

OÙ EN SOMMES-NOUS ?
Conçu en semestre, le programme du 1er semestre dont le thème est la RECHERCHE DE SOI se décompose en trois séquences comme suit :
PARTIE 1 : Education, transmission, émancipation (que nous avons terminé et mis en ligne intégralement).
PARTIE 2 : LES EXPRESSIONS DE LA SENSIBILITÉ
(que nous avions déjà commencé en méthodologie avec un texte de Henri Bergson et que nous allons poursuivre maintenant)
PARTIE 3 : Les métamorphoses du Moi (à faire)
Nous avons achevé la Partie 1 et nous sommes donc dans la PARTIE 2 : LES EXPRESSIONS DE LA SENSIBILITÉ
Comme pour la partie 1, la partie 2, LES EXPRESSIONS DE LA SENSIBILITÉ se décomposent en trois cours.
Notre fil rouge :

L’ultime question de notre dernier cours :
En quoi l’expression de notre sensibilité nous aide-t-elle à nous construire ?
C’est la raison d’être de cette deuxième séquence sur la recherche de soi, thème du premier semestre. Retenons déjà cette citation de Charles Baudelaire (1821-1867) le grand poète français qui sera un peu comme notre exergue (du latin « hors-d’oeuvre », une citation placée en tête d’un texte) ainsi que celles de Paul Cézanne et Voltaire :


« L’art est l’expression d’une sensibilité exquise » Paul Cézanne (1839-1906).

Pour une entrée dans les définitions :
Base de travail : Terre des hommes d’Antoine de Saint-Exupéry (1939), chapitre 8 mais d’abord qui est St-Exupéry (1900-1944), ?

« Pourquoi n’écririez-vous pas quelque chose qui ne serait pas un récit continu, mais une sorte de… enfin comme un bouquet, une gerbe, sans tenir compte des lieux et du temps, le groupement en divers chapitres des sensations, des émotions, des réflexions de l’aviateur ». C’est ce que conseille André Gide (1869-1951) à Antoine de Saint-Exupéry alors que ce dernier n’a rien publié depuis le succès de son deuxième roman Vol de nuit, en 1931.

L’écrivain-aviateur semble en panne d’inspiration mais si l’aviateur n’a publié aucun roman en huit ans, il n’a pas cessé d’écrire car reporter-journaliste pour gagner sa vie, Antoine de Saint-Exupéry travaille pour les quotidiens L’Intransigeant et Paris-Soir.

En 1936, il regroupe plusieurs de ses articles sous les titres « Le Vol brisé » et « Prison de sable », articles dans lesquels il raconte sa vie d’aviateur dans l’Aéropostale, entre 1926 et 1935.

Ce n’est qu’en 1943 qu’Antoine de Saint-Exupéry publiera Le Petit Prince, ce conte philosophique qui a fait sa renommée internationale dans le monde des Lettres.

Un an plus tard, lors d’un vol au-dessus de la Méditerranée, son avion disparaît. Il a 44 ans.
Pour composer les huit chapitres de Terre des hommes – d’abord titré Étoiles par grand vent – Antoine de Saint-Exupéry reprend les différents articles évoqués ci-dessus et suit le conseil d’André Gide. Il partage avec le lecteur ses sensations, ses émotions et ses réflexions :

« Et voici qu’ils me semblaient avoir à demi perdu qualité humaine, ballottés d’un bout de l’Europe à l’autre par les courants économiques, arrachés à la petite maison du Nord, au minuscule jardin, aux trois pots de géranium que j’avais remarqués autrefois à la fenêtre des mineurs polonais. Ils n’avaient rassemblé que les ustensiles de cuisine, les couvertures et les rideaux, dans des paquets mal ficelés et crevés de hernies. Mais tout ce qu’ils avaient caressé ou charmé, tout ce qu’ils avaient réussi à apprivoiser en quatre ou cinq années de séjour en France, le chat, le chien et le géranium, ils avaient dû les sacrifier et ils n’emportaient avec eux que ces batteries de cuisine.
Un enfant tétait une mère si lasse qu’elle paraissait endormie. La vie se transmettait dans l’absurde et le désordre de ce voyage. Je regardai le père. Un crâne pesant et nu comme une pierre. Un corps plié dans l’inconfortable sommeil, emprisonné dans les vêtements de travail, fait de bosses et de creux. L’homme était pareil à un tas de glaise. Ainsi, la nuit, des épaves qui n’ont plus de forme, pèsent sur les bancs des halles. Et je pensai le problème ne réside point dans cette misère, dans cette saleté, ni dans cette laideur. Mais ce même homme et cette même femme se sont connus un jour et l’homme a souri sans doute à la femme : il lui a, sans doute, après le travail, apporté des fleurs. Timide et gauche, il tremblait peut-être de se voir dédaigné. Mais la femme, par coquetterie naturelle, la femme sûre de sa grâce se plaisait peut-être à l’inquiéter. Et l’autre qui n’est plus aujourd’hui qu’une machine à piocher ou à cogner, éprouvait ainsi dans son coeur l’angoisse délicieuse. Le mystère, c’est qu’ils soient devenus ces paquets de glaise. Dans quel moule terrible ont-ils passé, marqués par lui comme par une machine à emboutir ? Un animal vieilli conserve sa grâce. Pourquoi cette belle argile humaine est-elle abîmée ? […] //
Je m’assis en face d’un couple. Entre l’homme et la femme, l’enfant, tant bien que mal, avait fait son creux, et il dormait. Mais il se retourna dans le sommeil, et son visage m’apparut sous la veilleuse. Ah ! quel adorable visage ! Il était né de ce couple-là une sorte de fruit doré. Il était né de ces lourdes hardes cette réussite de charme et de grâce. Je me penchai sur ce front lisse, sur cette douce moue des lèvres, et je me dis : voici un visage de musicien, voici Mozart enfant, voici une belle promesse de la vie. Les petits princes des légendes n’étaient point différents de lui : protégé, entouré, cultivé, que ne saurait-il devenir ! Quand il naît par mutation dans les jardins une rose nouvelle, voilà tous les jardiniers qui s’émeuvent. On isole la rose, on cultive la rose, on la favorise. Mais il n’est point de jardinier pour les hommes. Mozart enfant sera marqué comme les autres par la machine à emboutir. Mozart fera ses plus hautes joies de musique pourrie, dans la puanteur des cafés-concerts. Mozart est condamné. //
Et je regagnai mon wagon. Je me disais : ces gens ne souffrent guère de leur sort. Et ce n’est point la charité ici qui me tourmente. Il ne s’agit point de s’attendrir sur une plaie éternellement rouverte. Ceux qui la portent ne la sentent pas. C’est quelque chose comme l’espèce humaine et non l’individu qui est blessé ici, qui est lésé. Je ne crois guère à la pitié. Ce qui me tourmente, c’est le point de vue du jardinier. Ce qui me tourmente ce n’est point cette misère, dans laquelle, après tout, on s’installe aussi bien que dans la paresse. Des générations d’orientaux vivent dans la crasse et s’y plaisent. Ce qui me tourmente, les soupes populaires ne le guérissent point. Ce qui me tourmente, ce ne sont ni ces creux, ni ces bosses, ni cette laideur. C’est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assassiné.
Seul l’esprit, s’il souffle sur la glaise, peut créer l’Homme. »
Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes, chapitre 8 (1939).
[ A noter : les // correspondent au découpage du texte en trois parties ].
Comme on peut le voir ici, il n’est pas question de vol dans le texte proposé. Dans cet extrait, c’est un autre moyen de transport qui est évoqué : le train.

Alors qu’il effectue un « long voyage en chemin de fer » en direction de Moscou, Antoine de Saint-Exupéry se retrouve avec des ouvriers polonais venus travailler dans le Nord de la France et regagnant leur pays. Un instant précis de ce voyage a marqué son esprit. Ayant dû changer de wagon, il se retrouve assis face à une famille – une mère, un père et un enfant. Il ne sait rien d’eux, n’en saura jamais rien mais son imagination fait le reste. À partir de ce
souvenir, Antoine de Saint-Exupéry propose une écriture à la fois sensitive, émotive et réflexive qui nous fait mieux découvrir l’Autre – celui que l’on croise parfois au coin du monde – mais aussi soi-même et in fine, l’Homme. (n’oublions pas le titre humaniste de l’ouvrage Terre des hommes ).

QUESTIONS :
1) Dans la première partie, relevez tous les passages où Antoine de Saint-Exupéry se place en reporter, témoin d’une situation qu’il a réellement vécue et qu’il veut relater.
→ Selon vous, qu’apporte ce point de vue particulier ?
2) Dans la seconde partie, relevez les différentes comparaisons et métaphores qu’utilise Antoine de Saint- Exupéry :
→ Selon vous, en quoi ces différentes figures de style sont-elles la preuve d’une écriture
particulièrement sensible ?
3) Dans le dernier paragraphe (dernière partie), Antoine de Saint-Exupéry utilise une anaphore. Repérez-la :
→ Selon vous, comment cette figure de style permet-elle de réunir sensibilité du regard et travail d’analyse, subjectivité et objectivité, écriture du reporter et écriture du conteur ?
Éléments de réponse :
1°) Dans la première partie, Antoine de Saint-Exupéry met surtout en avant son statut de reporter.

- Il nous rapporte les conditions misérables dans lesquelles vivent les « mineurs polonais » durant les années 1930. S’il utilise un point de vue interne – celui du témoin fidèle – il reste le plus souvent objectif. Dans le premier paragraphe, il fait un constat froid et détaché de la situation économique de ces ouvriers. Les connecteurs spatiaux sont précis – « d’un bout de l’Europe à l’autre », « maison du Nord », « polonais », « France » –tandis que les deux énumérations fermées à rythme ternaire opposent ce qu’ils ont pu emporter, dans leur présent misérable – « les ustensiles de cuisine, les couvertures et les rideaux » – à ce qu’ils ont dû laisser – « le chat, le chien et le géranium », maigres
souvenirs d’un passé plus heureux.

À partir du §2), le reporter adopte un angle plus précis et passe à la description des trois
membres d’une famille – « Un enfant », « une mère », « le père ». En conservant son point de vue de témoin – « Je regardai le père» – Antoine de Saint-Exupéry réalise un mouvement déductif. Si les deux phrases non-verbales qui se suivent – « Un crâne pesant et nu comme une pierre. Un corps plié dan l’inconfortable sommeil, emprisonné dans les vêtements de travail, fait de bosses et de creux. » – font penser à une prise de notes d’un journaliste sur le terrain, les comparaisons « comme une pierre », « pareil à un tas de glaise » mais surtout la métaphore de la prison – « emprisonné dans les vêtement du travail » – témoignent d’un point de vue objectif qui s’érode. Notre témoin devient alors interprète. A la fin de la première partie, « Le mystère, c’est qu’ils soient devenus ces paquets de glaise. […] et son visage m’apparut sous la veilleuse »), le témoin-reporter Antoine de Saint-Exupéry réapparaît dans ce plus court passage. Son analyse avance mais il s’interroge encore, notamment avec les questions rhétoriques : « Dans quel moule terrible ont-ils passé, marqués par lui comme par une machine à emboutir ? », « Pourquoi cette belle argile humaine est-elle abîmée ? ». Comme dans le deuxième paragraphe, le recours aux figures comparatives – la métaphore filée de la poterie (« ces paquets de glaise », « moule », « argile ») et la comparaison avec la « machine à emboutir » – viennent quelque peu altérer son objectivité journalistique.
→ L’utilisation du témoignage permet à l’auteur de donner une vraie force à son propos. En effet, le « témoin », c’est celui qui a vu ou entendu quelque chose et qui sera donc le mieux placé pour le raconter ou certifier de son existence.
- Deux options s’offrent pourtant à celui-ci : l’objectivité ou la subjectivité.
2°) Dans la deuxième partie, l’enfant endormi tourne son visage vers Antoine de Saint-Exupéry. Sous la lumière de la veilleuse qui instaure d’emblée une atmosphère mystérieuse, l’homme de terrain se métamorphose en conteur. Quatre figures analogiques vont être utilisées :
— La métaphore du « fruit doré »
— La comparaison avec les « petits princes des légendes »
— La comparaison avec Mozart enfant (à quatre reprises)
— La métaphore de la « rose »
→ En utilisant ces figures de style, Antoine de Saint-Exupéry réalise une épiphanie littéraire : l’enfant, apparu devant ses yeux, apparaît devant ceux du lecteur comme un être miraculeux, en opposition avec la situation réelle dramatique. Alors si les évocations du fruit doré et du petit prince restent ponctuelles, la métaphore de la rose et la comparaison avec Mozart vont être
les points de départ de l’interprétation : de l’écriture sensible.
3) Dans la dernière partie, la formule « Ce qui me tourmente » est répétée à cinq reprises.
→Cette anaphore souligne le travail d’interprétation que réalise ici Antoine de Saint-Exupéry.
Alors que la plume du conteur s’est peu à peu imposée sur celle du reporter, ce dernier revient dans le dernier paragraphe pour donner un sens aux visions qu’il a eues. Le verbe « tourmenter » traduit bien son émotion – et donc sa subjectivité – mais celle-ci sera mise à profit d’une véritable analyse sociologique.
En effet, il réfléchit sur le déterminisme familial et social de l’Homme ; dès sa naissance, l’enfant est déterminé par ceux qui l’entourent – famille ou société. Antoine de Saint- Exupéry refuse le regard attendrissant, le regard de pitié, préférant adopter le « point de vue du jardinier » qui regarde sans pouvoir agir ce « Mozart assassiné ».


4) Observez attentivement ce tableau :

C’est ainsi que Mozart, l’enfant-génie, et sa famille étaient représentés,
à son époque.
→ En quoi ce tableau représente-t-il un Mozart « protégé, entouré, « cultivé » ?
→ Que pensez-vous de la représentation du sensible et des émotions dans ce tableau ?
→« voici un visage de musicien, voici Mozart enfant » écrit Antoine de Saint-Exupéry dans l’extrait étudié. St Exupéry veut nous faire comprendre que ce virtuose, s’il n’avait pas été
écouté, aurait été oublié, comme tant d’autres le sont.
Dans le tableau du peintre autrichien Johann Nepomuk della Croce, le spectateur découvre le visage de Mozart enfant. La cellule familiale est minutieusement composée. Protégé par le regard de la mère au visage figé dans l’ovale du médaillon exposé au mur, Mozart est entouré par sa soeur Maria Anna, assise à ses côtés au piano, et par son père Leopold, assis devant ses deux enfants, un violon dans les mains. Cultivé, le jeune musicien l’est, ici au sens figuré. La culture est avant tout musicale avec les instruments déjà cités auxquels s’ajoute la statuette à la lyre représentant Orphée, au fond à droite. Elle est aussi littéraire avec la plume plongée dans l’encrier.
→Ce tableau répond aux règles du portrait, très en vogue au XVIIIe siècle et ce dans toute l’Europe. Un fond uniforme, de riches vêtements, des drapés travaillés, des objets-symboles, rien n’est laissé au hasard. En revanche, du sensible et des émotions, il n’est guère question. Les traits sont sévères, les regards tous identiques, fixant le spectateur, sans un souffle, presque inquiétants !

LE FILM INCONTOURNABLE SUR MOZART :

Objectivité :
– Qualité de quelqu’un qui porte un jugement sans faire intervenir des préférences personnelles.
– Qualité de ce qui est conforme à la réalité, d’un jugement qui décrit les faits avec exactitude.
Subjectivité :
– État contraire à l’objectivité.
– État de quelqu’un qui considère la réalité à travers ses seuls états de conscience
Témoin : Personne qui a vu ou entendu quelque chose, et qui peut éventuellement le certifier, le
rapporter.

Affectivité : Le terme « affectivité » est devenu, dans le domaine de la psychologie, un synonyme fréquent de la « sensibilité ».
Voici comment le philosophe Aristote concevait ces « états affectifs » :
« J’entends par états affectifs, l’appétit, la colère, la crainte, l’audace, l’envie, la joie, l’amitié ; la haine, le regret de ce qui a plu, la jalousie, la pitié, bref toutes les inclinations accompagnées de plaisir ou de peine ».


Un domaine d’écriture interroge tout particulièrement ce rapport entre objectivité et subjectivité : le journalisme. Aux journalistes qui privilégient l’honnêteté à l’objectivité, à leurs yeux impossible, Henri Madelin répond par exemple dans un article du Monde diplomatique :
« Les journalistes ne sont pas répréhensibles parce qu’ils ne seraient pas objectifs. Mais la dégradation gagne quand les hommes des médias se mettent à tomber dans ce travers très moderne qui consiste à confondre vérité et sincérité. La sincérité est le produit de la subjectivité humaine. Elle est variable dans le temps, ignore le nécessaire « vivre ensemble », et peut être entourée d’oeillères tout en étant truffée de bonnes intentions. La sincérité est sélective […] L’homme doit tendre de toutes ses forces vers une vérité plus grande, plus large,
moins enfermée. ».
Henri Madelin, « Journalisme et morale »,1994.


Antoine de Saint-Exupéry, une pensée radicale méconnue :

Vous pouvez découvrir ci-dessous un entretien donné par Philippe de Laitre à l’occasion de la sortie de son essai Saint-Exupéry – Au-delà du Petit Prince (La Nouvelle Librairie, 2024).
Et si le succès planétaire du « Petit Prince » était le principal obstacle à la véritable connaissance d’une œuvre à la fois profonde et radicale, farouchement anti-moderne et anticapitaliste, sur laquelle plane l’entêtante question de la mort de Dieu ?
