
3°) Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau :

C’est en effet avec Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) que nous allons partir à la découverte de la sensibilité. Mais ce n’est pas aux côtés du rêveur en herbe que nous avancerons, le laissant à la solitude des rêveries du promeneur solitaire mais nous envisageons la démarche confessionnelle de l’auteur genevois où la sensibilité est maîtresse du jeu :
« … je dirai chaque chose comme je la sens, comme je la vois »
Extraite du manuscrit dit « de Neuchâtel » des Confessions, cette citation se situe plus précisément dans le Préambule ; elle nous sert ici de fil rouge.

En 1767, l’oeuvre de Jean-Jacques Rousseau n’est encore composée que de quatre livres. Dans leur édition posthume, les Confessions en compteront six durant lesquels Jean-Jacques Rousseau se raconte – depuis sa naissance en 1712 jusqu’à l’année 1765. Tout comme l’ouvrage entier, le Préambule sera largement modifié, pour être, lui, fortement raccourci. Cependant, ce texte liminaire demeure le princeps du projet initial et novateur de Rousseau : raconter une vie, sa vie, dans son entière vérité.

Quand Jean-Jacques Rousseau choisit le titre de son oeuvre, il se place de toute évidence sous l’égide des Confessions de Saint-Augustin – écrites entre 397 et 401 – mais il donne également à ce terme une définition plus vaste : la sienne. D’ailleurs, le titre qui figure dans la première édition de 1767 ne se réduit pas à ces deux mots « Les Confessions ».
Voici le titre complet de l’ouvrage de Rousseau :
« Les Confessions de J.-J. Rousseau, contenant le détail des événements de sa vie, et de ses sentiments secrets dans toutes les situations où il s’est trouvé« .

Apposé à la première épreuve de l’ouvrage, ce titre long fait déjà directement écho à la sensibilité. Les Confessions contiendront le détail des événements de sa vie, et de ses sentiments secrets dans toutes les situations où il s’est trouvé. Avec le groupe nominal « ses sentiments secrets », l’évocation du sensible est ici implicite ; elle était déjà explicite dans notre citation avec les verbes « sentir » et « voir ». Quant à la « vérité » inhérente à la confession religieuse – l’aveu de tous les péchés – elle est là aussi sous-jacente.

Elle fera son apparition, cette fois en amont de notre citation avec la formule devenue fameuse du « Je serai vrai » qui se poursuit ainsi : « je le serai sans réserve ; je dirai tout ; le bien, le mal, tout enfin ».

« INTUS, ET IN CUTE
Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi.
Moi seul. Je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m’a jeté, c’est ce dont on ne peut juger qu’après m’avoir lu.
Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : Voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je fus. J’ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n’ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon ; et s’il m’est arrivé d’employer quelque ornement indifférent, ce n’a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire. J’ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l’être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus : méprisable et vil quand je l’ai été ; bon, généreux, sublime, quand je l’ai été : j’ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as vu toi-même. Être éternel, rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables ; qu’ils écoutent mes confessions, qu’ils gémissent de mes indignités, qu’ils rougissent de mes misères. Que chacun d’eux découvre à son tour son cœur au pied de ton trône avec la même sincérité, et puis qu’un seul te dise, s’il l’ose : je fus meilleur que cet homme-là.«
Jean-Jacques ROUSSEAU, Les Confessions, Incipit.


Intus, et in cute – « intérieurement et sous la peau»

« Intus, et in cute » est un passage d’un vers latin qui se trouve dans les Satires (III, vers 30) du poète Perse. Le vers entier est : « Ego te intus et in cute novi », souvent traduit ainsi : « Moi je te sais par coeur ».
— Où Jean-Jacques Rousseau place-t-il cette formule latine dans ses Confessions ?
Il la place comme l’épigraphe des Confessions.

épigraphe : Courte citation en tête d’un livre ou d’un chapitre.
Rousseau la place avant même que le Préambule ne commence.

Une épigraphe est une étape importante dans une oeuvre. Bien que courte et donc rapidement consultée, elle est ce que le lecteur découvre en premier. De manière plus ou moins explicite, elle l’informe sur ce qui va suivre et lui sert de guide, page après page. Ici, Jean-Jacques Rousseau exige de son lecteur un travail d’interprétation. Par un effet de mise en abyme, il nous invite donc à aller « intus, et in cute ». Aller « à l’intérieur et sous la peau » se lit alors comme la métaphore de l’écriture des Confessions mais aussi de leur lecture : Rousseau s’est fait anatomiste de son être ; au lecteur désormais de se saisir du scalpel !

Une dernière formule de Rousseau doit retenir notre attention. Car avant cette promesse du « dire vrai », Rousseau a déclaré : « Nul ne peut écrire la vie d’un homme que lui-même ». Cette parole est étroitement liée à l’expression de la sensibilité, bien plus qu’il n’y paraît.
Elle peut se comprendre de deux manières :
1. Premièrement, elle semble être une lapalissade : en toute logique, la révélation des
« sentiments secrets » ne peut être faite que par l’être sensible lui-même.

2. Mais deuxièmement, cette affirmation peut aussi être considérée comme une forme d’altruisme : la véritable connaissance des hommes passe par un appel à la confession sensible de soi-même. Pour « que chacun puisse connaître soi et un autre », il vaut mieux « commencer par lire dans [le coeur] d’autrui » puis « connaître le sien même ». Dans le miroir des Confessions, le lecteur ne découvrira alors que son reflet réaliste et signifiant, d’un
autre qui lui ressemble.




Le texte où la sensibilité pré-romantique de Jean-Jacques Rousseau s’exprime le plus librement est bien sûr celui des Rêveries du promeneur solitaire qu’il faut donc avoir lu :

En voici l’incipit :
L’INCIPIT DES REVERIES DU PROMENEUR SOLITAIRE DE ROUSSEAU :
« Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même. Le plus sociable & le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime. Ils ont cherché dans les raffinements de leur haine quel tourment pouvait être le plus cruel à mon âme sensible, & ils ont brisé violemment tous les liens qui m’attachaient à eux. J’aurais aimé les hommes en dépit d’eux-mêmes. Ils n’ont pu qu’en cessant de l’être se dérober à mon affection. Les voilà donc étrangers, inconnus, nuls enfin pour moi puisqu’ils l’ont voulu. Mais moi, détaché d’eux et de tout, que suis-je moi-même ?«
Jean-Jacques ROUSSEAU, Les rêveries du promeneur solitaire, 1ère promenade, début.


» Exister pour nous, c’est sentir; notre sensibilité est incontestablement antérieure à notre intelligence, et nous avons eu des sentiments avant des idées. Quelle que soit la cause de notre être, elle a pourvu à notre conversation en nous donnant des sentiments convenables à notre nature; et l’on ne saurait nier qu’au moins ceux-là ne soient innés. Ces sentiments, quant à l’individu, sont l’amour de soi, la crainte de la douleur, l’horreur de la mort, le désir du bien-être. Mais si, comme on n’en peut douter, l’homme est sociable par sa nature, ou du moins fait pour le devenir, il ne peut l’être que par d’autres sentiments innés relatifs à son espèce; car, à ne considérer que le besoin physique, il doit certainement disperser les hommes au lieu de les rapprocher. Or c’est du système moral formé par ce double rapport à soi-même et à ses semblables que naît l’impulsion de la conscience. Connaître le bien, ce n’est pas l’aimer : l’homme n’en a pas la connaissance innée, mais sitôt que sa raison le lui fait connaître, sa conscience le porte à l’aimer : c’est ce sentiment qui est inné. »
ROUSSEAU, Émile ou de l’Éducation, Livre IV.
Ici Rousseau déclasse Descartes : le cogito devient sentio. Non plus « je pense, donc je suis », mais « je sens, donc je suis ». La pensée, jadis fruit de longues méditations ancrées dans la sagesse ancienne, est balayée au profit de l’émotion — intérieure et immédiate.
| Rousseau affirme : « il n’est jamais faux que je sente ce que je sens. » et plus loin : « Exister pour nous, c’est sentir ; notre sensibilité est incontestablement antérieure à notre intelligence, et nous avons eu des sentiments avant des idées. ». L’émotion devient alors l’argument invincible. Depuis l’Antiquité le grand oeuvre de la philosophie fut d’élever la raison au niveau de la vertu. Rousseau anéantit 22 siècles en montrant la primauté des sentiments. La pensée perd ses lettres de noblesse puisqu’elle n’est que le serviteur de l’émotion. Je suis forcé de l’admettre : toutes mes pensées sont issues de mes sentiments ; l’émotion en est toujours le moteur. Quand je pense, je ressens. Et c’est par un raisonnement rationnel que la raison elle-même cède raisonnablement la place au sentiment. L’argument est imparable.La philosophie de la vertu par la raison est donc une chimère puisque la raison se fonde sur l’émotion. Tout psychologue confirmera que l’émotion prime, qu’elle manipule la raison à sa guise.La noblesse de l’homme ne tient donc pas à sa faculté de raisonner mais à celle de sentir. | |||||
| Le sentiment : argument invincible | |||||
Les sentiments fondent l’existence : Je sens, donc je suis.
ROUSSEAU ANNONCE LE ROMANTISME :
L’essentiel pour Rousseau c’est de montrer qu’il a toujours agi au mieux d’après ses sentiments. Si les sentiments sont incontournables, invincibles, s’ils sont naturels - même s’ils provoquent des comportements dont les conséquences sont regrettables – , le sujet qui en est la proie est innocent.
Bref, pour Rousseau, lorsque l’on agit en accord avec ses sentiments, on ne peut rien se reprocher. Voilà l’originalité fantastique du Romantisme qui s’annonce ! Ce n’est pas à l’individu de se comporter de manière à ce que la société soit bonne, mais à la société de faire en sorte de ne pas corrompre les sentiments.

Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau fondent l’autobiographie moderne. L’auteur s’engage à faire le récit sincère de sa propre vie, tout en cherchant à expliquer l’histoire de sa personnalité. La finalité du récit est empreinte d’altruisme : » la connaissance des hommes », dit-il. Connaître son coeur, ses sentiments pour pouvoir lire dans le coeur d’autrui, l’introspection chez Rousseau est encore tourné vers les autres, en une sorte de dédoublement. En lisant Les Confessions, le lecteur découvre non pas son reflet mais celui réaliste et signifiant d’un autre qui lui ressemble. La pitié, socle de toutes les vertus pour Rousseau s’enclenche, la moralisation est en marche.

Autrui : « Toute personne autre que soi-même… »


Cette définition du pronom indéfini « autrui » semblerait l’exclure d’emblée d’un travail sur les expressions de la sensibilité, tourné sur ce « soi-même ». Elle désigne ce que Jean-Paul Sartre appelle « le moi qui n’est pas moi ». Et pourtant, l’un ne peut aller sans l’autre ! Non seulement, l’être sensible réagit au monde extérieur – et donc à autrui –mais il va également trouver dans cet autre un miroir ou, dans un mouvement inverse, lui en tendre un. C’est le philosophe Georg Hegel qui dans sa Phénoménologie de l’esprit (1807) et plus précisément avec la « Dialectique du maître et de l’esclave » va montrer que sans autrui, le « moi » ne peut exister.

Écho ou l’autre qui aime : son visage est tourné vers Narcisse…
Narcisse ou l’autre qui s’aime : cet autre qu’il croit voir n’est autre que lui…

Dans le romantisme qui suivra, Rousseau aura de nombreux imitateurs qui iront même encore plus loin dans la quête de la sincérité et ce sera en particulier le cas de FRANÇOIS- RENÉ DE CHATEAUBRIAND et de ses Mémoires d’outre-tombe :



INTUS ET IN CUTE
La Leçon d’anatomie du docteur Tulp, peint par Rembrandt (1606-1669) :

Dans cette Leçon d’anatomie du docteur Tulp, Rembrandt âgé simplement de 26 ans, représente une séance d’anatomie en train de se dérouler. Entouré de sept assistants, le docteur Nicolaes Tulp ouvre le bras gauche d’un cadavre.

Dans la première moitié du XVIIe siècle, la Hollande est l’un des pays d’Europe qui porte une attention toute particulière à l’expérimentation scientifique, et ce pour comprendre l’Homme. Le jeune Rembrandt offre donc ici une scène familière aux spectateurs de son temps – les séances d’anatomie étaient même publiques. Toutefois, l’assistance du docteur Tulp est ici composée d’étudiants en médecine, et les regards des sept hommes autour du docteur sont ceux de spécialistes, bien qu’apprenants.

Dans l’instant saisi par le peintre, c’est l’avant-bras du cadavre et ses tendons qui nous sont donnés à voir. Tandis que la main droite du docteur actionne le scalpel, les doigts repliés de sa main gauche signalent une phase d’explication.

Mais alors que la mort devrait être le signe de l’immobilité – le cadavre frappe par sa lividité – tout est en mouvement autour de lui : à ses pieds, la page de l’encyclopédie probablement médicale semble venir d’être tournée tandis que l’orientation des différents regards est habilement travaillée :

Le docteur Tulp fixe à la fois le lointain et ses élèves :

Deux d’entre eux – en arrière-plan – nous regardent fixement

tandis qu’au deuxième plan, deux des trois personnages observent le bras et/ou le livre et le dernier regarde dans le vague.

Enfin, au premier plan, à gauche, l’élève le plus éloigné du docteur le regarde tandis que son voisin jette un regard, en biais, vers l’élève qu’est le spectateur. Il semble ainsi nous inviter à suivre la leçon, à scruter l’évolution du geste et à rester attentif.

Rembrandt représente ici une certaine forme de sensibilité mais laquelle ?
Suivant le modèle du clair-obscur, ce tableau répond aux codes picturaux du maître Caravage (voir le tableau en couverture, la crédulité de St Thomas) ou de ses adeptes – Georges de la Tour, Philippe de Champaigne ou plus tard Delacroix, pour ne citer
qu’eux. Cette opposition des ombres et des lumières qui distingue ici le cadavre des « vivants » est en elle-même la manifestation de la sensibilité du peintre.
Mais qu’en est-il de la sensibilité des personnages ?
Davantage orientés vers le savoir, accaparés par l’activité intellectuelle, les visages ne portent pas de signe d’affection ou d’émotion, si ce n’est peut-être le froncement des sourcils de certains qui pourrait se lire comme la manifestation d’un effroi mais tout aussi bien comme celle du doute, attitude alors éminemment scientifique et dénuée
de passion.
Mais alors où se joue le tableau ?
En fait, une forme de sensibilité est sans cesse sollicitée dans le tableau (souvenez-vous de votre première impression) : celle du spectateur.
La sensibilité du spectateur :
Scrutateur scruté, celui qui n’entend pas les paroles savantes du docteur Tulp est sans cesse attiré par ce qui lui est caché, dans le vivant : ce qui est « sous la peau » …mais en fait surtout hanté par le visage réaliste de la mort :



Parce que naître au monde (titre de ce cours), c’est aussi comprendre que l’on va en partir et de l’au-delà rien n’est connu. L’examen des chairs a pu donner une réponse scientifique ; l’écriture d’outre-tombe (Chateaubriand) en donnera une, plus sensible et poétique !
[ Madame DESVALS assurera le cours sur Chateaubriand ].
