LA LIBERTÉ 4

Si notre vie est déjà toute tracée, tout effort devient illusoire.  La seule sagesse serait alors de l’accepter et à vouloir que les choses soient comme elles sont :

Le fatalisme pose la question de la responsabilité humaine. Une personne est considérée comme responsable  si elle est considérée et se considère comme solidaire de ses actes.  (Elle les assume, ce qui suppose raison, volonté et liberté). Mais si tout est écrit, il y a alors irresponsabilité car bien faire ou mal faire n’a plus de sens si l’acte accompli ne dépend pas de moi.

Calédonien au volant : « c’est pas moi, c’est la bouteille ! « 

Pour que l’homme soit responsable et qu’on exige de lui qu’il assume ses fautes, il faut donc que ses actions soient autonomes et volontaires. Or, l’idée d’un destin aveugle fait de l’homme un objet et non un sujet de sa vie.

« J’appelle destin (fatum) ce que les Grecs appellent « heimarménè », c’est-à-dire l’ordre et la série des causes, quand une cause liée à une autre produit d’elle-même un effet. (…) On comprend dès lors que le destin n’est pas ce qu’entend la superstition, mais ce que dit la science, à savoir la cause éternelle des choses, en vertu de laquelle les faits passés sont arrivés, les présents arrivent et les futurs doivent arriver. »

Cicéron, De la divination.

Cicéron (106-43 av. J.C)

Pour les stoïciens, le monde est un système où chaque partie est en rapport avec le tout. Il existe une nécessité, un ordre des choses qui implique que tout ce qui arrive devait arriver…Chacun doit donc accepter la place qui lui est donnée : 

Bien que cette conception ressemble au fatalisme, les stoïciens considèrent qu’il y a une place pour la liberté et l’action !

Savoir distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas :

Dans son manuel, Épictète commence par nous décrire ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. Les choses qui dépendent de nous : ce sont nos pensées, nos réflexions, nos aversions, nos désirs . C’est-à-dire tout ce qui provient de notre âme. Ce qui ne dépend pas de nous : c’est notre fortune, notre santé, notre corps, notre réputation, les tâches administratives, notre profession.

Ce qui dépend de nous est sans restriction, libre, sans entraves, sans empêchements. Ce qui ne dépend pas de nous, inconsistant, servile, capable d’être empêché, étranger à nous-mêmes, aliénant.

D’emblée, Épictète nous fournit les idées maîtresses de sa pensée, si on confond ces deux concepts nous risquons de connaître de bien grandes adversités, nous serons inquiets, soucieux, angoissés, souvent en colère et du coup parfois violents en tous les cas malheureux :

« Souviens-toi donc que si tu crois libre ce qui par nature est servile, et propre à toi ce qui t’est étranger, tu seras entravé, affligé, troublé, et tu t’en prendras aux Dieux et aux hommes. Mais, si tu crois tien cela seul qui est tien, et étranger ce qui t’est en effet étranger, nul ne pourra jamais te contraindre, nul ne t’entravera ; tu ne t’en prendras à personne, tu n’accuseras personne, tu ne feras rien malgré toi ; nul ne te nuira ; tu n’auras pas d’ennemi, car tu ne souffriras rien de nuisible ».

Le jour du bac, la voiture ne démarre pas (vous n’avez pas remarqué que les emmerdes arrivent toujours quand il ne fallait surtout pas !) : vous êtes énervé

Vous tapez sur le capot de la voiture, vous hurlez… A quoi cela sert-il ? A rien ! La panne de la voiture ne dépend pas de vous ? C’est l’événement du jour, le destin !

Laisser la voiture sur le bas côté, faire du stop, aller à pied, prendre un taxi : tout faire pour quand même être à l’heure à l’examen.

À première vue cela semble une pensée banale, quelque chose comme du bon sens mais testez votre journée : très souvent, on ne s’emporte et on ne s’attriste que contre des choses contre lesquelles on ne peut rien, qui ne dépendent pas de nous, par exemple votre soi-disante « mauvaise réputation » :

Que peut-on contre les racontars ? Rien sauf

Pour les stoïciens (Sénèque, Epictète, Marc-Aurèle), le monde est un système où chaque partie est en rapport avec le tout. Il existe une nécessité, un ordre des choses qui implique que tout ce qui arrive devait arriver…

Aussi chacun doit-il accepter la place qui lui est donnée :

 

Mais notre pire ennemi, ce ne sont pas les dieux, ou le monde, mais nous-même : ce sont les opinions que nous avons sur les choses qui font que nous sommes libres ou non.

C’est par la raison (et la volonté) que nous allons « faire nôtre » ce qui arrive, l’accepter. C’est cela qui nous apportera la liberté et la sérénité (le bonheur en tant qu’absence de souffrances qu’on appelle l’ataraxie).

L’ataraxie est le principe du bonheur stoïcien, elle est la quiétude absolue de l’âme. Liée à l’aponie (absence de douleur) et à l’apathie (absence de désir), elle s’acquiert en agissant conformément à la nature des choses.

Ainsi, la sérénité, la sagesse adviendront de notre capacité à accepter stoïquement l’ordre du monde, ce qu’on appelle l’ AMOR FATI :

En fait pour les stoïciens, les choses (les événements)  n’ont pas de valeur en soi. Elles n’ont que la valeur que je leur donne par mon jugement.  Et cette valeur que nous donnons aux choses qui arrivent vient le plus souvent de notre imagination et non de notre raison car :

Le moyen de parvenir à contrôler son jugement sur les choses réside dans la volonté. C’est par elle que l’homme déterminera la valeur des choses extérieures et décidera s’il convient de poursuivre ou de fuir… Il s’agit de conformer sa volonté à l’ordre du monde et non l’inverse !

Il s’agit d’apprendre à vouloir ce qui nous arrive. En acceptant l’ordre du monde et en  « voulant » ce qui m’arrive, je deviens le maître de mes pensées. C’est ce qui me rend à la fois fier, fort et libre.

Quelles que soient les circonstances, l’homme est libre en ce qu’il reste maître de ses pensées.

Ici se dévoile une liberté entière, totale, car aucune puissance au monde ne peut en réalité nous contraindre dans l’ordre du jugement.  Ainsi, le sage demeurera-t-il libre même en prison, même esclave, même déshumanisé :

L’homme, livré sans la moindre défense aux revers de la fortune et aux accidents de la vie, peut toujours juger conformément à la raison. Au sein d’une situation tragique, l’indépendance du sage demeure possible si l’on édifie en soi la citadelle intérieure de la Volonté. 

Emprisonné, Socrate refuse de s’évader et accepte de boire la ciguë. Ce qui a été décidé par d’autres, devient sa volonté. Il est certes en prison, mais intérieurement libre :

La prison de Socrate à Athènes.

Lequel de ces verres est à moitié vide ? Lequel est à moitié plein ? Selon les stoïciens, c’est à vous d’en juger. Et c’est là que réside votre liberté…

Ce qui arrive ne dépend pas de nous, seul  NOTRE JUGEMENT sur ce qui arrive en dépend et notre jugement peut tout.

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Distinguer ce qui dépend de soi et ce qui n’en dépend pas, en dressant deux colonnes et en choisissant chaque jour un événement qui s’est déroulé le jour-même.

Ce qui dépend de moiCe qui n’en dépend pas
Être pleinement présent et écouter
Éteindre et ranger mon téléphone
Prendre des notes
Les pensées conscientes, ce que je me raconte consciemment
La réaction des collègues / du client
La qualité de la connexion internet
Les pensées nerveuses automatiques

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«  VIII – En toutes choses, il faut faire ce qui dépend de soi, et du reste être ferme et tranquille.      Je suis obligé de m’embarquer ; que dois-je donc faire ? Bien choisir le vaisseau, le pilote, les matelots, la saison, le jour, le vent, voilà tout ce qui dépend de moi. Dès que je suis en pleine mer, il survient une grosse tempête ; ce n’est plus là mon affaire, c’est l’affaire du pilote. Le vaisseau coule à fond, que dois-je faire ? Je fais ce qui dépend de moi, je ne criaille point, je ne me tourmente point. Je sais que tout ce qui est né doit mourir, c’est la loi générale ; il faut donc que je meure. Je ne suis pas l’éternité ; je suis un homme, une partie du tout, comme une heure est une partie du jour. Une heure vient et elle passe ; je viens et je passe aussi : la manière de passer est indifférente ; que ce soit par la fièvre ou par l’eau, tout est égal.« 

Epictète, Manuel.

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« Souviens-toi de te comporter dans la vie comme dans un banquet. Quand un plat arrive à toi, tends la main et sers-toi modérément. S’il passe loin de toi, n’essaye pas de le ramener à toi. Et s’il n’est pas encore arrivé à toi, ne laisse pas ton désir te submerger et attend patiemment qu’il arrive à toi.

Agis ainsi avec tes enfants, avec ta femme, avec les honneurs, avec la richesse, et tu seras un jour digne d’être le convive des Dieux. Va plus loin et refuse ce qu’on te tend, considère-le avec indifférence, et tu obtiendras une part du pouvoir des Dieux ainsi que leur compagnie. C’est ainsi que Diogène, Héraclite et leurs semblables sont aujourd’hui vénérés comme des Dieux.« 

Epictète, Manuel.

Hé oui, on attend son tour, on ne se précipite pas, et si on n’y arrive pas : tant pis !

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Éclaboussé aux bains ou contrarié par les aléas de la vie, c’est idem pour Épictète. Pour être heureux malgré les imprévus, mieux vaut accorder son désir avec l’ordre du monde :

Telle est la leçon d’Épictète dans son Manuel. On y retrouve la distinction fondamentale du stoïcisme, à savoir que « parmi les choses, certaines dépendent de nous, d’autres non ». 

Si nous ne pouvons rien contre la présence de baigneurs provocants, à nous de comprendre que nous risquons de les y trouver. C’est notre vision des choses qui détermine notre faculté à être heureux en motivant des choix raisonnables : maîtres de nos désirs, nous sommes libres de tout… libres de tout, et donc aussi de se couper du monde ? Mais par contre, si je décide quand même d’aller aux bains, je resterai indifférent et complètement détaché à tout ce qui pourrait m’arriver, je serai :

  1. Qui fait preuve de stoïcisme. Synonymes : courageux, impassible.
  2. Se dit d’un comportement qui dénote une fermeté inébranlable, une grande impassibilité devant la douleur, le malheur, etc. : Une acceptation stoïque de la maladie.

Indifférent et apathique, le sage se plie à la raison du monde. Sa volonté ne fait jamais obstacle à elle-même :

Le sage n’est ainsi ni déçu ni pris en défaut par les aléas de la vie. Libre, car détaché de tout ce qui l’entrave, il peut aller aux bains sans pester contre les bambins ou les voleurs qui sévissent sur le sable :

L’argument paresseux

Mythologie romaine : Les Parques

« Si ton destin est de guérir de cette maladie, tu guériras que tu aies appelé ou non le médecin ; de même, si ton destin est de n’en pas guérir, tu n’en guériras pas, que tu aies appelé ou non le médecin. Or, ton destin est l’un ou l’autre : il ne convient donc pas d’appeler le médecin. »

C’est, selon Cicéron, l ‘argument paresseux qu’on trouve dans son De Fato, écrit en 44, quelques semaines après la mort de César, et contre lequel le fameux orateur romain s’insurge en défendant le libre-arbitre humain contre la prédestination .

Argument paresseux: si tout est déterminé par avance, il ne sert à rien d’agir car, quoi que je fasse, cela arrivera de toute façon. Si je dois guérir de cette maladie, rien ne sert d’appeler le médecin  ou d’ignorer son existence: je guérirai de toutes façons, qu’il vienne ou ne vienne pas ! Si je dois en mourir, idem : inutile de faire quoi que ce soit. C’est écrit, il n’y a rien à faire !

Fatalisme qui tombe, de facto, du fatum latin: le destin :

En 1710, Leibniz se souviendra , dans sa Théodicée, de l‘argument paresseux de Cicéron :

Leibnitz (1646-1716), philosophe allemand.

Il lui donnera un autre nom : le fatum mohametanum, le destin à la turque !

« On impute aux Turcs de ne pas éviter le danger et de ne pas même quitter les lieux infectés de la peste sur des raisonnements suivants : si l’avenir est écrit d’avance, ce qui doit arriver arrivera quoi que je puisse faire, soit parce que la divinité prévoit tout et a donc pré-établi l’avenir lui-même en gouvernant les choses de l’univers, soit parce que cela arrive nécessairement par l’enchaînement des causes. » Leibnitz.

C’est le fameux mektoub musulman :

Par exemple, quand il s’agit de conserver sa santé et même sa vie par un bon régime, les gens à qui on donne conseil là-dessus répondent que nos jours sont comptés et qu’il ne sert à rien de vouloir lutter contre ce que Dieu nous destine. Ce qui est écrit est écrit , et on n’y peut rien changer…

Si je sais que telle cause conduit à tel effet, alors à moi d’agir sur la cause pour obtenir ou éviter l’effet ! Rien n’est écrit d’avance, il n’y a pas de fatalité sinon celle de la paresse qui tombe sur la tête de quelques cervelles creuses.

Pour les stoïciens (Sénèque, Epictète, Marc-Aurèle), l’ordre du monde ne dépend pas des hommes. Un destin implacable gouverne les choses externes (fatalisme de fatum qui veut dire « enchaîné »). Néanmoins, l’être humain est maître de ses représentations et de son action singulière. Par là, les stoïciens nous indiquent une route, un chemin possible vers la liberté mais surtout une philosophie de l’action :

Une vieille dame est assise sur un banc, un voyou l’agresse et lui vole son sac : mektoub, c’était écrit ! Je rentre dans le square : je ne peux rien y faire ! Mektoub ! Je passe mon chemin … Mais non: il était aussi écrit que moi stoïcien passerait à la même minute dans ce square et que justement, en vertu de l’amor fati (ce qui dépend de moi, ce qui n’en dépend moi), il dépend de moi d’agir c’est-à-dire de défendre la vieille dame, d’éviter le pire :

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