1 / LISTE DES TEXTES ORAL

L’élève sera interrogé sur un choix de 10 textes expliqués en cours correspondant aux 5 notions du programme présentées ici par ordre alphabétique qui ont pu être traitées suite aux événements. En bleu est précisé le lien du cours présent sur le site où vous pouvez retrouver l’explication détaillée du texte en question.

  • L’Art :

– Alain, « l’artiste et l’artisan ». (https://coranophilo.com/2021/05/10/lart/)

– Platon : « les trois lits » (https://coranophilo.com/2021/05/09/lart-ii-faut-il-imiter-la-nature/)

  • La Nature :

– Hegel, « le tatouage » (https://coranophilo.com/2024/05/13/i-definitions-probleme-et-enjeu/)

– Descartes, « maître et possesseur ». (https://coranophilo.com/2024/05/12/la-nature-2/)

  • La Religion :

-Durkheim,«le sacré et le profane ». (https://coranophilo.com/2023/09/02/la-religion-i-3-enjeu/)

– Spinoza, « religion et philo ». (https://coranophilo.com/2023/08/30/la-religion-iii-3-fin/) voir le 4°) synthèse conclusive.

  • La Technique :

– Platon, « Prométhée ».(https://coranophilo.com/2023/06/18/ii-la-technique-le-propre-de-lhomme/)

– Aristote, « la main ». (https://coranophilo.com/2023/06/18/ii-la-technique-le-propre-de-lhomme/)

  • La Vérité :

– Spinoza, « l’or vrai et l’or faux ». (https://coranophilo.com/2023/04/14/la-verite-grand-1-def-et-pb/)

– Platon : « l’Allégorie de la caverne » (https://coranophilo.com/2023/04/14/la-verite-iii-lallegorie-de-la-caverne/

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-Une préparation de 20′ sur un extrait de texte philosophique déterminé par l’examinateur en fonction des notions étudiées en cours (texte mis en ligne et expliqué en cours).

-Un passage de 20′ devant un examinateur.

  1. L’élève  propose une explication structurée (enjeu du passage étudié + explicitation du texte) pendant 10′ environ, voire il prend plus de temps s’il est vraiment inspiré et à l’aise!
  2. L’examinateur pose ensuite des questions sur le texte (s’il estime que le candidat a été imprécis sur tel ou tel aspect de son explication), interroge sur le reste de la notion pour vérifier qu’elle est connue dans sa globalité, vérifie sa compréhension annuelle du cours de philosophie.

……………

Il faut savoir que l’examinateur n’a que 20mn pour sonder le candidat et vérifier qu’il mérite une bonne note. Donc il pose les questions qu’il juge nécessaires pour se faire une idée du niveau du candidat et attribuer une note appropriée. C’est pourquoi il ne faut pas flancher à l’oral ni en avoir peur: c’est du rattrapage et pas de l’abattage !  Il ne s’agit pas de « coincer » le candidat, de le mettre en difficulté mais de lui donner une deuxième chance de montrer sa valeur. Donc, il ne faut pas avoir peur mais montrer cette valeur qui ne se serait pas suffisamment manifestée à l’écrit : il faut la mettre en évidence à l’oral ! Pour montrer sa valeur et aller à l’examen confiant, il faut se préparer comme pour toute épreuve d’examen et être :

  • rigoureux (avoir une démarche méthodique dans l’explication) et être
  • précis (avoir des connaissances, montrer qu’on sait de quoi on parle : ne pas être vague).

C’est pourquoi il est fortement conseillé de revoir les problématiques des notions développées et de relire attentivement vos cours.

La veille de l’examen, faire une révision rapide des textes pour avoir en tête le plan de chaque extrait, retenir les idées essentielles de chaque paragraphe et l’idée générale de la problématique qu’on pourrait développer à leur sujet.

PROLOGUE / HEREROS ET NAMAS

Il peut paraître surprenant d’étudier une séquence intitulée « histoire et violence » dans le cours de littérature et de philosophie. Ce thème n’appartient-il pas aux historiens et son examen ne devrait-il pas avoir lieu en cours d’histoire, en HGSP ? Ce serait oublier l’intitulé de notre spécialité : « humanités, littérature, philosophie ». Les méthodes auxquelles ont recours les historiens et l’étude spécifique de telle question sont du ressort des spécialistes des sciences historiques. En revanche, l’interrogation sur le sens de l’histoire ou la nature de la violence ne sont pas réservées aux historiens.

C’est ce que disait Térence, un poète comique latin. Reprenons cette formule à notre compte et reconnaissons qu’aussi difficile soit la perception des manifestations de la violence, elle ne nous laisse pas indifférent, elle ne peut pas nous laisser indifférent :

Il a fallu du temps après la seconde guerre mondiale pour prendre la mesure de ce qui s’était passé dans les camps et nommer la shoah. Les concepts de génocide et de crime contre l’humanité ont fait l’objet de discussions philosophiques, de formulations politiques et d’élaborations juridiques en vue de saisir au plus près la réalité des événements survenus au XXe siècle.

Au cours de ce siècle, les deux guerres mondiales, les violences de masse et les destructions ont été d’une ampleur sans précédent. Tout le travail des historiens vise à fournir le matériau nécessaire à la description et à la mise en perspective de ces événements habités par le mal. Mais c’est la réflexion philosophique et l’analyse des ressorts humains, qui ont fondé ces tragédies historiques, qui leur donnent leur dimension sensible. À défaut de réécrire l’histoire, la réflexion philosophique permet au moins certaines prises de conscience et éclaire l’horizon de ce qui sera un jour, espérons-le, définitivement du passé.


Visionnez cet extrait du début du film de Stanley Kubrick « 2001, l’Odyssée de l’espace » (1968) et prêtez particulièrement attention aux séquences « première confrontation à égalité autour de la mare » (0’48’’), puis « découverte de l’outil » ( 6’30’’) et enfin « utilisation de l’arme lors de la seconde confrontation autour de la mare » (7’49’’ jusqu’à la fin) :

  • Vous avez lu dans votre cours de philosophie (notion la technique ou la nature) le mythe de Prométhée que relate Platon dans le Protagoras.  En s’appuyant sur la mythologie grecque, il explique par ce mythe la genèse de la culture et de la civilisation. Au début la nature est inégale, il règne une diversité des espèces et l’homme contrairement à ce que disent la plupart des philosophes est l’animal le plus faible dans la nature : «il est nu sans chaussures, ni couverture, ni armes» et donc théoriquement appelé à disparaître. Mais PROMÉTHÉE [ en grec, « celui qui annonce, le prophète« ] vole le feu aux Dieux et le donne aux hommes.
    Avec le feu, l’Homme va ainsi posséder la technê, le savoir pratique, la technique qui vont lui permettre de fabriquer des outils mais de ces outils, il comprend très vite qu’il peut en faire aussi des armes et jusqu’à des armes de destruction massive :

Ainsi, on voit que par le feu de la technique, ce savoir qui rend supérieur l’homme dans la nature, l’homme est aussi capable de de s’auto-détruire en retournant par la guerre et la violence les armes contre lui-même.

La tecknê volé aux Dieux a permis à l’homme de dominer la nature mais les Dieux sont partis et les hommes s’affrontent

Zeus possédait le calumet de la paix :

Nous ne pouvons plus rien demander aux Dieux

Nous devons de par nous-mêmes trouver le nouveau feu, le « feu » de la science-politique, le « feu », le savoir humain de la paix :

  1. D’abord qu’est-ce qu’un génocide ? De quand date le terme « génocide » ?

Selon la définition du dictionnaire, un génocide est l’extermination systématique d’un groupe humain de même race, langue, nationalité ou religion par racisme ou par folie.

Le terme apparaît au cours de la Seconde Guerre mondiale sous la plume d’un juriste polonais pour caractériser « la pratique de l’extermination de nations et de groupes ethniques » (1944). Une convention de l’ONU du 9 décembre 1948 le définit comme un crime contre l’humanité. Sont reconnus comme des génocides, le génocide des Arméniens (par l’Empire ottoman en 1915 – 1916), la Shoah (l’extermination des Juifs par l’Allemagne nazie au cours de la Seconde Guerre mondiale) et le génocide des Tutsi (par les Hutu, au Rwanda en 1994) :

Les débats persistent quant à l’étendue du terme. Tout massacre n’est pas un génocide et en élargir la définition risque de le banaliser. À noter : le nombre de victimes n’est pas un critère.

Les Héréros et les Namas sont des peuples colonisés par le Deuxième Reich dans le Sud-Ouest africain sur le territoire actuel de la Namibie.

Le protectorat du Sud-Ouest africain allemand est signé en 1884.

Soldats allemands de la force de protection envoyé en Namibie (Transvaal)

Les terres des Héréros sont exploitées au profit des colons allemands, les passages à tabac, les viols et les meurtres se multiplient à la fin du XIXe siècle et au début du XXe.

Femmes héréros faisant la lessive dans un camp de concentration,

À partir de 1904, les Héréros se révoltent contre les règles imposées par l’administration coloniale :

Février 1904, révolte des Héréros

Hendrick Witbooi, un des chefs de la rébellion

Les Namas les suivent dans ce refus de la puissance coloniale. Les rumeurs sur la cruauté des Héréros se répandent, la propagande allemande convainc les colons qu’une répression sévère est nécessaire.

Le général Lothar von Trotha réprime les émeutes par la violence.

Incendie d’un campement Nama

Les soldats allemands vont se livrer à des massacres. Les survivants sont incarcérés dans les camps de concentration, les prisonniers y succombent aux conditions de travail, à la maladie et à la malnutrition.

Travail forcé des femmes dans un camp de Héréro

La guérilla dure 4 ans.

Deutsch-Südwestafrika
Stabswagen im Biwak von Onjatu 1904

Une conception raciale et des expérimentations scientifiques menées sur des races jugées inférieures préfigurent la Shoah.


Héréros enchaînés

4. Pourquoi avoir choisi la Namibie et ce génocide méconnu du début du XXe siècle en prologue ?

Parce qu’il nous apparaît à plus d’un titre comme un laboratoire de l’horreur totalitaire à venir.

De 1904 à 1907, l’Allemagne a quasiment exterminé deux peuples, les Héréros et les Namas, dans sa colonie du sud-ouest africain, l’actuelle Namibie. Plusieurs dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ont été massacrés, d’autres enfermés dans des camps. Tandis que des cadavres serviront à des expériences scientifiques. Tout cela trois décennies avant l’arrivée des nazis au pouvoir.

Avant d’entrer dans les camps

A la fin du XIXe siècle, l’Allemagne de Guillaume II est arrivé tardivement dans la course à la colonisation du continent. A la conférence de Berlin en 1885, elle ne s’est faite attribuer que quelques miettes dont dans le sud-ouest du continent noir, l’actuelle Namibie. Une région où s’étaient déjà installés des commerçants allemands.

Après la Conférence, Berlin va alors inciter ses ressortissants à s’implanter dans sa colonie, sous l’impulsion du premier gouverneur du territoire, Heinrich Göring, père de Hermann, le futur dirigeant nazi.

Le jeune Göring en 1907

Göring avec Adolf Hitler en 1934

Des terres sont confisquées aux principales ethnies, notamment les Héréros et aux Namas. En 1904, les populations locales, lasses d’être spoliées, se révoltent. Une révolte qui entraîne la mort de 123 colons. Berlin envoie alors sur place le général Lothar von Trotha lequel avait déjà œuvré en Chine «où il a exterminé les civils chinois après la révolte des Boxers».

Lothar von Trotha (1848-1920)

L’officier va alors faire connaître ses ordres dans un appel, connu aujourd’hui sous le nom d’«ordre d’anéantissement» («Vernichtungsbefehl»). Ses instructions, souvent citées, ont le mérite de la clarté : « Moi, le grand général des soldats allemands, j’envoie cette lettre au peuple héréro (…). (Celui-ci) doit quitter le pays (…). (Sinon) à l’intérieur des frontières allemandes, tout Héréro sera fusillé avec ou sans fusil, avec ou sans bétail. Je ne veux plus accueillir de femmes ou d’enfants, je les rends à leur peuple ou je fais tirer sur eux».

Il précise par ailleurs qu’il ne faudra « plus faire de prisonniers masculins »

Ces ordres seront respectés à la lettre. Les Allemands parviennent à cerner les Héréros. Des milliers d’entre eux sont tués. Les autres fuient vers le désert et meurent de soif : von Trotha a fait empoisonner les puits, ce qui entraîne, là encore, la mort de milliers de personnes. Les survivants «sont enfermés dans des camps de concentration, inventés par les Espagnols lors de la révolte à Cuba (mais destinés exclusivement aux insurgés armés), puis étendus aux civils par les Anglais lors de la guerre des Boers, quelques années auparavant», rapporte Le Point.

Héréros parqués dans des camps

Dans ces camps, les détenus sont tatoués avec les lettres GH, pour «Gefangene (prisonniers) hereros», selon un système qui rappelle celui ultérieurement développé par le régime nazi. Soumis à des travaux de force, ils meurent de faim.

Dans le même temps, les Allemands vont mettre en place «un trafic de cadavres pour servir ce que l’on appelle à l’époque la « science »». Un historien namibien, Casper Erichsen raconte : «Dans les camps, certains détenus étaient forcés de faire bouillir les têtes (des suppliciés), qui pouvaient être celles de leur famille ou de leurs amis, (…) puis de gratter les chairs avec des bouts de verre. Ils devaient les nettoyer afin que les crânes puissent être envoyés en Allemagne « .



Les autorités allemandes ont rendu 20 crânes de victimes de la répression menée en Namibie par la puissance coloniale allemande entre 1904 et 1907.  Parmi les scientifiques qui travaillent sur ces crânes, on trouve notamment le médecin, anthropologue et généticien reconnu Eugen Fischer (1874-1967), ami d’Hitler. Avec ses recherches sur les Héréros et les Namas, les deux hommes entendaient «prouver la supériorité de la ‘‘race blanche’’, notamment par la mesure des crânes»

Head of Herero prisoner at Shark Island used for medical experimentation.

Parmi ses élèves, le sinistre Josef Mengele connu pour ses expérimentations médicales dans les camps nazis. Les expérimentations pratiquées sur les humains lors du génocide des Héréros étaient connues de Mengele, le médecin d’Auschwitz qui s’en est inspiré et a souhaité en prolonger le travail funeste à Auschwitz

Photograph from Josef Mengele‘s Argentine identification document (1956).

L’université de médecine de la Charité à Berlin a rendu en 2011 vingt de ces crânes aux autorités namibiennes.

Cérémonie de la mémoire du génocide en Namibie en présence de l’arrière petit-fils de la rébellion

En 1905, une fois les Héréros exterminés, les troupes du général von Trotha se tournent contre les Namas. «Deux mille d’entre seront abandonnés sur un îlot rocheux, Shark Island (« shark » signifiant requin en anglais) : ils y mourront tous». Soit quelque 100.000 personnes.

Photo of the death camp at Shark Island, German South West Africa (now Namibia).

D’où, pour ces massacres, le qualificatif de génocide.

Un génocide étant, selon la définition  de l’ONU, un acte «commis dans l’intention de détruire, tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux».

Depuis, l’Allemagne a reconnu ses crimes et présenté ses «regrets». Pour l’instant, on ne parle pas de dédommagements, lesquels ont été estimés à 4 milliards de dollars. L’une des raisons ? Les autorités namibiennes n’auraient pas très envie que cet argent aille aux seuls descendants des Hereros et des Namas, ce qui pourrait bouleverser bien des rapports de force ethniques dans le pays comme en témoigne ce reportage : 


En 2004 des excuses partielles sont présentées et en août 2018, les autorités allemandes ont rendu à la Namibie des crânes et les ossements qui avaient été envoyés en Allemagne pour des expériences scientifiques. Les Héréros et les Namas composaient 40 % de la population Namibienne au début du siècle dernier. Ils sont actuellement moins de 7 %.

Conclusion de la partie introductive:

Si ces massacres sont qualifiés de premier génocide du XXe siècle, ils présentent des caractéristiques qui seront observées dans d’autres grands conflits du XXe siècle : camps de travail, déportation, recours à une idéologie nationaliste et raciale et à des expérimentations scientifiques. Mais ces événements historiques montrent aussi le refus de l’oppression, la révolte contre les colonisateurs et la volonté que ces exactions soient connues du monde et reconnues par les anciens bourreaux afin d’obtenir des excuses et des indemnisations pour les descendants des victimes.

Cet exemple permet d’aborder la notion d’événement historique.

L’investigation qui construit un objet d’étude peut être résumée par les questions suivantes :

Qui ? Quoi ? Où ? Quand ? Comment ? Combien ? Pourquoi ? -QQOQCCP-.

Mais il s’agit également d’établir un lien entre l’événement, sa perception, sa prise en compte comme objet d’étude d’une part, et son existence dans la mémoire collective d’autre part.

Prisonniers provenant des tribus Herero et Nama durant le conflit de 1904-1908 contre l’Allemagne. Photo : Der Spiegel, Août 1904.

Dès le 14 juillet 1789, des têtes sont brandies sur des piques dans les rues de Paris et la violence révolutionnaire ira crescendo jusqu’à la politique de la Terreur menée par Robespierre au nom de « l’homme nouveau » à construire, de l’égalité et même de la liberté. C’est la célèbre phrase meurtrière, génocidaire aussi à sa façon (voir les Guerres de Vendée) de St-Just :

A ce titre, tous ceux qui ne pensent pas comme vous, sont bons pour la guillotine comme plus tard, ils le seront pour le goulag (révolution soviétique) ou d’autres camps de la mort sinistres (nazisme, maoisme, khmers rouges de Pol Pot et ses deux millions de morts) :

COURS 1 / DÉFINITIONS DE L’HISTOIRE

Il est nécessaire de commencer en effet par prêter attention aux trois sens du mot « histoire » en français. L’ambiguïté du terme « histoire » provient de ce qu’il peut désigner à la fois

  • un objet conceptuel (une idée au sens 1)
  • un objet à étudier (sens 2) et
  • la science qui étudie cet objet (sens 3).

Sens 1 : Une « histoire » désigne d’abord un récit d’événements fictifs, qui n’ont pas existé. Par exemple un film, un conte ou un roman. Ce sens est synonyme de fiction (cinématographique ou littéraire). Comme ces « histoires » ne prétendent pas décrire le réel tel qu’il est, elles ne prétendent donc pas être vraies au sens historique, elles ne sont en fait ni vraies, ni fausses. Elles ne sont réelles qu’en tant que fictions.

On peut dire qu’elles sont intéressantes ou pas, belles ou pas, etc…, mais pas vraies ou fausses. Elles peuvent être inspirées de faits réels, elles peuvent également être vraisemblables ou simplement des contes…

Sens 2 : On appelle également « histoire » l’ensemble des faits qui se sont produits dans le passé d’une société. Par exemple « L’histoire de France a été marquée par la révolution ». L’histoire, c’est ici le passé lui-même, aussi bien d’un individu que d’une collectivité. Ce passé s’inscrit dans une suite chronologique qu’on peut analyser, et on parle alors du « cours de l’histoire » qui correspond à l’ensemble de ce qui se déroule. On parle alors aussi de  »devenir« . C’est l’Histoire avec un grand H qui désigne le processus par lequel un phénomène apparaît, se développe et parfois disparaît, mais jamais sans laisser de traces, sinon il tomberait dans l’oubli.

Sens 3 : Enfin, on appelle « histoire » la science qui étudie ces faits passés. Ici interviennent les historiens, qui cherchent à comprendre comment des événements se sont déroulés. On peut parler de « science historique » et de « cours d’histoire ».

On ne confond donc pas :

avec :

L’histoire comme science humaine produit des connaissances vraies lorsque celles-ci décrivent adéquatement le passé ; elle peut être fausse lorsqu’elle décrit inadéquatement le passé. Par exemple « La révolution française a eu lieu en 1456 » est une proposition fausse. Le récit des événements est bien entendu distinct de l’ensemble des événements eux-mêmes. Le récit de la Révolution française n’est pas la Révolution française elle-même.

L’histoire comme science a une relation au vrai (dire ce qui a été implique une conformité du récit aux faits) et à la véracité (l’historien est soumis à une exigence d’objectivité et d’honnêteté intellectuelle : ne pas falsifier les sources, ne pas tronquer ce qui est rapporté). On exige ainsi de l’historien : objectivité et impartialité.

1°) L’étymologie :

Le mot « histoire » désigne initialement l’enquête, la recherche savante de la vérité. Le terme vient d’Hérodote (Ve siècle av. J.-C.) qui a écrit les Histoires ou « Enquête » -du grec Ίστορίαι / Historíai, littéralement « recherche, exploration « , en anglais « inquiry« .

L‘Historia, c’est la recherche de la vérité et le récit de ce que l’on sait. A Rome, les « historiens » étaient des enquêteurs chargés d’aller vérifier sur les terrains lointains si tel Général revenu triomphateur sous l’arc avait réellement mené et gagné la bataille :

Ces enquêtes, historiae renvoient donc à des collections de faits, d’événements et dans l’Antiquité peuvent correspondre aussi à l’histoire des animaux ou des astres. On parle alors d’histoire naturelle comme celle de Pline l’Ancien :

Cette histoire naturelle serait maintenant écrite par un biologiste. L’histoire naturelle telle que décrite par Pline l’Ancien fait ainsi état des savoirs de son époque dans des domaines divers : sciences naturelles, astronomie, anthropologie, psychologie… Il recense, décrit, rapporte tout ce que l’on peut constater dans la Nature. Le mouvement des astres, tout comme l’histoire des végétaux, est constaté par l’observateur.

2°) Les fondateurs de l’Histoire : Hérodote et Thucydide :

a ) Hérodote :

Auteur aussi d’une histoire naturelle, une Histoire des Animaux, Hérodote est avant tout le premier qui prétendit rivaliser avec le poète épique Homère et son Iliade), en se proposant de commémorer les exploits réels des hommes et non des histoires au sens 1. Contrairement à l’aède, Hérodote n’entend pas décrire de lointains événements, comme la guerre de Troie, sans doute imaginaires mais des faits très récents, notamment les guerres médiques qui sont les conflits qui ont opposé les Grecs aux Perses au Ve siècle avant notre ère.

Cicéron désignera ainsi Hérodote comme le premier historien :

Portrait d’Hérodote. Marbre grec, copie romaine d’un original grec du début du IVe siècle av. J.-C. Provenance : environs de la Porta Metronia, Rome.

De plus, Hérodote se propose de traiter de tous les hommes comme l’indique l’emploi du terme άνθρώπων / anthrốpôn et que vient souligner la complémentarité : « tant les Grecs que les Barbares ». Il s’agit également pour lui de faire oeuvre de mémorialiste : « afin que le
temps n’abolisse pas les travaux des hommes
».

Carte du monde décrit par Hérodote dans son Enquête.

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Mais si le nom d’histoire en tant que savoir vient du titre de l’ouvrage d’Hérodote, l’autre grand nom, important pour la méthode est Thucydide, général athénien qui, dans l’Histoire de la guerre du Péloponnèse, fait le récit du conflit qui se déroula entre 431 et 404 av. J.-C. entre Athènes et la ligue de Délos d’un côté et Sparte avec la ligue du Péloponnèse de l’autre.

Thucydide décrit presque au jour le jour les déplacements des armées. En revanche, son récit ne prétend pas encore à l’objectivité au sens où on l’entend de nos jours. Néanmoins, s’Il brode beaucoup, il a tout de même ce souci très contemporain de s’en tenir aux faits, de chercher des témoins et des traces, de tenter de décrire surtout cette guerre objectivement en tenant compte des deux côtés, des deux camps en conflit. C’est pour cela que pour certains, c’est lui le premier historien au sens 3 du terme.

Bref, je retiens pour cette origine de l’Histoire comme science humaine ce Janus à deux faces : Hérodote et Thucydide

Hermès à deux visages montrant des vues d’Hérodote et de Thucydide.

On considère que les deux fondateurs de l’histoire (au sens d’étude du passé) sont deux auteurs Grecs du Ve siècle av. J- C., Hérodote et Thucydide. Hérodote d’Halicarnasse est l’auteur d’un récit très fouillé sur la guerre entre les Grecs et les Perses, intitulé Historia (« l’enquête »). Il commence ainsi :

« Hérodote d’Halicarnasse présente ici les résultats de son enquête, afin que le temps n’abolisse pas les travaux des hommes et que les grands exploits accomplis, tant ceux des Grecs que ceux des Barbares, ne tombent pas dans l’oubli… »

(NB: Les Grecs nommaient « Barbares » tous les peuples qui ne parlaient pas le grec.)

« Hérodote est déjà bien un historien, au sens professionnel du mot, par son désir de reconstituer et d’atteindre la vérité des événements passés dans leur réalité vécue, par son effort pour détecter la source d’information valide, par la méfiance que cette préoccupation entraîne et un certain pessimisme sur la nature humaine« , reconnaît l’historien Henri Irénée Marrou. (« Qu’est-ce que l’Histoire ? », in L’Histoire et ses méthodes, Encyclopédie de la Pléiade, 1961, pp. 4)

Thucydide est l’auteur de La Guerre du Péloponnèse, ouvrage dans lequel il essaie de comprendre les raisons du conflit ayant opposé Sparte et Athènes.  Rousseau disait de Thucydide dans Emile « Thucydide est à mon gré le vrai modèle des historiens. Il rapporte les faits sans les juger, mais il n’omet aucune des circonstances propres à nous en faire juger nous-mêmes. Il met tout ce qu’il raconte sous les yeux du lecteur ; loin de s’interposer entre les événements et les lecteurs, il se dérobe ; on ne croit plus lire, on croit voir. »

Enfin, pour ceux qui ne le sauraient pas encore, la muse des Historiens s’appelle CLIO, ici représentée par le peintre Pierre Mignard (1612-1695)

CLIO, la déesse de l’Histoire

Avec le temps, l’histoire est devenue une science humaine : la connaissance (sens 3) que nous avons de la réalité historique (sens 2). Si la distinction semble aisée, il n’est pas toujours facile, quand on y réfléchit de distinguer ce qui relève des événements eux-mêmes et de la représentation ou de la compréhension que l’on en a.

« Qu’est-ce donc que l’histoire ? Je proposerai de répondre : l’histoire est la connaissance du passé humain. L’utilité pratique d’une telle définition est de résumer dans une brève formule l’apport des discussions et gloses qu’elle aura provoquées. Commentons-la : nous dirons connaissance et non pas, comme tels autres, « narration du passé humain », ou encore « œuvre littéraire visant à le retracer » ; sans doute, le travail historique doit normalement aboutir à une œuvre écrite (…), mais il s’agit là d’une exigence de caractère pratique (la mission sociale de l’historien…) : de fait, l’histoire existe déjà, parfaitement élaborée dans la pensée de l’historien avant même qu’il l’ait écrite ; quelles que puissent être les interférences des deux types d’activité, elles sont logiquement distinctes.

Nous dirons connaissance et non pas, comme d’autres, « recherche » ou « étude » (bien que ce sens d’« enquête » soit le sens premier du mot grec historia), car c’est confondre la fin et les moyens ; ce qui importe c’est le résultat atteint par la recherche : nous ne la poursuivrions pas si elle ne devait pas aboutir ; l’histoire se définit par la vérité qu’elle se montre capable d’élaborer. // Car, en disant connaissance, nous entendons connaissance valide, vraie : l’histoire s’oppose par là à ce qui serait, à ce qui est représentation fausse ou falsifiée, irréelle du passé, à l’utopie à l’histoire imaginaire (…), au roman historique, au mythe, aux traditions populaires ou aux légendes pédagogiques — ce passé en images d’Epinal que l’orgueil des grands Etats modernes inculque, dès l’école primaire, à l’âme innocente de ses futurs citoyens. Sans doute cette vérité de la connaissance historique est-elle un idéal, dont, plus progressera notre analyse, plus il apparaîtra qu’il n’est pas facile à atteindre : l’histoire du moins doit être le résultat de l’effort le plus rigoureux, le plus systématique pour s’en rapprocher.// C’est pourquoi on pourrait peut-être préciser utilement « la connaissance scientifiquement élaborée du passé », si la notion de science n’était elle-même ambigüe : le platonicien s’étonnera que nous annexions à la « science » cette connaissance si peu rationnelle, qui relève tout entière du domaine de la doxa ; l’aristotélicien pour qui il n’y a de « science » que du général sera désorienté lorsqu’il verra l’histoire décrite (et non sans quelque outrance, on le verra sous les traits d’une « science du concret » (Dardel), voire du « singulier » (Rickert). Précisons donc (il faut parler grec pour s’entendre) que si l’on parle de science à propos de l’histoire c’est non au sens d’Epistémè mais bien de Technè, c’est-à-dire, par opposition à la connaissance vulgaire de l’expérience quotidienne, une connaissance élaborée en fonction d’une méthode systématique et rigoureuse, celle qui s’est révélée représenter le facteur optimum de vérité. »

Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique, Paris, Seuil, 1954.

Un exemple : l’assassinat de César :

Aux Ides de mars, en 44 av. J.-C., César s’est fait assassiné en plein Sénat, à Rome.

Voici ce que donnerait une tentative de rendre compte de cet événement historique à la manière des sciences de la nature :

« A un instant t du devenir de l’univers (qu’on pourrait repérer en se référant à la précession des équinoxes et aux mouvements apparents de la lune et du soleil), en un point de la surface terrestre défini par les coordonnées x°de lat.N et y° de long. E Greenwich, à l’intérieur d’un espace clos ayant la forme d’un parallélépipède rectangle, où se trouvaient rassemblés environ 300 individus mâles de l’espèce HOMO SAPIENS, un nouvel individu appartenant à la même espèce pénétra, décrivant une trajectoire rectiligne. A l’instant t+n, tandis que les autres individus présents oscillaient légèrement autour de leur position d’équilibre, 12 se mirent en mouvement, décrivant à une vitesse accélérée des trajectoires convergentes qui rejoignirent la trajectoire du précédent. A l’extrémité préhensile des membres supérieurs droits des 12 se trouvaient des pyramides affilées d’acier qui, grâce à la force vive, produisirent des plaies pénétrantes dans le corps du dit premier individu, entraînant la mort ».

Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique, Paris, Seuil, 1954.

Est-ce cela, comprendre un événement historique ?

Est-ce cela, faire de l’histoire ?

Une telle objectivité de type physico-mathématique en cours d’histoire serait absurde. En cours d’Histoire, tout mon intérêt est de chercher à comprendre la singularité, de l’événement, le comportement des hommes. L’interrogation de l’historien-philosophe devra prendre en compte la conscience des acteurs dans le processus étudié, la compréhension des uns et des autres dans un événement historique n’est certainement pas du même ordre que celui des sciences exactes c’est d’ailleurs pour cela que l’Histoire fait partie à l’Université du département des Sciences Humaines :

COURS 2 / LA VIOLENCE, NATURELLE OU CULTURELLE ?

Ainsi concernant la violence : est-elle intrinsèque au réel ? Autrement dit les relations entre les êtres vivants en général, ou les hommes en particulier, sont-elles en elles-mêmes conflictuelles ? Est-ce notre compréhension du réel qui structure les événements ainsi ? Quel sens donner à la violence ? Ou au contraire, la violence serait propre à la nature et donc NATURELLE ?

On comprend l’enjeu. Si la violence est inhérente à la réalité, il est alors impossible de la supprimer. Si elle résulte des relations entre les hommes, il en va alors de l’action humaine. Comment lutter contre celle-ci ?

Autrement dit :

La « violence » comme objet d’étude de ce cours, si elle peut d’une certaine façon être mise au cœur de la sélection naturelle des vivants, concerne bien autrement ce vivant particulier qu’est l’homme. L’interrogation du philosophe devra prendre en compte la conscience des acteurs dans le processus étudié. De ce point de vue, étudier la violence n’est pas neutre : la pense-t-on utile, nécessaire, néfaste, absurde ? De la réponse donnée découlera une prise en compte du réel différente. La violence est-elle inhérente à la réalité elle-même ? Est-elle nécessaire aux transformations du réel ? Comme l’écrivait en quelque sorte Karl MARX, théoricien révolutionnaire :

Au-delà de l’histoire, c’est l’action humaine qui est en question et la liberté de l’homme. L’humanité est-elle aux prises avec un mouvement du monde dont les peuples ne seraient qu’un rouage ou peuvent-ils agir sur leur histoire et sa manifestation violente ? Quel est le fondement de la violence ? La violence est-elle un phénomène humain ou un phénomène universel qui concerne tout être, – au sens de l’ « ontoi« , de ce qui est ,- le monde, le cosmos et pas juste les humains.

Faisons en effet d’abord l’hypothèse que la violence est inhérente au réel et qu’elle est en toutes choses.

Johannes MoreelseHéraclite, tableau du XVIIe siècle.

Pour Héraclite, philosophe grec de la fin du VIe siècle av. J.-C. (540 – 480 avant notre ère), l’harmonie n’est pas première. Le polemos – la guerre – et la violence sont liés à la nature en général. Ils règnent sur toutes les choses. Non seulement l’harmonie n’est pas première mais elle résulte d’un long mouvement. La guerre, et la violence qui l’accompagne, ne peuvent pas ne pas être.

Ci-dessous quelques fragments d’Héraclite, traduits par Simone Weil (philosophe chrétienne du XXe siècle à ne pas confondre avec Simone Veil, femme politique et magistrate française)

« 8. Ce qui s’oppose coopère, et de ce qui diverge procède la plus belle harmonie, et la lutte engendre toutes choses.

  • Ils ne comprennent pas comment ce qui s’oppose s’accorde dans une identité. L’harmonie est changement de côté, comme pour l’arc et la lyre.
  • La guerre est mère de toutes choses, reine de toutes choses, et elle fait apparaître les uns comme dieux, les autres comme hommes, et elle fait les uns libres et les autres esclaves.
  • Il faut savoir que la guerre est liaison, union, que la justice est lutte, que toutes choses se produisent conformément à la lutte. »

Fragments d’Héraclite, in Simone Weil, La source grecque, Paris, Gallimard, 1953.

Fragments de la Physique d’Empédocle sur un papyrus de Strasbourg.

La même tension est au cœur de la conception d’Empédocle, philosophe qui vécut de 490 à 435 avant notre ère.

Emplédocle d’Agrigente

Il est à l’origine d’une conception du monde comme composé de quatre éléments : l’eau, le feu, la terre et l’air.

À ces quatre éléments, il faut ajouter deux forces : l’amour (ou l’amitié) et la haine (ou la querelle). L’amour rapproche même ce qui est dissemblable, la haine sépare même ce qui est joint. Le cosmos, l’univers clos des anciens subit des cycles au cours desquels sous l’impulsion de l’amour tout devient unit -l’Un- et une sphère, puis avec un nouveau cycle, la haine domine et sépare -l’un devient alors multiple-, puis à nouveau une sphère.

Philotès – l’Amitié – réunit et Neikos – la Querelle – dissocie.

« Et l’univers se fait et se défait selon une vaste alternance entre ces deux forces. Sous le règne de Philotès, l’univers tend à devenir l’être sphérique et étroitement unifié de Parménide ; sous le règne de Neikos, il se disloque en un désordre qui rappelle le changement et la tension chers à Héraclite. »

Jacqueline de Romilly, Précis de littérature grecque, PUF.

Carte conceptuelle du cycle cosmique d’Empédocle. 

Le cycle cosmique d’Empédocle est basé sur la contingence entre l’amour et les conflits.

On comprend alors que le conflit et la destruction non seulement ne sont pas propres à l’homme mais de surcroît, ne peuvent disparaître car ils sont le mouvement même du réel. La condamnation de cette violence n’a pas de sens car ce n’est jamais qu’un changement de forme. La naissance est le nom donné par les hommes à ce mélange qui compose un vivant, tout comme la mort est le nom donné au changement de ce qui a été auparavant unifié. Association et dissociation sont des moments du mouvement permanent du réel. L’homme n’est pas responsable de son désir de faire la guerre. Celle-ci d’ailleurs n’est pas condamnée en tant que telle

Les Présocratiques ne font pas de la violence une chose historique. La violence, si elle est intrinsèque au réel, n’est pas inscrite dans l’histoire elle-même mais dans le réel en général -et non en l’homme spécifiquement-. Cette approche fait de la lutte, du conflit et des tensions des réalités anhistoriques en réalité cosmiques.

On peut citer deux exemples pour comprendre cette idée. Le premier exemple en astronomie, lorsque pour interpréter un phénomène stellaire, on explique qu’une étoile cannibale avale une autre étoile à proximité. Ainsi début février 2020, les astronomes de l’ESO (European Southern Observatory ou ObservatoireEuropéen Austral) ont publié un article dans le journal Astronomy Astrophysics (A&A) concernant une catastrophe stellaire survenue avec une étoile binaire du nom de HD101584 :

L’utilisation de mots comme « catastrophe stellaire », « collision », « combat stellaire », « explosion » etc. correspond à une interprétation violente voire guerrière de phénomènes physiques neutres en eux-mêmes.

C’est notre deuxième exemple plus célèbre, celui du grand public à savoir celui de la théorie de l’évolution de Darwin.

Caricature montrant Darwin avec un corps de singe et la grande barbe qu’il se laisse pousser à partir de 1866, magazine Hornet de 1871.

Portrait de Charles Darwin réalisé en 1868 par Julia Margaret Cameron.

Darwin utilise en effet l’expression « struggle for life » lutte pour la vie -, pour incarner les idées de sélection, de compétition et de conflit entre les espèces dans la nature

L’événement n’existe pas par lui-même mais toujours en tant que représentation. L’objet d’étude n’est-il pas construit par le sujet de la connaissance ?

Nietzsche, Fragments fin 1886-début 1887

On peut ajouter que ce n’est pas la réalité qui est violente ou qui comporte de la violence mais la compréhension que l’homme en a. C’est notre perception du réel et la représentation que l’on s’en fait qui projettent sur celui-ci une dimension conflictuelle ou antagoniste à ce qui est observé et donc n’est-ce pas nous qui projetons notre violence sur la représentation que nous nous donnons de la nature ?

C’est notre perception du réel et la représentation que l’on s’en fait qui projettent sur celui-ci une dimension conflictuelle ou antagoniste à ce qui est observé. C’est la violence des relations humaines qui structure notre compréhension du réel et nous conduit à transposer celle-ci sur les choses et sur le monde.

PROLOGUE : LA « MAISON SANS SOURCILS »

Au XVIIIe siècle, alors que se formaient et se développaient en Europe les idées de goût et de plaisir esthétique, il était fort possible de ne pas aimer tel ou tel peintre, un Chardin, un Watteau ou un Greuze, mais l’idée ne serait venue à personne de leur nier la qualité d’être des artistes. Regardez :

Jean-Siméon Chardin (1699–1779), Bulles de savon
Antoine Watteau (1684-1721), Le Pèlerinage à l’île de Cythère, (1717).
Jean-Baptiste Greuze (1725-1805), Les Œufs cassés (1756)

Pablo Picasso (1881-1973)


Piet Mondrian (1872-1944), Composition with Large Red Plane.

On parle de gribouillage, de dessin d’enfant, ou de « Moi-aussi, je pourrais faire pareil ! »

Dans les nombreuses critiques qu’essuie l’art moderne, d’être trop conceptuel, de s’adresser à une élite ou au contraire d’ériger n’importe quoi – un tableau monochrome, un simple gribouillage – en oeuvre d’art, l’artiste lui – même n’est pas épargné, tant s’en faut.

Robert Ryman (1930-2019), Monochrome blanc

C’est même sa qualité d’artiste qui en vient à faire débat : on se moque d’une oeuvre qui a besoin d’être secondée par une avalanche de discours intellectuels pour paraître telle ou d’une autre dont on prétend qu’un enfant pourrait la réaliser. De manière plus étonnante encore, il est arrivé aux artistes eux-mêmes de faire consister l’essentiel de l’art dans le geste d’exposer et non dans l’oeuvre elle-même. Ce qui résume le mieux cette démarche, c’est
sans aucun doute au début du XXe siècle, l’invention par Marcel Duchamp des ready-made, des objets manufacturés érigés au rang d’oeuvres d’art
dont le plus représentatif est l’urinoir baptisé Fontaine de Duchamp :

Marcel Duchamp (1887-1968), Fontaine (1917).

Comprendre une telle situation suppose d’interroger la modernité dans les arts, dans la culture du XXe siècle, et c’est ce que nous allons tenter de faire dans cette séquence :

Première séquence consacrée au thème du second semestre : « L’humanité en question ».

La modernité s’est elle-même définie comme une mise en question du passé, de la tradition. Être un artiste moderne, c’est souvent d’abord faire du geste artistique une critique, une déconstruction, de l’activité artistique elle-même. C’est cette ère des ruptures que nous allons maintenant parcourir avant de nous demander à quoi elle nous mène. ALORS :

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Création, continuités et ruptures

Regardez attentivement la photographie ci-dessous : elle représente un bâtiment construit à Vienne en 1910 par l’architecte Adolf Loos (1870- 1933), le Goldman & Salatsch Building :

Adolf Loos, Goldman & Salatsch Building, Vienne, 1910.

Adolf Loos, Goldman & Salatsch Building, Vienne, 1910.

Aussi banal ce bâtiment puisse-t-il sembler aujourd’hui, on le considère comme le commencement de l’architecture moderne. Pouvez-vous essayer d’imaginer pourquoi ?


1) D’après cette photographie, pouvez-vous dire ce que ce bâtiment a d’extraordinaire ?
2) Voyez-vous en quoi il annonce l’architecture du XXe siècle ?

Texte d’Adolf LOOS(1870-1933) :

« J’ai trouvé la vérité que voici pour l’offrir au monde : l’évolution de la culture est synonyme d’une disparition de l’ornement sur les objets d’usage. Je croyais apporter ainsi à ce monde une joie neuve, et il ne m’en apas remercié. On fut pris de tristesse, et les têtes se baissèrent. Ce qui accablait, c’était de savoir qu’on ne pourrait pas produire de nouvel ornement. Eh quoi, ce que tout Nègre sait faire, ce que tous les peuples et tous les temps avant nous ont su faire, nous seuls n’en serions pas capables, nous, gens du XIXe siècle ? Et l’on rejeta avec mépris et livra à la destruction ce que l’humanité, dans les millénaires antérieurs, avait créé sans ornement. Nous ne possédons pas d’établis provenant de l’époque carolingienne, mais toute pacotille présentant ne fût-ce que le plus infime ornement fut recueillie, nettoyée, tandis que de somptueux palais étaient bâtis pour l’héberger. Tristement alors, les gens circulèrent parmi les vitrines en ayant honte de leur impuissance. Chaque époque avait son style, la nôtre serait la seule à qui en serait refusé un ? Par style, on entendait l’ornement. Alors, j’ai dit : ne pleurez pas ! Voyez, que notre époque ne soit pas en état de produire un nouvel ornement, c’est cela même qui fait sa grandeur. L’ornement, nous l’avons surmonté, nous sommes parvenus au stade du dépouillement. Voyez, les temps sont proches, l’accomplissement nous attend. Bientôt, les rues des villes vont resplendir comme de blanches murailles. Comme Sion, la Ville sainte, capitale du ciel. Alors, l’accomplissement sera là ».

Adolf Loos, Ornement et crime.

On notera qu’Adolf Loos rejette l’ornement en architecture comme l’indique le titre hautement significatif de son essai.


1) On chercherait en vain ce qui rend ce bâtiment extraordinaire dans ce qu’on y voit, mais on sera beaucoup plus heureux si on veut bien réfléchir à ce qu’on n’y voit pas. Ce qui rend la façade si extraordinaire et si novatrice en son temps, c’est justement ce dont elle est dépourvue. Les fenêtres, en effet, sont privées de tout balcon et de tout encadrement (les bacs de fleurs ont été ajoutés ensuite et dénaturent d’ailleurs profondément l’esprit de
l’oeuvre, l’architecte s’y serait opposé). Edifié en plein centre de Vienne, sur la Michaelerplatz, l’immeuble fit scandale et fut ironiquement baptisé « la maison sans sourcils ». Le scandale fut d’autant plus grand que l’immeuble se dressait face à une des entrées
de la Hofburg (le palais impérial) que François- Joseph, dit-on, refusa dès lors d’emprunter…

L’entrée décorée à l’ancienne (grille de fer forgé) du palais impérial.

On peut même aller jusqu’à dire qu’elle refuse toute idée d’embellissement pour ne plus laisser de visible que la fonction du bâtiment. C’est pourquoi on a pu
affirmer qu’elle était caractérisée par son fonctionnalisme.

Bellavista Klampenborg Denmark. Arne Jacobsen, 1934.

Le fonctionnalisme par lequel on croit caractériser une tendance de la seule architecture du XXe siècle est un trait de toute forme d’architecture : « Qu’est-ce qu’une architecture qui ne serait pas fonctionnelle ? » se demandait justement Le Corbusier, un des plus grands architectes du XXe siècle.

Le Corbusier, Villa Savoye, Poissy (near Paris), FRANCE.
Le Corbusier, Villa Savoye, Poissy (near Paris), FRANCE.

Que la forme d’une architecture soit accordée à sa fonction, c’est là une nécessité quels que soient son époque et son style. Il y a pourtant bien une école fonctionnaliste en architecture qui fait de cette caractéristique de toute architecture un style spécifique : est belle l’architecture qui loin de masquer le caractère fonctionnel de l’édifice le souligne en supprimant les ornements qui le masquent en voulant lui conférer une beauté par
surcroît, inutile et finalement laide. Le fonctionnalisme est né d’une réaction contre les excès de l’art pour l’art et de l’esthétisme du XIXe siècle.

Adolf Loos rejette l’ornement en architecture comme l’indique le titre hautement significatif de son essai  »l’ornement est un crime«  :

Un bon exemple d’ornement peut être donné par les Atlantes et les Cariatides des immeubles haussmanniens de Paris :

Angle de la rue Abel et de l’avenue Daumesnil (Paris XIIe). Consoles en Atlantes et Cariatides.

Ornement : tout élément inutile ajouté à un objet, à une oeuvre ou une construction à
seule fin de le décorer ou de l’embellir.

Atlantes et Cariatides : statues d’hommes et de femmes placés sous un balcon ou une
corniche et semblant les soutenir :

Immeubles haussmanniens : immeubles construits à Paris sous le Second Empire lorsque le Baron Haussmann repensa l’urbanisme de la capitale et en redessina le plan :

Ou le palais rococo du marquis de Dos Aigues en Espagne :

C’est donc la rupture avec l’esthétisme surchargé de l’ornementation qu’annonce la construction à Vienne en 1910 de la « maison sans sourcils » d’Adolf Loos :

C’est à Vienne qu’est née l’architecture moderne en réaction contre l’architecture du siècle précédent, voire contre celle des siècles passés.

C’est à Vienne aussi que Loos réhabilite l’art nègre (soulignez en violet dans le texte) de l’épure qu’un PICASSO, féru de masques africains admire aussi à la même époque :

TOMBOUCTOU au Mali

Santa Fe, New Mexico, United States of America

L’épure africaine c’est le fonctionnalisme architectural mais aussi le minimalisme dans la décoration, un minimalisme très en vogue aujourd’hui dans les nouvelles tendances à la mode comme nous le montre ces décorations et architectures modernes suivantes :

Mais nous verrons tout au long de cette séquence que Vienne a été le berceau de biens d’autres ruptures dans bien d’autres domaines qui elles aussi caractérisent cette modernité propre au XXe siècle dont on peut dire qu’elle a véritablement commencé dans la capitale de l’empire austro-hongrois au tournant du siècle.

C’est par exemple à Vienne que naîtra la musique sérielle, initiant la révolution de l’atonalité (Cours 1, partie II).

A Vienne encore que Freud invente la psychanalyse et avec elle l’idée que les hommes sont mus à leur insu par des forces dont ils ne savent rien, idée qui imprègnera toute la culture du XXe siècle :

Sigmund Freud Museum in Vienna.

Salle d’attente du cabinet de Freud à Vienne en Autriche

A Vienne encore que sera théorisée le néo-positivisme de la science moderne, en réaction contre des siècles de soumission à la métaphysique (Cours 2).

Bien entendu, toutes les ruptures qui ont caractérisé le début du XXe siècle n’ont pas eu lieu seulement à Vienne, mais aussi à Londres, New York, Paris et Berlin mais la ville capitale de l’Autriche n’en pas moins été le creuset de la modernité.

Téléchargez ensuite le diaporama suivant, Pioneers of the modern movement, qui montre en parallèle les oeuvres d’Adolf Loos et de Le Corbusier (1887-1965) :

COURS 1 (1) / L’ART MODERNE, L’ÈRE DES RUPTURES

Un artiste se situe en général dans la continuité d’une activité définie par des règles et se reconnaît des maîtres dont il s’inspire. Ainsi Goya s’est-il formé en recopiant des oeuvres de Rembrandt, voire en en inventant quelques-unes… Dès la fin du XIXe siècle, être créatif ce n’est plus s’inspirer du passé ni s’insérer dans une continuité mais le contraire : à l’heure de l’art moderne, la création est une rupture. Le XXe siècle sera ainsi le siècle des remises en question, des ruptures.

En nous appuyant sur quelques exemples dans notre cours 1 qui ne sauraient évidemment prétendre à la moindre exhaustivité, voyons comment les choses se sont passées, dans le domaine des arts bien entendu, mais aussi en philosophie (cours 2) et en littérature (cours3). Quand on pense à l’art moderne, la première image qui vient à l’esprit est généralement une composition de Klee, de Mondrian ou de Kandinsky, bref une peinture abstraite, affranchie de la figuration qui a caractérisé tant de siècles en peinture. En réalité, l’art moderne n’a pas vraiment commencé avec la peinture abstraite mais un peu avant…

Tableau de Paul KLEE (1879-1940)

Comparons deux oeuvres rigoureusement contemporaines, datées l’une et l’autre de 1863, Le Déjeuner sur l’herbe de Manet et Napoléon en Egypte par Jean-Léon Gérôme :

Léon-Jean Gérôme, Napoléon en Egypte, 1863

et la même année donc :

Édouard Manet, Le Déjeuner sur l’herbe, 1863

Jean-Léon Gérôme, peintre aujourd’hui largement oublié est un peintre académique dont les oeuvres étaient particulièrement appréciées durant le Second Empire : il a peint de nombreuses scènes antiques !

Diogène le philosophe cynique dans son tonneau

et plus généralement historiques :

Napoléon contemplant le Sphinx en Egypte

et est connu comme un important orientaliste :

Le charmeur de serpents

Cette peinture dite classique, considérée comme académique réunit deux de ses passions, l’Histoire et l’Orient est bien dans le ton qui plaît au public des Salons. Si le tableau de Gérôme fut exposé au Salon de 1863, celui de Manet fut refusé par l’Académie et trouva place dans une manifestation parallèle qui fit date, le Salon des refusés.

Le tableau de Manet y fit d’ailleurs scandale principalement en raison de la nudité du personnage féminin comme le rappelle cette vidéo :


Les Orientalistes : ce sont les peintres ou les écrivains tombés amoureux de l’Orient au XIXe siècle et qui en font le cadre de leurs romans ou de leurs peintures.

Le bain au Harem


Le Salon : ou plus précisément le Salon de peinture et de sculpture est une manifestation annuelle qui présente les oeuvres agréés par l’Académie des Beaux-Arts.

Ce que comprend immédiatement le grand écrivain EMILE ZOLA :

Emile Zola (1840-1902) photographié à son bureau par Nadar

«  La foule s’est bien gardée d’ailleurs de juger le Déjeuner sur l’herbe comme doit être jugée une véritable œuvre d’art ; elle y a vu seulement des gens qui mangeaient sur l’herbe, au sortir du bain, et elle a cru que l’artiste avait mis une intention obscène et tapageuse dans la disposition du sujet, lorsque l’artiste avait simplement cherché à obtenir des oppositions vives et des masses franches. Les peintres, surtout Édouard Manet, qui est un peintre analyste, n’ont pas cette préoccupation du sujet qui tourmente la foule avant tout ; le sujet pour eux est un prétexte à peindre, tandis que pour la foule le sujet seul existe. Ainsi, assurément, la femme nue du Déjeuner sur l’herbe n’est là que pour fournir à l’artiste l’occasion de peindre unpeu de chair. Ce qu’il faut voir dans le tableau, ce n’est pas un déjeuner sur l’herbe, c’est le paysage entier, avec ses vigueurs et ses finesses, avec ses premiers plans si larges, si solides, et ses fonds d’une délicatesse si légère ; c’est cette chair ferme, modelée à grands pans de lumière, ces étoffes souples et fortes, et surtout cette délicieuse silhouette de femme en chemise qui fait, dans le fond, une adorable tache blanche au milieu des feuilles vertes ; c’est enfin cet ensemble vaste, plein d’air, ce coin de la nature rendue avec une simplicité si juste, toute cette page admirable dans laquelle un artiste a mis les éléments particuliers et rares qui étaient en lui »

Émile ZOLA, Écrits sur l’Art.


Au-delà de la nudité du personnage féminin, ce qui surprend évidemment dans le tableau, c’est son absence de signification évidente. Qui sont les personnes représentées ? Que font-elles là ? Pourquoi la femme est-elle nue et les hommes habillés ? Une prostituée ?… Autant de questions qui peuvent laisser place à autant de scénarios possibles dans l’imagination du spectateur. Le contraste n’en est que plus grand avec la toile de Jean-Léon Gérôme : elle représente Napoléon pendant l’expédition d’Egypte, la scène est immédiatement identifiable qui renvoie à un épisode de l’histoire bien connu et de nature à flatter les autorités du second empire à l’heure où la France, en Crimée, en Italie, au Mexique, renoue avec des ambitions militaires.

Que représente le Déjeuner sur l’herbe ? Qui peut le dire avec certitude ? Personne.

S’il en est ainsi, c’est peut-être que le sujet de la peinture importe moins que la manière. Il n’est peut-être, comme le suggère Emile Zola qu’un prétexte à peindre « une adorable tache blanche au milieu des feuilles vertes »

Édouard Manet par Nadar.


Au XIXe siècle, l’Académisme, c’est-à-dire la doctrine défendue et enseignée par l’Académie des Beaux-Arts, tient entièrement dans cette formule empruntée à Aristote : la mimésis, l’art comme imitation, qui donnera naissance à la grande peinture figurative (natures mortes, paysages et portraits) :

CABANEL (1823-1889), Portrait de sa femme, peinture dite « académique »

En ce sens que la peinture se devait, comme la poésie ou le théâtre peindre des hommes en proie à de violentes passions ou se comportant de manière héroïque face à l’adversité, ainsi que le recommande la poétique d’Aristote. La peinture se doit d’être narrative et doit, par conséquent, privilégier les sujets mythologiques, religieux et historiques :

Cabanel, Cléopâtre essayant des poisons sur des condamnés à mort

Le Déjeuner sur l’herbe de Manet rompt brutalement avec cette esthétique en donnant à voir une peinture qui, à la lettre, ne représente rien et affranchit la peinture de la signification. Dans un essai sur Manet publié en 1955, l’écrivain Georges Bataille (1897-1962) l’a bien dit : « avec Manet, la peinture est devenue silencieuse, elle ne dit plus rien, ne raconte plus rien, mais se borne à montrer, à rendre visible » faisant écho à la grande phrase du peintre abstrait Paul KLEE sur laquelle nous reviendrons :

1°) Carré noir sur fond blanc :

Car en effet, la peinture moderne ne s’est pas contentée de rompre avec la signification et de trouver son principe ordonnateur dans la visibilité plutôt que dans la narration. Continuant sur sa lancée, elle s’est affranchie de la figuration elle-même. Selon, la fameuse formule de Paul Klee dans sa Théorie de l’art moderne, que nous venons tout juste de citer : « l’art ne reproduit pas le visible, il rend visible ».

Kasimir Malevitch

Dès lors, un art abstrait, c’est-à-dire délivré, de la figuration est possible. Un tel art est prôné radicalement par Malevitch qui se recommande du suprématisme, défini comme un nouveau réalisme pictural.

  1. « Le peintre peut être créateur quand les formes de son tableau n’ont rien de commun avec la nature », Malévitch, dans une brochure de 1915 intitulée Du cubisme et du futurisme au suprématisme.
  2. « Cela sera possible quand nous priverons tous nos arts de la pensée petite bourgeoise c’est-à-dire du sujet et habituons la conscience à voir tout dans la nature non comme des objets et des formes réels, mais comme un matériau de la masse duquel il faut faire des formes qui n’ont rien de commun avec la nature (…) Ce qui a valeur en soi dans la création picturale, c’est la couleur et la facture, c’est l’essence picturale, mais cette essence a toujours été tuée par le sujet », Malévitch, De Cézanne au suprématisme, Écrits sur l’art, tome 1.

Cette position n’est pas seulement intellectuelle mais également picturale comme en témoigne le fameux Carré noir sur fond blanc peint cette même année 1915 :


Malevitch est ici allé encore plus loin que Manet dans la rupture avec la peinture classique, figurative et académique. En pleine révolution russe, il rompt avec tout sujet pris dans la nature et ne cherche que la forme et la couleur, réduisant la nature à ce qu’il appelle le SUPRÊME d’où le suprématisme, le nom donné à son école.

C’est l’art totalement abstrait, complètement délivré de toute figuration et résolu à montrer l’essence mathématique et dirions-nous platonicienne du monde telle les compositions de Piet Mondrian :

2°) Les arbres de Mondrian :

Piet Mondrian, Autoportrait, 1918.

C’est une démarche comparable qui conduit Piet Mondrian (1872-1944) au Pays-Bas, à la même époque, à renoncer lui aussi à la figuration pour lui préférer l’abstraction géométrique, qu’il appelle « néoplasticisme », dont il sera l’un des principaux représentant au XXe siècle. Mais il y a un autre intérêt à s’attarder un moment sur ce peintre qui avait commencé sa carrière en peignant des forêts et des arbres, c’est de voir et ainsi comprendre son évolution :

Ainsi, demandons-nous si l’abstraction en peinture n’est-elle qu’une démarche purement formelle ?  
Regardez attentivement ces trois œuvres de Mondrian représentant un arbre. Que constatez-vous?Si la démarche semble de plus en plus abstraite, l’abstraction est ici un moyen d’approfondir les données naturelles. En quel sens selon vous?Pour finir, essayez de définir la fonction de l’art telle que Mondrian la conçoit.   

Regardez attentivement ces trois œuvres de Mondrian représentant un arbre. Que constatez-vous?

Si la démarche semble de plus en plus abstraite, l’abstraction est ici en fait un moyen d’approfondir les données naturelles pour tenter d’en saisir l’essence (ce qui reste d’une chose une fois que l’on a tout enlevé) :

Le mouvement De Stilj (« le style ») que MONDRIAN, théosophe en quête d’absolu, de pureté et donc d’épure fonde en 1917 proscrit l’utilisation de couleurs autres que le jaune, le rouge et le bleu dans des compositions faites de lignes horizontales et verticales

Dans le manifeste du « Néoplasticisme », publié en français en 1920, Piet Mondrian écrit :

« À présent, chaque art s’efforce de s’exprimer plus directement par son moyen plastique et cherche à se libérer dans la mesure du possible. La musique tend vers la libération du son, la littérature vers celle du verbe. Ainsi en épurant les moyens plastiques, ils arrivent à la plastique pure des rapports ».

En ne retenant que des lignes et des couleurs primaires comme moyens plastiques, la peinture se libère de la figuration. Il s’agit de libérer la forme de tout rapport aux formes réelles, de s’en tenir à des formes géométriques qui s’adressent à l’esprit plus qu’au goût.

On retrouve l’idée déjà rencontrée en architecture dans notre prologue avec le rejet de l’ornement. ( Adolf Loos, « l’ornement est un crime ») et on notera que Mondrian affirme qu’une démarche identique est à l’oeuvre dans d’autres arts, comme ce fut aussi le cas à la même époque dans la musique qui sera l’objet de notre grand 2.

Notons que dans une de ses dernières oeuvres pour nous prémonitoires L’asperge, Edouard Manet avait rompu avec une nature morte traditionnelle et quasi lui-aussi atteint par la couleur et la forme la rupture de l’épure abstraite, caractéristique de l’art moderne :

COURS 1 (II et III) / L’ART MODERNE, L’ÈRE DES RUPTURES

Prenons notre temps. Écoutons deux extraits de musique religieuse. D’abord celui de l’Evangile selon St- Matthieu de Jean-Sébastien Bach (1695-1750), un des sommets de la musique classique :

Puis le second mouvement du Concerto à la mémoire d’un ange composé par Alban Berg (1885-1935) en 1935, année de sa mort et interprété l’un et l’autre par Anne-Sophie Mutter :

Après cette écoute, on entend bien la différence entre les deux oeuvres même si elles doivent toutes deux leur célébrité à leur lyrisme. La première sonne familièrement à nos oreilles et nous reconnaissons sans peine l’inspiration presque romantique en tout cas tragique du compositeur alors que la seconde surprend : les notes ne semblent pas se fondre en une tonalité harmonieuse mais presque se contredire comme si les interprètes jouaient faux ! Du moins est-ce la première impression qui s’évanouit à mesure que l’écoute se prolonge et qu’apparaît une sorte de lyrisme dissonant.

Le Concerto à la mémoire d’un ange est exemplaire d’une forme nouvelle de musique,
inventée par Arnold Schönberg, le dodécaphonisme
:

On utilise alors la série des 12 tons et demi-tons de la gamme chromatique (l’ensemble des touches noires et blanches sur l’octave d’un piano). C’est ce qu’on appelle le dodécaphonisme (dodéca : « douze » en grec). Tel fut le pari d’Arnold Schönberg (1874-1951), Alban Berg (1885-1935) et Anton Webern (1883-1945) rassemblés dans l’école de Vienne au début du XXe siècle :

L’ECOLE DE VIENNE

Pour prendre la mesure d’une telle révolution, on peut écouter successivement la « petite musique de nuit » de Mozart :

et en contrepoint un extrait du poème symphonique d’inspiration wagnérienne que Arnold Schoenberg (1874-1951) compose en 1913, les Gurre-Lieder ou apparaît à la fin de la composition, un moment de Sprechgesang (ou « chant déclamé ») dont Schönberg fera un grand usage dans toute son oeuvre ultérieure. La dissonance apparaît ici encore plus radicale :

Ce lieder composé en 1913 semble presque annoncer la mitraille des tranchées de 14-18, le contexte meurtrier de l’époque :

La musique contemporaine s’est donc libérée de la tonalité comme la peinture abstraite s’est libérée de la figuration. Pour beaucoup, elle s’est ainsi affranchie des règles qui définissaient la beauté, tournant le dos à l’esthétique plutôt qu’inventant une esthétique nouvelle. L’art moderne serait-il alors le tombeau des Beaux-Arts ?

Nous retrouvons là un débat qui fut particulièrement vif dans l’architecture du XXe siècle comme dans la peinture et ce sera sans compter avec l’influence là-aussi de l’art nègre par l’irruption de genres musicaux nouveaux qui détrôneront très vite la musique classique et seront au début considérés non pas comme des musiques d’enfants mais de « sauvages ».

MARCEL DUCHAMP ( 1887-1968)

L’art moderne a dépouillé l’oeuvre d’art de la figuration au bénéfice d’un formalisme esthétique résolu. Mais que reste-t-il de l’art si l’on rompt avec ce formalisme lui-même. Telle est la question que s’est posée Marcel Duchamp. Sa réponse, c’est qu’il reste le geste de l’artiste tel que le public le perçoit. D’où l’invention des ready-made (les « déjà fabriqués« ) dont le plus célèbre reste l’urinoir baptisé Fountain et signé du nom fictif de « R. Mutt »
au Salon des Indépendants de New York en 1917
:

Marcel Duchamp, Fountain, 1917 (Photographie d’Alfred Stieglitz).

On peut également citer le sèche-bouteille de 1914 :

Un urinoir, un sèche-bouteille érigé au rang d’oeuvre d’art ? Le choix de tels objets n’est évidemment justifié par aucune raison esthétique et ne témoigne d’aucun goût. Mais surtout, il ne suppose chez l’artiste aucune forme de talent, la maîtrise d’aucun art : les ready-made ne sont pas des « oeuvres » d’art au sens strict du terme puisqu’ils n’ont pas été fabriqués. C’est le geste de l’artiste qui les signe et les expose qui leur confère alors leur appartenance à la sphère de l’art, avec ce que cela implique de provocation. Le ready-made peut être considéré aussi bien comme le point culminant de la modernité en art que comme la négation pure et simple de « l’art » tel qu’on l’avait entendu jusque-là. La postérité de Duchamp sera considérable, de l’action painting aux performances des artistes contemporains, centrées sur le geste de l’artiste, en passant par le Pop Art.

C’est désormais le geste qui compte comme dans l’ACTION PAINTING, terme créé en 1952 pour désigner la gestuelle des peintres expressionnistes abstraits dont le principal représentant est Jackson Pollock (1912-1956) :

Sur cette vidéo, des images de Jackson Pollock filmé en train de peindre :

Pop Art : l’expression désigne un mouvement artistique des années 60, qui érige au rang d’oeuvre d’art des objets de la société consommation ou de la culture populaire, centré à New York, dont les principaux représentants sont Andy Warhol et Roy Lichtenstein. Cette vidéo constitue une bonne introduction au Pop Art :

Une performance notable (17 et 18 juillet 1961) : Yves Klein réalisant ses Anthropométries de la période bleue. Le document est extrait du documentaire italien Mondo Cane (1962) auquel Klein reprochera, non sans quelques raisons, de l’avoir ridiculisé :

COURS 2 / LA MODERNITÉ EN PHILOSOPHIE

Nous avons vu que, dans l’art moderne (architecture, peinture et musique), la création impliquait une rupture radicale avec le passé et avec la tradition. La modernité est en effet l’ère des remises en question. Or ce qui est vrai de l’art, l’est également de la philosophie.

Vienne vers 1890

Et pour en prendre la mesure, c’est de nouveau à Vienne, capitale de l’Autriche en fait de l’ancien Empire austro-hongrois, là où nous avions commencé notre exploration de la modernité que nous allons le philosophe le plus marquant de toutes ses années :

En effet, si l’architecture moderne a commencé à Vienne avec la « maison sans sourcils » d’Adolf Loos (voir notre prologue), on pourrait dire que la philosophie du XXe siècle y a, elle aussi, commencé avec la publication en 1921 du Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein :

Wittgenstein a introduit en philosophie une rupture comparable à celle initiée par Adolf Loos en architecture : il entend, en effet, remettre en chantier l’entreprise philosophique dans son ensemble, à partir de cette simple question : à quelles conditions les énoncés sont-ils sensés ?

La comparaison est d’autant plus évidente qu’ayant eu plusieurs vies, Wittgenstein fut aussi l’architecte, à la demande de sa soeur, d’une maison sans aucun ornement, dans le plus pur style « art moderne », significativement construite avec deux élèves de Loos :

Haus Wittgenstein, Vienne, 1927-28.

alors que c’est dans une cabane totalement isolée de Norvège qu’il composera son premier ouvrage :

Skjolden – Maison de Wittgenstein

Le premier est l’auteur d’une oeuvre qui fit date et qu’il pensait achevée, le second est l’initiateur de recherches prometteuse dans ses cours à Cambridge qui ne furent publiées qu’après sa mort, un logicien implacable et philosophe des jeux de langage. On conclura pourtant à une profonde unité de son oeuvre, entièrement tendue vers l’idée de surmonter les difficultés qui nous empêchent de communiquer rigoureusement nos pensées, même si, à l’évidence, Wittgenstein a exploré successivement deux manières différentes d’y parvenir.

Ce qui est certain, c’est qu’il ne laissera pas indifférent au point qu’un grand philosophe français contemporain comme Gilles Deleuze ne l’acceptera jamais https://www.facebook.com/Sociedadefilosofiaplicada/videos/el-abecedario-de-gilles-deleuze-w-de-wittgesntein/617776201630974

Mais en quoi le Tractacus est-il une oeuvre de rupture ?

En ce qu’il y redéfinit la philosophie comme une activité dont l’unique fonction est de mettre à jour les conditions d’un usage rigoureux du langage :

« La philosophie n’est pas une doctrine mais une activité » qui a pour but « la clarification logique de la pensée » et dont le résultat « n’est pas un nombre de propositions philosophiques, mais le fait que des propositions s’éclaircissent. La philosophie a pour but de rendre claires et de délimiter rigoureusement les pensées qui autrement, pour ainsi dire, sont troubles et floues ».

Ludwig Wittgenstein, Tractatus (4.112).

Comme « critique du langage », la philosophie prônée par Wittgenstein se retourne alors radicalement contre la philosophie doctrinale classique :

« La plupart des propositions et des questions qui ont été écrites sur des matières philosophiques sont non pas fausses, mais dépourvues de sens. Pour cette raison nous ne pouvons absolument pas répondre aux questions de ce genre, mais seulement établir qu’elles sont dépourvues de sens. La plupart des propositions et des questions des philosophes viennent de ce que nous ne comprenons pas la logique de notre langage ».

Ludwig Wittgenstein, Tractatus (4. 003).

Wittgenstein vise principalement les propositions de la métaphysique, les considérant comme dépourvues de sens, non qu’elles violent les règles de la grammaire mais celles de la logique et le philosophe viennois termine son ouvrage par cette célèbre phrase :

Chaque jeudi au début des années 1920, à Vienne, un groupe de scientifiques et de philosophes se retrouvait pour un séminaire au Café central. On l’appela le « Cercle de Vienne ». De leurs travaux est issu l’empirisme logique.

Rudolf Carnap (1891-1970) fut le principal représentant du « Cercle de Vienne » qui a rassemblé, de 1923 à 1936, un certain nombre de savants et de philosophes (ses
principaux représentants, outre Carnap, furent Moritz Schlick et Otto Neurath) dont l’ambition commune était de promouvoir un néo-positivisme, un « empirisme logique », c’est-à-dire une conception de la rationalité scientifique dont les spéculations métaphysiques soient absolument exclues
, en somme des :

La prééminence de la science ( désignée comme seule « philosophie positive » dans la tradition du positivisme d’Auguste COMTE) est bien l’idée maîtresse défendue dans un opuscule de 1931 rédigé par CARNAP et qui a la valeur d’un manifeste, La science et la métaphysique devant l’analyse logique du langage.

La sémantique logique, y affirme Carnap, fournit aujourd’hui les critères et le moyen de distinguer dans les discours philosophiques ce qui est légitime de ce qui ne l’est pas, ce qui est permis de ce qu’il faut taire comme le soulignait déjà Wittgenstein, ce qui ne peut se dire de manière réellement significative comme dans le cas des propositions métaphysiques :

« Les progrès de la logique moderne permettent aujourd’hui de répondre avec plus de netteté en ce qui touche la légitimité et la valeur de la métaphysique… ses prétendues propositions sont complètement dépourvues de sens ». Rudolf Carnap.

Carnap ne distingue que deux types de propositions : celles qui sont sensées et celles qui sont des pseudo-propositions.

Les premiers ont donc une signification empirique et expriment une connaissance : ce sont les énoncés des sciences de la nature, les énoncés d’expérience Pour savoir s’ils sont vrais ou faux, il faut s’en remettre à des énoncés d’observation que Carnap appelle des énoncés protocolaires. Carnap ne fait aucune différence entre un énoncé scientifique, par exemple « tous les corps sont pesants » et un simple constat d’expérience, par exemple : « le ciel est sans nuage ». Pour lui, le domaine de la science comprend la totalité des énoncés qui énoncent une vérité.

Les pseudo-énoncés, qui sont dénués de sens, se séparent entre ceux où figurent des mots dont on a admis par erreur qu’ils ont un sens et ceux qui sont composés de mots sensés mais assemblés en dépit de la syntaxe, entendre la syntaxe logique et non grammaticale :

Pour qu’un mot ait un sens, il faut pouvoir produire sa syntaxe, c’est-à-dire définir son énoncé élémentaire, la proposition la plus simple à son propos et la validité d’un énoncé élémentaire repose en dernière instance sur des énoncés d’observation, protocolaires : c’est la perception qui ultimement la garantie du sens des mots de la science. Il s’agit bien avec Carnap d’un empirisme autant que d’un logicisme, d’un empirisme logique

Pour ceux qui voudraient approfondir :

https://fr.slideshare.net/slideshow/empirisme-ou-positivisme-logique-contexte-de-parution-thses-principalespdf/267456529#7)

. « Jésus est fils de Dieu ».

. « Une vierge a enfanté ».

« Pourquoi y a-t-il de l’être plutôt que rien? »

. «Où va la flamme quand on souffle la chandelle ? ».

On voit bien ici que la critique de Carnap vise surtout la métaphysique et par ricochets les propositions de la religion ou de la politique comme « l’âme du peuple » citée ci-dessus (nous sommes en plein dans la montée du nazisme).

Un autre « viennois » célèbre mais à moustache !

Pour être sensée, une proposition doit être vérifiable c’est-à-dire en dernière instance affirmer un fait d’expérience, être observable, relever d’une méthode de la science et d’une analyse logique du langage à moins d’être absurde et finalement incommunicable :

En effet, dans de telles conditions de validation, les termes dont usent les métaphysiciens, tels que « Dieu » ou « être » ne peuvent être considérés que comme dépourvus de sens et invalident toutes les propositions dans lesquelles ils figurent. Ils ne peuvent satisfaire au critère minimal de leur vérification. Pour Carnap, les propositions de la métaphysique sont des énoncés de ce type : elles sont dénuées de sens parce qu’invérifiables : elles ne doivent qu’au manque de rigueur des langues ordinaires de pouvoir être formulées et de paraître sensées. Ainsi des interrogations métaphysiques du style « pourquoi y a-t-il de l’être plutôt que rien ? » sont-elles en réalité aussi peu sensées que de se demander « où va la flamme
quand on souffle la chandelle ?
»

Si nous avons placé Wittgenstein et Carnap en représentants de la modernité philosophique, pour d’autres, notre choix paraîtrait incongru et placerait en réalité Martin Heidegger à la place, comme le plus grand de tous les philosophes du vingtième-siècle.

MARTIN HEIDEGGER (1889-1976)

Car que vise au juste Carnap ? Explicitement la métaphysique et plus précisément Heidegger. C’est ce que faisait et visait justement Carnap dans son article de 1931 cité ci-dessus. Certes, il ne nomme pas Heidegger mais il cite sa fameuse conférence de 1929,
Qu’est-ce que la métaphysique ?

Plus précisément il résume en l’attaquant indirectement toute la conférence en un florilège de citations destinées à illustrer toutes les manières dont les énoncés métaphysiques
sont vides de sens :

« Ne doit être soumis à recherche que l’étant et autrement — rien ; l’étant seul et outre lui — rien ; l’étant sans plus et au-delà — rien. Qu’en est-il de ce rien ? (…) N’y a-t-il le rien que parce qu’il y a le ne-pas, c’est-à-dire la négation ? Ou est-ce l’inverse ? N’y a-t-il la négation et le ne-pas que parce qu’il y a le rien ? (…) Nous affirmons : le rien est plus originel que le ne-pas et la négation. (…) Où chercherons-nous le rien ? Comment trouverons-nous le rien ? (…) nous connaissons le rien (…) L’angoisse manifeste le rien. (…) Ce devant quoi et pour quoi nous nous angoissions n’était « proprement » — rien. Et en effet : le rien lui-même — comme tel— était là. (…) Qu’en est-il du rien ? – Le rien lui-même néantit ».

Extraits de la conférence de Martin Heidegger, Qu’est-ce que la métaphysique, cités par Carnap.

Le néant « néantise » ? Ce n’est là pour Carnap qu’une tautologie vide de sens, qu’un jeu de mots qu’on aurait tort de prendre au sérieux. On pourrait d’ailleurs en donner de nombreux autres exemples comme dans cet extrait au début d’Acheminement vers la parole :

«  Nous n’aimerions penser que la parole elle-même ; nous voudrions seulement aller à sa
suite. La parole elle-même est : la parole — et rien en dehors de cela. La parole même est la parole. L’entendement mis en condition par la logique, l’entendement qui calcule tout — ce qui le rend en général si sûr de lui — nomme une proposition de ce genre une insignifiante tautologie. Se borner à la répétition : la parole est parole, comment cela peut-il nous mener plus loin ? Mais il ne s’agit pas d’aller plus loin. Nous aimerions seulement tenter d’arriver une fois là même où déjà nous avons séjour. C’est pourquoi nous nous arrêtons pour penser à fond : qu’en est-il de la parole elle-même ? C’est pourquoi nous posons la question : comment la parole vient-elle à être en tant que parole ? Réponse : la parole est parlante »
.

Martin Heidegger, Acheminement vers la parole, début.

La critique de Carnap, si elle vise la métaphysique, touche également la philosophie qu’elle entend réduire à n’être qu’une méthode de la science et une analyse logique du langage. Pour être sensée, une proposition doit être vérifiable ; c’est-à-dire en dernière instance affirmer un fait d’expérience mais justement dans la parole n’y-t’il pas quelque chose qui échappe au nombre et à l’algorithme ?

L’idée de mettre partout de la raison scientifique dans les valeurs, la religion, la morale, l’art, le droit, la politique serait absurde dans la mesure où l’on oublierait pour Heidegger l’ÊTRE (l’ontoi des Grecs). La philosophie ne saurait se perdre dans une « logique de la science », une « méthodologie des sciences exactes », n’être rien d’autre – et ce sont les propres termes de Carnap ! – qu’une « médiocre expression du sentiment de la vie », qu’un « art raté ».

Et si, au contraire, nous dit Heidegger la philosophie était un art réussi ? C’est bien à quoi Heidegger, méditant sans relâche des poètes comme Hölderlin ou Trakl, invite en un sens.

N’est-ce pas en effet dans la parole des poètes que subsiste cette question de l’être que savants, logiciens, et philosophes positivistes au service de la techno-science contemporaine qui envahit tout ont négligé ? Pour le comprendre, il faut expliciter ce qu’Heidegger appelle la différence ontologique.

Pour Heidegger, toute l’histoire de la philosophie reposerait sur un malentendu originel : la confusion de l’étant et de l’être. Heidegger s’appuie notamment sur un passage du Sophiste de Platon, selon lui exemplaire de cette confusion : alors que Platon met en avant l’exigence de s’interroger sur ce dont nous parlons quand nous disons que quelque chose est, sur le fait d’être, sur ce que c’est que l’être, il se demande aussitôt ce qui mérite le nom d’être, ce qui est des choses sensibles ou des « idées ».

Ainsi la philosophie est-elle engagée sur le chemin d’une méprise permanente : elle ne s’interroge jamais sur l’être mais toujours sur l’étant (ce qui est). Obnubilée par le fait de la présence, elle oublie qu’il n’y a jamais présence que de l’étant et que l’être est justement ce qui se soustrait en se montrant dans l’étant comme tel :


La différence ontologique s’avère en tout état de cause, difficile à penser. Songeons néanmoins à ces vers de
Rimbaud, du poème « Enfance », dans les Illuminations :


 » Au bois, il y a un oiseau ;
Son chant nous arrête et nous fait rougir…
« 

« Au bois, il y a un oiseau » : c’est le plan de l’étant, c’est « oiseau », c’est le « bois » ; mais il n’y aurait rien du tout s’il n’y avait pas le « il y a » et le « il y a » il n’est nulle part et c’est l’illumination qu’évoque Rimbaud dans le titre de son recueil

C’est cela qui est à comprendre. Ce plan, il n’est nulle part et c’est lui « l’harmonie
invisible » grâce à laquelle il peut y avoir un bois, un oiseau, et un oiseau dans le bois.

Heidegger comme Wittgenstein, reclus loin de la fureur du monde dans un chalet de la Forêt noire allemande

Dès lors, pour penser l’être, la philosophie n’en appelle pas à la science ou à la technique mais à la poésie :

Maïakovski poète russe (1893-1930)

La poésie est une aide précieuse, dans la mesure où elle a pour objet cet avènement
de l’être qui a lieu uniquement dans et par la parole :

« La parole est l’enceinte (templum), c’est-à-dire la demeure de l’être. […] Parce que le langage est la demeure de l’être, nous n’accédons à l’étant qu’en
passant par cette demeure »
.

Martin Heidegger, « Pourquoi des poètes ? » dans Chemins qui ne mènent nulle part.

Heidegger en promenade dans les « chemins qui ne mènent nulle part » !

Si elle veut accéder à l’être, la pensée philosophique doit renoncer à la domination technico-rationnelle de la nature, à ce que Heidegger appelle l’arraisonnement du monde par la technique, renoncer à toute méthode scientifique et suivre le poète, se perdre avec lui, le long des « chemins qui ne mènent nulle part ». En grec, la méthode (méta hodos) désigne littéralement le chemin qui conduit à terme, qui mène à destination mais ce que Carnap voit comme une qualité, Heidegger le saisit comme un défaut.

Heidegger : le philosophe qui s’efforce de penser l’être sans le confondre avec les étants a plus à voir avec le poète qu’avec le savant ou le logicien.

Pour Heidegger, la métaphysique ne saurait en effet être considérée comme une science, ni même susceptible de cette rationalité qui s’est déployée dans les sciences positives ce que Carnap a bien démontré mais c’est précisément cela qui est tout à son honneur.

La métaphysique est radicalement séparée de la science et même peut-être de la
rationalité
.