« La Grande Terre et les Iles étaient habités par des hommes et des femmes qui ont été dénommés kanak. Ils avaient développé une civilisation propre, avec ses traditions, ses langues, la coutume qui organisaient le champ social et politique. Leur culture et leur imaginaire s’exprimaient dans diverses formes de création.
L’identité kanak était fondée sur un lien particulier à la terre. Chaque individu, chaque clan se définissait par un rapport spécifique avec une vallée, une colline, la mer, une embouchure de rivière, et gardait la mémoire de l’accueil d’autres familles. Les noms que la tradition donnait à chaque élément du paysage, les tabous marquant certains d’entre eux, les chemins coutumiers structuraient l’espace et les échanges »
Statut d’autonomie, Accord de Nouméa, préambule, alinéa 1.3.
« Si l’identité kanak est fondée sur le lien à la terre, c’est la coutume qui constitue son existence et organise la société kanak. La coutume représente le droit coutumier au sens large, elle contient les us, les pratiques ainsi que les valeurs véhiculées »
LACOUTUME ne doit pas être prise au sens passif ou conservateur elle s’adapte, elle évolue…
La coutume en kanak veut dire tout simplement « la manière de vivre dans le pays de nos anciens »
« Ça commence par là, l’homme ! Parce ce qu’on dit « homme », seulement quand on lui donne son nom. Car quelqu’un qui n’a pas de nom, il est humain mais il n’est pas encore homme. Un homme, quand il a déjà son nom, ça veut dire qu’il est propriétaire d’une habitation, il est propriétaire d’une plantation, il est propriétaire d’un trou d’eau, il est propriétaire d’une montagne, il est propriétaire d’un creek, il est propriétaire d’une forêt. (…) Un homme, s’il a un nom, il a tout ce qu’il faut. C’est un homme ! »
Elia Tain BÉALO, tribu de Tendo, aire Hoot Ma Whaap.
« Lorsque quelqu’un porte un nom, ça veut dire qu’il appartient à un clan et donc à un territoire. Lorsqu’il va se présenter chez quelqu’un d’autre, il pourra dire d’où il vient et qui l’accompagne. Avoir un nom, c’est dire que l’on existe et que l’on a une terre »
Louis Ouiaga HOWWILI, Tribu de Narai, district d’Arama, Poum, aire Hoot Wa Whaap.
« Pour nous, les kanak, notre généalogie part de la racine principale de l’arbre ou de la racine pivotante de l’igname et va vers les ramifications. Tous les hommes et les lignées des clans viennent des ramifications, de cette racine principale, du même ancêtre en quelque sorte.
Dans la généalogie à la française, c’est l’inverse. Les ancêtres sont dans les branches ou les jeunes feuilles alors que le dernier né est à la base du tronc.
La racine, c’est l’être premier, c’est ce qui marque le tertre et la naissance du clan. C’est à partir de là que peuvent suivre toutes les descendances. Nous faisons partie d’un même clan parce que nous avons la même racine, la même base. »
Marguerite WEMAMA, épouse du petit-chef Régis Wémama, tribu de Touété, île des Pins, aire Drubéa-Kapumë.
« On vit sur cette terre, mais il y a toujours quelq’un qui était là avant nous. C’est comme le bon Dieu, mais notre bon Dieu à nous, ce sont nos ancêtres. A l’église, on fait la prière parce qu’on croit en Dieu, mais pour chaque Kanak, le vrai Dieu, c’est notre arrière-grand père, notre grand-père et tous les esprits de nos ancêtres. Ils nous accompagnent toujours, ils sont derrière nous. La nuque de l’homme est le siège de son totem, ils sont avec nous.
Félix TJIBAOU, Tribu de Tiendanite, Hienghène, aire Hoot Ma Whaap.
« La définition du soi est relative à la manière de s’identifier à ceux qui nous entourent. Notre nom dépend de notre origine, mais aussi de notre position dans la coutume. Ce sont les autres, les membres de la famille, les ainés, les cadets, les membres du clan, les autres clans de la chefferie ou encore les clans de nos maternels qui nous font exister. On ne peut pas exister tout seul. »
Carole Bamia POETA, porte-parole du clan Faou de la chefferie Djeoula, tribu de Héo, district de Saint-Joseph, Ouvéa, aire Iaaï.
« Vous savez, lorsqu’on ne connaît pas sa généalogie, on est moins qu’un oiseau. C’est très important pour nous, de connaître notre origine, tous les liens que l’on a avec notre famille. Par exemple, lorsque je vais dans d’autres chefferies,, je connais les chemins. Je sais à qui m’adresser avant d’entrer dans une chefferie. »
Bergé Poindi KAWA, Grand-chef de Petit-Couli, Sarraméa, aire Xârâcùù.
Tous les textes cité ci-dessus sont extraits de Lebègue Sébastien, Coutume Kanak, Au Vent des Îles, 2018.
Le mot est à l’origine dérivé du mot hawaïenenkanaka signifiant « personne, être humain, homme ». Puis vers la fin du XIXe siècle, le mot Kanaka est utilisé dans les plantations des colonies britanniques du Pacifique, désignant les ouvriers originaires de diverses îles d’Océanie, essentiellement mélanésiennes.
Travailleurs kanaka dans une plantation de canne à sucre dans le Queensland, fin du XIXe siècle.
Ainsi en Hawaïen, Mr Lhomme se disait Sir KANAKA !
L’ARC MELANESIEN :
Je retiens : Papouasie-Nouvelle-Guinée, Iles Salomon, Vanuatu, Fidji, Nouvelle-Calédonie.
Caractéristique commune : la culture de l’igname :
Igname kanak
Marché de Lagos au Nigéria
Traits distinctifs :
La case, le clan (tribu et chefferies), l’igname, la langue et parole (l’oralité et la coutume), la personne, la terre et l’espace(spiritualité et géopolitique.
Culture de l’Igname certes mais surtout culture de la dualité :
Musée du quai Branly. Exposition : « Kanak, l’art est une parole ». Du 15 octobre 2013 au 26 janvier 2014. Vue de l’exposition. Cette exposition, la plus importante réalisée depuis ces 20 dernières années sur la culture kanak, a rassemblé plus de 300 oeuvres et documents exceptionnels issus de collections publiques d’Europe et de Nouvelle-Calédonie. Elle a dévoilé de nombreuses pièces inédites et spectaculaires parmi les grandes oeuvres classiques du monde de l’art kanak.
Les Lapitas, arrivant du Vanuatu, sont les premiers habitants de la Nouvelle Calédonie. Ils sont d’origines austronésiennes et s’installent sur les côtes de l’île et sur l’archipel.
Il y a 160 millions d’années le Gondwana se morcelle. Au début du Cénozoïque, le bloc Australien et la Nouvelle-Guinée se séparent graduellement en se dirigeant vers le Nord tout en pivotant sur lui-même et ainsi reste connecté au Gondwana pour une longue période.
La Nouvelle-Calédonie se sépare de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande durant la dislocation du supercontinent, de l’Australie à la fin du Crétacé (il y a 65 millions d’années) et de la Nouvelle-Zélande au milieu du Miocène.
Durant la glaciation de Würm à la fin du Quaternaire, l’ensemble de l’île formait une île unique, la barrière de corail témoignant de l’emplacement de ses côtes.
1500 av. J.C
Traces les plus anciennes de peuplement de l’archipel, les Lapitas, arrivant du Vanuatu, apparaissent aujourd’hui comme les premiers habitants de la Nouvelle Calédonie. Ils sont d’origines austronésiennes et s’installent sur les côtes de l’île et sur l’archipel.
Civilisation ancienne d’Océanie établie dans le Pacifique ouest aux premier et second millénaires avant notre ère, elle semble être apparue sur les îles Bismarck, au nord-est de la Nouvelle-Guinée, et s’est ensuite répandue sur environ 3 000 km d’extension. Plusieurs centaines de sites archéologiques Lapita ont été retrouvés dans une aire allant de la Nouvelle-Guinée jusqu’aux îles Samoa : archipel Bismarck, îles Salomon, Vanuatu, Nouvelle-Calédonie, Fidji, Tonga, Samoa, Wallis et Futuna.Les recherches génétiques récentes attestent d’un fort peuplement d’origine taïwanaise d’ailleurs en lien avec les courants marins.
Les Kanaks sont arrivés en Nouvelle-Calédonie il y a environ 3 200 ou 3 000 ans, dans le mouvement d’expansion humaine ayant peuplé sur de grandes pirogues à voile l’immensité du Pacifique insulaire depuis les îles orientales de la Nouvelle-Guinée. Ils se sont installés en maîtrisant la poterie, la sculpture, et une agriculture sophistiquée (igname, taro, canne à sucre, etc.), et ont développé un système de tarodières (champs de taros) irriguées en terrasses et de billons (ou buttes) où sont plantées les ignames.
EN RESUME :
Grâce à l’archéologie, des traces matérielles découvertes lors des fouilles, on apprend que le peuplement de la Nouvelle Calédonie s’est fait à la suite de la progression des Austronésiens d’Asie du Sud-Est. Ils auraient atteint les Philippines en 2 000 av J-C, puis la Nouvelle-Guinée et la Nouvelle-Calédonie vers 1 500 av J-C. Le peuplement se serait ensuite étendu peu à peu jusqu’à la Polynésie française vers l’an 900.
Cependant, une nouvelle théorie fait actuellement débat. Elle se base sur une découverte de squelettes dont l’ADN mitochondrial montre une origine taiwanaise “directe”.
L’approfondissement des recherches génétiques à l’avenir permettra de confirmer ou non cette hypothèse. Ce qu’il faut retenir c’est que l’ensemble du triangle polynésien a été peuplé entre 1 000 à 1 300 après J-C : Hawaii aux alentours de l’an 1 000, Rapa Nui entre 1 000 et 1 200 et la Nouvelle-Zélande entre 1 200 et 1 350.
2 – Septembre 1774 : Découverte par James Cook
James Cook, le navigateur Britannique est aperçu par les habitants du Nord de la Grande Terre. En passant au large de Kunié: il la nomme « L’île des Pins », en raison des pins colonnaires qui se dressent à l’horizon, et baptise la Grande Terre NOUVELLE-CALÉDONIE en référence à son Ecosse natale.
« […] A huit heures, alors que nous gouvernions vers le Sud, une terre fut découverte, située au Sud-Ouest (202°30′) […] Nous ne pouvions dire s’il s’agissait d’une terre continue ou d’un groupe d’îles », Journal de bord de James Cook.
3– A partir de 1793 :
Les baleiniers américains, anglais et français occupent les eaux océaniennes, exploitation du bois de santal pour le commerce avec la Chine.
« Nous fûmes reçus avec une grande courtoisie et avec la surprise naturelle de la part de gens qui voient des hommes et des choses aussi nouveaux pour eux que nous pouvions l’être »
4 – Année 1827 : Cartographie des Iles Loyautés
L’explorateur français Dumont D’Urville cartographie pour la première fois les archipels des îles loyautés: Maré, Tiga, Lifou et Ouvéa.
5 – 1841 : Arrivée des premiers missionnaires d’Hawaï : ils nomment « kanaka », homme en hawaïen les habitants de l’île.
6 – 1853 – 1864 : Annexion française et colonie pénitencière :
En 1853, La France de Napoléon III est en quête d’une colonie pénitentiaire et annexe la Nouvelle-Calédonie. C’est la première fois que les couleurs françaises sont hissées à Balade, au nord-est de la Grande Terre. (amiral Febvrier-Despointes). 1864 : création du bagne de Nouvelle-Calédonie
21 630 personnes y seront envoyées jusqu’en 1897. Dont 4 250 révolutionnaires de la Commune de Paris, dont Louise Michel.
« Sylvestre Leconte, conseiller général et président de la commission municipale de Koné recevait le Gouverneur dans sa résidence. Il avait reçu du bagne un condamné pour s’occuper de son jardin. Ce condamné, jouant très bien du piano, animait les soirées lors des réceptions. Lors d’une de ces soirées, le Gouverneur arrive à la réception organisée en son honneur et salue les personnalités invitées pour l’occasion. Tout à coup, il se dirige droit vers le pianiste (le jardinier mis à disposition par l’administration pénitentiaire) et lui serre la main à la stupéfaction des invités et de Sylvestre Leconte. Celui-ci explique au Gouverneur que ce pianiste est un condamné du bagne. Le Gouverneur lui répond alors qu’il était honoré d’être reçu dans les salons de ce monsieur lorsqu’il était à Paris. Ce condamné était un grand banquier qui avait incendié son établissement pour dissimuler une faillite. Il avait été condamné au bagne à vie et n’avait jamais révélé sa véritable identité »
(Souvenir de Monsieur Michel Magnier sur le groupe facebook « Ma douce Calédonie d’antan »).
7 – 1874 : Le Boom du Nickel
L’exploitation du nickel, minerai découvert dix ans plus tôt par l’ingénieur Jules Garnier, débute près de Nouméa.
De 1892 à 1919, environ 5 500 travailleurs japonais ont été recrutés par des compagnies minières en Nouvelle-Calédonie. De 1896 jusqu’en 1949, près de 90 bateaux vont emmener 19 510 individus par vagues successives depuis l’Indonésie.
8 – 1878 : la rébellion kanak contre la colonisation
Le chef Ataï mène la première rébellion kanak contre la colonisation. 1 200 Kanak et 200 Européens sont tués. Ataï est décapité et sa tête envoyée à la Société d’anthropologie de Paris pour étude.
9 –1887 : Mise en place du Code de l’indigénat :
Les Kanaks ne sont pas citoyens, mais sujets français.
A partir de 1894 : l’Etat français se proclame propriétaire de la majorité des terres et en attribue aux colons. Les Kanaks sont cantonnés dans des réserves et progressivement dépossédés de leurs terres.
10 – 1902 : Arrivée de Maurice Leenhardt
Missionnaire et ethnologue en Nouvelle-Calédonie. Il traduit le Nouveau Testament en langue houaïlou. Publication des premiers mythes et contes Kanaket surtout auteur de
« On nous a montré un peuple s’élançant dans les bras d’un bon Jésus, mais je ne trouve guère que le fier canaque de l’Insurrection qui, vaincu, préfère ne pas avoir d’enfants que de les voir exploités par les « blancs ». » (Maurice Leenhardt, Lettre à son père, 1903)
11 – 1917 : pression coloniale sur les Kanak :
Alors que la Première Guerre mondiale fait rage en Europe, l’administration coloniale fait pression sur les Kanak pour qu’ils s’engagent dans l’armée française (ils n’ont pas le statut de citoyens). S’ensuit une révolte. Trois des leaders kanak finiront décapités.
12 – 1931 : Fermeture du bagne et Exposition coloniale de Vincennes
111 Kanak sont exhibés à l’Exposition coloniale de Paris, présentés comme «cannibales authentiques». La même année, le bagne est fermé définitivement.
13 – 1940 : Après un coup d’état contre l’administration française qui chasse le gouverneur Pélicier, les Calédoniens rejoignent le Général de Gaulle.
14 – 1942 : La Nouvelle-Calédonie : base Américaine dans le Pacifique :
Pendant la Seconde Guerre mondiale l’armée américaine installe un contingent de 40 000 soldats sur le territoire calédonien, qui deviendra la principale base américaine dans le Pacifique :
L’arrivée des Américains changera définitivement le quotidien des Calédoniens qui feront alors un bon dans la modernité : lave-linge, réfrigérateur, … entreront dans les familles Calédoniennes et modifieront profondément leur quotidien.
16 – 1946 – Abolition du code de l’indigénat
Les Kanaks obtiennent la citoyenneté française puis progressivement le droit de vote (1957). La Nouvelle-Calédonie passe du statut de colonie a celui de territoire d’Outre-Mer qu’on appellera un TOM, un territoire d’outre-Mer.
17 – 1968- 1980 : LE RÉVEIL CALÉDONIEN :
Inspirés de la « mai 1968 », fondation des Foulards rouges » qui porte principalement des revendications sur l’identité kanak.Création à Nouméa en 1969 du premier parti politique kanak : l’UM (Union multiraciale). En 1975, Mélanésia 2000 est le nom du premier festival des arts mélanésiens. Venus de toutes les tribus de la Grande Terre et des îles Loyautés, plus de 2.000 Kanak y participent comme acteurs. Les entrées des spectateurs furent estimées à 50.000 personnes.
« Je me permets de faire le rêve qu’en l’an 2000, le profil culturel du Calédonien comportera aussi bien des éléments européens que mélanésiens. Mais un préalable est nécessaire : la reconnaissance réciproque des deux cultures. » – JM Tjibaou, pdt organisateur du Festival.
17 – 1984 – 1988 : Les « Événements »
Ce triste surnom des « Événements » est donné à la violente période d’affrontements entre indépendantistes et loyalistes, qui est malheureusement connue pour le massacre de la grotte d’Ouvéa en avril 1988.
En1984, il y a eu création du FLNKS (Front de libération nationale kanak et socialiste). Il organise le boycottage des élections territoriales par les Kanak. L’île est au bord de l’insurrection. Le 5 décembre, près de Hienghène, dix Kanak sont assassinés lors d’une embuscade tendue par des fermiers caldoches.
En 1988, à Ouvéa, le 22 avril, 4 gendarmes sont tués par des militants du FLNKS. Le 5 mai, l’armée donne l’assaut dans la grotte de Gossanah où 27 gendarmes sont retenus en otage. 19 Kanak et 2 militaires sont tués.
18 – 26 juin 1988 : Accords de Matignon :
Signés par Jean-Marie Tjibaou, président du FLNKS, et Jacques Lafleur, leader du Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR), anti-indépendantiste, sous l’égide du Premier ministre, Michel Rocard. Il prévoit un scrutin sur l’autodétermination du territoire dans les dix ans.Les accords esquissent les contours d’une nouvelle communauté de destins. Leur poignée de main historique scelle le compromis et ramène la paix civile sur le Caillou :
19 – 1989 : assassinat de plusieurs cadres du FLNKS
Jean-Marie Tjibaou et Yeiwéné Yeiwéné, cadres du FLNKS, sont assassinés à Ouvéa par Djubelly Wéa, un indépendantiste kanak opposé aux accords de Matignon, le 4 mai 1989, à Ouvéa, lors de la cérémonie de levée de deuil.
20 – 1998 : Accords de Nouméa :
Dix ans après les accords de Matignon, signature de l’accord de Nouméa qui prévoit le tenue de différents référendums (3) sur l’indépendance à partir de 2018.
L’accord de Nouméa est signé sous l’égide de Lionel Jospin, Premier ministre, par Jacques Lafleur et Roch Wamytan, le nouveau chef du FLNKS. Il prévoit l’émancipation progressive du territoire. 72 % des Calédoniens approuvent l’accord par référendumvers une émancipation progressive du territoire.
04 mai 1998 : Inauguration du Centre Culturel Tjibaou
par Lionel Jospin à Nouméa. Le superbe bâtiment a été construit d’après la vision de l’architecte Renzo Piano
21 – 2004 : Réconciliation à Tiendanite :
Divisées depuis quinze ans, les familles Tjibaou, Yeiwéné Yeiwéné et Wéa se retrouvent le 17 juillet à Tiendanite autour d’une coutume de pardon.
22 – 2010 : Légitimité des drapeaux français et kanak :
Le Premier ministre François Fillon officialise la double légitimité des drapeaux français et kanak. Jacques Lafleur meurt le 4 décembre.
23 – Octobre 2013 : « L’art est une parole » exposition au Musée du Quai Branly, Paris
L’exposition « L’art est une parole » sur l’art kanak au Musée du Quai Branly – Jacques Chirac à Paris, est dédiée à une meilleure compréhension des enjeux politiques, culturels et identitaires d’une société en transition partagée entre partisans de l’indépendance et ceux qui la rejettent.
24 – 2014 : Crâne d’Ataï aux Kanak
Le Muséum d’histoire naturelle de Paris restitue le crâne d’Ataï à ses descendants, 136 ans après la mort du chef kanak insurgé.Le 26 avril: Charte du Peuple Kanak.
25 – En 2018 et 2020 : 1er et 2nd RÉFÉRENDUM d’indépendance :
Lors de ces référendum sur l’autodétermination, le NON à l’indépendance l’emporte à 56,67 % des voix en 2018 et 53,32 % en 2020.
26 – 12 décembre 2021 : Troisième référendum :
Le dernier référendum sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie a été organisé le 12 décembre 2021, soit à la date prévue malgré la demande de report formulée par les indépendantistes. Lors de cette dernière consultation, le « non » l’a emporté avec 96,50% des voix. La participation à ce scrutin a été de 43,87%en raison du boycott des indépendantistes.
23 – Février 2023 :
Début du mois : arrivée du Préfet Louis Le Franc nommé haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie (grand connaisseur et amoureux du territoire avec une fille mariée à un kanak); fin du mois : les différentes composantes du FLNKS signent un accord commun pour parler d’une seule voixlors de la visite de Gérard Darmanin, Ministre de l’Intérieur, chargé d’inaugurer les discussions sur un nouveau statut de l’île.
Ce qu’on entend souvent, on l’a entendu cette année : pourquoi faire de la philosophie au lycée ? Hé oui, peut-être ne devrait-elle rester qu’un passe-temps propre à certains illuminés; pourquoi diantre exige-t-on de chaque élève, aussi bien en filière générale que technologique, qu’il étudie la philosophie ?
Sachez que dès 1925, le ministre de l’Instruction publique de l’époque, Anatole de Monzie, s’est chargé de répondre à cette question dans ses « Instructions officielles » à l’usage des enseignants de philosophie : en leur rappelant le sens de leur mission, il les armait pour répondre à l’impatience possible de certains élèves hostiles à une matière jugée inutile.
Pour terminer, nous souhaitons ainsi donner un extrait qui présente avec talent l’esprit de l’enseignement philosophique.Si cet enseignement arrive si tard, c’est qu’il prend appui sur ce qui a été étudié jusqu’alors (histoire, mathématiques, français, etc., voir notre point 3 du cours la philo / 3) et qu’il permet de questionner cet ensemble, de le problématiser.La philosophie invite ainsi à se poser des questions sur toutes les théories apprises ou sur les opinions acquises jusqu’en Première ou en Terminale.
« De leur côté, c’est dans la classe de philosophie que les élèves font l’apprentissage de la liberté par l’exercice de la réflexion, et l’on pourrait même dire que c’est là l’objet propre et essentiel de cet enseignement. (…) Les jeunes gens sont donc surtout appelés à mieux comprendre, à interpréter avec plus de profondeur ce que, en un sens, il savent déjà, à en prendre une conscience plus lucide et plus large. En tout cas, c’est à ce point de vue que le professeur se placera volontiers dans la période d’initiation. Il ne faudrait pas que l’étonnement fécond qu’un jeune homme éprouve au premier contact avec la philosophie risquât de dégénérer en découragement. Ce doit être surtout, comme Socrate l’avait profondément senti, l’étonnement de reconnaître qu’on ignorait ce qu’on croyait savoir, de découvrir des obscurités et des problèmes là où l’on se croyait en présence d’idée claires et de faits simples. »
Anatole de Monzie, Instructions sur l’enseignement de la philosophie, (1925).
ALAIN (1868-1951),philosophe français très pédagogue
A chaque premier cours de l’année, Alain écrivait en gros au tableau cette phrase de Platon :
ET POUR FINIR : LE MÉTRO DES PHILOSOPHES
Philosopher, c’est aussi voyager ! Le métro des philosophes est un outil intuitif qui permet à chacun d’entrer en philosophie par sa propre porte. Lors des arrêts aux stations, un accès privilégié vous ouvre les archives de Sciences Humaines correspondantes. Retrouvez la carte complète sur : https://lesphilosophesdanslemetro.com/plan, et l’Instagram des philosophes !
CHARLES BAUDELAIRE, poète français (1821-1867)STENDHAL, romancier français (1783-1842)
Après la Technique,vous allez, à présent, être amenés à vous interroger sur une autre dimension de l’existence humaine, l’Art. En effet, si l’art est partout autour de nous et que nous n’y sommes pas insensibles, c’est peut-être aussi parce qu’il existe une relation fondamentale entre l’homme et l’activité artistique. Au moment justement où l’homme commence à produire des outils, qu’il devient tout à fait un homme dans l’histoire de son évolution et se distingue des animaux par la faculté technique, l’homo faber de Bergson, il dessine aussi sur les parois des grottes préhistoriques qu’il habite comme celle de CHAUVET
L’art est donc l’un de symboles les plus forts de l’humanité, une humanité qui ne se conçoit pas sans création artistique et sans plaisir esthétique, sans ce qu’on appelle :
LA FACULTÉ SYMBOLIQUE
Mais qu’est-ce que l’art exactement ? Comment le définir avec rigueur et précision ? Quels sont ses enjeux ? Quels problèmes pose-t-il ?
Plan du cours : Dans un premier temps (notre grand 1), nous nous efforcerons de définir l’art, de dire notamment en quoi l’artiste diffère de l’artisan, du technicien. Puis, dans un second temps, nous nous interrogerons sur la relation entre la nature et l’art : l’artiste doit-il imiter la nature pour produire des chefs-d’oeuvre ? (ce sera notre grand 2) Enfin, nous nous intéresserons à la question essentielle de la beauté en art. Qu’est-ce que le jugement de goût ? La beauté est-elle subjective ? L’art doit-il rester enfermé par exemple dans la recherche de la beauté ?(notre grand 3).
I Définitions, Problèmes et Enjeu:
1°) Définitions : les deux sens du mot art :
Art > latin “ars“, traduction du grec « tecknê » ( qui a donné le mot « technique ») :
Sens ancien : manière de faire, connaissance productive, savoir pratique. Ex : “l’art de lacuisine“, » l’art de la dissertation » sens que l’on retrouve dans « artisan ».
Sens moderne : “recherche de la beauté“, production de la Beauté à travers une oeuvre par un être conscient. Ex : “Le cinéma est un 7ème art“, sens que l’on retrouve dans « artiste« .
Sens 1 : L’art, qui vient du latin “ars“ désigne au départ la manière de faire quelque chose, une technique, comme on parle de « l’art de la dissertation« , « l’art d’être grand-père ou de « l’art de la cuisine , il renvoie donc à la production de quelque chose d’utile.
Sens 2 : Puis, peu à peu au sens moderne, l’art renvoie au travail créateur et plus particulièrement à la recherche de la beauté par un être conscient, une quête esthétique qui n’a pas d’utilité propre en soi, qui demeure inutile.
Repérez dans ce proverbe célèbreles deux sens du mot « art »‘ :
RÉPONSE : Sens 2 en premier, sens 1 en second. Signification : le grand art, c’est de cacher toute la technique qu’il y a derrièretel un grand danseur… C’est tellement beau qu’on ne voie plus le travail des répétitions !
2°) Problèmes :
Du point de vue du sens 1 : Peut-on réduire l’art à la technique, ou suppose-t-il autre chose ? L’art s’apprend il ou n’est-il qu’un don, une question de talent ? Qu’appelle-t-on l’inspiration ? L’art suppose-t-il un travail ou s’improvise-t-il ?
Du point de vue du sens 2 :Que recherche vraiment un artiste ? La beauté, la perfection physique, l’agréable à la vue ou à l’oreille ou bien connaître le monde, le décrire, l’imiter voire le critiquer, le dénoncer exprimer son point de vue ?Enfin, qu’est-ce vraiment que la Beauté ? Est-ce quelque chose de sensible ou quelque chose d’autre mais alors, quoi ? Qu’est-ce qui rend beau ? La Beauté est-elle physique ou intérieure (morale, intellectuelle) ? L’artiste ne recherche-t-il vraiment que le Beau ?
3°)Enjeu : la distinction ARTISTE / ARTISAN :
Alain, philosophe français du 20ème siècle, extrait de son livre le Système des beaux-Arts(voir onglet « auteurs ») :
» Il reste à dire en quoi l’artiste diffère de l’artisan. Toutes les fois que l’idée précède et règle l’exécution, c’est industrie1. Et encore est-il vrai que l’œuvre souvent, même dans l’industrie, redresse l’idée en ce sens que l’artisan trouve mieux qu’il n’avait pensé dès qu’il essaie ; en cela il est artiste, mais par éclairs. Toujours est-il que la représentation d’une idée dans une chose, je dis même d’une idée bien définie comme le dessin d’une maison, est une œuvre mécanique seulement, en ce sens qu’une machine bien réglée d’abord ferait l’œuvre à mille exemplaires. // Pensons maintenant au travail du peintre de portrait ; il est clair qu’il ne peut avoir le projet de toutes les couleurs qu’il emploiera à l’œuvre qu’il commence ; l’idée lui vient à mesure qu’il fait ; il serait même rigoureux de dire que l’idée lui vient ensuite, comme au spectateur, et qu’il est spectateur aussi de son œuvre en train de naître. Et c’est là le propre de l’artiste. Il faut que le génie ait la grâce de la nature et s’étonne lui-même. Un beau vers n’est pas d’abord en projet, et ensuite fait ; mais il se montre beau au poète ; et la belle statue se montre belle au sculpteur à mesure qu’il la fait ; et le portrait naît sous le pinceau.//
Ainsi la règle du beau n’apparaît que dans l’œuvre, et y reste prise, en sorte qu’elle ne peut servir jamais, d’aucune manière, à faire une autre œuvre.
Alain, Système des Beaux-Arts, 1920, Livre I, Chap. VI.
Note :
1. Alain compare ici l’artisanat à l’activité industrielle, en ce sens que le produit de l’industrie est le résultat d’un travail mécanique, où l’exécution est dissociée de la création. Dans l’industrie, l’ouvrier n’est pas l’inventeur de ce qu’il produit ou exécute, il n’en a pas eu « l’idée », il arrive après elle.
EXPLICATION :
Thème : Qu’est-‐ce vraiment que l’art ? Plus précisément, quelle est la différence entre l’artiste et l’artisan ? Est-ce une différence de nature ou de degré ?
Thèse: On ne peut pas confondre le travail d’un artiste avec celui d’un artisan (différence de nature).
PLAN DU TEXTE:
Partie 1 : déf de l’Artisan → plan/modèle, travaille toujours d’après un catalogue, idée qu’on doit reproduire, travail industriel (un bijoutier, un menuisier).
Partie 2: déf de l’Artiste → crée , improvise , crée « au feeling » (l’orfèvre / l’ébéniste) :
Partie 3: Déf de la beauté → une œuvre unique et originale : inimitable
(Prêt à porter → Haute-Couture)
Alors en quoi l’artiste diffère-t-il de l’artisan ?
——Éléments de réponse
— L’objet fabriqué en usine se distingue de l’œuvre d’art sur plusieurs points : le premier est fabriqué en série, et ne mobilise pas l’intelligence ou l’imagination ; le second est unique, et implique des facultés créatrices.
ARTISAN
OUVRIER
« l’idée précède et règle l’exécution » (l. 2-3) ; « idée bien définie » (l. 5)
« œuvre mécanique » (l. 5), « machine » (l. 6)
« œuvre qui ne laisse pas la place à l’erreur : « le dessin d’une maison » (l. 5), faite d’après un modèle, un catalogue.
L’ARTISTE :
« l’idée lui vient à mesure qu’il la fait » (l. 8-9) ; « l’idée lui vient ensuite » (l. 9)
plus de spontanéité : l’artiste « s’étonne lui-même » (l. 10-11)
improvisation : le peintre « n’a pas le projet de toutes les couleurs » (l. 7-8)
CONCLUSION GENERALE :
Alain nous a proposé ici une analyse précise de la différence entre l’artiste et l’artisan. Malgré une étymologie commune (« ars » en latin), l’artisan et l’artiste ne travaillent pas de la même manière. L’artisan travaille toujours d’après une idée, un modèle ,un concept. Il utilise un catalogue , son travail est fait en plusieurs exemplaires. C’est un travail INDUSTRIEL. Au contraire, l’artiste, lui , ne sait pas au départ ce qu’il va faire , il improvise , il créeaufur età mesure une œuvre inimitable mais qui créera des disciples : ce qu’on appelle un style. Et, à partir de là, dans son dernier paragraphe, Alain peut définir ce qu’est la beauté : elle est unique, originale, inimitable et même un peu inexplicable.
C’est en tout cas le rapport à l’idée, au modèle qui décide de la distinction entre l’ouvrage d’un artisan et l’œuvre d’un artiste : pour le premier, elle est antérieure à la production, la marge de liberté est très faible (il est « artiste par éclairs » nous dit l’auteur c’est-à-dire de temps en temps), et pour le second, l’idée vient au fur et à mesure qu’il crée, car la réalisation de l’œuvre ne peut être pensée dans tous ses détails par avance (variations de lumière, sujet qui peut bouger pour un peintre ou un sculpteur ).
POINT FORT : l ’Art comme création, comme originalité, comme nouveautéde style.
POINT FAIBLE : Mais l’artiste ne travaille-t-il pas aussi d’après des modèles pris dans la nature en imitant ? Et puis, peut-on vraiment dire que l’artiste ne sait pas ce qu’il fait ? L’artiste ne serait-il qu’un fou ? (voir le mythe du poète maudit). Au contraire, ne peut-on pas dire (ce que fait par exemple Nietzsche), que tout travail artistique suppose une longue élaboration : des esquisses, des croquis pour la peinture; un plan détaillé pour la littérature; de longues répétitions pour le théâtre ou la musique, un long tournage pour le cinéma.
d’où :
LA QUESTION DU GÉNIE :
ALAIN ne fait pas ici la différence entre l’artiste et le génie, car dans le texte, ils sont tous les deux identifiés. Or peut-on dire que tous les artistes sont des génies ?
Un grand artiste a un style qui est unique et qui n’est pas une copie de ses prédécesseurs : le style est ce qui caractérise la spécificité d’un geste artistique, et qui distingue un artiste des autres.
LO QUE NO TIENES ESTILO NO ES NADA !
Un peu de vocabulaire :
Originalité : Caractère de ce qui est original, nouveau, créatif, singulier.
Style : Façon personnelle d’exprimer ses idées, ses sentiments,son habillement.
Génie :Ici, une personne douée d’un talent naturel pour concevoir et créer des œuvres originales et d’une qualité exceptionnelle. Le génie se reconnaît notamment au fait qu’il sert de modèle et d’inspiration à d’autres, qui s’efforcent de marcher sur ses pas…
Le génie et les règles :
Si l’art se distingue de la technique au sens industriel, il n’en reste pas moins qu’il se définit par un geste que l’on peut appeler « technique ». On désigne alors un ensemble de procédés manuels (par exemple, dans les performances contemporaines, on peut utiliser son corps), ou mobilisant l’usage d’un instrument (pinceau, burin), qui requiert un savoir-faire spécifique ainsi qu’une certaine habileté. On peut qualifier d’artistes ceux qui maîtrisent de tels gestes. Seulement, suffit-il d’être habile, ou de maîtriser un geste technique pour être un génie ?
On pourrait alors distinguer ici trois cas différents :
— Le virtuose :il est capable d’exécuter avec une très grande précision un geste artistique :
— L’artiste :il pratique un type d’art spécifique (musique, peinture, théâtre, etc.). Il en connaît les règles, et est capable de les appliquer.
—Le génie :non seulement il connaît les règles et sait les appliquer, mais il a également la capacité de les créer. Il est capable d’innover dans les outils qu’il utilise comme par exempleJimi Hendrix avec la guitare électrique :
mais aussi dans la manière de créer des œuvres comme pour Picasso : voir par exemple le tableau Les demoiselles d’Avignon, peint en 1907, et qui est l’acte de naissance du cubisme :
Sans oublier MOZART qui fut artiste, virtuose et génie tout à la fois :
Mise en activité :
LE JEUNE KANT
Lisez attentivement le court texte suivant d’Emmanuel Kant et, au brouillon, répondez aux questions qui le suivent :
« Le génie est le talent (le don naturel) qui permet de donner à l’art ses règles. Puisque le talent, en tant que faculté productive innée de l’artiste, appartient lui-même à la nature, on pourrait formuler ainsi la définition : le génie est la disposition innée de l’esprit (ingenium) par le truchement2 de laquelle la nature donne à l’art ses règles ».
Kant, Critique de la faculté de juger, 1790, § 46.
Question :
Alors d’où vient le génie selon Kant ? Que signifie donner à l’art ses règles ?
——Éléments de réponse :
Le génie est un talent, quelque chose de naturel ou d’inné qui ne suppose aucun apprentissage. Mais cela n’exclut pas que le génie ait pu apprendre les principes élémentaires de son art, et il faut supposer qu’il connaît même très bien son domaine : seulement, il a réussi à s’en détacher pour créer quelque chose d’absolument original. Ses œuvres deviennent alors le point de départ d’une nouvelle manière de faire : il crée une nouvelle tradition picturale, musicale, etc. Le génie s’oppose donc à l’esprit d’imi-tation, bien qu’il puisse être imité par d’autres artistes. Kant dira à ce titre qu’il « fait école » (= il inspire d’autres artistes, auxquels il sert de modèle de créativité et de style).
Tel Bob MARLEY « inventeur » du reggae :
Mais attention : le génie n’est pas un anarchiste, absurde ou un capricieux : il produit de nouvelles règles qui redéfinissent les conditions d’une œuvre réussie car on ne peut réaliser une œuvre d’art sans règles, car on ne peut se passer de contraintes. L’on peut même dire que ces contraintes deviennent une condition de la liberté artistique, et pas un simple empêchement.
TRANSITIONDE I à II :
Ainsi, nous venons de voir qu’art et technique s’opposent en ce qu’ils désignent deux manières d’agir sur la réalité et de donner corps à des idées (faculté technique et faculté symbolique). Si ces deux activités définissent le propre de l’homme, cela montre aussi que celui-ci n’est pas seulement capable d’inventer des moyens de subvenir à ses besoins : il peut aussi représenter de manière symbolique et esthétique ( c’est-à-dire « belle » ) le monde qui l’entoure comme les hommes préhistoriques le faisaient déjà dans les grottes et les cavernes, voulant ici copier la nature, leur environnement de chasse et de cueillette :
D’où une nouvelle question surgit :
Le but de l’art est-il de donner une belle imitation de la nature ? Les capacités du génie doivent-elles être mises au service de cet objectif ?
Le terme d’« imitation » vient du grec mimesis (ce qui donne aussi, en français, le mime, la mimétique, etc.). Imiter peut d’abord être défini comme le fait de réaliser une copie à partir d’un modèle. Dire que l’art doit se caractériser par sa capacité à imiter la nature détermine le contenu des œuvres d’art, et engage des règles pour juger qu’une œuvre d’art est réussie.
Millet, Des glaneuses (1857)
Par exemple, une peinture de paysage (une forêt, une chaîne de montagnes…) doit alors restituer fidèlement la beauté naturelle qui se trouve dans ces choses. Aristote écrit dans la Poétique que tous les arts sont des imitations : de la même manière qu’une bonne tragédie doit imiter des actions humaines, « c’est encore à peu près comme en peinture : si quelqu’un appliquait sans ordre les plus belles teintes, il charmerait moins que s’il réalisait en grisaille une esquisse de son sujet » (1450b):
Mais si imiter revient à produire une copie à partir d’un modèle, alors le contenu de l’œuvre d’art doit être identique à la nature, ne pas s’en écarter : l’œuvre d’art la plus réussie serait alors celle qui produit la plus grandeimpression de réalité :
Gustave Caillebotte, Les raboteurs de parquet(1875)PARRHASIOS DEVANT LA TOILE DE ZEUXIS
« Le peintre Zeuxis d’Héraclès avait pour rival le peintre Parrhasios. Lors d’un concours, Zeuxis peignit des raisins avec tant de ressemblance, que des oiseaux vinrent les becqueter ; tandis que Parrhasios représenta un rideau si fidèlement au modèle, que Zeuxis, tout fier d’avoir piégé les oiseaux, « demanda qu’on tirât enfin le rideau, pour faire voir le tableau. Alors, reconnaissant son illusion, il s’avoua vaincu avec une franchise modeste, attendu que lui n’avait trompé que des oiseaux, mais que Parrhasios avait trompé un artiste, qui était Zeuxis.«
Ovide, Métamorphoses.
LE DUEL PICTURAL PARRHASIOS / ZEUXIS
Selon l’anecdote d’Ovide, qui est le plus grand peintre et pourquoi ?
Parrhasios est le plus grand peintre, car c’est le plus doué dans l’imitation de la réalité. Zeuxis avait trompé des oiseaux mais Parrhasios a réussi à tromper un humain et pire un peintre !…
Dans cette anecdote rapportée par Ovide, on voit l’ambivalence de la question de l’imitation, qui tend à faire de l’art une production d’images trompeuses, d’illusions, c’est-à-dire de simulacres. L’art devrait alors être trompeur et donner l’illusion de la réalité pour que l’œuvre soit réussietel ce trompe-l’oeil de Banski :
Trompe l’oeil ou simulacre : Ici, une apparence trompeuse qui veut faire croire à la réalité.
Art figuratif :Tout art qui imite la nature; on peut parler aussi de « réalisme » ou « naturalisme » en littérature (Flaubert, Maupassant, Zola). L’art figuratif est un art qui s’attache à représenter, en s’inspirant de la réalité, ce qui est visible.Les portraits, les paysages ou les natures mortes en sont, en peinture, des exemples traditionnels :
Paul Cezanne, Nature morte auxsept pommesGustave Caillebotte, Jour de pluie à Paris
Certains arts semblent échapper à cette condition, comme la musique : en quel sens peut-on dire en effet qu’elle imite la nature ? Si elle imite la nature, ce sont soit des paysages (Debussy compose par exemple La mer en 1905), soit des sentiments « naturels » (gaieté, tristesse…), la danse rituelle du feu de Manuel de Falla :
b)Platon et la critique de l’Art comme imitation :
» Socrate – Il y a donc trois espèces de lit ; l’une qui est dans la nature, et dont nous pouvons dire, ce me semble, que Dieu est l’auteur ; auquel autre, en effet, pourrait-on l’attribuer ?
Glaucon – A nul autre
Socrate – Le lit du menuisier en est une aussi.
Glaucon – Oui
Socrate – Et celui du peintre en est encore une autre, n’est-ce pas ?
Glaucon – Oui
Socrate – Ainsi le peintre, le menuisier, Dieu, sont les trois ouvriers qui président à la façon de ces trois espèces de lit. […] //
[…]
Socrate – Le peintre se propose-t-il pour objet de son imitation ce qui, dans la nature, est en chaque espèce, ou plutôt ne travaille-t-il pas d’après les oeuvres de l’art ?
Glaucon – Il imite les œuvres de l’art.
Socrate – Pense maintenant à ce que je vais dire ; quel est l’objet de la peinture ? Est-ce de représenter ce qui est tel qui est, ou ce qui paraît, tel qu’il paraît ? Est-elle l’imitation de l’apparence, ou de la réalité ?
Glaucon – De l’apparence. //
Socrate – L’art d’imiter est donc bien éloigné du vrai ; et la raison pour laquelle il fait tant de choses, c’est qu’il ne prend qu’une petite partie de chacune ; encore ce qu’il en prend n’est-il qu’un fantôme. Le peintre, par exemple, nous représentera un cordonnier, un charpentier, ou tout autre artisan, sans avoir aucune connaissance de leur métier ; mais cela ne l’empêchera pas, s’il est bon peintre, de faire illusion aux enfants et aux ignorants, en leur montrant du doigt un charpentier qu’il aura peint, de sorte qu’ils prendront l’imitation pour la vérité.
Platon, La République, Livre X, (595-598 d), (trad. V. Cousin, 1822).
CONCLUSION GENERALE :
Pour Platon, comme on le sait (voir la notion « La Vérité »), la réalité est double. Il y a en effet d’un côté la réalité sensible, l’apparence et de l’autre l’essence, le monde des idées, des concepts.Prenons un lit, il y a : le lit du menuisier, celui dans lequel je dors :
qui n’est en fait, pour Platon, qu’un « faux lit », un exemplaire de celui du catalogue « Conforama », qui lui est le modèle, le vrai lit, le lit numéroté, référencé sur la facture qui me permet par exemple de recommander le même lit si je le casse, suite à certains exercices physiques !
VAN GOGH, La chambre d’Arles.TOULOUSE-LAUTREC, Le Lit (1893)ELISABETH BAYSSET, LE SOMMIER BLEU (2010)Elisabeth Baysset, Une chambre un beau matin d’hiver
L’artiste est donc pour PLATON un imitateur et un faussaire, il ne cherche donc pas du tout la vérité comme le philosophe, il s’en éloigne en permanence. On peut noter que dans La République et son dernier ouvrage Les Lois, en décrivant sa cité idéale, Platon chasse les artistes car par les images, ils nous détournent de la connaissance et de la vérité, rejoignant ainsi le deuxième commandement biblique : » Tu ne te feras pas d’images« .
Point fort :l’artiste n’a rien à voir avec un philosophe. L’artiste est maître en illusions, en mensonges. En imitant, il nous détourne du « réellement réel », nous éloigne de la vérité. Position iconoclaste ( de « iconos » en grec qui veut dire « image ») : les images sont toutes des manipulations, des « fake ».
Point faible : Mais peut-on vraiment critiquer et dénigrer l’art à ce point ? L’artiste ne recherche-t-il pas par exemple en peignant ou en photographiant à mieux connaître le monde ?
On notera au passage que pour Platon, un vrai artiste serait quelqu’un qui ne chercherait pas à copier la nature de manière réaliste, mais à exprimer l’idée, le concept… Reprenons alors son exemple sur le lit et donnons comme consigne en classe de dessin « Le lit » !… On pourrait très bien envisager alors trois élèves qui n’ont dessiner sur leur toile aucun lit mais au contraire une scène érotique, un cauchemar (l’allusion à un rêve) ou un paysage calme et apaisé pour évoquer le sommeil :
SALVADOR DALI, LE SOMMEIL (1937)MAX ERNST, Ligeria ou le lit du fleuve(1962)SOPHIE ROCCO, Mer calme
Dans ces trois cas, l’artiste aurait cherché à peindre l’essence du lit, ce qu’évoque le lit du point de vue de l’Idée, à savoir : le rêve, l’érotisme ou bien le calme du doux sommeil ! Ainsi, ces artistes seraient platoniciens !… Et l’on pourrait ainsi voir Platon comme un précurseur des peintres modernes, des peintres abstraits contemporains, de l’art con,ceptuel tel Piet Mondrian qui d’ailleurs s’en réclame directement dans ses écrits théoriques :
PIET MONDRIAN, COMPOSITION EN ROUGE, JAUNE, BLEU ET NOIR (1921)
Notons au passage que Platon reconnaît quand même l’importance d’un art parmi tous les autres et c’est la musique. Pourquoi parce que dans la musique, justement, il n’y a pas d’images !
«Le seul grand art, c’est la musique, et la philosophie n’est rien d’autre que la plus haute de toutes les musiques » PLATON
Mais encore :
Ilrejoint par là indirectement Nietzsche :
Nonobstant, PLATON bannit les poètes – tout comme les acteurs – de sa République idéale, de peur qu’ils exercent une influence néfaste sur les esprits et nous détournent du vrai. Les comédiens lui paraissent dangereuxpar le pouvoir de séduction qu’ils exercent sur le public. Selon Platon, un acteur a forcément perdu tout sens moral puisqu’ils osent représenter sur scène des criminels, des vices et des personnages immoraux :
« N‘as-tu pas remarqué que l’imitation, commencéedès l’enfance et prolongée dans la vie, tourne à l’habitude et devient une seconde nature, qui change le corps, la vie et l’esprit? »
PLATON, La République, livre III.
N’oubliez pas que pendant très longtemps, les acteurs n’avaient pas le droit d’être enterrés avec une cérémonie religieuse, ils étaient mis dans une fosse commune avec les chiens ! La femme du grand MOLIÈRE se battra pour que son mari défunt puisse avoir tout de même sa petite tombe à lui !
ACTEURS, LES FILS DE SATAN ?!
2°) L’imitation comme connaissance, les images comme vérité :
« La tendance à l’imitation est instinctive chez l’homme et dès l’enfance. Sur ce point il se distingue de tous les autres êtres, par son aptitude très développée à l’imitation. C’est par l’imitation qu’il acquiert ses premières connaissances, c’est par elle que tous éprouvent du plaisir. // La preuve en est visiblement fournie par les faits : des objets réels que nous ne pouvons pas regarder sans éprouver du déplaisir, nous en contemplons avec plaisir l’image la plus fidèle ; c’est le cas des bêtes sauvages les plus repoussantes et des cadavres. // La cause en est que l’acquisition d’une connaissance ravit non seulement le philosophe, mais tous les humains même s’ils ne goûtent pas longtemps cette satisfaction. Ils ont du plaisir à regarder ces images, dont la vue d’abord les instruit et les fait raisonner sur chacune. S’il arrive qu’ils n’aient pas encore vu l’objet représenté, ce n’est pas l’imitation qui produit le plaisir, mais la parfaite exécution, ou la couleur ou une autre cause du même ordre. Comme la tendance à l’imitation nous est naturelle, ainsi que le goût de l’harmonie et du rythme […], à l’origine les hommes les plus aptes par leur nature à ces exercices ont donné peu à peu naissance à la poésie par leurs improvisations.
ARISTOTE, Poétique, 4, (1448b).
Cette sculpture d’Aristote aurait probablement plu au premier concerné… Même si nous avons peu d’éléments sur le physique du penseur, nous aimons à nous dire que cette statue est une bonne représentation du philosophe !
Le texte d’Aristote que nous venons de lire a pour thème l’imitation, dans ses rapports à l’art et à la connaissance. L’auteur a voulu nous faire comprendre que l’imitation à l’œuvre dans l’art nous procure du plaisir, car imiter nous permet d’apprendre. Il répond ainsi au problème de la finalité de l’art, son but.
L’auteur énonce tout d’abord une vérité générale : l’imitation est naturelle et universelle, c’est le propre de l’homme. Cette tendance se manifeste dès l’enfance, en particulier par le jeu qui procure du plaisir :
Aristote précise d’ailleurs que c’est l’imitation en elle-même et non pas le modèle qui nous plaît, puisque paradoxalement, l’image de choses qui dans la réalité peuvent être très désagréables à voir nous procure tout de même du plaisir :
Python indonésien ayant avalé un pêcheur.
Il nous en donne la raison: l’imitation nous permet d’apprendre. Quand nous reconnaissons l’image d’un être réel, quel qu’il soit, nous apprenons à le connaître, et cela nous procure du plaisir.
Pour finir, Aristote concède que nous pouvons avoir du plaisir à contempler une image sans connaître l’original. Ce n’est alors plus en tant qu’imitation que nous la considérons, mais pour son esthétique : c’est alors l’œuvre en elle-même que nous admirons.
Aristote a donc commencé par énoncer une caractéristique de l’homme qui le distingue de tous les animaux, sa capacité très développée à imiter. C’est par nature et universellement que « tous les hommes prennent plaisir aux imitations ». C’est en effet par l’imitation que le jeune enfant « acquiert ses premières connaissances ». Demandons-nous comment l’enfant imite-t-il, et pourquoi cela lui procure-t-il du plaisir ?
L’enfant imite ses proches pour apprendre à parler, à marcher, à se comporter, et il éprouve ainsi la fierté de grandir. En effet, l’apprentissage se passe en grande partie par imitation du modèle parental et sociald’où l’importance décisive de l’éducation.
L’enfant consacre ainsi la plus grande partie de son temps à jouer, et c’est en imitant des métiers, des animaux, des histoires, qu’il intègre des connaissances. En jouant à la marchande, l’enfant comprend intuitivement le principe du commerce et des échanges.
Par la suite, tous les hommes continuent à prendre plaisir aux imitations, en les produisant ou en les contemplant, car elles leur permettent de comprendre le monde et de se comprendre. C’est le théâtre bien sûr mais aussile plaisir que nous prenons à contempler une image même repoussante dont nous a parlé Aristote dans la seconde partie du texte
Araignée
Mais alors, qu’est-ce qui nous plaît au juste dans une œuvre d’art ? Quelle est sa finalité ?
Aristote nous montre dans ce texte que l’imitation a des vertus pédagogiques : elle nous apprend à mieux voir le monde et à le connaître. Par l’imitation des formes réelles ou des sentiments, l’œuvre d’art nous permet de les comprendre, et cette révélation nous procure la même joie que lorsque nous découvrons des vérités cachées, la même joie que la philosophie.
L’art comme connaissance
Pour conclure, nous avons appris que l’oeuvre d’art possède de nombreux atouts qui la rendent nécessaire à l’homme: non seulement elle peut nous distraire ou nous faire réfléchir sur nous-mêmes ou sur notre époque, mais surtout comme nous l’apprend Aristote, elle nous permet de connaître :
« l’art imite la nature » (II, § 11).
Mais ainsi entendu, le plaisir de la contemplation revient aussi à admirer la précision avec laquelle l’artiste parvient à copier le réel et à reproduire les traits jusqu’aux moindres détails :
Richard Estes, Café express, peinture hyperréaliste.
Voir le sculpteur contemporain : Ron MUECK :
On note ainsi que l’art, comme la philosophie ou la science, participent à la recherche de la vérité. On peut utiliser les images pour la connaissance scientifique et un artiste en cherchant à copier le réel, à reproduire un beau paysage ou une nature morte ou en faisant un portrait, comprendra mieux que n’importe qui, par les détails qu’il aura saisis, pourquoi en effet ce paysage est beau, cette fille ou ce garçon sont jolis, comment est structuré un morceau de pain :
Salvador Dali, La corbeille de pain (1945).
Ajoutons que dans son analyse de l’art et des artistes, Platon pense surtout aux peintres comme Zeuxis et Parrhasios alors qu’Aristote a surtout en tête le grand théâtre grec (Euripide, Sophocle, Eschyle).
En analysant la tragédie, Aristote souligne en effet que la représentation d’émotions violentes sur scène permet aux spectateurs de réaliser une catharsis (mot grec signifiant purgation,purification), c’est-à-dire une purgation de ses propres passions. Les spectateurs s’identifient aux personnages dont les passions coupables sont punies par le destin et ils se retrouvent délivrés des sentiments inavouables qu’ils éprouvent. Pour les théoriciens du classicisme qui reprennent Aristote le théâtre a avant tout une dimension morale et édificatrice :
Oreste et la tragédie, l’art qui convertit les passions de l’homme. Du plaisir esthétique à la vertu thérapeutique du théâtre !
Donc, Aristote a réhabilité les artistes, les a défendus et nous a montré que le peintre ou un acteur en imitant la vie cherche à nous l’expliquer, à nous montrer la réalité des choses comme le philosophe cherche à comprendre le réel et le scientifique à l’expliquer.
Non, il ne faut donc pas découper, lacérer, déchirer les images (vous pouvez regarder la télé !) : il y a aussi dedans une certaine vérité !
OBAMA VÉRIFIANT SI UNE IMAGE EST VRAIE OU TRUQUÉE !?Le 14 octobre 2022 à la National Gallery de Londres, des militants écologistes jettent de la soupe à la tomate sur l’oeuvre d’art Tournesols de Van Gogh.
Point fort :la revalorisation de l’image et grande influence sur l’art occidental figuratif.
Point faible :Peut-on vraiment réduire l’art qu’à la figuration ? d’où :
L’art doit-il vraiment copier le réel ?
Un artiste ne vise-t-il pas autre chose ?
Tableau de couverture : Edouard Hopper, Nighthawks
Cet ouvrage présente une série de cours sur l’Art donnés par Hegel à l’université de Heidelberg puis de Berlin entre 1818 et 1829. Hegel y définit l’esthétique comme la science du beau, une conception qui s’imposera. Il différencie les différents types d’art (symbolique, classique, romantique), comme autant de moments du déploiement de l’Esprit.
L’ART
THÈME : L’IMITATION L’ART FIGURATIF, RÉALISTE, ANCIEN
HEGEL
THESE : L’art, activité spirituelle, n’imite pas la nature
» C’est un vieux précepte que l’art doit imiter la nature ; on le trouve déjà chez Aristote. Quand la réflexion n’en était encore qu’à ses débuts, on pouvait bien se contenter d’une idée pareille ; elle contient toujours quelque chose qui se justifie par de bonnes raisons et qui se révélera à nous comme un des moments de l’idée ayant, dans son développement, sa place comme tant d’autres moments. D’après cette conception, le but essentiel de l’art consisterait dans l’imitation, autrement dit dans la reproduction habile d’objets tels qu’ils existent dans la nature, et la nécessité d’une pareille reproduction faite en conformité avec la nature serait une source de plaisirs. Cette définition assigne à l’art un but purement formel, celui de refaire une seconde fois, avec les moyens dont l’homme dispose, ce qui existe dans le monde extérieur, et tel qu’il y existe.//
Mais cette répétition peut apparaître comme une occupation oiseuse et superflue, car quel besoin avons-nous de revoir dans des tableaux ou sur la scène, des animaux, des paysages ou des événements humains que nous connaissons déjà pour les avoir vus ou pour les voir dans nos jardins, dans nos intérieurs ou, dans certains cas, pour en avoir entendu parler par des personnes de nos connaissances ? On peut même dire que ces efforts inutiles se réduisent à un jeu présomptueux dont les résultats restent toujours inférieurs à ce que nous offre la nature. C’est que l’art, limité dans ses moyens d’expression, ne peut produire que des illusions unilatérales, offrir l’apparence de la réalité à un seul de nos sens ; et, en fait, lorsqu’il ne va pas au-delà de la simple imitation, il est incapable de nous donner l’impression d’une réalité vivante ou d’une vie réelle : tout ce qu’il peut nous offrir, c’est une caricature de la vie (…)C’est ainsi que Zeuxis peignait des raisins qui avaient une apparence tellement naturelle que les pigeons s’y trompaient et venaient les picorer, et Praxeas peignit un rideau qui trompa un homme, le peintre lui-même. On connaît plus d’une de ces histoires d’illusions créées par l’art. On parle dans ces cas, d’un triomphe de l’art. (…) On peut dire d’une façon générale qu’en voulant rivaliser avec la nature par l’imitation, l’art restera toujours au-dessous de la nature et pourra être comparé à un ver faisant des efforts pour égaler un éléphant.
« Alors quel but l’homme poursuit-il en imitant la nature ? Celui de s’éprouver lui-même, de montrer son habileté et de se réjouir d’avoir fabriqué quelque chose ayant une apparence naturelle. L’homme éprouve une joie plus grande en produisant quelque chose qui soit bien de lui, quelque chose qui lui soit particulier et dont il puisse dire qu’il est sien ».
EXEMPLE D’INTRODUCTION RÉDIGÉE QUE VOUS POUVEZ FAIRE AU BAC :
Ce texte est extrait de l’Esthétique de Hegel, ouvrage publié après la mort de son auteur, et qui n’est d’ailleurs pas un ouvrage au sens où nous l’entendons d’ordinaire, puisqu’il regroupe aussi bien des écrits séparés que des notes de préparation de cours ou encore des extraits des cahiers de notes des élèves. Il constitue une critique de l’imitation de la nature comme fin suprême de l’art, critique effectuée en trois parties : Hegel y commence en posant la thèse ancienne et classique de l’art comme pure imitation de la nature rappelant la thèse d’Aristote sur la mimesis (mimesis veut dire « imitation » en grec) en la précisant (premier paragraphe), ensuite, il entame sa critique en montrant tout d’abord l’inutilité d’un art ainsi conçu comme réaliste et figuratif qui ne peut être pour lui qu’un échec, « une caricature de la vie » (deuxième paragraphe, lignes 9 à 17 ), montrant par l’exemple des trompe-l’oeil (l’anecdote de Zeuxis et Parrhasios) comment l’imitation est condamnée à être inférieure à son modèle pour remettre ensuite radicalement en question l’imitation comme fin suprême de l’art et dire ainsi que ce qui compte pour l’artiste, c’est la création d’une oeuvre qui serait propre à lui-même, singulière, une création originale qui exprimera ses émotions, ses sentiments, ses idées face à la réalité et au monde (3ème paragraphe, lignes 18 à fin).
PORTRAIT DE HEGEL
EXPLICATION LINÉAIRE (OPTION 2) :
PREMIERE PARTIE: PREMIER PARAGRAPHE :
Rappel de la thèse opposée, ancienne (ARISTOTE), celle de la définition classique de l’art comme imitation, celle de l’art figuratif, réaliste :
Selon ARISTOTE en effet (voir texte et cours précédent), l’art aurait pour fin l’imitation de la nature :
CHARDIN (1699-1779), Fruit, bouteille, pichet et massepain
Mais qu’est-ce donc que l’imitation ?
Elle est tout d’abord qualifiée d’habileté par Hegel. Elle suppose un certain savoir (tout le monde n’est pas bon en dessin ou acteur !) être capable en tout cas de reproduire avec une parfaite fidélité les objets naturels que l’on voit , que l’on observe. Notons que Hegel insiste bien sur le fait que la reproduction doit être la plus fidèle possible à son modèle, ce qui implique que l’artiste se doit de restituer l’apparence des objets, de copier le phénomène qui s’offre à lui comme dans les natures mortes de CHARDIN (tableau ci-dessus), en veillant scrupuleusement à n’y rien retrancher mais aussi à n’y rien ajouter, ce qui nous autorise à dire que la création doit être absente de l’art compris comme pure imitation de la nature, copie fidèle du réel.
GUSTAVE CAILLEBOTTE, Le Pont de l’Europe (1876)
C’est le propre de l’art figuratif, aujourd’hui porté à l’extrême avec ce que l’on appelle l’art hyperréaliste :
PEINTRE AFRICAIN HYPERRÉALISTE
En effet, si l’art n’est que la reproduction fidèle d’objets naturels, non seulement la création n’intervient pas ( aucune place pour l’imagination !), mais encore, tous les produits de l’art renvoient à quelque chose qui existe déjà – dans la nature, indépendamment de l’homme. De ce fait l’artiste, ou encore celui qui contemple une œuvre d’art, s’il éprouve de la satisfaction, ne peut qu’éprouver une satisfaction liée à la ressemblance de la copie au modèle.
Cette définition, nous dit Hegel, n’assigne à l’art qu’un but purement FORMEL (on parle de définition FORMALISTE de l’art), il s’agirait simplement de refaire à son tour, une seconde fois, le mieux possible, ce qui existe déjà dans le monde extérieur, et de le reproduire tel quel.
JEAN BÉRAUD (1849-1935), L’ATTENTE, peintre de la vie parisienne à la Belle Epoque.
Nous noterons ici le verbe » refaire » qui, substitué au verbe » imiter » ou encore » reproduire « , semble attribuer à l’art ou plutôt à l’artiste, une ambition de « copieur » à savoir : recréer par lui-même ce que la nature a déjà créé ou ce que la réalité sociale lui présente.
En d’autres termes, il semblerait vouloir devenir démiurge, l’égal de Dieu, plutôt qu’artiste.
DEUXIEME PARTIE, DEUXIEME PARAGRAPHE :
Mais alors : à quoi bon peindre un jardin ou une piscine, mieux ne vaut-il pas y être dedans ?!
DAVID HOCKNEY né en 1937, Portrait d’un artiste, piscine avec deux personnages.
Si l’art n’est qu’imitation de la nature, cela signifie que tous ses produits ou » oeuvres » existent déjà dans la nature, ce qui fait dire à Hegel que c’est un « travail superflu ». L’art serait alors INUTILE.
A quoi cela sert-il en effet de reproduire un objet ou une personne , puisqu’il nous suffit de regarder autour de nous pour contempler le vrai modèle ? C’est la première critique que Hegel fait de la thèse d’Aristote :
CAILLEBOTTE, JOUR DE PLUIE SUR PARIS (1877)
De plus (deuxième critique), une restriction apparaît aussitôt: l’art comme imitation de la nature est forcément limité ! Dans un tableau de paysage nous avons les couleurs mais il manquera toujours le vent, la pluie qui tombe, les odeurs de la rue. Le cinéma a fait croire un moment à une réalité totale comme pour les films 3 ou 4D mais il ne peut nous mettre dans la bouche le goût de la fraise, du whisky ou d’un café :
La copie sera toujours inférieure à son modèle. Où est l’odeur du café ?
La peinture ne s’adressera toujours qu’à un seul de nos sens, à savoir la vue. Il y a donc eu une perte : la perte du mouvement, la perte de la vie, une vie limitée, déformée.
L’imitation est donc forcément partielle et l’art caricatural , HEGEL dit carrément « une caricature de la vie » :
Dans ce deuxième paragraphe, Hegel reprend l’anecdote des raisins peints de Zeuxis et Parrhesios (on dit aussi Praxéas en grec) :
LES RAISONS DE ZEUXIS
Or, le fait que des animaux et même des hommes se laissent tromper par une illusion, aussi parfaite soit-elle, suffit-il à prouver la valeur d’une œuvre? La valeur d’une œuvre d’art peut-elle être simplement réduite à sa copie fidèle? N’est-ce pas rabaisser au plus bas la valeur de l’art ?
MAGRITTE (1898-1967)
La dernière phrase de ce texte vient comme une conclusion: » D’une façon générale, il faut dire que l’art, quand il se borne à imiter, ne peut rivaliser avec la nature, et qu’il ressemble à un ver qui s’efforce en rampant d’imiter un éléphant’’ :
MARX ERNST, L’ELEPHANT CÉLEBES (1921)
L’art n’est pas à la mesure de la nature, aussi ne sert-il à rien de vouloir l’imiter.
RENE MAGRITTE
L’art ne peut pas avoir pour unique fin l’imitation de la nature, l’art n’est pas une simple technique et donc, il y a autre chose en jeu dans l’art ?
Autre chose mais quoi ?
TROISIEME PARTIE,TROISIEME PARAGRAPHE:
C’est là que Hegel sans vraiment le savoir va subrepticement introduire une nouvelle conception de l’art qui influencera petit à petit les artistes, et donnera naissance à l’art moderne (impressionnisme, expressionnisme, surréalisme). Pour lui en effet, la vieille conception aristotélicienne de l’art qui consiste à imiter la nature, à copier la réalité, est dépassée. Pour HEGEL, l’art figuratif n’est qu’une “escroquerie », « une futilité », une « inutilité » et il en prédit la fin de l’art.
Comme on l’a vu plus haut : l’art imitatif, figuratif est limité par ses moyens d’expression, il ne parviendra jamais à rendre compte de la nature vivante comme dans le mythe de Pygmalion où le sculpteur rêve de la beauté d’une statue féminine si réussie qu’elle en deviendrait réelle :
JEROME, PYGMALION ET GALATEE (1890)LE MYTHE DE PYGMALION
Thème repris dans la pièce de l’anglais Georges Bernard Shaw avec le célèbre monologue de Eliza, ou dans de nombreuses variantes comme Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, Le Chef d’œuvre absolu de Honoré de Balzac, l’Eve future de Villiers de l’Isle-Adam) :
BALZAC, LE CHEF D’OEUVRE INCONNU
Mais que recherche alors l’Art si ce n’est la connaissance du monde, l’imitation ?
CONCLUSION GÉNÉRALE :
En ce début du dix-neuvième siècle, HEGEL introduit en critiquant l’art classique comme imitation, une nouvelle conception de l’art qui influencera les artistes de son temps. Pour lui, en effet, la vieille conception aristotélicienne de l’art qui consiste à reproduire ce que l’on voit, à copier d’après modèle pour chercher la connaissance et éprouver le plaisir esthétique de la contemplation est dépassé, eller n’est plus qu’ « une caricature de la vie ». L’art est forcément limité dans ses moyens d’expression : il ne parviendra jamais comme le rêve pourtant Pygmalion à faire d’une statue de pierre un être vivant.
ALORS QUEL EST LE VÉRITABLE BUT DE L’ARTISTE ?
S’exprimer, rendre compte de ses émotions, de ses sensations, exprimer ses idées, l’Idée à travers une oeuvre nouvelle, une création originale. L’artiste est un démiurge : il vise à créer son propre monde, son propre univers.Du coup comme chez Paul GAUGUIN (1848-1903), on peut peindre aux Marquises un cheval rouge ou bleu :
Paul Gauguin, Le cheval blanc (1898)
Ou comme Salvador Dali (1904-1989), peindre un monde totalement imaginaire, un monde surréaliste :
L’art n’a pas seulement pour fonction d’imiter la nature. Il contribue aussi à dévoiler ce que nous ne pouvons pas voir habituellement et en ce sens, il étend notre perception du monde. Il va même plus loin avec cette idée que soutient Oscar Wilde à propos des peintures de William Turner. Selon Wilde, Turner nous a permis de « voir » les brouillards de Londres, auxquels nous ne faisions pas attention. L’œuvre peut alors être comprise comme un moyen de rendre visible ce qui était jusqu’alors invisible. Il contribue ainsi à dévoiler ce que nous ne pouvons pas voir habituellement : en ce sens, il étend notre perception du réel. C’est l’idée que soutient par exemple l’écrivain anglais Oscar Wilde à propos des peintures de William Turner: ce dernier nous a permis de « voir » les brouillards de Londres, auxquels autrefois nous ne faisions pas attention :
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Qu’est-ce donc que le beau? Le sophiste Hippias, qui ne comprend pas la question de Socrate, répond en proposant des exemples de belles « choses ». Une jeune fille, par exemple.. Pour lui, le beau, c’est une belle forme, un beau physique :
SOCRATE. Étranger, poursuivra-t-il, dis-moi donc ce que c’est que le beau. HIPPIAS. Celui qui fait cette question, Socrate, veut qu’on lui apprenne ce qui est beau? SOCRATE. Ce n’est pas là ce qu’il demande, ce me semble, Hippias, mais ce que c’est que le beau. HIPPIAS. Et quelle différence y a-t-il entre ces deux questions?
SOCRATE. Tu n’en vois pas? HIPPIAS. Non, je n’en vois aucune. SOCRATE. Il est évident que tu en sais davantage que moi. Cependant fais attention, mon cher. Il te demande, non pas ce qui est beau, mais ce que c’est que le beau. HIPPIAS. Je comprends, mon cher ami: je vais lui dire ce que c’est que le beau, et il n’aura rien à répliquer. Tu sauras donc, puisqu’il faut te dire la vérité, que le beau, c’est une belle jeune fille. SOCRATE. Par le chien, Hippias, voilà une belle et brillante réponse. Si je réponds ainsi, aurai-je répondu juste à la question, et n’aura-t-on rien à répliquer? HIPPIAS. Comment le ferait-on, Socrate, puisque tout le monde pense de même, et que ceux qui entendront ta réponse te rendront tous témoignage qu’elle est bonne? // SOCRATE. Admettons… Mais permets, Hippias, que je reprenne ce que tu viens de dire. Cet homme m’interrogera à peu près de cette manière : « Socrate, réponds-moi : toutes les choses que tu appelles belles ne sont-elles pas belles, parce qu’il y a quelque chose de beau par soi-même? » Et moi, je lui répondrai que, si une jeune fille est belle, c’est qu’il existe quelque chose qui donne leur beauté aux belles choses. // HIPPIAS. Crois-tu qu’il entreprenne après cela de te prouver que ce que tu donnes pour beau ne l’est point; ou s’il l’entreprend, qu’il ne se couvrira pas de ridicule? SOCRATE. Je suis bien sûr, mon cher, qu’il l’entreprendra: mais s’il se rend ridicule par là, c’est ce que la chose elle-même fera voir. Je veux néanmoins te faire part de ce qu’il me dira. HIPPIAS. Voyons. SOCRATE. « Que tu es plaisant, Socrate! me dira-t-il. Une belle cavale, n’est-elle pas quelque chose de beau, puisque Apollon lui-même l’a vantée dans un de ses oracles? » Que répondrons-nous, Hippias? N’accorderons-nous pas qu’une cavale est quelque chose de beau, je veux dire une cavale qui soit belle? Car, comment oser soutenir que ce qui est beau n’est pas beau? HIPPIAS. Tu dis vrai, Socrate, et le dieu a très bien parlé. En effet, nous avons chez nous des cavales parfaitement belles. SOCRATE. « Fort bien, dira-t-il. Mais quoi ! une belle lyre n’est-elle pas quelque chose de beau? » En conviendrons-nous, Hippias ? HIPPIAS. Oui. SOCRATE. Cet homme me dira après cela, j’en suis à peu près sûr, je connais son humeur « Quoi donc, mon cher ami, une belle marmite n’est-elle pas quelque chose de beau? » Platon (vers 420-340 av. J.-C.), Hippias majeur, 287 d-288 b, trad. V. Cousin, Éd. Hatier, 1985.
Note: Une cavale est une jument de race et le prénom Hippias renvoie à « cheval », (hippodrome, hippique).Chez les grecs, un cheval peut être bon mais pas beau. Le Beau (to kalon) en grec ne s’applique qu’à des êtres humains.Une marmite ne peut pas être considérée comme belle de par sa forme. De plus, une marmite est impure comme tout ce qui concerne la cuisine chez les Grecs, espace réservé aux esclaves, aux domestiques.
Tableau de Balthus: Le chat avec un miroir :
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CONCLUSION :
Ce texte illustre bien deux oppositions antagonistes dans l’Antiquité sur le Beau qu’on retrouve dans la vie courante entre ceux pour lesquels le Beau est avant tout physique : un beau corps, une belle forme, un beau c…l.
C’est la position des Sophistes et celle, plus morale, plus philosophique de PLATON qui renvoie à l’Idée quela beauté serait quelque chose d’intérieur, d’intellectuel, renverrait à une belle âme et non au simple physique.
ANNEXE :
Idéal de la beauté physique féminine à travers les âges :
MUSIQUE :
2°) Le beau: subjectif ou objectif ?
a ) Voltaire et sa crapaude :
Ce qui est beau pour moi peut être laid pour un autre. Rien n’est plus beau que sa crapaude…pour un crapaud !
« Demandez à un crapaud ce que c’est que la beauté : il vous répondra que c’est sa crapaude avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête… Interrogez le diable il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes et une queue. » VOLTAIRE.
Nous donnons ici le texte sans coupures internes :
Voltaire relativisme esthétique
» Demandez à un crapaud ce que c’est que la beauté, le grand beau, le to kalon [le « beau » en grec]. Il vous répondra que c’est sa crapaude avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. Interrogez un nègre de Guinée; le beau est pour lui une peau noire, huileuse, des yeux enfoncés, un nez épaté. Interrogez le diable; il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes, et une queue. Consultez enfin les philosophes, ils vous répondront par du galimatias; il leur faut quelque chose de conforme à l’archétype du beau en essence, au to kalon.
J’assistais un jour à une tragédie auprès d’un philosophé. « Que cela est beau! disait-il. . – Que trouvez-vous là de beau? lui dis-je. – C’est, dit-il, que l’auteur a atteint son but. » Le lendemain il prit une médecine qui lui fit du bien. « Elle a atteint son but, lui dis-je; voilà une belle médecine! » Il comprit qu’on ne peut pas dire qu’une médecine est belle, et crue pour donner à quelque chose le nom, de beauté, il faut qu’elle vous cause de l’admiration et du plaisir. Il convint que cette tragédie lui avait inspiré ces deux sentiments, et que c’était là le to kalon, le beau. Nous fîmes un voyage en Angleterre: on y joua la même pièce, parfaitement traduite; elle fit bâiller tous les spectateurs. « Oh, oh! dit-il, le to kalon n’est pas le même pour les Anglais et pour les Français. Il conclut, après bien des réflexions, que le beau est souvent très relatif, comme ce qui est décent au Japon est indécent à Rome, et ce qui est de mode à Paris ne l’est pas à Pékin; et il s’épargna la peine de composer un long traité sur le beau. «
Dictionnaire philosophique (1764), article Beau.
CONCLUSION: TEXTE DE VOLTAIRE
Dans ce texte, Voltaire traite de ce qu’on appelle les jugements de goût:le goût apparaît comme un moyen de juger du beau. Dans la vie quotidienne, on emploie souvent les expressions « avoir du goût », ou « n’avoir aucun goût » (souvent à propos des autres plus que de nous-même, d’ailleurs !). Que veut-on dire par là ? Un jugement de goût, est un jugement dans lequel on déclare « X est beau » (X étant une chose, un corps, un paysage…).Et le philosophe français des Lumières nous dit que ce jugement est totalement relatif, subjectif : il dépend de notre culture, de notre éducation, de notre religion, etc…
Mais trêve de plaisanterie : regardez cet extrait de film :
Dans cet extrait du film Le goût des autres (2000), comment les personnages jugent-ils la pièce de théâtre qu’ils regardent ?
Ce film construit son intrigue sur la rencontre de milieux sociaux différents au travers de la question de l’art. Selon le sociologue Pierre Bourdieu (1930-2002), une distinction s’opère sur le plan social, entre l’art qui est considéré comme appartenant à la « culture » (une tragédie de Racine, un tableau de Picasso), et ce qui est en dehors (les chansons populaires, ou le graffiti). Il y a donc dans l’espace social une hiérarchisation qui s’opère quant à la valeur des productions artistiques.
Pierre Bourdieu montre ainsi, dans La distinction (1979), que le rapport aux oeuvres d’art est conditionné socialement. Suivant le niveau d’éducation et d’études reçu, et suivant le niveau de capital culturel dont un individu dispose, le jugement en matière d’art ne sera pas le même.
Lorsque nous débattons du beau, nous nous retrouvons souvent confrontés au jugement d’autrui, ce qui peut donner lieu à des conflits (parfois stimulants), mais qui peuvent nous donner l’impression que se confirme l’adage bien connu selon lequel « des goûts et des couleurs on ne discute pas », ou encore « chacun ses goûts ». Mais alors, faut-il renoncer à parler d’art, à en discuter ? Le jugement esthétique, le beau sont-ils purement subjectif ?
STEVE WALKER, LE VISITEUR DU LOUVRE (devant le David de Michel-Ange).
–b) L’objection de l’arc-en-ciel:
Comment se fait-il, si la beauté est relative, qu’il nous arrive d’être unanime et d’apprécier les mêmes choses, que nous trouvions tous belles les mêmes oeuvres ? Kant nous donne un bon exemple : celui de l’arc en ciel :
Arc-en-ciel, Nouvelle-Calédonie.
L’arc-en-ciel est beau car il est coloré, il a une courbure, il est de taille imposante, etc… (on pourrait énumérer des critères en nombre indéfini). Si on demande au physicien, il nous expliquera que l’arc-en-ciel n’est qu’un phénomène physique produit par de la lumière dont le spectre est visible grâce à la pluie. En lui-même, l’arc-en-ciel ne semble donc pas destiné à être beau.Et pourtant ? Selon Kant, dans la Critique de la faculté de juger (1790) on le trouve tous beau, car en le regardant, nous avonsl’impression que la nature a fait en sorte de produire de belles choses. Le mystère offert par le spectacle de la beauté du monde vient de ce qu’il nous semble impossible que tout cela se trouve ici par hasard.
IL Y AURAIT DONC UN JUGEMENT DE GOÛT UNIVERSEL : LE BEAU, LE JUGEMENT ESTHETIQUE.
3°) KANT: LA DISTINCTION DE L’AGRÉABLE ET DU BEAU :
KantL’agréable et le beau
« Pour ce qui est de l’agréable chacun se résigne à ce que son jugement, fondé sur un jugement individuel, par lequel il affirme qu’un objet lui plaît, soit restreint à sa seule personne. [ … L’un trouve la couleur violette douce et aimable, un autre la trouve morne et terne ; l’un préfère le son des instruments à vent, l’autre celui des instruments à cordes. Discuter à ce propos pour accuser d’erreur le jugement d’autrui, qui diffère du nôtre, comme s’il s’opposait à lui logiquement, ce serait folie; au point de vue de l’agréable, il faut admettre le principe : à chacun son goût (il s’agit du goût des sens).
Il en va tout autrement du beau.
Car il serait tout au contraire ridicule qu’un homme pensât justifier ses prétentions en disant : cet objet (l’édifice que nous voyons, le vêtement qu’un tel porte, le concert que nous entendons, le poème que l’on soumet à notre jugement) est beau pour moi. Car il ne suffît pas qu’une chose lui plaise pour qu’il ait le droit de l’appeler belle , beaucoup de choses peuvent avoir pour lui du charme et de l’agrément, personne ne s’en soucie, mais quand il donne une chose pour belle, il prétend trouver la même satisfaction en autrui ; il ne juge pas seulement pour lui mais pour tous et parle alors de la beauté comme si elle était une propriété des objets; il dit donc : la chose est belle, et s’il compte sur l’accord des autres avec son jugement de satisfaction, ce n’est pas qu’il ait constaté à diverses reprises cet accord mais c’est qu’il l’exige. Il les blâme s’ils jugent autrement, il leur dénie le goût tout en demandant qu’ils en aient; et ainsi on ne peut pas dire : à chacun son goût. Cela reviendrait à dire – il n’y a pas de goût, c’est-à-dire pas de jugement esthétique qui puisse légitimement prétendre à l’assentiment universel. »
KANT, Critique du jugement, § 7
Selon Kant, il faut faire la différence entre le beau et l’agréable. La beauté d’une chose se distingue du plaisir que l’on ressentirait dans le cadre de sensations agréables (ex : un bon vin, une fille jolie, « bonne » dira un vulgaire dragueur :
NEVER SAY “Tu es bonne” TO A FRENCH GIRL
De même, l’art n’a pas pour but de provoquer un désir sexuel, comme dans le cas des tableaux de nu (par exemple ce Nu couché de Modigliani, peint en 1917) :
Le beau n’est donc pas quelque chose de sensible au sens physique. Il exprime plutôt une satisfaction intellectuelle (l’impression d’harmonie). Selon Kant, il faut que le plaisir éprouvé au spectacle du beau soit désintéressé. Aussi définit-il le beau comme « l’objet d’un jugement de goût désintéressé » . Que l’on considère une production de la nature ou une oeuvre d’art comme étant « belle » ou « laide », c’est toujours en se référant au goût mais il y a goût et goût et le jugement esthétique est d’une autre nature. Ce qu’il y a de commun dans le jugement esthétique, c’est que nous mettons de côté nos intérêts (économiques, politiques, etc.) ou nos besoins (faim, soif, etc.) pour apprécier la chose en elle-même, indépendamment d’une satisfaction personnelle qu’elle pourrait nous apporter.
Désintéressé : être désintéressé, c’est n’avoir aucun intérêt particulier à une chose, être dégagé de tout intérêt personnel. Notre jugement de la beauté ne doit pas coïncider avec notre besoin : par exemple, ce n’est pas parce que j’ai faim que je dis que Le mangeur de fèves de Carraci est un beau tableau, c’est parce que je suis touché par ce tableau, au point d’en éprouver du plaisir, indépendamment de mon appétit du moment …
« Dans tous les jugements par lesquels nous déclarons que quelque chose est beau, nous ne permettons à personne d’être d’un autre avis, sans toutefois fonder notre jugement sur des concepts, mais en n’y mettant pour fondement que notre sentiment, non pas donc en tant que sentiment personnel et privé, mais en tant que sentiment commun. Or ledit sentiment commun ne peut, à cet effet, être fondé sur l’expérience ; car il prétend autoriser des jugements concernant une obligation ; il ne nous dit pas que chacun sera d’accord avec notre jugement, mais doit en être d’accord.« Kant, Critique de la faculté de juger, § 22.
Le beau est donc un « sentiment commun », et pas seulement un « sentiment personnel et privé » : si tel était le cas, alors nous ne pourrions jamais sortir de notre avis subjectif et nous n’aurions aucune envie de le partager. Ce sentiment commun présuppose que l’autre doit être d’accord, mais sans que nous soyons certains qu’il le sera véritablement. Autrement dit, c’est le désir d’un accord avec autrui qui commande le jugement de goût : malgré les oppositions, nous voudrions que les autres soient d’accord avec nous. En ce sens, nous recherchons une sorte de « communauté » d’individus qui partageraient les mêmes avis que nous.
CONCLUSION :TEXTE DE KANT :
Le Beau, à la différence du bon ou de l’agréable, est un sentiment dont j’estime qu’il devrait être partagé par tous. C’est pourquoi selon Kant « le beau est ce qui plaît universellement« . C’est donc une contradiction dans la mesure où ce qui est beau est ce qui plaît et est subjectif, mais sans être pour autant relatif.
Le beau est un sentiment de satisfaction; il ne se confond pas avec l’agréable. Ce qui est agréable plaît aux sens (odeur de rose); ce qui est beau s’adresse à l’esprit (poème). Ce qui est agréable à Pierre ne l’est pas à Jean; personne n’est tenu d’être d’accord sur l’agrément d’une couleur. L’agréable est relatif mais le beau s’impose à tous; il est l’objet d’une satisfaction universelle. Il est objectif.
Dire à une fille « tu es belle« , ce n’est pas lui dire normalement « tu es bonne«
Le beau est désintéressé: il n’éveille aucun désir, il est pure complaisance dans la contemplation. il est adoration :
Il n’est donc ni l’utile ni le bien: nous sommes intéressés à l’existence de l’un comme de l’autre. Si le beau n’est pas le bien, il en est le symbole: il manifeste en effet que l’homme n’est pas exclusivement conduit par l’agrément et l’intérêt, mais qu’il est aussi, jusque dans sa sensibilité, un être désintéressé et libre.
B. Le goût :
Le goût est la faculté de juger du beau. Il est universel: lorsque l’on dit d’un homme « qu’il a du goût », on reconnaît en lui la faculté infaillible de juger ce qui est beau et ce qui ne l’est pas. Pourtant, le goût est quelque chose de subjectif, et l’on dit en ce sens: « à chacun son goût ». La contradiction n’est qu’apparente: en effet, le goût est à la fois universel et subjectif. Il est ce qui, dans la sensibilité de chacun, est identique à celle de tous. Nous ne sommes pas tous sensibles au goût du vin, mais nous sommes tous d’accord sur une peinture de bon goût.
C. La nature du phénomène de beau :
Le beau est donc l’objet d’une satisfaction plaisante mais désintéressée, universelle mais subjective, finale mais sans fin, nécessaire mais seulement en droit.
Quant au sublime chez Kant, il n’est pas ce qui est très beau, mais quelque chose d’une toute autre nature, indicible.
2. Une théorie de l’art : génie et création artistique :
La nature met en certains hommes le don de créer du beau artificiel (artistique). Le génie est un talent, il ne s’apprend pas. C’est le génie lui-même qui pose les règles de l’art, c’est-à-dire ce qu’il doit être pour que ses beautés soient conformes à la beauté naturelle.
Le génie, parce qu’il n’a pas de règles, est original; mais parce que ce qu’il produit a une valeur universelle pour la sensibilité humaine, ses créations sont à chaque fois un exemple pour les artistes qui suivent. Elles forment le goût en l’éveillant et en le développant.
B. Art et société
Le goût est souvent doublé d’un penchant à la sociabilité; l’homme de goût est enclin à partager ses plaisirs esthétiques, au point de n’en pouvoir parfois jouir qu’en société. Parce que tous les hommes ont le même pouvoir de goût, ils peuvent partager la même satisfaction; partager ce sentiment, c’est former une société, et c’est même, dit Kant, «le début de la civilisation».
La société du goût cultive et forme le goût. Le goût est à la fois comme une faculté innée et un idéal en direction duquel il faut travailler.
Le salon de Madame Geoffrin, à Paris, XVIIIe siècle, siècle des Lumières.
De son vrai nom, Émile Chartier, Alain est un philosophe français donc fortement influencé par Descartes. Il est en effet rationaliste (il croit que l’être humain est d’abord et avant tout un être rationnel), individualiste et critique :
Raison, volonté, lucidité sont pour lui les plus grandes qualités de l’être humain.
Alain a été avant tout un remarquable enseignant. Il a été toute sa vie professeur de philosophie au Lycée et en Classe Prépa. Il a exercé une très grande influence sur ses élèvesdont Jean-Paul Sartre et Albert Camus :
Il s’opposa à FREUD et à sa théorie d’un inconscient psychologique. Pour Alain, « l’homme est obscur à lui-même » mais cet inconscient n’est pas psycho, il est physiologique :
En politique, il défend les libertés individuelles, l’artisanat (on l’a vu dans le texte présenté comme enjeu de la TECHNIQUE où il défend l’artisan mais aussi le paysan face à l’agronome. 5https://coranophilo.com/category/la-technique/).
Alain est un philosophe clair et pédagogue. un sens de la vulgarisation qu’il doit aussi à son métier de journaliste et chroniqueur régulier dans des journaux.
On verradans le prochain chapitre sur l’art, un texte de lui sur la différence artiste / artisan et la définition du beau.
Principales oeuvres : Propos (1908-1919) Système des beaux-arts (1920) Mars ou la guerre jugée (1921) Vingt leçons sur les beaux-arts (1931) Éléments de philosophie (1941).
Philosophe pacifiste, Alain s’est engagé parmi les soldats de la Première Guerre mondiale par solidarité avec les jeunes générations envoyées au combat alors qu’il était déjà âgé(46 ans en 1914) :