Dieu
  2. Ouverture à la perspective existentialiste d’un grand amour qui serait indéfinissable


Pascal comprend parfaitement le caractère insaisissable du moi. Il ne peut néanmoins en conclure, comme le feront les penseurs existentialistes, que le moi n’a pas d’être ou qu’il est, comme le pensera Sartre, un  » néant « . Il reste en effet dépendant de présupposés essentialistes, substantialistes. L’opposition pascalienne entre l’être et l’apparaître est contestable mais elle prend son sens dans la perspective théologique de l’amour que nous devons éprouver envers Dieu, seul amour possible envers une personne. Ce texte a le mérite de montrer les illusions de notre conscience lorsqu’elle croit pouvoir se saisir. Il ne voit pas en revanche que l’être du moi n’est que l’ensemble de ses apparences successives, ce qui permet de lever le caractère aporétique de la problématique pascalienne.

COURS 2 (I) / NE SUIS-JE QUE DE LA PENSÉE ?

I Les petites perceptions de Leibniz (1646-1716):

Gottfried Wilhelm von Leibniz réputé pour sa longue perruque

Maison de Leibniz, où il vécut entre 1698 et sa mort en 1716, ici vers 1900. Leibniz vivait au premier étage.

Souhaitant lui-aussi répondre à Descartes ou le compléter, Leibniz (1646-1716), philosophe allemand évoque non pas comme Pascal l’impossibilité de définir le Moi (Leibniz est un rationaliste) mais sa difficulté car…. nous avons aussi un CORPS et Descartes d’ailleurs l’avouait lui-même :

Même si je m’identifie à ma pensée, mon corps n’est pas un objet quelconque pour
moi. Le corps est ce dont je dispose, mais également ce dont je suis dépendant.

Mais alors si nous reconnaissons avec Descartes que le corps n’est pas simplement quelque chose qui m’appartient comme un objet extérieur, si mon corps n’est pas un objet quelconque pour moi, il est ce dont je dispose mais également ce dont je suis dépendant.

Tiens donc pourquoi je pleure soudainement ?

Lorsque mon corps est blessé, c’est bien moi qui éprouve de la douleur :

Médecine Légale - Les types de blessures - Police Scientifique

Lorsque mon corps  a besoin de boire ou de manger, c’est bien moi qui ai soif et faim.

Le Neuvième Art — J'ai Faim. Uderzo (- Anything to declare ? -...

Ces trois exemples sont d’ailleurs des exemples du philosophe DESCARTES

On voit bien ici qu’on a du mal parfois à distinguer l’âme du corps et ne parlons même pas de l’érotisme !

L'érotisme du couple face à l'érosion du désir • Osphères

                                       ALORS !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

  Comment résoudre le problème du dualisme corps et âme, de  la matière et de l’esprit ?

C’est là que nous rencontrons le philosophe allemand LEIBNIZ :

à la fois pour votre cours de philosophe générale sur la notion du programme l’INCONSCIENT mais aussi ici en HLP

Que va faire LEIBNIZ ?

Il va poser l’unité absolue de la réalité humaine.

Mais évoquons peut-être d’abord qui était ce curieux philosophe allemand LEIBNIZ (1646-1716) inventeur du calcul infinitésimal et grand mathématicien, ce qui intéressera aussi forcément les « matheux » de la classe ?

MAINTENANT ALLONS A                                       

« D’ailleurs il y a mille marques qui font juger qu’il y a  à tout moment un infinité de perceptions en nous, mais sans aperception et sans réflexion, c’est-à-dire des changements dans l’âme même dont nous ne nous apercevons pas, parce que les impressions sont trop petites et en trop grand nombre ou trop unies., en sorte qu’elle n’ont rien d’assez distinguant à part, mais jointes à d’autres, elles ne laissent pas de faire leur effet et de se faire sentir au moins confusément dans l’assemblage.(…) Et pour juger encore mieux des petites perceptions que nous ne saurions distinguer dans la foule, j’ai coutume de me servir de l’exemple du mugissement ou du bruit de la mer dont on est frappé quand on est sur le rivage. Pour entendre ce bruit comme l’on fait, il faut bien que l’on entende les parties qui composent ce tout, c’est-à-dire les bruits de chaque vague, quoique chacun de ces petits bruits ne se fasse connaître que dans l’assemblage confus de tous les autres ensemble, c’est-à-dire dans ce mugissement même, et ne se remarquerait pas si cette vague qui le fait était seule. Car il faut qu’on en soit affecté un peu par le mouvement de cette vague et qu’on ait quelque perception de chacun de ces bruits, quelques petits qu’ils soient ; autrement on n’aurait pas celle de cent mille vagues car cent mille rien ne saurait faire quelque chose. (…)

   Ces petites perceptions sont donc de plus grande efficace par leur suite qu’on ne pense. Ce sont elles qui forment ce je ne sais quoi, ces goûts, ces images, ces qualités des sens, claires dans l’assemblage, mais confuses dans les parties, ces impressions que des corps environnants font sur nous, qui enveloppent l’infini, cette liaison que chaque être a avec tout le reste de l’univers. On peut même dire qu’en conséquence de ces petites perceptions, le présent est gros de l’avenir et chargé du passé, que tout est conspirant et que dans la moindre des substances, des yeux aussi perçants que ceux de Dieu pourraient lire toute la suite des choses de l’univers.».

G. Leibniz, Les nouveaux essais sur l’entendement humain, Préface.

En posant l’existence de petites perceptions inconscientes, c’est-à-dire  de perceptions qui nous affectent mais dont nous n’avons pas conscience – que nous n’apercevons pas, Leibniz développe l’idée que notre expérience du réel est infiniment plus riche et complexe  que ne l’est notre représentation du réel. Le monde que nous apercevons est sous-tendu de virtualités.Tout a déjà commencé avant même que nous y pensions.

Reprenons son exemple célèbre du bruit de la mer :

Je me balade sur la plage, j’entends ce bruit de la mer comme un Tout, une totalité et pourtant, il est composé du bruit de chaque goutellette d’eau qui se frappe entre elles :

Que s’est-il passé ?

Une accumulation quantitative de « petites perceptions inconscientes » qui fait qu’à un certain moment, à un certain état de seuil franchi, le bruit total apparaît, est perçu.

En fait, Leibniz c’est le penseur des surfeurs, des dormeurs ou des tireurs de corde !

Je m’explique :

  • Je dors, et je me réveille soudain car il y a du bruit dans la rue, des gens qui rentrent éméchés et bruyants de boite de nuit … En fait, le bruit avait commencé bien avant mais je ne m’étais pas encore réveillé… Il y avait eu bien avant le bruit de la voiture qui arrivait, le claquement des portières, tout cela je l’avais « entendu » inconsciemment mais cela ne m’avait pas réveillé.  Mais c’est parce que, tous les bruits de cette rentrée tardive intempestive des voisins se sont cumulés qu’à un moment donné, ça m’a réveillé. De « petites perceptions inconscientes », les bruits sont devenus conscients…
  • Ce prisonnier s’échappe de sa cellule par la corde ou ces deux joueurs tirent sur une corde, au fur et à mesure de la pression sur celle-ci, elle s’effrite mais c’est encore « inconscient » jusqu’à ce que…. Houp !…. Ca craque… je tombe.. la corde s’est rompue : le seuil du passage de l’inconscient au conscient a été franchi par l’addition de petites pressions inconscientes sur la corde. 

Leibniz est un philosophe important, difficile mais très relu actuellement pour ses implications en neurosciences car voyez-vous les implications d’une telle doctrine ?

En fait, même en dormant, le monde communique toujours avec moi. Nous recevons sans arrêt des perceptions qui sont inconscientes mais qui n’en influent pas moins sur moi.

Pourquoi je me sens si bien dans ce bureau peint en bleu ciel et si mal dans cet autre peint en jaune canari ou en rouge vif ! Sans le vouloir, sans qu’on le sache, les couleurs d’un espace, d’une pièce influent sur nous tout comme la disposition des meubles : faites l’expérience, changez aujourd’hui tous vos meubles de place et c’est une autre manière de vivre chez vous qui se profile avec d’autres sensations !

« Tout conspire », « Tout influe sur nous », « Nous sommes reliés à tout » …. même si la plupart du temps nous n’en avons pas conscience !

D’où l’usage des images subliminales, des sons subliminaux présents par exemple dans les rayons de supermarchés américains (en France, c’est théoriquement interdit). Tiens… mais pourquoi je me retrouve avec cette marque de lessive dans mon charriot que je ne prends pourtant  jamais !? … C’est que dans la bande son de la musique d’ambiance du magasin, on me disait et suggérait « achetez x, essayez y !! » et mon cerveau (le droit) a tout enregistré par le mécanisme des « petites perceptions inconscientes » :

Tout ce qu’on perçoit (odeurs, sons, couleurs …) même inconsciemment est retenu par notre cerveau, notre âme disait dans son vocabulaire notre grand Leibniz !

Pour Leibniz, philosophe allemand du XVIIe siècle, le sujet pensant s’attribue la multiplicité des représentations et des perceptions et l’identité personnelle ne se réduit pas à ce qu’en saisit la conscience. La conscience n’est pas une substance et c’est pourquoi notre âme peut être agitée de perceptions dont elle n’a pas conscience.

DAVID  HUME, philosophe écossais (1711-1776) :

« Il y a certains philosophes qui imaginent que nous avons à tout moment la conscience intime de ce que nous appelons notre moi ; que nous sentons son existence et sa continuité d’existence ; et que nous sommes certains, plus que par l’évidence d’une démonstration, de son identité et de sa simplicité parfaites. / Pour ma part, quand je pénètre le plus intimement dans ce que j’appelle moi, je bute toujours sur une perception particulière ou sur une autre, de chaud ou de froid, de lumière ou d’ombre, d’amour ou de haine, de douleur ou de plaisir. Je ne peux jamais me saisir, moi, en aucun moment sans une perception et je ne peux rien observer que la perception. / Quand mes perceptions sont écartées pour un temps, comme par un sommeil tranquille, aussi longtemps, je n’ai plus conscience de moi et on peut dire vraiment que je n’existe pas. Si toutes mes perceptions étaient supprimées par la mort et que je ne puisse ni penser ni sentir, ni voir, ni aimer, ni haïr après la dissolution de mon corps, je serais entièrement annihilé et je ne conçois pas ce qu’il faudrait de plus pour faire de moi un parfait néant. Si quelqu’un pense, après une réflexion sérieuse et impartiale, qu’il a, de lui-même, une connaissance différente, il me faut l’avouer, je ne peux raisonner plus longtemps avec lui. »

David Hume, Traité de la nature humaine.


Situation de l’extrait analysé

Texte analysé : David Hume, Traité de la nature humaine, livre I, 4ème partie, section VI. Dans cette oeuvre, Hume défend une conception empirique de la connaissance. La conséquence majeure en est une critique de la causalité, mais également des notions métaphysiques telles que le moi. La quatrième partie consiste en une opposition du système de Hume, c’est-à-dire sceptique, aux autres systèmes philosophiques.

Dans cet extrait polémique, dirigé de toute évidence contre Descartes et son célèbre cogito, Hume s’attaque au problème de l’existence du moi : peut-on vraiment dire « Je suis, j’existe « ,  » Je pense donc je suis  » ? Plus précisément, y-a-t-il une unité, une identité personnelle du Moi derrière la diversité de nos perceptions. Et, à ces questions l’auteur nous répond que NON il n’y a pas d’unité possible, une unification possible sous un moi frappé en permanence de perceptions venant de l’extérieur.

Or Descartes posait une telle identité personnelle avec l’existence assurée du Je pense et de la Raison. Hume, au contraire, répond par la négative : le moi n’existe pas. L’homme n’est, en dernière analyse, qu’une multiplicité de perceptions, sans aucune unité. Nous nous réduisons donc à une simple collection de perceptions, sans dénominateur commun, sans identité personnelle. Telle est la thèse que défend Hume dans cet extrait.

Plan :

Sa critique de l’identité personnelle se déroule en trois temps. Après avoir, dans un premier temps, présenté l’antithèse (existence du moi défendue par les philosophes antérieurs, les cartésiens), Hume entreprend sa définition et sa critique du moi à partir de « pour ma part« . Puis, dans un troisième temps, il tire les conséquences de cette définition du Moi par nos perceptions sensibles à propos du sommeil et de la mort, (Descartes ayant affirmé dans un texte que « l’âme pense toujours  » et qu’elle est immortelle.

Hume termine ce texte un peu plus loin par cette citation :

Hume compare ainsi le moi à un théâtre (« une sorte de théâtre », écrit-il). On avait déjà relevé auparavant le lien étymologique entre la personne (étymologie « persona » en latin, le masque de théâtre, le rôle, un personnage) et le théâtre. L’analogie prend donc ici tout son sens. Le moi est un théâtre où se succèdent les perceptions (ex : chaud / froid), où elles repassent plusieurs fois. Les perceptions changent sans cesse : elles entrent et sortent comme des personnages sur une scène de théâtre.

Cette image utilisée par Hume sert à appuyer l’idée qu’il n’y a pas d’unité, que rien ne reste le même : l’esprit, tout comme ce qui se passe sur scène, n’est jamais le même. Que ce soit à un moment précis ou continûment, il n’y a pas d’unité. Tout se passe donc comme dans théâtre où les acteurs bougent, changent de place, sont plusieurs, plus ou moins nombreux…

Hume a donc rejeté l’idée du moi et de l’identité personnelle dans le rang des idées métaphysiques, c’est-dire dénuées de sens grâce à sa théorie empiriste de la connaissance. L’empirisme est la position selon laquelle toute connaissance provient de l’expérience. L’esprit n’est que diversité de perceptions multiples et non une unité substantielle. En ce sens, le moi disparaît : il est évincé. C’est un non lieu, un nulle part, un rien où se déroulent pourtant toutes les scènes de notre vie, comme dans un théâtre virtuel.

Pour le philosophe écossais Hume, c’est une erreur d’imaginer qu’il pourrait y avoir une connaissance du moi comme si celui-ci pouvait être abstrait des perceptions sensibles. Quand il s’examine, il ne sent qu’une diversité d’expériences et pas de soi intérieur, donc Hume en conclut que le soi n’existe pas.


Question d’interprétation philosophique :

Peut-on se connaître soi-même ?


Dès le début de ce texte, Hume vise Descartes et l’idée d’une conscience du moi. Descartes passe de l’idée du moi, la conscience de soi obtenue par l’évidence du cogito, « je pense donc je suis », à la question de la connaissance de ce « je » qui pense : le Moi. Or pour Hume, nous ne pouvons saisir que des sensations (chaud – froid), des perceptions (lumière – ombre), des sentiments (amour – haine) mais on ne peut connaître ou affirmer quoi que ce soit sur le moi en dehors de ces perceptions. Toute connaissance est un savoir de
ce qui est perçu, elle dépend donc d’une expérience (du froid ou du chaud par exemple). C’est ce que l’on nomme l’empirisme
:

Il n’y a de connaissance que par l’expérience et il est nécessaire d’ajouter que celle-ci
est contestable car elle procède par induction, c’est-à-dire par généralisation à partir de cas particuliers. On ne peut jamais être certain que ce qui s’est passé se reproduira à l’avenir. Quant au « moi », il n’y a pas de connaissance du sujet hors de la connaissance des perceptions qu’il saisit, autrement dit, ce n’est pas le moi que l’on connaît mais des émotions ou sensations qui l’affectent.

La première réponse à la question de notre sujet « peut-on se connaître soi-même ? » serait d’affirmer que l’on peut donc connaître des sensations, des impressions ou des sentiments qui agitent notre âme. Mais si l’on entend par « moi », Hume répond à cette question en affirmant qu’en écartant les perceptions, il ne reste qu’un « parfait néant ».

D’où vient alors que certains, dont fait partie Descartes, affirment une simplicité de l’âme ou une continuité d’existence ? Pourquoi penser que l’on se connaît soi-même alors
qu’on ne saisit que des états de conscience ? La dernière phrase donne des éléments de réponse. Le Moi a tout l’air d’être un préjugé. En tous cas, Hume affirme qu’il ne peut « raisonner » sur ce sujet. On ne peut raisonner, selon Hume, avec celui qui, par l’imagination, comble l’ignorance. Le moi ne serait qu’une illusion. Hume montre ainsi que ce que nous prenons pour une connaissance est, en fait, une croyance (« to believe » en anglais),
Nietzsche dira plus tard une « fiction«  aux trois métamorphoses :

COURS 2 (2) / LOCKE ET LE BATEAU DE THÉSÉE

On vient donc de voir que pour le philosophe écossais Hume, c’est une erreur d’imaginer qu’il pourrait y avoir une connaissance du moi comme si celui-ci pouvait être abstrait des perceptions sensibles. Dans le Traité de la Nature Humaine, dont nous avions étudié un extrait, il réduit la conscience d’être soi, à l’imagination et à la croyance mais il ajoutait, à propos de l’identité : « La mémoire contribue à la créer, en produisant la relation de ressemblance entre les perceptions. » dans son Enquête sur l’Entendement Humain.

Cela nous rappelle une expérience de pensée rapportée par PLUTARQUE (46-125) et souvent citée à cette époque dans les textes de Leibniz, Hume et en particulier :

Ce paradoxe touche à la question de l’identité et de la persistance du Moi à travers le temps et provient d’une légende grecque, celle de Thésée qui serait parti d’Athènes combattre le Minotaure :

THESEE CONTRE LE MINOTAURE

À son retour, vainqueur et par fidélité à cette victoire, les Grecs décidèrent de conserver son bateau pour pouvoir chaque année célébrer leur héros. Sauf qu’avec le temps, le bateau vieillissait et il fallait retirer ses vieilles pièces de bois usées et les remplacer par de nouvelles. Ainsi le bateau resplendissait encore des siècles plus tard sauf que pratiquement toutes les pièces avaient été changées :

Alors, une question se pose pour les philosophes toujours à la recherche de problèmes : le bateau de Thésée restauré est-il toujours le même bateau ou les restaurations en ont-elles fait un nouveau bateau ? Est-ce la matière ou l’identité de forme qui assure la permanence du bateau ?

BATEAU DE THESEE

Si au fil des ans, il a fallu remplacer pratiquement toutes les pièces du bateau de Thésée, est-ce vraiment encore le bateau de Thésée ?

Comme on avait posé la question dans notre prologue, Gage, sans un morceau de son cerveau, est-il encore Gage ? Restons-nous la même personne à travers tous nos changements dans le temps ? Qu’est-ce qui fait donc notre identité ? 

On retrouve l’allusion à cette légende par exemple au livre II, chapitre XXVII, §4 des Nouveaux essais sur l’entendement humain de LEIBNIZ : « C’est à peu près comme un fleuve qui change toujours d’eau, ou comme le navire de Thésée, que les Athéniens réparent toujours. »

La question corollaire est celle-ci : si on avait gardé les planches du bateau et qu’on l’avait reconstruit plus tard, serait-ce encore le même bateau ? La question se pose à chaque restauration d’édifice comme celle de la cathédrale Notre-Dame de Paris :

L’exemple du bateau de Thésée est repris par un autre grand philosophe anglais, John LOCKE (1632-1704) :

Comment faire pousser un chêne à partir d'un gland – Jardins et potagers
Pousse de chêne
Jeune chêne
Vieux chêne

De même pour le poulain qui devient cheval :

Et il en est ainsi quand nous regardons des portraits de nous-mêmes à des âges successifs de la vie. On dira que c’est la même personne car, de l’extérieur, on constate une ressemblance de l’adulte à l’enfant que nous étions.

Etre la même personne, pouvoir se consulter soi-même, n’est pas simplement être conscient de soi dans l’instant, être conscient de sa pensée au moment où on pense, mais cela présuppose la temporalité, plus précisément la mémoire. La mémoire est la condition de la pensée. Ce caractère temporel est fondamental. En vieillissant, on perd souvent la mémoire jusqu’au cas tragique de la maladie d’Alzheimer où le patient ne reconnaît même plus ses enfants :

Reproductions De Qualité Musée | autoportrait Huile sur toiles , 1627 de Rembrandt  Van Rijn (1606-1669,
Rembrandt, Self-portrait

Rembrandt, Self-portrait, canvas, 65.4 × 60.2 cm, signed and dated... |  Download Scientific Diagram
Rembrandt van Rijn, Autoportrait, (1669).

Rembrandt s’est en effet représenté une centaine de fois, soit directement dans des autoportraits, soit inséré dans des peintures (par exemple dans son premier tableau La lapidation de saint Etienne) :

File:La Lapidation de Saint Etienne - Rembrandt (A 2735).jpg

Dans ses autoportraits devenus célèbres dans l’histoire de la peinture, Rembrandt se représente sous les traits d’un homme tantôt pauvre, tantôt riche, tantôt apôtre, tantôt soldat. On le voit aussi en jeune homme, en homme mûr, vieillard, les cheveux rebelles ou la barbe fournie :

Identité personnelle Texte de Locke commenté - Le blog de lenuki

COURS 3 / POURQUOI SE MÉTAMORPHOSER ?

L’animalité du corps prendrait le dessus sur l’éducation et les bonnes manières et le beau corps élancé du docteur se rabougrirait pendant que son esprit serait tout entier soumis à la violence des passions.

Horrifié, Lanyon assiste à la transformation de Hyde en Jekyll. Illustration de Charles Raymond Macauley pour une édition new-yorkaise, 1904.

Mr Hyde, être sombre et torturé, inspire le dégoût et un sentiment de répulsion à qui le rencontre. Hyde, comme son nom l’indique (« to hide »/ »cacher » en anglais), représente le monstre qui sommeille en nous.

Par ce roman fantastique, R.L. Stevenson contourne la censure. Ce n’est pas le gentleman anglais qui commet des crimes mais une créature repoussante. Pour le lecteur, qui découvre l’affaire comme une enquête menée par un notaire, M. Utterson, il est difficile dans un premier temps de comprendre le lien qui unit le mal au bien, l’inconscient ( c’est-à-dire le refoulé) à la conscience. Le Dr Jekyll est tiraillé entre son souci d’être moral et son attirance pour l’immoralité et l’expression du désir sans frein.

Hyde assassine sir Danver Carew à coups de canne plombée. Illustration de Charles Raymond Macauley pour une édition new-yorkaise, 1904.

Pour le dire en termes freudiens, la seconde topique est ici illustrée concrètement :

Le Moi du docteur est névrosé et opprimé par deux tyrans : le Ça, incarné par Mr Hyde et le Surmoi hérité de la société anglaise victorienne du XIXe siècle.

M. Hyde piétine sauvagement une fillette.
Illustration de Charles Raymond Macauley pour une édition new-yorkaise, 1904.
M. Hyde pénètre nuitamment dans la maison du docteur Jekyll. Illustration de Charles Raymond Macauley pour une édition new-yorkaise, 1904

Avec Mr Hyde, on voit que l’homme se trouve aux prises avec ses pulsions destructrices. Le réalisateur Victor Fleming illustre ce combat en reprenant pour le cinéma, la métaphore de l’attelage ailé présente dans le Phèdre de Platon :

Le cocher, ici représentant la raison, doit maîtriser les deux chevaux, le blanc qui nous élève, mais aussi le noir qui entraîne l’âme vers la terre, vers l’enfer ou le péché dirait un chrétien même si :

Situation de l’extrait : Le docteur Jekyll se confesse dans son journal intime et explique la tension qu’il ressent entre l’aspiration à être un homme estimable et digne et, en même temps, l’attirance pour des plaisirs que la morale réprouve :

« Plus d’un homme aurait tourné en plaisanterie les licences dont je me rendais coupable ; mais des hauteurs idéales que je m’étais assignées, je les considérais et les dissimulais avec un sentiment de honte presque maladif. Ce fut donc le caractère tyrannique de mes aspirations, bien plutôt que des vices particulièrement dépravés, qui me fit ce que je devins, et, par une coupure plus tranchée que chez la majorité des hommes, sépara en moi ces domaines du bien et du mal où se répartit et dont se compose la double nature de l’homme.

Dans mon cas particulier, je fus amené à méditer de façon intense et prolongée sur cette dure loi de l’existence qui se trouve à la base de la religion et qui constitue l’une des sources de tourments les plus abondantes. Malgré toute ma duplicité, je ne méritais nullement le nom d’hypocrite : les deux faces de mon moi étaient également d’une sincérité parfaite ; je n’étais pas plus moi-même quand je rejetais la contrainte et me plongeais dans le vice, que lorsque je travaillais, au grand jour, à acquérir le savoir qui soulage les peines et les maux.

Et il se trouva que la suite de mes études scientifiques, pleinement orientées vers un genre mystique et transcendant, réagit et projeta une vive lumière sur l’idée que je me faisais de cette guerre sempiternelle livrée entre mes éléments constitutifs. De jour en jour, et par les deux côtés de mon intelligence, le moral et l’intellectuel, je me rapprochai donc peu à peu de cette vérité, dont la découverte partielle a entraîné pour moi un si terrible naufrage : à savoir, que l’homme n’est en réalité pas un, mais bien deux. Je dis deux, parce que l’état de mes connaissances propres ne s’étend pas au-delà. D’autres viendront après moi, qui me dépasseront dans cette voie, et j’ose avancer l’hypothèse que l’on découvrira finalement que l’homme est formé d’une véritable confédération de citoyens multiformes, hétérogènes et indépendants.

Pour ma part, suivant la nature de ma vie, je progressai infailliblement dans une direction, et dans celle-là seule. Ce fut par le côté moral, et sur mon propre individu, que j’appris à discerner l’essentielle et primitive dualité de l’homme ; je vis que, des deux personnalités qui se disputaient le champ de ma conscience, si je pouvais à aussi juste titre passer pour l’un ou l’autre, cela venait de ce que j’étais foncièrement toutes les deux ; et à partir d’une date reculée, bien avant que la suite de mes investigations scientifiques m’eût fait même entrevoir la plus lointaine possibilité de pareil miracle, j’avais appris à caresser amoureusement, tel un beau rêve, le projet de séparer ces éléments constitutifs. Il suffirait, me disais-je, de pouvoir caser chacun d’eux dans une individualité distincte, pour alléger la vie de tout ce qu’elle a d’insupportable : l’injuste alors suivrait sa voie, libéré des aspirations et des remords de son jumeau supérieur ; et le juste s’avancerait d’un pas ferme et assuré sur son chemin sublime, accomplissant les bonnes actions dans lesquelles il trouve son plaisir, sans plus se voir exposé au déshonneur et au repentir causés par ce mal étranger. C’est pour le châtiment de l’humanité que cet incohérent faisceau a été réuni de la sorte – que dans le sein déchiré de la conscience, ces jumeaux antipodiques sont ainsi en lutte continuelle. N’y aurait-il pas un moyen de les dissocier ? »

Après avoir trouvé le breuvage capable de scinder les deux facettes de sa personne, voici ce que le Dr Jekyll décrit :

« Tout comme le bien se reflétait sur la physionomie de l’un, le mal s’inscrivait en toutes lettres sur les traits de l’autre. Le mal, en outre (où je persiste à voir le côté mortel de l’homme), avait mis sur ce corps une empreinte de difformité et de déchéance. Et pourtant, lorsque cette laide effigie m’apparut dans le miroir, j’éprouvai non pas de la répulsion, mais bien plutôt un élan de sympathie. Celui-là aussi était moi. Il me semblait naturel et humain. À mes yeux, il offrait une incarnation plus intense de l’esprit, il se montrait plus intégral et plus un que l’imparfaite et composite apparence que j’avais jusque-là qualifiée de mienne. Et en cela, j’avais indubitablement raison. »

Dans sa 2e topique (cartographie du psychisme humain), Freud propose en effet une division du psychisme en TROIS instances (voir votre cours de philosophie sur l’Inconscient) :

  • Le « ça » : réservoir de pulsions inconscientes en bouillonnement permanent
  • Le « surmoi » : censeur inconscient qui rejette les pulsions qui sont contraires aux normes morales et sociales intériorisées depuis l’enfance.
  • Le « moi » : instance consciente de conciliation entre le « ça » et le « surmoi »

 » L’homme est également engagé dans des rapports pratiques avec le monde extérieur, et de ces rapports naît également le besoin de transformer ce monde, comme lui-même , dans la mesure où il en fait partie, en lui imprimant son cachet personnel. Et il le fait, pour encore se reconnaître lui même dans la forme des choses, pour jouir de lui-même comme d’une réalité extérieure. On saisit déjà cette tendance dans les première impulsions de l’enfant : il veut voir des choses dont il soit lui-même l’auteur, et s’il lance des pierres dans l’eau, c’ est pour voir ces cercles qui se forment et qui sont son oeuvre dans laquelle il retrouve comme un reflet de lui même. Ceci s’observe dans de multiples occasions et sous les formes les plus diverses jusqu’à cette sorte de reproduction de soi même qu’est une oeuvre d’art. A travers les objets extérieurs il cherche à se retrouver lui même. Il ne se contente pas de rester lui même tel qu’il est : il se couvre d’ornements. Le barbare pratique des incisions à ses lèvres, a ses oreilles, IL SE TATOUE … Toutes ces pratiques n’ont qu’ un seul but : l’homme ne veut pas rester tel que la nature l’a fait. »

Hegel, « Introduction à l’esthétique », chap II, in Esthétique.

HEGEL (1770-1831)

La pratique du piercing remonte à l’Antiquité… C’était pour les esclaves (boucle d’oreille) la marque de la servitude. Ensuite le piercing est devenu le signe d’une communauté. Celle des femmes, des rebelles, des bagnards, des homos, des « punk », des artistes… Mais Hegel a raison : chez tous les peuples, on se peint et on se maquille depuis toujours, on se scarifie quand la peau est trop sombre :

Yoruba du Nigéria.

Vous avez bien entendu le reportage se termine par le terme de « métamorphoses«  mais on comprend qu’ici la métamorphose (la scarification) est le signe de l’intégration sociale, l’entrée dans la masculinité, la marque de l’appartenance identitaire à la tribu comme rite d’initiation auquel on ne peut se dérober comme pour le tatouage polynésien que l’on désigne d’ailleurs comme tatouage tribal :

Le tatouage n’est pas libre ou expression d’une liberté individuelle comme ce que l’on voit aujourd’hui dans les rues des grandes villes ou en allant à la plage :

Le tatouage tribal (tatouage social):

Le tatouage moderne ( tatouage individuel) :

Contrairement à Descartes, je ne suis pas seulement ma conscience, mes idées, je suis aussi mes actions, je me connais par les actes que j’accomplis dans le monde :  » toute conscience est acte » écrivait Jean-Paul Sartre en reprenant et commentant le philosophe allemand HEGEL.

Pour HEGEL, j’ai donc aussi un corps et j’agis. Or, j’agis par ce corps, que je possède, dont je peux prendre soin, que je peux certes abîmer parfois par le travail par exemple mais que je peux aussi peindre (tatouage) ou décorer (maquillage, bijoux) :

mais dont je ne peux me dissocier, même si je suis un bandit !

YAKOUZA JAPONAIS

Le rappeur le plus tatoué ? …. Lil Wayne bien sûr !!!

III CONCLUSION GÉNÉRALE DE LA SÉQUENCE :

Une personne (le Moi) est la conscience qu’a le sujet de lui-même comme une unité (Descartes), à chaque instant de son expérience. Ses expériences impliquent une certaine durée dans le temps, marquée par des changements que le sujet s’attribue ou s’approprie (ses perceptions, Leibniz / Hume).

L’identité individuelle des hommes comme des animaux réside dans la conservation de leur forme spécifique (leur « mêmeté« ), en dépit des modifications qui les affectent. En revanche, l’identité personnelle requiert la continuité d’une conscience de soi dans le temps (« l’ipséité« ). Cette conscience est spectatrice de ses idées, ressentis, émotions, elle implique mémoire et souvenir du passé (Locke, le bateau de Thésée).

Mais nous avons vu que ce moi est difficile à connaître, à saisir parce qu’il est double (Stevenson) ou triple (Freud) et que son existence même peut être remise en cause.

ALORS ?

  • soit le moi est une entité stable et on ne peut parler de métamorphose.
  • Soit il n’est pas, parce que néant, insaisissable, obscur, trouble mais alors le terme de « métamorphose » n’est pas adéquat non plus.

Car pour qu’il y ait métamorphose, il faut qu’il soit puisqu’il change sans que rien ne perdure. La métamorphose présuppose le changement radical dont il ne reste plus rien de l’état initial, telle la chrysalide du papillon :

Au-delà de ces cas extrêmes de métamorphose radicale, chacun découvre en lui-même des parts d’ombre, ce que Freud nomme en allemand Das Unheimliche, traduit par « l’inquiétante étrangeté », « l’inquiétante familiarité » ou encore « l’étrange familier », lorsque le plus proche est perçu comme étranger, lorsque l’intime est l’autre :

Car l’introspection mène à la conscience de son existence, au cogito cartésien, mais également à de sacrées surprises, à la découverte que le plus intime n’est pas le mieux
connu et le plus net.

Ainsi les différentes métamorphoses du moi que nous avons approchées, le font paraître comme multiple et changeant de formes à travers ses dimensions corporelles, relationnelles (en fonction de ses relations sociales et culturelles) et réflexives. En renonçant à en faire un être, nous l’avons finalement défini par ses choix et ses actions (HEGEL).

Bref, la quête existentielle est un cheminement par étapes de la conscience de soi à la connaissance (toujours imparfaite) de soi, puis de l’acceptation de soi à la construction créative de soi-même pour être reconnu par autrui.

Ainsi la connaissance de soi, thème du premier semestre en s’achevant par les métamorphoses du Moi aboutit-il à la CRÉATION de nous-même comme CONTINUITÉ (notre identité sociale et tribale) et en même temps RUPTURE, thème premier de notre prochaine séquence portant sur l’HUMANITÉ EN QUESTION (tout se tient dans un programme !).


LA PHILO 0 / LA RENTRÉE !

D’abord le matériel pour le cours :

  • un cahier de 200 pages
  • un carnet répertoire pour les citations et les définitions (conseillé).
  • sa trousse avec très important : quatre fluorescents de couleur différente, de la colle, des ciseaux, une petite agrafeuse.
  • des fiches cartonnées bristol pour préparer ses révisions bac.

Pour le reste …. et c’est le plus important sa tête…

Brancher son cerveau, pour le meilleur ou pour le pire? - Québec Science

1°) D’abord suivre le cours attentivement, compléter ses notes de cours après chaque séance, retenir ce que vous avez aimé, faire vos fiches-bac après chaque notion.

2°) Être ordonné, attentif et personnalisez ce que vous apprendrez.

Tiens pourquoi ça ?

JE SUIS COMME TOUT LE MONDE, JE NE RESSEMBLE A PERSONNE

Rien a dire juste FIER DETRE MOI !! Je ne changerai ma personnalité pour  rien ni personne au monde - ♥♥♥ Famille Berard-Jehl ♥♥♥

ATTENTION

Une fois que je validerai la NOTION, elle sera VALIDÉE et je considérerai que vous l’aurez acquise.

Je ne reviendrai plus dessus : la charge du programme ne le permet pas.

Mais justement parlons du cahier….

Il est où votre petit cahier ?

Hé bien, les BOSS, il faudra être soigneux, souligner,, surligner, classer et coller ses textes au fur et à mesure des cours.

Seriez-vous troublé que l'on sache ce que vous surlignez dans vos livres ?

Colle bâton UHU permanente 40 g, Colles en bâton

Enfin, vous devrez écrire vos pensées, (quatre pages environ au bac) et donc il faut aussi

consolider votre Français ! Comment ?

7°) en LISANT …… LISEZ !!!!!!

– le site et les textes que je demande à lire.

mais aussi entraînez vous à écrire,

par exemple en rédigeant votre journal intime !

Vous deviendrez alors peut être célèbre et pourquoi pas écrivain !!!!!!

Comment devenir écrivain, de A à Z · Thibault Malfoy - YouTube

ou composez des chansons et de la musique, rappez :

Mot De Néon Rap Et Microphone Dans Le Contour De La Flamme. | Vecteur  Gratuite

ENFIN : ABONNEZ-VOUS

En bas de page vous avez un lien pour vous abonner au site avec votre adresse mail.

Pratique : vous saurez ainsi quand il y aura du nouveau en ligne sans aller sans arrêt sur le site.

Les commentaires sont ouverts.

LA PHILO 0 (bis) / MATÉRIEL ET PROGRAMME

Votre matériel :

  • Un cahier de 200 pages
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  • La trousse avec des fluorescents et de la colle
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  • Un carnet répertoire (pour citations et définitions)
  • des fiches cartonnées (qui serviront pour la révision) :

============================================================

Il se compose de trois choses :

  1. les perspectives :

L’existence humaine et la culture

La morale et la politique

La connaissance.

  • 2. les notions.
  • 3. les repères et les auteurs.

Vous avez en tout : 7 NOTIONS :

dans l’ordre alphabétique)

Ce sont elles, les notions, qui détermineront le titre de vos chapitres de cours et de vos fiches de révision.

Après votre page de présentation de votre cahier, recopiez la liste des notions , coller la photocopie des repères et, au fur et à mesure de la progression du cours, barrez les repères assimilés.

Nous commencerons par LA VÉRITÉ, la notion la plus difficile et peut-être la plus importante

La Vérité,.celle qui sort du puits !

mais aussi POURQUOI ?

1 Parce que vous êtes tout frais et donc prêts à bien écouter !

2 Et puis, que serait la philosophie sans la recherche de la vérité ?

II Les AUTEURS :

Ce sont ceux qui peuvent tomber en troisième sujet au baccalauréat et dont nous étudierons pour certains des textes en cours. Ils sont rangés en trois périodes qui correspondent aux trois époques de la philosophie :

ANTIQUITÉ et MOYEN ÂGE :

Les présocratiques ; Platon ; Aristote ; Zhuangzi ; Épicure ; Cicéron ; Lucrèce ; Sénèque ; Épictète ; Marc Aurèle ; Nāgārjuna ; Sextus Empiricus ; Plotin ; Augustin ; Avicenne ; Anselme ; Averroès ; Maïmonide ; Thomas d’Aquin ; Guillaume d’Occam.

ÉPOQUE MODERNE :

N. Machiavel ; M. Montaigne (de) ; F. Bacon ; T. Hobbes ; R. Descartes ; B. Pascal ; J. Locke ; B. Spinoza ; N. Malebranche ; G. W. Leibniz ; G. Vico ; G. Berkeley ; Montesquieu ; D. Hume ; J.-J. Rousseau ; D. Diderot ; E. Condillac (de) ; A. Smith ; E. Kant ; J. Bentham.

ÉPOQUE CONTEMPORAINE :

G.W.H. Hegel ; A. Schopenhauer ; A. Comte ; A.- A. Cournot ; L. Feuerbach ; A. Tocqueville (de) ; J.-S. Mill ; S. Kierkegaard ; K. Marx ; F. Engels ; W. James ; F. Nietzsche ; S. Freud ; E. Durkheim ; H. Bergson ; E. Husserl ; M. Weber ; Alain ; M. Mauss ; B. Russell ; K. Jaspers ; G. Bachelard ; M. Heidegger ; L. Wittgenstein ; W. Benjamin ; K. Popper ; V. Jankélévitch ; H. Jonas ; R. Aron ; J.-P. Sartre ; H. Arendt ; E. Levinas ; S. de Beauvoir ; C. Lévi-Strauss ; M. Merleau-Ponty ; S. Weil ; J. Hersch ; P. Ricœur ; E. Anscombe ; I. Murdoch ; J. Rawls ; G. Simondon ; M. Foucault ; H. Putnam.

III Enfin, les repères :

L’examen des notions et l’étude des œuvres sont en effet précisés et enrichis par des repères.

Ce sont des distinctions que l’élève doit maîtriser pour pouvoir construire et traiter un problème, faire sa dissertation.

Les repères les plus fréquemment sollicités et les plus formateurs sont par ordre alphabétique les suivants :

Absolu/relatif – Abstrait/concret – En acte/en puissance – Analyse/synthèse – Concept/image/métaphore – Contingent/nécessaire – Croire/savoir – Essentiel/accidentel – Exemple/preuve – Expliquer/comprendre – En fait/en droit – Formel/matériel – Genre/espèce/individu – Hypothèse/conséquence/conclusion – Idéal/réel – Identité/égalité/différence – Impossible/possible – Intuitif/discursif – Légal/légitime – Médiat/immédiat – Objectif/subjectif/intersubjectif – Obligation/contrainte – Origine/fondement – Persuader/convaincre – Principe/cause/fin – Public/privé – Ressemblance/analogie – Théorie/pratique – Transcendant/immanent – Universel/général/particulier/singulier – Vrai/probable/certain.

Peut-être, êtes-vous déjà vraiment des boss ?

et vous pouvez alors déjà barrer quelques repères :

Exemple : connaissez-vous la distinction Idéal / Réel ?

Bah oui !!!!!!

Les filles de la classe rêvent de quoi ? de ça :

l’IDEAL, n’est-ce pas ?….. mais la réalité, c’est quoi ?

Quasimodo

ou bien, et on ne le souhaite à personne :

et donc si vous connaissez cette distinction entre l’idéal et le réel et bien oui, vous pouvez déjà barrer au crayon ce repère sur votre liste.

LA PHILO / 1

Le site comporte des onglets par classe et par matière : il suffit de cliquer sur les onglets de sa classe ou de la matière pour avoir l’ensemble du contenu lui correspondant.

Le cours in vivo reste votre outil de base prioritaire. Votre manuel de référence est :

Il est accessible gratuitement en ligne sur :

https://mesmanuels.fr/acces-libre/5589832

des compléments se trouvent sur

https://www.hatier-clic.fr/1315201

Vous êtes en Terminale, vous êtes grands, vous êtes donc des BOSS.

Qui oserait dire le contraire dans la classe ?

SAPERE AUDE !

Sapere aude est une locution latine à l’origine empruntée à Horace (Épitres, I, 2, 40) signifiant littéralement « Ose savoir ! ». Cette injonction est plus couramment traduite par « Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! » ou « Ose penser par toi-même » et est connue pour être la devise des Lumières selon Emmanuel Kant.

C’est surtout la devise de la philosophie par excellence : je la prononcerai souvent aie ! aie !


C’est la devise des Boss de la philo