LA RELIGION / 4

Nous avons vu, et compris, qu’on ne pouvait dissocier une religion du contexte culturel dans lequel elle a originellement émergé. Beaucoup de composantes de l’identité religieuse sont liées d’abord à une époque et à un lieu qui les ont vues naître : l’esthétique, le langage, ou encore les interdits de chaque religion reflètent les conventions culturelles admises lorsqu’elles sont apparues.Toutefois, n’y aurait-il pas un trait commun à toutes les religions, une sorte de religion universelle, on dira naturelle de l’espèce humaine ? N’y-a-t-il pas une même religion, une religion unique révélatrice de réalités plus essentielles, qui concernent notre nature, ou notre condition humaine ?

Ainsi, il est aisé de constater que de nombreuses religions, qu’elles soient nées dans des contrées proches ou éloignées, partagent plusieurs éléments centraux dans les enseignements qu’elles offrent à leurs fidèles : les commandements moraux, en particulier, sont très souvent similaires, puisqu’il s’agit de promouvoir l’amour du prochain, la compassion, l’altruisme, ainsi que le refus de l’égoïsme ou de l’attachement aux biens matériels. Comme si, en définitive, les religions étaient toutes porteuses, en dépit de leurs différences, d’un message commun :

Cela rend d’autant plus difficile de comprendre pourquoi ces mêmes religions ont pu livrer entre elles des guerres dévastatrices, parfois durant plusieurs générations. À partir de ce constat étonnant, Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), philosophe français des Lumières, construit la notion de « religion naturelle », pour différencier l’enseignement commun à toutes les religions. Les différences entre les religions sont de nature culturelle ou politique, et ne doivent pas recouvrir les idées essentielles dont chaque religion est porteuse, à sa manière :

« Les plus grandes idées de la divinité nous viennent par la raison seule. Voyez le spectacle de la nature, écoutez la voix intérieure. Dieu n’a-t-il pas tout dit à nos yeux, à notre conscience, à notre jugement ? Qu’est-ce que les hommes nous diront de plus ? Leurs révélations ne font que dégrader Dieu en lui donnant des passions humaines. Loin d’éclaircir les notions du grand Être je vois que les dogmes parti-culiers les embrouillent, que loin de les ennoblir ils les avilissent, qu’aux mystères inconcevables qui les environnent ils ajoutent des contradictions absurdes ; qu’ils rendent l’homme orgueilleux, intolérant, cruel, qu’au lieu d’établir la paix sur la terre ils y portent le fer et le feu. Je me demande à quoi bon tout cela, sans savoir me répondre. Je n’y vois que les crimes des hommes et les misères du genre humain. On me dit qu’il fallait une révélation pour apprendre aux hommes la manière dont Dieu voulait être servi ; on assigne en preuve la diversité des cultes bizarres qu’ils ont institué, et l’on ne voit pas que cette diver-sité même vient de la fantaisie des révélations. Dès que les peuples se sont avisés de faire parler Dieu, chacun l’a fait parler à sa mode, et lui a fait dire ce qu’il a voulu. Si l’on eut écouté que ce que Dieu dit au cœur de l’homme, il n’y aurait jamais eu qu’une religion sur terre. »

Rousseau, Émile ou De l’Éducation.

Que retenir ici ?

La différence posée par Rousseau établit une différence fondamentale entre « religion du coeur » (qu’on appelle aussi la religion naturelle) et « religion révélée » (ou « révélation »), qui désigne les religions officielles propres à chaque communauté. Le problème que posent les révélations est qu’elles sont transmises par d’autres hommes, et qu’à travers ces « messagers » chaque religion acquièrent une forme qui semble l’éloigner des autres et très souvent se prétend être la seule vraie (point de vue dogmatique). C’est par ce biais que s’expliquent les conflits religieux, où les fidèles semblent voir les différences plutôt que les similitudes, se battent entre eux et sont si aveuglés par leurs particularités culturelles qu’ils n’entendent plus la « voix intérieure » par laquelle Dieu, selon Rousseau, nous a toujours parlé. Cette « voix », Rousseau la présente comme étant à la fois notre raison (l. 1), notre sensibilité ( » le spectacle de la nature » l. 2), notre conscience et notre jugement (l. 3). Autrement dit, il s’agit des valeurs de bien, de mal, de paix, de gratitude et d’altruisme dont, selon lui, nous avons l’intuition immédiate lorsque nous faisons le choix d’écouter notre coeur, et de laisser de côté la parole des autres humains autour de nous : ces paroles, en effet, expriment d’abord et avant tout des passions, sociales, politiques, culturelles, ou économiques, et obscurcissent le message de la religion pour en faire l’outil d’un conflit plus large, entre communautés voisines. Quand elle parle au coeur, la religion n’est pas conflictuelle, car elle est la même pour tous les hommes :

La religion naturelle, c’est la religion du coeur, du message de paix et d’amour, de pardon et de réconfort présent dans toutes les religions du monde.

La foi ne vise pas à la vérité :

Pour Spinoza (1632-1677), « vivre selon la raison », telle est pour le philosophe juif hollandais la voie qui mène à la vérité, et donc à Dieu. Mais quel Dieu ? Et s’agit-il encore vraiment d’une religion ? :

« Il reste à montrer enfin qu’entre la Foi ou la Théologie et la Philosophie il n’y a nul commerce, nulle parenté ; nul ne peut l’ignorer qui connaît le but et le fondement de ces deux disciplines, lesquels sont entièrement différents.

Le but de la Philosophie est uniquement la vérité ; celui de la Foi, comme nous l’avons abondamment montré, uniquement l’obéissance et la piété. En second lieu, les fondements de la Philosophie sont les notions communes et doivent être tirés de la Nature seule ; ceux de la Foi sont l’histoire et la philologie et doivent être tirés de l’Ecriture seule et de la révélation (…).

La Foi donc reconnaît à chacun une souveraine liberté de philosopher ; de telle sorte qu’il peut sans crime penser ce qu’il veut de toutes choses ; elle condamne seulement comme hérétiques et schismatiques ceux qui enseignent des opinions propres à répandre parmi les hommes l’insoumission, la haine, l’esprit combatif et la colère ; elle tient pour fidèles, au contraire, ceux-là seulement qui, dans la mesure où leur Raison et leurs facultés le leur permettent, répandent la Justice et la Charité. « 

Baruch de Spinoza, Traité théologico-politique (1670).

Spinoza oppose foi et raison, philosophie et théologie (« la science de Dieu »), tant en ce qui concerne leurs fondements que leur finalité, leur but.

La foi repose sur la révélation et vise à l’obéissance, à la piété, à l’adoration :

« Aie pitié de moi, Seigneur »

La philosophie vise elle et non à la vérité :

Pour se faire, la philosophie travaille sur des notions à partir de l’étude du monde, de la nature, du réel :

C’est donc à tort que les juifs et les chrétiens de son époque s’en prennent à la philosophie ( Spinoza fut accusé par ses congénères d’athéisme) alors que sa philosophie est plutôt de type panthéiste (idée d’un Dieu partout présent, immanent au monde). Ainsi, pour avoir nettement distingué foi et philosophie, le texte se termine par des allusions à la tolérance : on doit pouvoir librement philosopher, sans égard pour les dogmes de même que toutes les religions doivent pouvoir s’exercer librement. Spinoza, en grand libéral, prône la liberté totale de penser dans un État libre, une démocratie, un état de droit.

 » La porte de la synagogue est ouverte, la porte de l’église est ouverte, la porte de la mosquée est ouverte, la porte du bar est ouverte, chacun peut entrer où il veut mais ce que je ne permets pas c’est que quelqu’un veuille fermer la porte de l’autre ».

Habib Bourguiba (1903-2000), premier président de la Tunisie indépendante contre les islamistes et les fanatiques de tous bords.

20 mars 1956, indépendance de la Tunisie

Ce n’est donc plus aux hommes que je m’adresse ; c’est à toi, Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps : s’il est permis à de faibles créatures perdues dans l’immensité, et imperceptibles au reste de l’univers, d’oser te demander quelque chose, à toi qui as tout donné, à toi dont les décrets sont immuables comme éternels, daigne regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature ; que ces erreurs ne fassent point nos calamités. Tu ne nous as point donné un coeur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger ; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d’une vie pénible et passagère ; que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, et si égales devant toi ; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution ; que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer supportent ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil ; que ceux qui couvrent leur robe d’une toile blanche pour dire qu’il faut t’aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire ; qu’il soit égal de t’adorer dans un jargon formé d’une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau ; que ceux dont l’habit est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle d’un petit tas de la boue de ce monde, et qui possèdent quelques fragments arrondis d’un certain métal, jouissent sans orgueil de ce qu’ils appellent grandeur et richesse, et que les autres les voient sans envie : car tu sais qu’il n’y a dans ces vanités ni de quoi envier, ni de quoi s’enorgueillir.
Puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères ! Qu’ils aient en horreur la tyrannie exercée sur les âmes, comme ils ont en exécration le brigandage qui ravit par la force le fruit du travail et de l’industrie paisible. Si les fléaux de la guerre sont inévitables, ne nous haïssons pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, et employons l’instant de notre existence à bénir également en mille langages divers, depuis Siam jusqu’à la Californie, ta bonté qui nous a donné cet instant
. »

VOLTAIRE, Traité sur la tolérance, chapitre XXIII, 1763.

Le Coran, livre sacré des Musulmans.

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, certains Européens sont choqués par les attentats terroristes et le militantisme de groupes fondamentalistes qui prônent réellement l’islamisation de nos pays. Mais comment réagir à cette menace ?  Si nous suivons les critiques de l’islam, l’ennemi politique principal est la religion musulmane et il n’y aurait pas de différence entre les musulmans culturels qui vont de temps en temps à la mosquée et dont les femmes portent le voile, et les terroristes musulmans et les djihadistes qui veulent répandre leur religion par le fer et par le feu. Cette pensée implique la dépréciation publique de l’islam, y compris jusqu’à brûler le livre sacré des musulmans, le Coran, ce qui conduit généralement à des émeutes de musulmans dans le monde entier ou à des restrictions supplémentaires de la liberté d’expression et de réunion en Europe. Au cours de son histoire, l’Europe a toujours connu des conflits avec l’Islam, mais aussi une coopération et des échanges pacifiques – il suffit de penser à la coopération entre le Second Empire allemand et l’Empire ottoman. Qu’est-ce qui s’oppose donc à une coexistence pacifique avec la civilisation islamique, une fois que l’Europe aura résolu son problème d’immigration et fermé les frontières du continent ? Une coexistence pacifique avec l’islam est possible, comme le prouvent la Russie et la Chine, mais il faut pour cela être soi-même fort et avoir une foi intérieure solide.

D’un point de vue objectif, cette approche consistant à brûler les textes sacrés d’autres peuples n’apporte rien de plus – bien au contraire, celui qui piétine lui-même le sacré des autres apparaît aux yeux de ses voisins du monde comme un nihiliste sans conscience pour qui rien n’est sacré (cf la distinction du sacré et du profane de Durkheim vu au début du cours ).

Celui qui porte en lui l’amour de Dieu et de la création comme valeur suprême, suivi de l’amour de son propre peuple, est à l’abri des débordements haineux contre d’autres peuples. Notre ennemi principal n’est pas l’Islam, mais la menace qui pèse sur les identités et les religions de tous les peuples du monde de manière égale.