A la question : sommes-nous libres ? Certains répondront négativement comme les déterministes que nous venons d’évoquer tandis que d’autres répondront positivement insistant sur le fait qu’on a toujours la choix.
Mais en tout cas, de cette liberté nous avons l’impression d’en faire quotidiennement l’expérience, je puis parler ou me taire, marcher ou m’asseoir, aller en classe ou ne pas y aller, écouter le cours ou ne pas l’écouter… Toutes ces actions ne semblent dépendre que de mon seul et unique choix. Il semblerait donc que notre liberté ne fasse aucun doute, que son existence n’ait pas à être prouvée dans la mesure où elle est éprouvée avec une force et une intensité telle que rien ne pourrait nous convaincre du contraire. La Liberté serait alors comme une ÉVIDENCE, une expérience de tous les jours indubitable. Elle est comme le déclarait péremptoirement Descartes :
Dans ce grand deux, cette deuxième partie du cours, c’est aux philosophes de la liberté que nous allons nous intéresser.Pour eux, l’homme pourrait toujours choisir d’agir ou de refuser d’agir. Ce qui supposerait que l’on est toujours responsable de nos actes.Comme le disait le philosophe français existentialiste Jean-Paul Sartre (1905-1980) :
Cette vision classique de la liberté repose sur l’idée de libre-arbitre. On la retrouve exposée clairement et dans toutes ses implications conceptuelles dans ce texte très clair de Thomas d’Aquin (1225-1274) :
1°) Raison et Volonté : la définition classique du libre-arbitre :
« L’homme est libre : sans quoi conseils, exhortations, préceptes, interdictions, récompenses et châtiments seraient vains. Pour mettre en évidence cette liberté, on doit remarquer que certains êtres agissent sans discernement comme la pierre qui tombe, et il en est aussi de tous les êtres privés du pouvoir de connaître. D’autres, comme les animaux, agissent par un discernement, mais qui n’est pas libre. En voyant le loup, la brebis juge bon de fuir, mais par un discernement naturel et libre, car ce discernement est l’expression d’un instinct naturel. Il en va de même pour tout discernement chez les animaux.
Mais l’homme agit par jugement, car c’est par le pouvoir de connaître qu’il estime devoir fuir ou poursuivre une chose. Et comme un tel jugement n’est pas l’effet d’un instinct naturel, mais un acte qui procède de la raison, l’homme agit par un jugement libre qui le rend capable de diversifier son action. En effet, à l’égard de ce qui est contingent, la raison peut faire des choix opposés. (…)
Par conséquent, il est nécessaire que l’homme soit doué du libre-arbitre, du fait même qu’il est doué de raison ».
Thomas d’Aquin, Somme théologique.
La question de la liberté de l’homme est l’une de celles qui ont préoccupé la philosophie, mais c’est surtout au Moyen âge qu’elle est affirmée comme un « donné ». Thomas d’Aquin ne se demande pas si l’homme est libre. Il l’affirme d’emblée, comme un fait avéré car ce qu’il veut établir, c’est l’évidence de cette liberté, et sa nature.
La liberté humaine est l’exercice d’un jugement et un jugement est forcément un acte de la raison. La liberté humaine ne se conçoit que dans ce cadre : l’homme est libre parce qu’il est raisonnable, et l’exercice de sa liberté est un exercice rationnel. Choses et animaux sont dépourvus de raison et ne sauraient juger ou choisir et donc être libres.
Ainsi, Raison et Liberté sont indissociables l’une de l’autre.
Le premier argument qu’il invoque est un argument moral : c’est parce que l’homme est libre qu’il peut écouter conseils et exhortations (ou refuser de les écouter), recevoir des punitions ou des récompenses :
La Liberté fonde la morale. A quoi bon mettre quelqu’un en prison, si on ne pense pas qu’il puisse changer ?
Puis, Thomas d’Aquin revient sur des évidences : l’absence d’agir libre des choses inertes comme une pierre) ou la conduite purement instinctive des animaux. Seul, l’homme possède la Raison et par conséquent un agir libre.
Une pierre qui tombe d’une falaise ne choisit pas de tomber, elle obéit à la loi de la gravitation à laquelle elle est soumise :
Quant aux animaux, ils agissent par instinct :
L’animal n’agit pas comme l’homme par jugement : il fuit parce que son instinct le lui commande. Thomas d’Aquin cite ici l’exemple classique du loup et de la brebis qui sera repris dans les Fables de La Fontaine :
Voyant le loup,la brebis « jugera » qu’il est préférable de fuir devant le loup. Mais « jugera » est mis entre guillemets et en italiques car ce n’est pas un jugement, mais un réflexe, un pur instinct de survie. La brebis n’est pas libre, elle obéit à une force aveugle qui lui enjoint un comportement donné, « se sauver au plus vite » :
Bien sûr, l’homme connaît aussi ce type de conduite instinctive quand il a peur et se sent en danger. Mais ce qu’on appelle le « sang-froid » est précisément cette qualité de courage qui permet de surmonter le jugement instinctif pour prendre le temps du jugement de raison :
Ainsi, c’est par le pouvoir de connaître que l’homme décide de ses actes, c’est en réfléchissant qu’il décide de ce qu’il va faire.
La liberté n’a pas de sens et ne peut s’exercer en dehors de la sphère de la raison.
La liberté n’est pas une notion creuse ou un idéal abstrait : l’homme n’est jamais plus libre que quand il est raisonnableet qu’il pense.
Pour Thomas d’Aquin, l’homme parce qu’il a une raison peut toujours choisir d’agir ou de refuser d’agir. Ce qui suppose aussi que l’on est toujours responsable de nos acteset de nos choix :
Faire la pute ou pas ?
Tous les hommes ont une raison et donc la capacité de choisir entre différents actes possibles. Cette vision de la liberté repose sur l’idée de libre-arbitre :
Le libre arbitre : (en latin = jugement de l’arbitre « libérium arbitrum » ou pouvoir de choisir).
Au sens moderne : capacité de choisir entre deux ou plusieurs comportements. Capacité d’être cause première ou absolue de nos actes.
Ainsi chacun de nous serait libre d’agir de sa propre initiative, par une décision de sa volonté. L’homme est sujet de ses actes. Il est sujet parce qu’il est la source de ses choix.
2°) Volonté infinie et degrés de la liberté :
a) L’image de Dieu en l’Homme :
René Descartes ( 1596 – 1650 )
Mathématicien, physicien et philosophe français. Il est considéré comme le fondateur de la philosophie moderne.
« Il n’y a que la seule volonté, que j’expérimente en moi être si grande, que je ne conçois point l’idée d’aucune autre plus ample et plus étendue: en sorte que c’est elle principalement qui me fait connaître que je porte l’image et la ressemblance de Dieu. Car, encore qu’elle soit incomparablement plus grande dans Dieu, que dans moi, soit à raison de la connaissance et de la puissance, qui s’y trouvant jointes la rendent plus ferme et plus efficace, soit à raison de l’objet, d’autant qu’elle se porte et s’étend infiniment à plus de choses; elle ne me semble pas toutefois plus grande, si je la considère formellement et précisément en elle-même.
Car elle consiste seulement en ce que nous pouvons faire une chose, ou ne la faire pas (c’est à dire affirmer ou nier, poursuivre ou fuir), ou plutôt seulement en ce que, pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les choses que l’entendement nous propose, nous agissons en telle sorte que nous ne sentons point qu’aucune force extérieure nous y contraigne. »
Descartes, Méditations Métaphysiques.
Curieuse phrase biblique car mortels et impuissants, y a-t-il un seul point par lequel nous ressemblions à Dieu? Nous avons tous entendu dire que Dieu sait tout, qu’il est omniscient, qu’il peut tout.Mais nous ?Comment ne pas s’étonner en entendant dire que Dieu aurait fait l’homme à son image !
Il suffit de nous regarder pour dire que tout au plus, nous avons plutôt fait Dieu à notre imageou qu’alors la création est plutôt ratée :
D’ailleurs, par quoi ressemblerions-nous à l’infini divin? Notre existence n’est-elle pas radicalement marquée du sceau de la finitude, de la mort ?
Et, nous nous interrogeons, comme Descartes s’est interrogé. La différence c’est que nous sommes bien embarrassés pour répondre et que Descartes, lui, répond avec assurance :
Relisons le texte pas à pas ensemble:
Il n’y a que: seule la volonté est infinie, à l’image de Dieu.
que j’expérimente en moi:la volonté s’éprouve elle même par une expérience intérieure directe, sans intermédiaire. Elle est certitude de soi.
si grande: telle qu’il nous est impossible de croire qu’elle puisse l’être davantage. C’est elle qui nous révèle notre liberté qui nous fait à l’image deDieu.
en sorte que: de telle manière qu’il en résulte comme conséquence nécessaire.
principalement: bien avant les autres facultés, bien avant l’entendement qui est fini.
l’image: la peinture.
la ressemblance:Dieu nous a fait à son image.
car: en effet
encore: malgré que la volonté divine soit incomparablement plus grande, même si …
incomparable: d’une manière telle que la comparaison est impossible.
à raison:par la raison que
la connaissance: si l’entendement de l’homme est fini, l’entendement de Dieu est infini. (omniscience).
puissance: la capacité d’agir. Dieu est tout puissant.( omnipotence).
jointes:à la volonté
=> Comment lire cette longue phrase?
« Car, encore qu’elle soit incomparablement plus grande dans Dieu, que dans moi, soit à raison de la connaissance et de la puissance, qui s’y trouvant jointes la rendent plus ferme et plus efficace, soit à raison de l’objet, d’autant qu’elle se porte et s’étend infiniment à plus de choses; elle ne me semble pas toutefois plus grande, si je la considère formellement et précisément en elle-même.«
=> Descartes vient de nous dire que si la volonté en Dieu est incomparablement plus grande du point de vue de la connaissance ou de son pouvoir réel, cependant, elle ne semble pas plus grande pour peu qu’on prête attention. Du point de vue de la forme, la volonté divine n’est pas plus grande que la volonté de l’homme.
Nous pouvons TOUT :
La volonté infinie nous révèle notre liberté.
Nous agissons, nous choisissons et nous pouvons effectuer nos choix sans éprouver l’action d’aucune force extérieure qui nous y contraindrait. La volonté nous révèle bien une liberté totale, infinie jusqu’à une indépendance totale par rapport à Dieu :
b) De la Liberté du crétin et du sage :
René Descartes (1596-1650) :
« Car elle (la volonté) consiste seulement en ce que nous pouvons faire une chose ou ne la faire pas, (c’est-à-dire affirmer ou nier, poursuivre ou fuir) ou plutôt seulement en ce que pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les choses que l’entendement nous propose, nous agissons en telle sorte que nous ne sentons point qu’aucune force extérieure nous y contraigne. Car, afin que je sois libre, il n’est pas nécessaire que je sois indifférent à choisir l’un ou l’autre des deux contraires, mais plutôt d’autant plus que je penche vers l’un, soit que je connaisse évidemment que le bien et le vrai s’y rencontrent, soit que Dieu dispose ainsi l’intérieur de ma pensée, d’autant plus librement j’en fais choix et je l’embrasse : Et certes le grâce divine et la connaissance naturelle, bien loin de diminuer ma liberté, l’augmentent plutôt et la fortifient. De façon que cette indifférence que je sens, lorsque je ne suis point emporté vers un côté plutôt que vers un autre par le poids d’aucune raison, est le plus bas degré de liberté, et fait plutôt paraître un défaut dans la connaissance, qu’une perfection dans la volonté ; car si je connaissais toujours clairement ce qui est vrai, et ce qui est bon, je ne serais jamais en peine de délibérer quel jugement, et quel choix je devrais faire ; et ainsi je serais entièrement libre, sans jamais être indifférent.«
Descartes, Méditations métaphysiques, IV.
Que retenir avant tout ?
Il existe pour Descartes des degrés dans la liberté :
1er degré : la liberté d’indifférence(celle du crétin):
Le plus bas degré de la liberté est la liberté d’indifférence. C’est le pur arbitraire du choix, j’ai le choix oui mais ma volonté n’est déterminée par aucun mobile. J’ai le choix mais je connais rien des chemins qui se présentent devant moi :
Cet état existe lorsque je ne sens rien qui me pousse à choisir ; il se confond avec le hasardou le « je fais ce que je veux » de l’opinion commune : la souris qui ne voit que le fromage mais ignore totalement le piège qui l’attend :
L’indifférence est une marque de l’hésitation car nous n’avons aucune connaissance susceptible d’éclairer notre choix. C’est le plus bas degré de la liberté. La liberté d’indifférence c’est « cet état dans lequel la volonté se trouve, lorsqu’elle n’est point portée, par la connaissance du vrai ou du bien, à suivre un parti plutôt qu’un autre ».C’est une liberté négative, la liberté du crétin en quelque sorte, qui nous rappelle directement l’histoire de l’âne de Buridan :
L’ÂNE DE BURIDAN :
Un âne, face à une botte de foin et un seau d’eau et ayant aussi faim que soif, finit, à force d’hésiter, par mourir de l’un et de l’autre.
2ème degré : la liberté éclairée(la liberté du sage) :
Mais la vraie liberté ne peut-être indifférente. Ce qui va s’opposer à une liberté d’indifférence, c’est une liberté éclairée, la liberté du sage.
Le plus haut degré de la liberté est la liberté éclairée (par la connaissance de ce que je peux choisir car la véritable liberté pour Descartes, c’est le résultat d’un choixrationnel et raisonnable :
« si je connaissais toujours clairement ce qui est vrai et ce qui est bien, je ne serais jamais en peine de délibérer quel jugement, quel choix je devrais faire et ainsi, je serais entièrement libre sans jamais être indifférent ».
La volonté, c’est la faculté de se déterminer à agir ou à s’abstenir en pleine connaissance de cause et après réflexion. C’est par exemple le choix électoral réalisé après avoir lu attentivement les programmesdes uns et des autres (car à quoi servirait-il de voter si je ne savais pas pour qui je vote ?) :
Si je me présente au bureau de vote sans rien connaître des candidats, certes, je suis libre, au sens 1, au premier degré, j’ai le choix (liberté d’indifférence, celle de l’âne de Buridan et du crétin « démocrate ») mais pas au sens 2, au second degré(la liberté de connaissance, celle du sage et du citoyen engagé) :
La vraie liberté est donc la liberté éclairée par la connaissance, la liberté du sage, de celui qui sait et qui au bout du compte finalement ne choisit plus !
Notons qu’au second degré comme l’écrivait Jean-Paul Sartre :
« Choisir de ne pas choisir, c’est encore choisir » :
Spontanément, la conscience de soi se croit libre et la vie sociale conforte cette croyance, puisqu’elle me demande sans cesse de choisir et de faire preuve de responsabilité. Cependant une telle expérience ne pourrait-elle pas être trompeuse ? Une si forte impression peut-elle avoir valeur de preuve ? Quelle preuve avons-nous que cette impression n’est pas illusoire ?Sur quoi se fonde cette supposition de la liberté ? Comment puis-je vérifier cette croyance ?
Et si en réalité, la liberté n’était qu’une illusion ?