LA NATURE / 3

1°) PROGRÈS ET CONFORT OU DÉCLIN ET DÉCADENCE ? :

En cherchant à dominer la nature, à faciliter notre existence, à rendre les tâches quotidiennes plus aisées et, de manière générale, la vie plus confortable, les êtres humains ne se sont-ils pas dénaturés ? Ils n’en ont peut-être pas eu conscience au début mais en jouissant de leurs inventions, en entrant dans le confort et la facilité, ne se sont-ils pas pris au piège du progrès ?

Ils sont devenus dépendants de leurs artifices, les artisans, non de leur liberté mais de leur asservissement à de nouveaux besoins.

Cette dénaturation progressive, les a affaiblis, Rousseau écrit dans le texte qui suit « les amollit » : ils y ont alors perdu leur liberté et leur bonheur naturels.

S’amollir , verbe pronominal :

  • Sens 1 : Perdre de sa vigueur, de son autorité. Exemple : » il s’est amolli ces derniers temps et l’équipe ne le craint plus ».
  • Sens 2 : Etre moins ferme physiquement. Exemple : « Depuis que j’ai arrêté la gymnastique, je sens que je me suis amollie« .

TEXTE CANONIQUE

« Dans ce nouvel état, avec une vie simple et solitaire, des besoins très bornés, et les instruments qu’ils avaient inventés pour y pourvoir, les hommes jouissant d’un fort grand loisir l’employèrent à se procurer plusieurs sortes de commodités inconnues à leurs pères ; et ce fut là le premier joug qu’ils s’imposèrent sans y songer, et la première source de maux qu’ils préparèrent à leurs descendants ; car outre qu’ils continuèrent ainsi à s’amollir le corps et l’esprit, ces commodités ayant par l’habitude perdu presque tout leur agrément, et étant en même temps dégénérées en de vrais besoins, la privation en devint beaucoup plus cruelle que la possession n’en était douce, et l’on était malheureux de les perdre, sans être heureux de les posséder. (…)

Mais dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre ; dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons.

La métallurgie et l’agriculture furent les deux arts dont l’invention produisit cette grande révolution. »

Jean-Jacques Rousseau, Essai sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, IIe Partie.

Dans cet extrait, Rousseau présente les hommes justes sortis de l’état de nature, état dans lequel ils vivaient isolés et paisiblement. La description insiste d’emblée sur l’idée que des « commodités » – entendons par là des objets et outils pratiques, d’usage facile, qui rendent l’activité plus aisée au quotidien comme la machine à laver, l’aspirateur, le tracteur – ces commodités sont pour lui un « joug ».

Le joug est, au sens propre, la pièce de bois que l’on met sur la tête des bœufs pour les atteler, au sens figuré cela désigne une forte contrainte, un asservissement :



Joug : pièce de bois qui attache les boeufs pour le labour

Autrement dit, le progrès, la culture qui semblerait à première vue produire de la facilité, et donc nous libérer, nous rend en fait pour l’auteur de plus en plus dépendant avec même des contraintes de plus en plus pénibles comme la propriété, l’argent, le travail.

Pourquoi est-ce contraignant ?

La réponse est dans la suite du texte : c’est parce que l’humanité prend l’habitude du confort et de la facilité et qu’ainsi, elle s’amollit :

Ainsi, le progrès nous affaiblit : nous avons perdu l’habitude de faire des efforts, nous ne savons même plus dépecer une chèvre ou un cerf, faire un feu de bois :

Nos muscles et notre squelette se fragilisent, nous devenons obèses ( taux incroyable : 45 % des jeunes américains sont obèses !).

Rousseau ajoute que si jamais nous étions privés de ces conditions confortables, alors elles nous manqueraient : ceci lui permet d’affirmer que nous en sommes devenus dépendants.

Par conséquent, loin de nous libérer de la tutelle de la nature, les inventions techniques, les artifices, tout ce qui rend notre activité plus rapide, facile, efficace, est au contraire devenue selon Rousseau, la source de notre faiblesse et de notre malheur.

  • ce qui est naturel est déjà là, donné, spontané et s’oppose à ce qui est artificiel : l’artifice est produit par l’art, c’est lefruit de l’activité humaine qui modifie ce qui est donné, invente, crée.
  • Ce qui est superficiel en revanche est ce qui est en trop, en excès, superflu.
  • En ce sens opposer naturel et superficiel est un jugement de valeur : ce qui est naturel serait bon, souhaitable, pur ; par opposition à ce qui est superficiel qui serait superflu, excessif, inauthentique, trop chargé.

Rappelons que l’artifice désigne étymologiquement ce qui est produit par l’artisan : l’arte fact qui suppose une maîtrise technique, une intelligence et une compréhension de la matière et de ses lois alors qu’aujourd’hui dans son sens usuel, le terme est connoté négativement comme un moyen ingénieux d’imiter la nature, de faire illusion.

Sens positif : un coeur artificiel qui vient remplacer le coeur malade.

Fausses fleurs réalistes : des fleurs artificielles

2°) La Mère-Nature de Montaigne :

Peut-être a-t-on tort alors d’admirer les progrès techniques de l’humanité, peut-être donnons-nous, comme John Stuart Mill, trop de valeur aux œuvres de la culture, aux artifices qui nous permettent de dominer la nature. C’est en ce sens que Montaigne, dans le chapitre intitulé « Des Cannibales » dans les Essais, faisait aussi le procès avant Rousseau du progrès technique et l’éloge des Indiens d’Amérique :

TEXTE CANONIQUE :

Lisez très attentivement le texte de Montaigne qui suit :

« Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, a produits : là où, à la vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice et détournés de l’ordre commun, que nous devrions appeler plutôt sauvages. En ceux-là sont vives et vigoureuses les vraies et plus utiles et naturelles vertus et propriétés, lesquelles nous avons abâtardies en ceux-ci, et les avons seulement accommodées au plaisir de notre goût corrompu. (…) Ce n’est pas raison que l’art gagne le point d’honneur sur notre grande et puissante mère Nature. Nous avons tant rechargé la beauté et richesse de ses ouvrages par nos inventions que nous l’avons du tout étouffée.

Partout où sa pureté reluit, elle fait une merveilleuse honte à nos vaines et frivoles entreprises (…).

Montaigne, Essais, Livre I, chapitre XXXI, « Des cannibales ».

  • Montaigne distingue deux significations du mot « sauvage » : lesquelles ?
  • 2. Quel effet l’artifice de l’humanité a-t-il sur la nature selon Montaigne ? Relevez les expressions du texte.
  • 3. Quelles sont les expressions liées à la nature dans le texte ? Qu’indiquent-elles sur la représentation de la nature que propose Montaigne ?
  1. Les deux premières occurrences du mot sauvage (ligne 1) signifient produit de la nature, sans modification humaine, en référence à l’étymologie latine du terme sauvage, silva que l’on traduit par la forêt, selvaticus qui signifie « sylvestre ». Est sauvage ce qui n’est pas domestiqué, c’est la nature avant que l’homme ne la modifie (en la cultivant, en la transformant en paysage, en apprivoisant les animaux). Mais au sens figuré, sauvage signifie aussi violent, agressif, destructeur, comme quand on s’exclame face à quelqu’un qui frappe, ou insulte : « c’est un sauvage ! » ou que l’on dénonce des actes qui témoignent d’une sauvagerie, pour parler d’actes cruels. C’est ici la signification de la deuxième occurrence du mot « sauvage«  (ligne 3).
  • 2. Les expressions du texte concernant l’effet de l’artifice humain sont les suivantes : « Altérés par notre artifice, détournés de l’ordre commun, abâtardies, accommodées au plaisir de notre goût corrompu, rechargé la beauté et richesse des ouvrages de la nature, étouffer la nature, vaines et frivoles entreprises ». Elles montrent toute la condamnation de l’artifice ici exprimée par Montaigne.
  • 3. Les expressions liées à la nature dans le texte sont les suivantes : « Vives et vigoureuses vraies et plus utiles et naturelles propriétés, grande et puissante mère Nature, beauté et richesse de ses ouvrages, sa pureté reluit ».

Que Montaigne propose une représentation d’une nature belle, utile, puissante, riche et pure.

On voit ici comment ce qui est naturel n’est pas seulement ce qui est là, déjà donné, mais aussi ce à quoi nous attribuons de la valeur quand nous disons que « la nature fait bien les choses », ou que nous parlons de « pureté naturelle », condamnant implicitement l’action des êtres humains dans sa dimension excessive et destructrice.

On pourrait alors penser que nous faisons partie de la nature, qu’il ne faut pas la concevoir comme extérieure à nous, mais au contraire nous concevoir comme une partie d’un tout avec lequel nous devons communier, vivre en harmonie. C’est tout le sens du mouvement écologiste et de l’idée de décroissance, qui se sont par exemple largement développés ces derniers temps…

Le « sauvage » est ici valorisé parce qu’il n’a pas été corrompu par la société : c’est le fameux mythe du « bon sauvage » que déclinent Montaigne, Rousseau mais aussi Diderot avec son Supplément au Voyage de Bougainville, souvent étudié en français (classe de seconde ou de première) :

A ce mythe du « bon sauvage » inspiré des récits de voyage des explorateurs à Tahiti, on a opposé la cruauté ou la bêtise du mauvais sauvage mélanésien, présenté comme un cannibale féroce, suite à la disparition mystérieuse de La Pérouse :

Parti de France en août 1785 le comte de Lapérouse, disparaît en 1788 avec ses 220 hommes sur deux navires, La Boussole et l’Astrolabe qui avaient quitté le 10 mars 1788 l’Australie de l’Est (Botany Bay) en direction de la Nouvelle-Calédonie !

Reste maintenant à savoir si l’homme est capable ou non de quitter la ville pour vivre «  dans la nature ». Le retour au monde sauvage est une option parmi d’autres mais il suppose un regard critique, et toute une philosophie de vie comme celle, par exemple, du philosophe américain Henry David Thoreau (1817-1862), auteur de Walden ou la vie dans les bois (1854) :

Il s’agit d’un récit autobiographique : Thoreau a vécu seul dans une cabane dans la forêt proche de sa ville, en contact étroit avec la nature, même si son but n’est pas de vivre à l’état sauvage en tant que tel mais de mener une aventure spirituelle, un éloignement temporaire du matérialisme de la société moderne. Ni Montaigne, ni Rousseau, n Thoreau ne disent qu’il faut vivre comme les « sauvages«  mais ils méditent sur les limites de l’artifice du « civilisé » :

Thoreau nous amène à nous poser certaines questions : est-il vraiment possible matériellement de quitter la société, la culture ? Est-il possible réellement de retrouver en soi l’essence perdue de l’homme ?

Les Celtes de l’antiquité se détournaient des cités pour chercher le reflet de la divinité sous les frondaisons des chênes. La forêt est un lieu d’ensauvagement et d’enseignement. C’est à la forêt, le premier et le dernier temple de la divinité, auquel les peuples d’Europe doivent leur héritage et leur devenir :

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Résumons-nous et allons plus loin :

Le projet de domination de la nature semble vain, mais surtout être une erreur : l’humanité cherchant santé, bien-être et bonheur se trompe si elle croit pouvoir les trouver dans le progrès technique et industriel. Le progrès conduit non seulement à l’affaiblissement de nos capacités naturelles, de notre force, de notre agilité mais il la rend dépendante d’objets inutiles et nocifs pour notre santé, et nous aveugle. (Jean-Jacques ROUSSEAU). Nous en sommes donc arrivés à détruire la nature, et à menacer sa propre existence. Pire en cherchant à maîtriser et à dominer la nature, l’humanité se met en danger elle-même. Son action conduit non seulement à l’épuisement des ressources naturelles dont sa survie dépend, mais aussi à l’ignorance du fait qu’une existence plus simple est favorable à la santé et au bonheur.

LA PLANETE EN DANGER !

Nous sommes pris dans une impasse : il faut dominer la nature pour survivre, mais cette domination nous fait courir le risque de la détruire alors que faire ? Peut-on maîtriser la nature sans la détruire et comment ? Ne nous faudrait-il pas une nouvelle éthique ?

LE MENSONGE (la vérité au sens moral) 1/2

Vacances romaines (Roman Holiday) est un film réalisé en 1953 par William Wyler avec Audrey Hepburn, Gregory Peck. Comédie romantique sur l’amour impossible entre une princesse et un journaliste, le film a obtenu trois Oscars et est devenu célèbre par la séquence suivante, celle de la « Bouche de la Vérité », les deux protagonistes s’étant rencontré à Rome et ayant menti sur leur statut respectif, le « journaliste » décide d’emmener la fausse touriste à l’épreuve :

Ce lieu emblématique de Rome est toujours très visité :


« Il faut voir en quoi consiste le mensonge.

Il ne suffit pas de dire quelque chose de faux pour mentir, si par exemple on croit, ou si on a l’opinion que ce que l’on dit est vrai. (…)

Or quiconque énonce un fait que, par croyance ou opinion, il tient pour vrai, même si ce fait est faux, ne ment pas. Il le doit à la foi qu’il a en ses paroles, et qui lui fait dire ce qu’il pense ; il le pense comme il le dit. Bien qu’il ne mente pas, il n’est pas cependant sans défaut, s’il croit des choses à ne pas croire, ou s’il estime savoir ce qu’il ignore, quand bien même ce serait vrai. Il prend en effet l’inconnu pour le connu.

Ment donc qui a une chose dans l’esprit, et en avance une autre, au moyen de mots ou de n’importe quel autre type de signes. Aussi dit-on également que le cœur du menteur est double, c’est-à-dire que sa pensée est double, car elle embrasse ce qu’il sait être vrai et ne dit pas, et, en même temps, ce qu’il avance à sa place, tout en sachant ou en pensant que c’est faux.« 

On voit bien? il y a trois occurrences du FAUX :

L’ERREUR : c’est une conviction, on ne sait pas qu’on se trompe

L’ILLUSION : c’est une croyance, on est persuadé que c’est vrai

Le diable est le confusionniste par excellence, celui qui lance de la confusion en permanence, celui qui est « double« . Le mot grec « diabolos » ne signifie rien d’autre. Le mensonge est donc ce qui est particulièrement diabolique. Il sème la discorde, dresse les hommes les uns contre les autres, bouleverse l’ordre naturel. Dans l’évangile de Jean 8, 44, le diable est qualifié de « père du mensonge« .

Saint-Augustin nous donne ici la définition classique du mensonge. Il le distingue immédiatement de l’erreur et de l’illusion. Dans le mensonge en effet, on dit le faux mais on connaît le vrai c’est ce que Augustin appelle avoir “le coeur double“, l’esprit double. Bref pour Augustin il y a dans tout mensonge une intention mauvaise, malfaisante. Mentir est donc un péché du point de vue religieux :

Benjamin Constant et Emmanuel Kant

Kant et Constant n’ont pas du tout la même conception du mensonge. Si Kant considère que dire la vérité est un devoir absolu, Benjamin Constant considère que mentir est nécessaire pour maintenir la vie sociale et que « ne jamais mentir rendrait toute société impossible« .

Situation : « Un de mes amis, poursuivi par des malfaiteurs, se réfugie chez moi. Les malfaiteurs frappent à ma porte et me demandent si j’ai accueilli cet ami. Est-il juste de leur mentir ? Deux réactions différentes !

La véracité dans les déclarations que l’on ne peut éviter est le devoir formel de l’homme envers chacun, quelque grave inconvénient qu’il en puisse résulter pour lui ou pour un autre(…).

Il est possible qu’après que vous avez loyalement répondu oui au meurtrier qui vous demandait si son ennemi était dans la maison, celui-ci en sorte inaperçu et échappe ainsi aux mains de l’assassin, de telle sorte que le crime n’ait pas lieu ; mais, si vous avez menti en disant qu’il n’était pas à la maison et qu’étant réellement sorti (à votre insu) il soit rencontré par le meurtrier, qui commette son crime sur lui, alors vous pouvez être justement accusé d’avoir causé sa mort. En effet, si vous aviez dit la vérité, comme vous la saviez, peut-être le meurtrier, en cherchant son ennemi dans la maison, eût-il été saisi par des voisins accourus à temps, et le crime n’aurait-il pas eu lieu. 

Celui donc qui ment, quelque généreuse que puisse être son intention, doit, même devant le tribunal civil, encourir la responsabilité de son mensonge et porter la peine des conséquences,si imprévues qu’elles puissent être. C’est que la véracité est un devoir qui doit être regardé comme la base de tous les devoirs fondés sur un contrat, et que, si l’on admet la moindre exception dans la loi de ces devoirs, on la rend chancelante et inutile.

C’est donc un ordre sacré de la raison, un ordre qui n’admet pas de condition, et qu’aucun inconvénient ne saurait restreindre, que celui qui nous prescrit d’être véridiques (loyaux) dans toutes nos déclarations.« 

Emmanuel Kant, D’un prétendu droit de mentir par humanité, 1797.

« Le principe moral que dire la vérité est un devoir, s’il était pris d’une manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible. Nous en avons la preuve dans les conséquences directes qu’a tirées de ce premier principe un philosophe allemand, qui va jusqu’à prétendre qu’envers des assassins qui vous demanderaient si votre ami qu’ils poursuivent n’est pas réfugié dans votre maison, le mensonge serait un crime.

Ce principe isolé est inapplicable. Il détruirait la société. (…) Dire la vérité est un devoir. Qu’est-ce qu’un devoir? L’idée de devoir est inséparable de celle de droits : un devoir est ce qui, dans un être, correspond aux droits d’un autre. Là où il n’y a pas de droits, il n’y a pas de devoirs. Dire la vérité n’est donc un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité. Or nul homme n’a droit à la vérité qui nuit à autrui.

Benjamin Constant, Des réactions politiques,1796.

L’interdit du mensonge a pour but d’éviter le mal et donc dire la vérité devant un criminel serait précipiter, permettre la réalisation du mal. On peut donc mentir et même on DOIT mentir devant celui qui veut faire du mal à autrui.

3°) La position souple et conséquentialiste de Vladimir JANKELEVITCH :

Vladimir Jankélévitch (1903-1985), Philosophe et musicologue français

 » Toute vérité n’est pas bonne à dire ; on ne répond pas à toutes les questions, du moins on ne dit pas n’importe quoi à n’importe qui il y a des vérités qu’il faut manier avec des précautions infinies, à travers toutes sortes d’euphémismes et d’astucieuses périphrases ; l’esprit ne se pose sur elles qu’en décrivant de grands cercles, comme un oiseau. Mais cela est encore peu dire : il y a un temps pour chaque vérité, une loi d’opportunité qui est au principe même de l’initiation ; avant il est trop tôt, après il est trop tard. (…) Ce n’est pas tout de dire la vérité, « toute la vérité », n’importe quand, comme une brute : l’articulation de la vérité veut être graduée ; on l’administre comme un élixir puissant et qui peut être mortel, en augmentant la dose chaque jour, pour laisser à l’esprit le temps de s’habituer. La première fois, par exemple, on racontera une histoire ; plus tard on dévoilera le sens ésotérique de l’allégorie. »

Jankélévitch, L’ironie,1936.

Face aux rigoristes et aux puristes comme les religieux et Kant qui nous somment de ne jamais mentir ou de simplement mentir dans un seul cas, devant le mal (Benjamin Constant), Vladimir Jankélévitch indique que dire la vérité n’est pas toujours facile parce qu’elle peut par exemple blesser :


Pour lui,  » toute vérité n’est pas bonne à dire », on ne dit pas la vérité « comme une brute »
:


Si toute vérité n’est pas bonne à dire, par exemple devant des enfants, son patron, un malade, voire sa femme ou son mari, on serait autorisé à mentir dans certaines circonstances, l’important étant d’en mesurer toujours les conséquences (d’où le terme de position CONSÉQUENTIALISTE). Il y aurait par exemple un temps pour dire la vérité, avant il est trop tôt après il est trop tard :


L’important pour l’auteur serait la sincérité. Ce n’est pas la notion de devoir ou de principe mais l’authenticité, être sincère avec soi-même et avec l’autre
:


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LA VÉRITÉ ET LA QUESTION MORALE 2/2

Sujet : « Est-ce un devoir de toujours dire la vérité ? »

  1. Introduction par l’opinion commune :

Pour la plupart des gens, la vérité est un devoir impérieux et le mensonge un objet de blâme. En effet, dire la vérité fait partie des valeurs sans lesquelles la vie affective et les relations sociales ne connaîtraient que ruse et hypocrisie. La vérité est toujours exigée de l’enfant, de l’époux, de l’épouse, de l’ami, du témoin. On imagine mal de vivre sans elle. Le mensonge consiste à tromper l’autre. Il suffit parfois d’un seul mensonge pour briser notre confiance en autrui. Le mensonge est donc un abus de confiance qui ruine le fondement des relations interpersonnelles.

C’est en ce sens que Kant soutient la thèse selon laquelle en toutes circonstances il faut être véridique.

Dire la vérité est un devoir moral qui exclut tout mensonge.

2°) Certes, la possibilité de communication entre les hommes repose sur la bonne foi de celui qui parle et la vérité de ce qu’il dit. Cependant, on peut se demander si la position de Kant ne pêche pas par excès. Un criminel peut-il, aurait-il donc droit à la vérité par exemple ?

Benjamin Constant, philosophe français prétend qu’on ne doit pas la vérité à n’importe qui. Le vrai n’est dû qu’à ceux qui le méritent et encore moins à ceux qui veulent tuer, assassiner ou faire le mal. Loin d’être un devoir absolu, dire la vérité demeure un devoir relatif subordonné à la valeur morale de l’interlocuteur. On ment devant Satan.

C’est l’exception qui confirme la règle.

3°) Si certaines personnes qui présentent une moralité douteuse n’ont pas droit à la vérité, peut-on pour autant soutenir que d’autres peuvent user du droit de mentir ?

Le mensonge est toléré de la part des médecins lorsqu’ils l’utilisent pour le bien des malades. Il peut aussi être justifié devant des enfants ou pour des raisons politiques. Ainsi, Platon admet que les dirigeants de la Cité peuvent mentir lorsque l’intérêt de l’Etat le réclame.

4°) On doit donc admettre qu’il n’est pas toujours facile de proclamer la vérité. Cependant, si nous perdons de vue la valeur de la vérité, nous perdons également le sens de nos rapports avec les autres. Le problème réside bien dans la difficulté de dire la vérité et la nécessité morale de ne pas la travestir.

Il se peut alors que la solution consiste dans l’art et la manière de dire la vérité. Il convient de savoir la dire avec nuance et discernement, ce qui est la vraie marque de l’esprit et peut-être de l’intelligence.

Il y a une déontologie du vrai qui repose sur la saisie de l’occasion opportune. Ce n’est pas tout de dire la vérité, toute la vérité à n’importe qui et n’importe quand comme une brute.

Dire la vérité peut être mortel, peut blesser. Voilà pourquoi nous devons respecter une posologie de la vérité en augmentant la dose chaque jour, pour laisser à l’esprit le temps de s’habituer. On ne dit pas la vérité aux enfants comme on dit par exemple la vérité aux adultes. Cette position est celle que nous avons vue en dernier du philosophe français Vladimir Jankélévitch.

COURS 1 / OBJECTIVITÉ – SENSIBILITÉ – SUBJECTIVITÉ

OÙ EN SOMMES-NOUS ?

Conçu en semestre, le programme du 1er semestre dont le thème est la RECHERCHE DE SOI se décompose en trois séquences comme suit :

PARTIE 1 : Education, transmission, émancipation (que nous avons  terminé et mis en ligne intégralement).

(que nous avions déjà commencé en méthodologie avec un texte de Henri Bergson et que nous allons poursuivre maintenant)

Nous avons achevé la Partie 1 et nous sommes donc dans la PARTIE 2 : LES EXPRESSIONS DE LA SENSIBILITÉ

Comme pour la partie 1, la partie 2, LES EXPRESSIONS DE LA SENSIBILITÉ se décomposent en trois cours.

L’ultime question de notre dernier cours :

C’est la raison d’être de cette deuxième séquence sur la recherche de soi, thème du premier semestre. Retenons déjà cette citation de Charles Baudelaire (1821-1867) le grand poète français qui sera un peu comme notre exergue (du latin « hors-d’oeuvre », une citation placée en tête d’un texte) ainsi que celles de Paul Cézanne et Voltaire :

Base de travail : Terre des hommes d’Antoine de Saint-Exupéry (1939), chapitre 8 mais d’abord qui est St-Exupéry (1900-1944), ?

« Pourquoi n’écririez-vous pas quelque chose qui ne serait pas un récit continu, mais une sorte de… enfin comme un bouquet, une gerbe, sans tenir compte des lieux et du temps, le groupement en divers chapitres des sensations, des émotions, des réflexions de l’aviateur ». C’est ce que conseille André Gide (1869-1951) à Antoine de Saint-Exupéry alors que ce dernier n’a rien publié depuis le succès de son deuxième roman Vol de nuit, en 1931.

L’écrivain-aviateur semble en panne d’inspiration mais si l’aviateur n’a publié aucun roman en huit ans, il n’a pas cessé d’écrire car reporter-journaliste pour gagner sa vie, Antoine de Saint-Exupéry travaille pour les quotidiens L’Intransigeant et Paris-Soir.

St Exupéry reporter aérien au journal L’Intransigeant, un grand quotidien de l’époque.


En 1936, il regroupe plusieurs de ses articles sous les titres « Le Vol brisé » et «
Prison de sable », articles dans lesquels il raconte sa vie d’aviateur dans l’Aéropostale, entre 1926 et 1935.


Ce n’est qu’en 1943 qu’Antoine de Saint-Exupéry publiera Le Petit Prince, ce conte philosophique qui a fait sa renommée internationale dans le monde des Lettres.

Un an plus tard, lors d’un vol au-dessus de la Méditerranée, son avion disparaît. Il a 44 ans.

Pour composer les huit chapitres de Terre des hommes – d’abord titré Étoiles par grand vent – Antoine de Saint-Exupéry reprend les différents articles évoqués ci-dessus et suit le conseil d’André Gide. Il partage avec le lecteur ses sensations, ses émotions et ses réflexions :


« Et voici qu’ils me semblaient avoir à demi perdu qualité humaine, ballottés d’un bout de l’Europe à l’autre par les courants économiques, arrachés à la petite maison du Nord, au minuscule jardin, aux trois pots de géranium que j’avais remarqués autrefois à la fenêtre des mineurs polonais. Ils n’avaient rassemblé que les ustensiles de cuisine, les couvertures et les rideaux, dans des paquets mal ficelés et crevés de hernies. Mais tout ce qu’ils avaient caressé ou charmé, tout ce qu’ils avaient réussi à apprivoiser en quatre ou cinq années de séjour en France, le chat, le chien et le géranium, ils avaient dû les sacrifier et ils n’emportaient avec eux que ces batteries de cuisine.
Un enfant tétait une mère si lasse qu’elle paraissait endormie. La vie se transmettait dans l’absurde et le désordre de ce voyag
e. Je regardai le père. Un crâne pesant et nu comme une pierre. Un corps plié dans l’inconfortable sommeil, emprisonné dans les vêtements de travail, fait de bosses et de creux. L’homme était pareil à un tas de glaise. Ainsi, la nuit, des épaves qui n’ont plus de forme, pèsent sur les bancs des halles. Et je pensai le problème ne réside point dans cette misère, dans cette saleté, ni dans cette laideur. Mais ce même homme et cette même femme se sont connus un jour et l’homme a souri sans doute à la femme : il lui a, sans doute, après le travail, apporté des fleurs. Timide et gauche, il tremblait peut-être de se voir dédaigné. Mais la femme, par coquetterie naturelle, la femme sûre de sa grâce se plaisait peut-être à l’inquiéter. Et l’autre qui n’est plus aujourd’hui qu’une machine à piocher ou à cogner, éprouvait ainsi dans son coeur l’angoisse délicieuse. Le mystère, c’est qu’ils soient devenus ces paquets de glaise. Dans quel moule terrible ont-ils passé, marqués par lui comme par une machine à emboutir ? Un animal vieilli conserve sa grâce. Pourquoi cette belle argile humaine est-elle abîmée ? […] //
Je m’assis en face d’un couple. Entre l’homme et la femme, l’enfant, tant bien que mal, avait fait son creux, et il dormait. Mais il se retourna dans le sommeil, et son visage m’apparut sous la veilleuse. Ah ! quel adorable visage ! Il était né de ce couple-là une sorte de fruit doré. Il était né de ces lourdes hardes cette réussite de charme et de grâce. Je me penchai sur ce front lisse, sur cette douce moue des lèvres, et je me dis : voici un visage de musicien, voici Mozart enfant, voici une belle promesse de la vie. Les petits princes des légendes n’étaient point différents de lui : protégé, entouré, cultivé, que ne saurait-il devenir ! Quand il naît par mutation dans les jardins une rose nouvelle, voilà tous les jardiniers qui s’émeuvent. On isole la rose, on cultive la rose, on la favorise. Mais il n’est point de jardinier pour les hommes. Mozart enfant sera marqué comme les autres par la machine à emboutir. Mozart fera ses plus hautes joies de musique pourrie, dans la puanteur des cafés-concerts. Mozart est condamné.
//

Et je regagnai mon wagon. Je me disais : ces gens ne souffrent guère de leur sort. Et ce n’est point la charité ici qui me tourmente. Il ne s’agit point de s’attendrir sur une plaie éternellement rouverte. Ceux qui la portent ne la sentent pas. C’est quelque chose comme l’espèce humaine et non l’individu qui est blessé ici, qui est lésé. Je ne crois guère à la pitié. Ce qui me tourmente, c’est le point de vue du jardinier. Ce qui me tourmente ce n’est point cette misère, dans laquelle, après tout, on s’installe aussi bien que dans la paresse. Des générations d’orientaux vivent dans la crasse et s’y plaisent. Ce qui me tourmente, les soupes populaires ne le guérissent point. Ce qui me tourmente, ce ne sont ni ces creux, ni ces bosses, ni cette laideur. C’est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assassiné.
Seul l’esprit, s’il souffle sur la glaise, peut créer l’Homme. »

Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes, chapitre 8 (1939).

[ A noter : les // correspondent au découpage du texte en trois parties ].

Comme on peut le voir ici, il n’est pas question de vol dans le texte proposé. Dans cet extrait, c’est un autre moyen de transport qui est évoqué : le train.

Le célèbre transsibérien

Alors qu’il effectue un « long voyage en chemin de fer » en direction de Moscou, Antoine de Saint-Exupéry se retrouve avec des ouvriers polonais venus travailler dans le Nord de la France et regagnant leur pays. Un instant précis de ce voyage a marqué son esprit. Ayant dû changer de wagon, il se retrouve assis face à une famille – une mère, un père et un enfant. Il ne sait rien d’eux, n’en saura jamais rien mais son imagination fait le reste. À partir de ce
souvenir, Antoine de Saint-Exupéry propose une écriture à la fois sensitive, émotive et réflexive qui nous fait mieux découvrir l’Autre – celui que l’on croise parfois au coin du monde – mais aussi soi-même et in fine, l’Homme. (n’oublions pas le titre humaniste de l’ouvrage Terre des hommes ).

  • Il nous rapporte les conditions misérables dans lesquelles vivent les « mineurs polonais » durant les années 1930. S’il utilise un point de vue interne – celui du témoin fidèle – il reste le plus souvent objectif. Dans le premier paragraphe, il fait un constat froid et détaché de la situation économique de ces ouvriers. Les connecteurs spatiaux sont précis – « d’un bout de l’Europe à l’autre », « maison du Nord », « polonais », « France » –tandis que les deux énumérations fermées à rythme ternaire opposent ce qu’ils ont pu emporter, dans leur présent misérable – « les ustensiles de cuisine, les couvertures et les rideaux » – à ce qu’ils ont dû laisser – « le chat, le chien et le géranium », maigres
    souvenirs d’un passé plus heureux.
Maison du nord au pot de géranium.

  • À partir du §2), le reporter adopte un angle plus précis et passe à la description des trois
    membres d’une famille – « Un enfant », « une mère », « le père ». En conservant son point de vue
    de témoin – « Je regardai le père» – Antoine de Saint-Exupéry réalise un mouvement déductif. Si les deux phrases non-verbales qui se suivent – « Un crâne pesant et nu comme une pierre. Un corps plié dan l’inconfortable sommeil, emprisonné dans les vêtements de travail, fait de bosses et de creux. » – font penser à une prise de notes d’un journaliste sur le terrain, les comparaisons « comme une pierre », « pareil à un tas de glaise » mais surtout la métaphore de la prison – « emprisonné dans les vêtement du travail » – témoignent d’un point de vue objectif qui s’érode. Notre témoin devient alors interprète. A la fin de la première partie, « Le mystère, c’est qu’ils soient devenus ces paquets de glaise. […] et son visage m’apparut sous la veilleuse »), le témoin-reporter Antoine de Saint-Exupéry réapparaît dans ce plus court passage. Son analyse avance mais il s’interroge encore, notamment avec les questions rhétoriques : « Dans quel moule terrible ont-ils passé, marqués par lui comme par une machine à emboutir ? », « Pourquoi cette belle argile humaine est-elle abîmée ? ». Comme dans le deuxième paragraphe, le recours aux figures comparatives – la métaphore filée de la poterie (« ces paquets de glaise », « moule », « argile ») et la comparaison avec la « machine à emboutir » – viennent quelque peu altérer son objectivité journalistique.

  • → L’utilisation du témoignage permet à l’auteur de donner une vraie force à son propos. En effet, le « témoin », c’est celui qui a vu ou entendu quelque chose et qui sera donc le mieux placé pour le raconter ou certifier de son existence.

  • Deux options s’offrent pourtant à celui-ci : l’objectivité ou la subjectivité.

2°) Dans la deuxième partie, l’enfant endormi tourne son visage vers Antoine de Saint-Exupéry. Sous la lumière de la veilleuse qui instaure d’emblée une atmosphère mystérieuse, l’homme de terrain se métamorphose en conteur. Quatre figures analogiques vont être utilisées :
— La métaphore du « fruit doré »
— La comparaison avec les « petits princes des légendes »
La comparaison avec Mozart enfant (à quatre reprises)
La métaphore de la « rose »
→ En utilisant ces figures de style, Antoine de Saint-Exupéry réalise une épiphanie littéraire : l’enfant, apparu devant ses yeux, apparaît devant ceux du lecteur comme un être miraculeux, en opposition avec la situation réelle dramatique. Alors
si les évocations du fruit doré et du petit prince restent ponctuelles, la métaphore de la rose et la comparaison avec Mozart vont être

les points de départ de l’interprétation : de l’écriture sensible.

3) Dans la dernière partie, la formule « Ce qui me tourmente » est répétée à cinq reprises.
→Cette anaphore souligne le travail d’interprétation que réalise ici Antoine de Saint-Exupéry.
Alors que la plume du conteur s’est peu à peu imposée sur celle du reporter, ce dernier revient dans le dernier paragraphe pour donner un sens aux visions qu’il a eues. Le verbe « tourmenter » traduit bien son émotion – et donc sa subjectivité – mais celle-ci sera mise à profit d’une véritable analyse sociologique.

En effet, il réfléchit sur le déterminisme familial et social de l’Homme ; dès sa naissance, l’enfant est déterminé par ceux qui l’entourent – famille ou société. Antoine de Saint- Exupéry refuse le regard attendrissant, le regard de pitié, préférant adopter le « point de vue du jardinier » qui regarde sans pouvoir agir ce « Mozart assassiné ».

Portrait de la famille Mozart. Johann Nepomuk della Croce, (1780-1781).

→« voici un visage de musicien, voici Mozart enfant » écrit Antoine de Saint-Exupéry dans l’extrait étudié. St Exupéry veut nous faire comprendre que ce virtuose, s’il n’avait pas été
écouté, aurait été oublié, comme tant d’autres le sont.

Dans le tableau du peintre autrichien Johann Nepomuk della Croce, le spectateur découvre le visage de Mozart enfant. La cellule familiale est minutieusement composée. Protégé par le regard de la mère au visage figé dans l’ovale du médaillon exposé au mur, Mozart est entouré par sa soeur Maria Anna, assise à ses côtés au piano, et par son père Leopold, assis devant ses deux enfants, un violon dans les mains. Cultivé, le jeune musicien l’est, ici au sens figuré. La culture est avant tout musicale avec les instruments déjà cités auxquels s’ajoute la statuette à la lyre représentant Orphée, au fond à droite. Elle est aussi littéraire avec la plume plongée dans l’encrier.
→Ce tableau répond aux règles du portrait, très en vogue au XVIIIe siècle et ce dans toute l’Europe. Un fond uniforme, de riches vêtements, des drapés travaillés, des objets-symboles, rien n’est laissé au hasard. En revanche, du sensible et des émotions, il n’est guère question. Les traits sont sévères, les regards tous identiques, fixant le spectateur, sans un souffle, presque inquiétants !

Amadeus de Milos Forman (1984)

Voici comment le philosophe Aristote concevait ces « états affectifs » :
« J’entends par états affectifs, l’appétit, la colère, la crainte, l’audace, l’envie, la joie, l’amitié ; la haine, le regret de ce qui a plu, la jalousie, la pitié, bref toutes les inclinations accompagnées de plaisir ou de peine ».

Platon et Aristote : Le plaisir d’une amitié !

Un domaine d’écriture interroge tout particulièrement ce rapport entre objectivité et subjectivité : le journalisme. Aux journalistes qui privilégient l’honnêteté à l’objectivité, à leurs yeux impossible, Henri Madelin répond par exemple dans un article du Monde diplomatique :
« Les journalistes ne sont pas répréhensibles parce qu’ils ne seraient pas objectifs. Mais la dégradation gagne quand les hommes des médias se mettent à tomber dans ce travers très moderne qui consiste à confondre vérité et sincérité. La sincérité est le produit de la subjectivité humaine. Elle est variable dans le temps, ignore le nécessaire « vivre ensemble », et peut être entourée d’oeillères tout en étant truffée de bonnes intentions. La sincérité est sélective […] L’homme doit tendre de toutes ses forces vers une vérité plus grande, plus large,
moins enfermée. ».

Henri Madelin, « Journalisme et morale »,1994.

LES LIVRES DE SAINT-EXUPÉRY EN FOLIO

Antoine de Saint-Exupéry, une pensée radicale méconnue :

Vous pouvez découvrir ci-dessous un entretien donné par Philippe de Laitre à l’occasion de la sortie de son essai Saint-Exupéry – Au-delà du Petit Prince (La Nouvelle Librairie, 2024).

Et si le succès planétaire du « Petit Prince » était le principal obstacle à la véritable connaissance d’une œuvre à la fois profonde et radicale, farouchement anti-moderne et anticapitaliste, sur laquelle plane l’entêtante question de la mort de Dieu ?

COURS 2 / LES ORIGINES DE L’INTROSPECTION

  1. SENSIBILITÉ : « Le fait pour un individu, d’être capable d’affection ou d’émotion ». Voici un des sens que l’on donne à la « sensibilité ». En réalité, les acceptions de ce terme sont nombreuses et – selon les disciplines qui l’envisagent – l’accent sera mis sur un de ses éléments constitutifs : l’individu, l’affection, l’émotion, etc. Ainsi, en psychologie, le synonyme le plus fréquemment utilisé est l’« affectivité », définie comme l’action de l’esprit hors de toute activité intellectuelle.

2. INTROSPECTION : Observation, analyse de ses sentiments, de ses motivations par le sujet lui-même.

« Action de regarder à l’intérieur ». Voici la définition que l’on donne au terme latin « introspectus ». Vous le voyez : le terme français « introspection » n’en a modifié que le suffixe. On y retrouve donc le préfixe « intro– » qui veut dire « à l’intérieur » et la racine « –spect– » qui veut dire « regarder ».

Si l’on situe l’éclosion des expressions de la sensibilité au XVIIIe siècle, on ne peut ignorer les réflexions nombreuses sur l’Homme et en particulier sur le « Moi » d’un AUGUSTIN (354-430) dans l’Antiquité tardive ou d’un MONTAIGNE au XVIe siècle sans oublier un Pascal s’interrogeant sur le Moi au XVIIe siècle et le déclarant « haïssable«  :

S’il est cependant vrai que la période classique a mis un peu au second plan le champ d’observation de l’intimité, ce sont les penseurs du siècle des Lumières qui vont réagir en replaçant l’individu au coeur de leurs réflexions. L’âme humaine, sans jamais se détacher de tout ce qui l’entoure, va alors partir à la quête d’elle-même pour se comprendre.

Comme le titre rousseauiste de ce deuxième cours, « naître au monde » l’indique de manière implicite, c’est avec Jean-Jacques Rousseau que nous allons partir à la découverte des expressions de la sensibilité. Sauf que Rousseau a eu ses précurseurs et ses influences de lectures. Aussi nous attacherons-nous dans un premier temps aux Incipit des Confessions de Saint-Augustin, des Essais de Montaigne pour revenir sur celui, si emblématique des Confessions de JEAN-JACQUES ROUSSEAU et celui des Rêveries du promeneur solitaire.

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Kabyle, né à Tagaste (actuellement Souk-Ahras, en Algérie) le 13 novembre 354 d’un père incroyant et d’une mère chrétienne. Brillant étudiant, il eut une jeunesse très dissipée qui connut tous les vices. En 383, il vient à Rome, puis enseigne la rhétorique à Milan. Converti, baptisé à Pâques 387, il retourne en Afrique. Ordonné prêtre en 391, évêque d’Hippone (près de l’actuelle Bône, Algérie) en 396, un des plus grands théologiens chrétiens. Il meurt au moment des invasions barbares en Afrique, le 28 août 430.

Saint-Augustin, tableau de Philippe de Champaigne, 1645-1650.

Ses trois grands livres sont : Les Confessions, La Cité de Dieu, et De la Trinité :

« Ainsi la faiblesse du corps au premier âge est innocente, l’âme ne l’est pas. Un enfant que j’ai vu et observé était jaloux. Il ne parlait pas encore et regardait, pâle et farouche, son frère de lait. Chose connue ; les mères et nourrices prétendent conjurer ce mal par je ne sais quels enchantements. Mais est-ce innocence dans ce petit être, abreuvé à cette source de lait abondamment épanché, de n’y pas souffrir près de lui un frère indigent dont ce seul aliment soutient la vie ? Et l’on endure ces défauts avec caresse, non pour être indifférents ou légers, mais comme devant passer au cours de l’âge. Vous les tolérez alors, plus tard ils vous révoltent. »

Saint Augustin, Confessions, livre I, chapitre 7, « L’enfant est pêcheur ».

  » Je vins à Carthage, et autour de moi, partout, crépitait la rôtissoire des honteuses amours. Jen’aimais pas encore et j’aimais à aimer; et par mie indigence plus profonde je me haïssais d’être moins indigent. Je cherchais sur quoi porter mon amour, dans mon amour de l’amour; et je haïssais la sécurité et le chemin sans souricières. Car il y avait une faim en moi, dans mon intime privé de l’aliment intérieur, de toi-même, ô mon Dieu, et cette faim n’excitait pas mon appétit mais je n’avais aucun désir des nourritures incorruptibles; ce n’était pas que j’en fusse gorgé mais plus j’étais à jeun, plus j’étais écœuré. C’est pour cela que mon âme ne se portait pas bien. Couverte d’ulcères, elle se jetait au dehors, avide qu’elle était de gratter sa misère au contact des êtres sensibles; mais eux, s’ils n’avaient pas d’âme, non, vraiment, ils ne se feraient pas aimer!

Aimer et être aimé, c’était plus doux pour moi si je pouvais jouir aussi du corps de l’être aimé. Je souillais donc le courant de l’amitié par les ordures de la concupiscence, et j’en ternissais la candeur par les buées infernales du désir. Et pourtant, hideux et avili, c’est d’élégance et de civilité que j’étais impatient par un comble de vanité. J’en vins à me ruer dans l’amour où je désirais me prendre. Mon Dieu, ma miséricorde, de combien de fiel pour cette douceur-là, dans ta grande bonté, tu l’as arrosée? Car je fus aimé et je parvins aussi en secret à la jouissance qui enchaîne, et je m’enlaçais avec joie dans des nœuds de misère pour être meurtri des verges de fer brûlantes de la jalousie, des soupçons et des craintes, des colères et des querelles.« 

St Augustin, Les Confessions, Livre III, chapitre 1.

 »Je n’aimais pas encore et j’aimais à aimer »

Je vins à CarthageLes Confessions, livre 3, chapitre 1

La Grâce tombe sur St-Augustin.

Bande annonce

La rencontre avec sa mère, Sainte-Monique quand il est encore manichéen.
LE FILM COMPLET

Mais qui était donc MONTAIGNE (1533-1592) ?

Le célèbre château de Montaigne

Montaigne a écrit Les Essais au 16ème siècle. Ce n’est pas une autobiographie mais un autoportrait. Il ne veut pas imposer une leçon au lecteur mais il nous invite à découvrir ses observations et ses réflexions.

MONTAIGNE, dès la première ligne de son introduction, précise de façon étonnante que son œuvre est « de bonne foi« , qu’il ne ment pas mais en même temps que ce qu’il écrit est privé, non destiné au public mais à sa famille et à ses amis. Faut-il le croire ? Curieusement, l’adresse du texte porte le titre « AU LECTEUR » ! Mais on note presque une certaine agression envers le lecteur, il n’a aucune considération pour lui et écrit :  » nulle considération de ton service », le lecteur est directement interpellé et tutoyé !

« Au Lecteur

     C’est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t’avertit, dés l’entrée, que je ne m’y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n’y ai eu nulle considération de ton service, ni de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d’un tel dessein. // Je l’ai voué à la commodité particulière de mes parents et amis : à ce que m’ayant perdu (ce qu’ils ont à faire bientôt) ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent, plus altiére et plus vive, la connaissance qu’ils ont eue de moi. Si c’eût été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse mieux paré et me présenterais en une marche étudiée. Je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice : car c’est moi que je peins. Mes défauts s’y liront au vif, et ma forme naïve, autant que la révérence publique me l’a permis. Que si j’eusse été entre ces nations qu’on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature, je t’assure que je m’y fusse très volontiers peint tout entier, et tout nu. Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre : ce n’est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain. Adieu donc ; de Montaigne, ce premier de mars mil cinq cent quatre vingts.« 

Montaigne – Les Essais, « Incipit« .

 

I. La ruse de Montaigne s’adressant au lecteur : Première partie : De « C’est ici… » à « …d’un tel dessein. » :


Le projet de Montaigne paraît être défini négativement « ne … que », « nulle … ni« . Montaigne explique qu’il ne demande aucun commentaire ni jugement de la part des lecteurs, puisque ce livre ne leur est pas destiné. Il se dévalorise même ironiquement en déclarant qu’il ne serait pas assez fort pour écrire un livre pour tout lecteur (« Mes forces ne sont pas capables d’un tel dessein« ). Tout cela est un procédé pour interpeller le lecteur et aiguiser sa curiosité car Montaigne en publiant ses Essais, veut bien sûr toucher le plus de lecteurs possible.

II. Montaigne veut survivre : Deuxième partie de « Je l’ai voué… » à « …qu’ils ont eue de moi. »

Montaigne déclare qu’il veut donc limiter ses lecteurs à ses proches (« mes parents et amis« ). Il donne une première justification à cette autobiographie : il veut lutter contre la mort. L’antithèse entre « perdu » et « retrouver » met en valeur sa justification. En quelque sorte l’écriture permettrait de survivre. Puis, il se justifie une seconde fois en expliquant qu’il ne veut pas que l’on ait une fausse image de lui. L’autobiographie, selon lui, met en jeu une communication entre les êtres, il peut ainsi mieux se faire connaître, mieux faire savoir ce qu’il est vraiment. « plus altiére et plus vive« , il veut tout faire connaître sur lui, et l’anaphore de « plus » montre même que cet ouvrage permettra à ses proches de mieux le connaître. L’emploi du mot « vive » montre également que Montaigne considère que l’écriture de ses Essais lui permettra en quelque sorte de survivre après sa mort.

III. La Peinture de soi-même et la sincérité : Troisième partie de « Si c’eût été pour… » à « …et tout nu. » :

    Montaigne définit son projet comme celui de se décrire de : « façon simple, naturelle et ordinaire« , « sans contention et artifice », ‘tout entier et tout nu« . Il veut donc se présenter le plus vrai, le plus simple possible. On note l’omniprésence du « je » (« je« , « moi-même« , déterminants possessifs « ma« , « mes« ) dans tout le texte, montrant que le texte va effectivement être autobiographique. Puis il emploie la métaphore de la peinture « c‘est moi que je peins » pour exprimer qu’il va se montrer tel qu’il est et ce tout nu c’est-à-dire comme le sont les sauvages des autres contrées : « ces nations qu’on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature« . ( cf le texte célèbre de Montaigne sur les cannibales).

Montaigne récapitule son projet dans une formule percutante :


   Mais avant de date et de signer son incipit, il veut encore une fois décourager le lecteur en insinuant que ce livre n’aura pas d’intérêt pour lui : « ce n’est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain« . Pourquoi tant de précautions ? C’est que Montaigne se pose le problème auquel il est confronté, et c’est lui le premier écrivain à y être confronté,


Pour terminer, Montaigne pose la forme la plus logique de la conclusion « adieu donc ». Il congédie le lecteur, et le terme « adieu » signifie qu’ils ne doivent plus se revoir, donc il demande au lecteur de refermer le livre et de ne plus lire la suite, ce qui est encore une fois un procédé pour piquer la curiosité du lecteur et en fait paradoxalement l’encourager à continuer de lire
.

Le but est strict, se peindre tout nu, se dévoiler complètement. Ce livre unique dans l’histoire littéraire est donc placé sous le signe de la vérité et de la sincérité et Montaigne le précise en toutes lettres, ne souhaitant pas accroître sa renommée ou sa situation. Montaigne veut dresser de lui un portrait humaniste, sincère et sans artifice.

Le Pigeonnier ou célèbre Tour de Montaigne où il s’était installé pour « travailler »

Le plafond de son bureau avec gravé sur les poutres les citations antiques préférées de Montaigne


   

COURS 2 (bis) / INTUS ET IN CUTE

C’est en effet avec Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) que nous allons partir à la découverte de la sensibilité. Mais ce n’est pas aux côtés du rêveur en herbe que nous avancerons, le laissant à la solitude des rêveries du promeneur solitaire mais nous envisageons la démarche confessionnelle de l’auteur genevois où la sensibilité est maîtresse du jeu :

Quand Jean-Jacques Rousseau choisit le titre de son oeuvre, il se place de toute évidence sous l’égide des Confessions de Saint-Augustin – écrites entre 397 et 401 – mais il donne également à ce terme une définition plus vaste : la sienne. D’ailleurs, le titre qui figure dans la première édition de 1767 ne se réduit pas à ces deux mots « Les Confessions ».

Voici le titre complet de l’ouvrage de Rousseau :

« Les Confessions de J.-J. Rousseau, contenant le détail des événements de sa vie, et de ses sentiments secrets dans toutes les situations où il s’est trouvé« .

Apposé à la première épreuve de l’ouvrage, ce titre long fait déjà directement écho à la sensibilité. Les Confessions contiendront le détail des événements de sa vie, et de ses sentiments secrets dans toutes les situations où il s’est trouvé. Avec le groupe nominal « ses sentiments secrets », l’évocation du sensible est ici implicite ; elle était déjà explicite dans notre citation avec les verbes « sentir » et « voir ». Quant à la « vérité » inhérente à la confession religieuse – l’aveu de tous les péchés – elle est là aussi sous-jacente.

Elle fera son apparition, cette fois en amont de notre citation avec la formule devenue fameuse du « Je serai vrai » qui se poursuit ainsi : « je le serai sans réserve ; je dirai tout ; le bien, le mal, tout enfin ».

« INTUS, ET IN CUTE

Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi.
Moi seul. Je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m’a jeté, c’est ce dont on ne peut juger qu’après m’avoir lu.
Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : Voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je fus. J’ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n’ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon ; et s’il m’est arrivé d’employer quelque ornement indifférent, ce n’a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire. J’ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l’être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus : méprisable et vil quand je l’ai été ; bon, généreux, sublime, quand je l’ai été : j’ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as vu toi-même. Être éternel, rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables ; qu’ils écoutent mes confessions, qu’ils gémissent de mes indignités, qu’ils rougissent de mes misères. Que chacun d’eux découvre à son tour son cœur au pied de ton trône avec la même sincérité,
et puis qu’un seul te dise, s’il l’ose : je fus meilleur que cet homme-là.« 

Jean-Jacques ROUSSEAU, Les Confessions, Incipit.

Tatouage original : « intus et in cute »

épigraphe : Courte citation en tête d’un livre ou d’un chapitre.

Une dernière formule de Rousseau doit retenir notre attention. Car avant cette promesse du « dire vrai », Rousseau a déclaré : « Nul ne peut écrire la vie d’un homme que lui-même ». Cette parole est étroitement liée à l’expression de la sensibilité, bien plus qu’il n’y paraît.

Elle peut se comprendre de deux manières :

1. Premièrement, elle semble être une lapalissade : en toute logique, la révélation des
« sentiments secrets » ne peut être faite que par l’être sensible lui-même.

2. Mais deuxièmement, cette affirmation peut aussi être considérée comme une forme d’altruisme : la véritable connaissance des hommes passe par un appel à la confession sensible de soi-même. Pour « que chacun puisse connaître soi et un autre », il vaut mieux « commencer par lire dans [le coeur] d’autrui » puis « connaître le sien même ». Dans le miroir des Confessions, le lecteur ne découvrira alors que son reflet réaliste et signifiant, d’un
autre qui lui ressemble.

Le texte où la sensibilité pré-romantique de Jean-Jacques Rousseau s’exprime le plus librement est bien sûr celui des Rêveries du promeneur solitaire qu’il faut donc avoir lu :

« Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même. Le plus sociable & le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime. Ils ont cherché dans les raffinements de leur haine quel tourment pouvait être le plus cruel à mon âme sensible, & ils ont brisé violemment tous les liens qui m’attachaient à eux. J’aurais aimé les hommes en dépit d’eux-mêmes. Ils n’ont pu qu’en cessant de l’être se dérober à mon affection. Les voilà donc étrangers, inconnus, nuls enfin pour moi puisqu’ils l’ont voulu. Mais moi, détaché d’eux et de tout, que suis-je moi-même ?« 

Jean-Jacques ROUSSEAU, Les rêveries du promeneur solitaire, 1ère promenade, début.

 » Exister pour nous, c’est sentir; notre sensibilité est incontestablement antérieure à notre intelligence, et nous avons eu des sentiments avant des idées. Quelle que soit la cause de notre être, elle a pourvu à notre conversation en nous donnant des sentiments convenables à notre nature; et l’on ne saurait nier qu’au moins ceux-là ne soient innés. Ces sentiments, quant à l’individu, sont l’amour de soi, la crainte de la douleur, l’horreur de la mort, le désir du bien-être. Mais si, comme on n’en peut douter, l’homme est sociable par sa nature, ou du moins fait pour le devenir, il ne peut l’être que par d’autres sentiments innés relatifs à son espèce; car, à ne considérer que le besoin physique, il doit certainement disperser les hommes au lieu de les rapprocher. Or c’est du système moral formé par ce double rapport à soi-même et à ses semblables que naît l’impulsion de la conscience. Connaître le bien, ce n’est pas l’aimer : l’homme n’en a pas la connaissance innée, mais sitôt que sa raison le lui fait connaître, sa conscience le porte à l’aimer : c’est ce sentiment qui est inné. »

ROUSSEAU, Émile ou de l’Éducation, Livre IV.

Ici Rousseau déclasse Descartes : le cogito devient sentio. Non plus « je pense, donc je suis », mais « je sens, donc je suis ». La pensée, jadis fruit de longues méditations ancrées dans la sagesse ancienne, est balayée au profit de l’émotion — intérieure et immédiate.

Rousseau affirme : « il n’est jamais faux que je sente ce que je sens. » et plus loin : « Exister pour nous, c’est sentir ; notre sensibilité est incontestablement antérieure à notre intelligence, et nous avons eu des sentiments avant des idées. ». L’émotion devient alors l’argument invincible.

Depuis l’Antiquité le grand oeuvre de la philosophie fut d’élever la raison au niveau de la vertu. Rousseau anéantit 22 siècles en montrant la primauté des sentiments. La pensée perd ses lettres de noblesse puisqu’elle n’est que le serviteur de l’émotion.

Je suis forcé de l’admettre : toutes mes pensées sont issues de mes sentiments ; l’émotion en est toujours le moteur. Quand je pense, je ressens. Et c’est par un raisonnement rationnel que la raison elle-même cède raisonnablement la place au sentiment. L’argument est imparable.La philosophie de la vertu par la raison est donc une chimère puisque la raison se fonde sur l’émotion.

Tout psychologue confirmera que l’émotion prime, qu’elle manipule la raison à sa guise.La noblesse de l’homme ne tient donc pas à sa faculté de raisonner mais à celle de sentir.
Le sentiment : argument invincible

L’essentiel pour Rousseau c’est de montrer qu’il a toujours agi au mieux d’après ses sentiments. Si les sentiments sont incontournables, invincibles, s’ils sont naturels - même s’ils provoquent des comportements dont les conséquences sont regrettables – , le sujet qui en est la proie est innocent.

Bref, pour Rousseau, lorsque l’on agit en accord avec ses sentiments, on ne peut rien se reprocher. Voilà l’originalité fantastique du Romantisme qui s’annonce ! Ce n’est pas à l’individu de se comporter de manière à ce que la société soit bonne, mais à la société de faire en sorte de ne pas corrompre les sentiments. 

Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau fondent l’autobiographie moderne. L’auteur s’engage à faire le récit sincère de sa propre vie, tout en cherchant à expliquer l’histoire de sa personnalité. La finalité du récit est empreinte d’altruisme :  » la connaissance des hommes », dit-il. Connaître son coeur, ses sentiments pour pouvoir lire dans le coeur d’autrui, l’introspection chez Rousseau est encore tourné vers les autres, en une sorte de dédoublement. En lisant Les Confessions, le lecteur découvre non pas son reflet mais celui réaliste et signifiant d’un autre qui lui ressemble. La pitié, socle de toutes les vertus pour Rousseau s’enclenche, la moralisation est en marche.

Autrui : « Toute personne autre que soi-même… »

Cette définition du pronom indéfini « autrui » semblerait l’exclure d’emblée d’un travail sur les expressions de la sensibilité, tourné sur ce « soi-même ». Elle désigne ce que Jean-Paul Sartre appelle « le moi qui n’est pas moi ». Et pourtant, l’un ne peut aller sans l’autre ! Non seulement, l’être sensible réagit au monde extérieur – et donc à autrui –mais il va également trouver dans cet autre un miroir ou, dans un mouvement inverse, lui en tendre un. C’est le philosophe Georg Hegel qui dans sa Phénoménologie de l’esprit (1807) et plus précisément avec la « Dialectique du maître et de l’esclave » va montrer que sans autrui, le « moi » ne peut exister.

Echo et Narcisse, Tableau de John William Waterhouse, 1903.


Écho ou l’autre qui aime : son visage est tourné vers Narcisse…
Narcisse ou l’autre qui s’aime :
cet autre qu’il croit voir n’est autre que lui…


Dans le romantisme qui suivra, Rousseau aura de nombreux imitateurs qui iront même encore plus loin dans la quête de la sincérité et ce sera en particulier le cas de FRANÇOIS- RENÉ DE CHATEAUBRIAND et de ses Mémoires d’outre-tombe :

FRANÇOIS-RENÉ DE CHATEAUBRIAND (1768-1848)

Dans cette Leçon d’anatomie du docteur Tulp, Rembrandt âgé simplement de 26 ans, représente une séance d’anatomie en train de se dérouler. Entouré de sept assistants, le docteur Nicolaes Tulp ouvre le bras gauche d’un cadavre.


Dans la première moitié du XVIIe siècle, la Hollande est l’un des pays d’Europe qui porte une attention toute particulière à l’expérimentation scientifique, et ce pour comprendre l’Homme. Le jeune Rembrandt offre donc ici une scène familière aux spectateurs de son temps – les séances d’anatomie étaient même publiques. Toutefois, l’assistance du docteur Tulp est ici composée d’étudiants en médecine, et les regards des sept hommes autour du docteur sont ceux de spécialistes, bien qu’apprenants.


Dans l’instant saisi par le peintre, c’est l’avant-bras du cadavre et ses tendons qui nous sont donnés à voir. Tandis que la main droite du docteur actionne le scalpel, les doigts repliés de sa main gauche signalent une phase d’explication.

Mais alors que la mort devrait être le signe de l’immobilité – le cadavre frappe par sa lividité – tout est en mouvement autour de lui : à ses pieds, la page de l’encyclopédie probablement médicale semble venir d’être tournée tandis que l’orientation des différents regards est habilement travaillée :


Le docteur Tulp fixe à la fois le lointain et ses élèves
:

Deux d’entre eux – en arrière-plan – nous regardent fixement

tandis qu’au deuxième plan, deux des trois personnages observent le bras et/ou le livre et le dernier regarde dans le vague.

Enfin, au premier plan, à gauche, l’élève le plus éloigné du docteur le regarde tandis que son voisin jette un regard, en biais, vers l’élève qu’est le spectateur. Il semble ainsi nous inviter à suivre la leçon, à scruter l’évolution du geste et à rester attentif.


Suivant le modèle du clair-obscur, ce tableau répond aux codes picturaux du maître Caravage (voir le tableau en couverture, la crédulité de St Thomas) ou de ses adeptes – Georges de la Tour, Philippe de Champaigne ou plus tard Delacroix, pour ne citer
qu’eux. Cette opposition des ombres et des lumières qui distingue ici le cadavre des « vivants » est en elle-même la manifestation de la sensibilité du peintre.

Davantage orientés vers le savoir, accaparés par l’activité intellectuelle, les visages ne portent pas de signe d’affection ou d’émotion, si ce n’est peut-être le froncement des sourcils de certains qui pourrait se lire comme la manifestation d’un effroi mais tout aussi bien comme celle du doute, attitude alors éminemment scientifique et dénuée
de passion.

En fait, une forme de sensibilité est sans cesse sollicitée dans le tableau (souvenez-vous de votre première impression) : celle du spectateur.

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Parce que naître au monde (titre de ce cours), c’est aussi comprendre que l’on va en partir et de l’au-delà rien n’est connu. L’examen des chairs a pu donner une réponse scientifique ; l’écriture d’outre-tombe (Chateaubriand) en donnera une, plus sensible et poétique !

EN 3D

COURS 3 : ÉCRIRE L’INDICIBLE L’HYPERSENSIBILITÉ DE PROUST

COMMENT ÉCRIRE L’INDICIBLE, CES ÉMOTIONS QUI NE PEUVENT SE DIRE ?

La sensibilité est intime, intérieure, elle suppose le plus souvent l’introspection, ce  » repli sur soi  » de la conscience que nous avons déjà évoqué mais l’introspection, l' »intus et in cute », le scalpel de la leçon d’anatomie de Rembrandt n’a de sens, ne trouve son plein épanouissement que si elle parvient à communiquer à l’autre ses sentiments et ses émotions.

Après Chateaubriand que vous trouverez avec l’évocation du romantisme, nous allons nous tourner vers un des écrivains français les plus illustres, un être hypersensible, l’un des plus grands de la littérature mondiale, je veux parler de : MARCEL PROUST et de sa RECHERCHE DU TEMPS PERDU, œuvre unique de l’auteur en sept tomes :

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MARCEL PROUST (1871-1922)

Notons d’ailleurs que la RECHERCHE (terme par lequel on désigne souvent l’œuvre de Proust) portait jusqu’en 1912 – soit un an seulement avant la parution du premier tome Du côté de chez Swann – le titre suivant et, quel beau titre pour notre sujet, notre thème (la sensibilité):

                  LES INTERMITTENCES DU COEUR

Effectivement, tout au long du livre, l’écrivain français établit un lien entre « intermittences » et instants de latence, de repos offrant alors au lecteur ce qu’il appelle la « quête du temps perdu ».

Afin d’appréhender ce lien, nous nous focaliserons à la fois sur le premier tome de La Recherche, Un amour de Swann et son septième et dernier tome : Le Temps retrouvé :

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1. La vie « pleinement vécue » : écrire pour retrouver le temps perdu, le temps ému :

Rappel de la définition : (à apprendre et à toujours rappeler dans l’introduction ou la première partie d’un devoir sur cette partie du programme) 

« On appelle sensibilité le fait pour un individu, d’être capable d’affection ou d’émotion ».

Il y aussi un autre sens qui complète cette définition générale (à connaître et à rappeler aussi) :

«On désigne par sensibilité, la réceptivité à l’égard de quelque chose d’extérieur».

Pourquoi ce deuxième sens ?

Parce que si tout être est pourvu de sens et peut percevoir quelque chose, tout être sensible ne sera pas doué de « réceptivité » ou le sera à des degrés différents. On le sait, on rencontre dans la vie, des êtres plus froids que d’autres et même insensibles. On imagine mal en général, un mercenaire professionnel, un tueur à gage ou un tireur d’élite, être hyper-sensible :

La sensibilité est donc une qualité aux conséquences problématiques qui peut en effet faire de l’être sensible un être fragile, un être peut apte à affronter les difficultés de la vie mais, dans le même temps, pour revenir à notre exemple du militaire, un soldat sensible, supposons sentimental (et il y en a !) sera un être qui se distingue, qui sera comme à part des autres.

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Les timides par exemple sont souvent des êtres hypersensibles :

Ce « quelque chose d’intérieur » qui caractérise à fond les êtres sensibles qui sont souvent d’ailleurs des « littéraires » vont aussi les pousser à créer, soit pour évacuer leurs émotions et s’en débarrasser (ce que Freud appelle la sublimation) soit pour les partager et les transmettre. Ainsi, par-delà leur timidité et souvent leur solitude, ils tentent malgré leur enfermement de communiquer avec les autres. C’est exactement ce que Marcel Proust fait avec l’écriture : reclus dans sa chambre aux murs tapissés de liège car il est gravement asthmatique (maladie aux causes souvent psychologiques), il va refaire défiler dans sa mémoire le Temps perdu, les merveilleuses heures du bonheur de son enfance jusqu’à l’apogée du septième volume : le Temps retrouvé…

Face à la beauté du texte, le mieux pour PROUST, c’est sans doute de se taire et de lire, d’en faire donc que de brefs commentaires. C’est ce que nous nous proposons de faire avec vous en suivant pas à pas quelques extraits mais d’abord un petit point biographique sur son milieu

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MARCEL PROUST (1871-1922) :

Seule image filmée de Marcel Proust, descendant les marches d’une église après une cérémonie de mariage :

Proust et ses paperolles

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C’est sans doute l’un des textes les plus connus de l’auteur, souvent caricaturés, un texte canonique qu’il n’est pas possible de ne pas avoir lu et de ne pas connaître lorsqu’on fait des études littéraires et dont la dégustation est un des piliers de la cathédrale proustienne :

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« Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint- Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine.

Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse: ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle? Que signifiait-elle? Où l’appréhender? (…)

Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu.

Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté (…) Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé. »

PROUST Marcel, Du côté de chez Swann, GF Flammarion, Paris, 1987, p. 140-145.

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C’est le condensé de la manière proustienne, la mémoire olfactive, involontaire, sensible, la mémoire affective qui retrouve la durée bergsonienne, Proust était d’ailleurs le petit cousin par alliance du grand philosophe français : Henri Bergson (1859-1941) dont il assiste aux cours sur le temps, « Durée et simultanéité » au Collège de France :

Un élément du présent, ici au goûter, une madeleine dans la bouche et hop, je pars ailleurs, je transcende la réalité, j’oublie le temps, les secondes et les minutes de l’horloge et je me retrouve loin, loin derrière dans mon enfance, les jours heureux, l’été, aux vacances dans un souvenir délicieux et par là, j’atteins l’éternité, le dépassement du temps, l’intemporalité, la jouissance, un bonheur indescriptible, bref l’extase :

Extase : du grec « ex-stasis » : sortir de son être (estar en espagnol, être)

  1. État dans lequel une personne se trouve comme transportée hors de soi et du monde sensible.Extase mystique.

2. Exaltation provoquée par une joie ou une admiration extrême.

c’est-à-dire que pour Proust contrairement aux autres écrivains et romanciers, il ne s’agit pas de raconter une histoire avec ses rebondissements ou construire une intrigue mais exprimer comment je ressens le monde, se projeter dans le passé et ainsi comme pour la réminiscence romantique de Chateaubriand, voyager dans le temps vécu, un temps dès lors non pas perdu mais retrouvé ! (titre du dernier tome), retrouver un temps-durée, un temps éternité

Et, plus tard dans le texte, dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs une serviette « raide et empesée » nous transportera au cœur de l’été, hier, sur une plage normande au bord de la mer …

Cabourg / Balbec au temps de Proust

Cabourg aujourd’hui

(…)

La villa du Temps retrouvé à Cabourg.

Salle de restaurant du Grand Hotel de Cabourg

Ou bien une lettre déposée par le facteur sur un lit me ramènera à un amour que je croyais perdu mais que je ne parvenais pas à oublier…

Statue de Marcel Proust à Cabourg

TEXTE N°3 : LA LETTRE DE GILBERTE :

 » Un jour, à l’heure du courrier, ma mère posa sur mon lit une lettre. Je l’ouvris distraitement puisqu’elle ne pouvait pas porter la seule signature qui m’eût rendu heureux, celle de Gilberte avec qui je n’avais pas de relations en dehors des Champs-Élysées1.Or, au bas du papier2timbré d’un sceau d’argent représentant un chevalier casqué sous lequel se contournait cette devise: Per viam rectam (Per viam rectam: Par le droit chemin (Le livre des Psaumes, 107.7))3, au-dessous d’une lettre, d’une grande écriture4, et où presque toutes les phrases semblaient soulignées, simplement parce que la barre des t étant tracée non au travers d’eux, mais au-dessus, mettait un trait sous le mot correspondant de la ligne supérieure5, ce fut justement la signature de Gilberte que je vis6. Mais parce que je la savais impossible dans une lettre adressée à moi, cette vue, non accompagnée de croyance, ne me causa pas de joie. Pendant un instant elle ne fit que frapper d’irréalité tout ce qui m’entourait. Avec une vitesse vertigineuse, cette signature sans vraisemblance jouait aux quatre coins avec mon lit, ma cheminée, mon mur. Je voyais tout vaciller comme quelqu’un qui tombe de cheval (…)

« Mon cher ami, disait la lettre, j’ai appris que vous aviez été très souffrant et que vous ne veniez plus aux Champs-Élysées. Moi je n’y vais guère non plus parce qu’il y a énormément de malades. Mais mes amies viennent goûter tous les lundis et vendredis à la maison. Maman me charge de vous dire que vous nous feriez très grand plaisir en venant aussi dès que vous serez rétabli, et nous pourrions reprendre à la maison nos bonnes causeries des Champs-Élysées. Adieu, mon cher ami, j’espère que vos parents vous permettront de venir très souvent goûter, et je vous envoie toutes mes amitiés. Gilberte.»8 

Tandis que je lisais ces mots, mon système nerveux recevait avec une diligence admirable la nouvelle qu’il m’arrivait un grand bonheur9. Mais mon âme, c’est-à-dire moi-même, et en somme le principal intéressé, l’ignorait encore10. Le bonheur, le bonheur par Gilberte, c’était une chose à laquelle j’avais constamment songé, une chose toute en pensées, c’était, comme disait Léonard, de la peinture, cosa mentale11. Une feuille de papier couverte de caractères, la pensée ne s’assimile pas cela tout de suite. Mais dès que j’eus terminé la lettre, je pensai à elle, elle devint un objet de rêverie, elle devint, elle aussi, cosa mentale et je l’aimais déjà tant que toutes les cinq minutes, il me fallait la relire, l’embrasser12. Alors, je connus mon bonheur13.« 

Annotations:

↥1L’arrivée de la lettre va rompre le quotidien du narrateur. Voir son attitude indifférente et l’utilisation d’articles indéfinis. Détachement du narrateur envers tout ce qui ne concerne pas Gilberte. Notez l’opposition entre les articles indéfinis et l’article défini “la seule signature” qui marque que l’unique préoccupation du narrateur est Gilberte.
↥2Ce petit marqueur de lien (“Or”) introduit l’événement extraordinaire qui va rompre l’ordre continu des choses.Bien que le narrateur ne fasse pas immédiatement découvrir au lecteur l’auteure de la signature, notez le mouvement du regard qui se déplace jusqu’au bas de la lettre :”Or, au bas du papier”.
↥3Détails décrivant le sceau de Gilberte. On peut analyser la symbolique de cette image (un chevalier casqué) en relation avec le contexte: le narrateur est amoureux.
↥4< au bas du papier [. . .] au-dessous d’une lettre . . . > Anaphore, ici, reprise d’un complément circonstanciel de lieu. Notez aussi l’article indéfini <d’une lettre, d’une grande écriture >.
↥5Analysez les caractéristiques de la calligraphie de Gilberte. Pourrait-on interpréter son écriture? Notez aussi que la phrase est à la fois en suspens (le moment de la révélation est retardé), et en mouvement, puisque Proust nous y conduit.
↥6Révélation finale. Il faudra relever l’adverbe “justement” et bien voir à quelle phrase antérieure il s’oppose.
↥7passage coupé
↥8Syntaxe: Notez la place du verbe d’élocution : « disait la lettre ».Vérifiez la signification du verbe « goûter ». Analysez le langage de Gilberte et l’usage du « vous » entre deux enfants. Que nous dit la lettre sur la société où vit Gilberte? Mettez en relation avec sa calligraphie.
↥9Formulation qui met en relief la division du moi.
↥10Même remarque
↥11L’analyse du narrateur, à nouveau, s’appuie sur une comparaison avec l’art. Que renforce cette remarque ?
↥12Pourquoi cette phrase s’ouvre-t-elle sur une nouvelle opposition (“Mais”)? Il faudra montrer comment l’objet matériel (la lettre) se transforme en objet d’amour. D’autre part, à quoi se réfère « elle » ? Remarquez que ce pronom sujet sera répété encore deux fois et renforcé par trois pronoms objets.
↥13Analysez comment se clôt l’expérience (“Alors”).Dans ce contexte, que peut bien signifier le verbe « connaître »?

GILBERTE…

La Recherche de Marcel Proust portait jusqu’en 1912 – soit un an seulement
avant la parution du premier tome Du côté de chez Swann – le titre suivant : Les Intermittences du coeur. N’est-ce pas là une parfaite périphrase de la sensibilité ? Tout au long des passages que nous avons lu, l’écrivain établit en effet un lien entre « intermittences » et instants de latence, offrant alors au lecteur une oeuvre à la portée beaucoup plus vaste, en quête du temps perdu et cela éclate dans le septième et dernier tome de la Recherche : Le Temps retrouvé.


Les souvenirs, ressentis pour mieux être savourés connaissent une manifestation beaucoup plus vaste par la démarche artistique de l’écriture : Marcel Proust entreprend la Recherche pour mieux retrouver la mémoire et la conserver mais avant tout sortir du temps et atteindre par la beauté des sensations l’éternité. Et comme lui le lecteur plonge en le lisant dans son propre passé, cherchant dans sa vie intérieure tout ce qu’il vient de lire de cette vie extérieure ? Jusqu’à croire, peut-être cette réflexion du narrateur de la Recherche qui n’a jamais été autant le double de Marcel Proust :

Dans Le Temps retrouvé, ce seront aussi les pavés inégaux à l’arrivée chez les Guermantes

Les pavés de l'Hôtel de Guermantes | LE JOURNAL DES COUTHEILLAS
LES PAVÉS DE GUERMANTES

le bruit d’une cuiller contre une assiette dans le salon, suivi immédiatement du frottement de la serviette, un pas vacillant qui fait émerger chez le narrateur le souvenir nostalgique de Venise :

Marcel Proust à Venise.

Tout Proust est là dans la recherche de ses émotions fugaces et poétiques du moment présent qui nous permettent de nous replonger soudainement dans le passé, dans notre enfance chez lui forcément heureuse (car nous sommes dans un autre milieu que celui de Jules Vallès, l’enfant battu et martyrisé !). Mais comment rendre compte de ces moments indicibles, comment révéler ces moments d’émotions magiques reposant entièrement sur la réminiscence, la mémoire sensible ?

C’est là qu’intervient pour Proust l’art et la littérature :

TEXTE DU DEVOIR : L’ART COMME RÉVÉLATION DE LA SENSIBILITÉ

A LIRE ATTENTIVEMENT :

« La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature. Cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu’ils ne cherchent pas à l’éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d‘innombrables clichés qui restent inutiles parce que l’intelligence ne les a pas « développés ». // Notre vie ; et aussi la vie des autres ; car le style pour l’écrivain aussi bien que la couleur pour le peintre est une question non de technique mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients, de la différence qualitative qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s’il n’y avait pas l’art, resterait le secret éternel de chacun. Par l’art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. (…) //

Ce travail de l’artiste, de chercher à apercevoir sous de la matière, sous de l’expérience, sous des mots quelque chose de différent, c’est exactement le travail inverse de celui que, à chaque minute, quand nous vivons détourné de nous-mêmes, l’amour-propre, la passion, l’intelligence, et l’habitude aussi accomplissent en nous, quand elles amassent au-dessus de nos impressions vraies, pour nous les cacher entièrement, les nomenclatures, les buts pratiques que nous appelons faussement la vie. // En somme, cet art si compliqué est justement le seul art vivant. Seul il exprime pour les autres et nous fait voir à nous-mêmes notre propre vie, cette vie qui ne peut pas s’« observer », dont les apparences qu’on observe ont besoin dêtre traduites et souvent lues à rebours et péniblement déchiffrées. »

Marcel Proust, Le Temps retrouvé (1927).

Le texte en lecture audio :

Essai : Quel rôle l’art fait-il jouer à la sensibilité ?

CORRIGÉ :

Dès le début, le texte s’ouvre sur une formule paradoxale, puisque Proust affirme que « la vraie vie, […] c’est la littérature». Or la littérature et l’art en général participent de la fiction et de l’imaginaire, sans vraiment mordre sur le territoire de la vie et de la réalité. Mais justement, la « vraie vie » pour Proust n’est pas fiction, n’est pas raconter des histoires, n’est pas dans une vie sociale stéréotypée, et finalement superficielle, la vie du travail et du quotidien, notre vie sociale mais elle est là dans notre vie intérieure que seule découvre la dimension qualitative de la sensibilité. Car il s’agit bien ici de « vérité« , celle qui incombe traditionnellement à la philosophie, que l’on pensait hier trouver par « l’intelligence pure » des vérités abstraites mais que l’on ne peut que ressentir par la révélation du « hasard », une rencontre avec quelque chose qui nous transfigure, qui se révèle.

Dans le premier paragraphe de notre texte et aussi dans le suivant, nous avons souligné en rouge un vocabulaire spécifique et très particulier, c’est celui de l’art de la photographie :

L’art de la photographie (argentique) est naissant au temps de Proust et c’est à ses techniques qu’il compare celui du romancier :

  • saisir l’instant
  • prendre le cliché
  • vision
  • développer
  • technique
  • inverser (à rebours)
  • différence qualitative, (le grain de l’image, le noir et blanc).
     

Car Proust va encore plus loin qu’un simple photographe dans le texte puisqu’il envisage que chaque homme possède, profondément ancrée en lui, une véritable nature artistique ; toutefois, ce livre intérieur nous reste le plus souvent inconnu, parce que nous manquons de courage pour l’aller chercher. Peu de gens, en fin de compte, sont pris dans la spirale de la création artistique et leur être essentiel finit par leur échapper ; de ce fait, toute communication authentique avec autrui devient impossible. L’exploration du temps vécu, chez la plupart des hommes, se heurte à « d’innombrables clichés », qui forment comme autant d’obstacles à la recherche de soi (thème de notre programme), parce qu’ils n’ont pas été médités. L’idée, par exemple, que le passé est à jamais révolu en est un. L’écrivain Marcel Proust, au contraire, va très rapidement s’apercevoir que le passé continue à vivre en nous, et que par le mouvement même de l’écriture, nous avons la possibilité de le faire ressurgir, intact.

Si le « style aussi bien que la couleur pour le peintre » est une « vision », et non l’application d’une « technique » particulière, c’est qu’il restitue aussi bien les sensations fugitives, que les perceptions à peine entrevues, mais également les émotions puissantes, qui, de temps à autres, envahissent notre vie intérieure. Cette « vision » n’est donc pas tournée vers l’extérieur, mais au contraire totalement intériorisée, à l’image de l’illumination des grands mystiques. C’est comme une transfiguration : l’artiste parvient enfin grâce à un travail acharné, à mettre en relief les mouvements subtils de sa vie intérieure, et, du même coup, puisqu’il produit une oeuvre et que cette oeuvre est diffusée, il livre à d’autres son monde particulier, unique, qui sans cela, « resterait le secret éternel de chacun ».

Cette « révélation » de « la différence qualitative », ne saurait apparaître à travers une recherche consciente et pilotée par l’intelligence, mais portée par une sorte d’émotion intérieure très forte, une hypersensibilité qui met la pensée en mouvement et s’il y a révélation pour l’écrivain ou le peintre, il y a aussi révélation pour le lecteur ou le spectateur. Ainsi, pour Proust, l’expérience de la lecture ne consiste pas en un repli sur soi ou en une mise à distance du monde et des autres mais est bien plutôt la seule ouverture possible à l’altérité en même temps qu’une puissante incitation à prêter attention à sa propre intériorité.

C’est ainsi que plus loin, Marcel Proust écrit qu' » une oeuvre d’art vaut mieux qu’un ouvrage philosophique ; car ce qui est enveloppé dans le signe est plus profond que toutes les significations explicites».


Pour Proust, la littérature est la vraie photographie de la vie parce qu’elle nous permet de  » nous révéler  » et de « sortir de nous » par delà les clichés et les codes sociaux, les mondanités et les belles manières. Ces derniers nous enferment chacun dans notre rôle : le patron, le professeur l’élève, l’employé, le chauffeur de taxi ou de bus… Mais qu’y-a-t-il donc dans la tête du chauffeur de bus ou de mon prof ? De quoi est faite sa vie ? Comment la ressent-il ? Je ne le saurais jamais si sa vie n’est pas écrite ou s’exprime par l’Art. Ainsi, seul l’artiste et surtout l’écrivain pour Proust peut nous faire entrer dans d’autres mondes que le nôtre, d’autres intériorités et le propre de la littérature, c’est qu’elle le fait non par des concepts, des idées abstraites mais par la sensibilité et c’est ce qui la distingue de la philosophie. Ainsi, Proust nous démontre que l’art nous procure les moyens d’améliorer la perception que nous avons de notre propre vie comme de celle des autres en jouant de la sensibilité comme un révélateur chimique de sorte que répétons-le encore une fois :

Portrait de Marcel Proust, peint par un ami de la famille, Jacques-Émile Blanche, en 1892. (Musée d’Orsay).

Marcel Proust, né à Paris le 10 juillet 1871 et mort à Paris le 18 novembre 1922, est un écrivain français, dont l’œuvre principale est une suite romanesque intitulée À la recherche du temps perdu, publiée en sept volumes dont le dernier posthume de 1913 à 1927.

Proust sur son lit de mort (1922)

C’est en 1907 que Marcel Proust commence l’écriture de son grand œuvre dont les sept tomes seront publiés entre 1913 Du côté de chez Swann) et 1927, Le Temps retrouvé c’est-à-dire en partie après sa mort. Marcel Proust est en effet mort, le 18 novembre 1922, d’une bronchite mal soignée mais il a souffert toute sa vie de graves crises d’asthme au point de rester cloîtré dans sa chambre aux murs tapisssés de liège :

Le Temps retrouvé est donc le septième et dernier tome d’ À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, publié en 1927 à titre posthume.

Notre texte qui se trouve (manuel BORDAS HLP TERMINALE, page 73) est un extrait du TEMPS RETROUVÉ :

Dans cet extrait, Proust réfléchit sur l’idée de se connaître soi-même. À cette question, le texte nous révèle que c’est l’art qui nous procure les moyens d’améliorer les perceptions que nous avons de notre propre vie afin de mieux se connaître. Nous divisons cet extrait en trois parties:

  1. Lignes 1 à 5: La thèse de l’auteur: l’art comme l’essence de la vie
  1. Lignes 6 à 12: L’art comme révélation de la sensibilité et la sensibilité comme définition du Moi et de la vie.
  1. Lignes 12 à fin: Le rôle de l’artiste: dénicher les éléments cachés de la vraie vie.

Grâce à l’analyse de ces trois parties, nous verrons comment l’art permet la révélation de notre véritable identité : notre être sensible.

  1. LA THESE DE L’AUTEUR: L’ART COMME L’ESSENCE DE LA VIE :

L’extrait commence par une formule paradoxale, puisque Proust affirme que « la vraie vie, c’est la littérature ». Traditionnellement l’art est critiqué comme faux, on parle à son propos de « fiction » d' »illusion » d' »artifice » mot dans lequel on retrouve d’ailleurs étymologiquement le mot « art ». La fiction et l’imagination s’appuient sur l’idée que la vérité est nécessairement SUBJECTIVE alors que la science, la philosophie par exemple recherchent une certaine OBJECTIVITÉ du monde et du réel. Ainsi, l’art étant subjectif nous éloignerait de la réalité.

Or, contrairement à cela, Proust identifie vérité et réalité la vraie vie » = « la vie réellement vécue ») c’est-à-dire la réalité de mon vécu, c’est la LITTÉRATURE !

Il ne s’agit pas d’une vérité simplement sur soi, l’art ne serait pas un simple enfermement dans la subjectivité, puisque c’est la vie que l’art nous apprend à connaître, pas un sujet spécifique. De plus, si une communication est possible entre les hommes, elle s’effectuera selon PROUST par le biais de l’Art et plus particulièrement de la littérature. L’art nous ouvre la porte d’une autre conscience, d’une autre connaissance. Cela nous permet de nous immerger dans un monde étranger au nôtre. Pour l’artiste, c’est une opportunité de se dévoiler au spectateur mais pour faire cela il doit d’abord se dévoiler à lui même.

L’Art, selon Proust, possède donc un double intérêt : d’une part, il nous révèle à nous-mêmes et d’autre part il nous révèle aux autres. Mais ce qui est révélé est notre réalité authentique. C’est bien là le but essentiel de la démarche artistique. C’est, comme le dit Proust, la réalité de notre propre vie qui s’exprime ici, et que la plupart des hommes ne connaissent jamais.

Est-ce parce que ces derniers pensent ne pas appartenir à ce monde artistique? Ou parce qu’ils n’ont pas encore trouvé l’artiste qui est en eux tel mon chauffeur de bus ?

PROUST EST en tout cas avant tout UN ESTHÈTE.

II: L’ART COMME REVELATION DE LA SENSIBILITE :

Proust envisage et suppose dans notre texte que chaque homme possède en lui une véritable nature artistique même si cette nature artistique reste le plus souvent inconnue, parce que dit-il, on  » ne cherche pas à l’éclaircir « , mais aussi puisque « d’innombrables clichés » forment des obstacles au fil du temps, qui ne sont pas repris, interrogés ou médités. Le passé continue donc d’exister en nous comme un fardeau, comme un poids et il ne nous permet pas d’avancer.

Pour ces « clichés » dont parle Proust, le « STYLE » permet à l’artiste d’avoir une représentation du monde qui lui est propre. D’où la question de la « vision », la manière de voir qui est propre à chacun et impossible à partager (personne ne peut voir, sentir ou percevoir comme je le fais).

Or, la vision ne se transmet pas par des moyens directs, il est impossible d’entrer en contact avec la perception d’autrui sans utiliser un intermédiaire (image, dessin, poème ou essais etc…). Pour qu’autrui sache ou perçoive ce que je perçois, il faut que je le lui représente ou que je le lui explique ce que je ressens au fond de moi.

Si le «style» («aussi bien que « la couleur pour le peintre » ), est une « VISION », et non l’application d’une « technique » particulière, c’est qu’il exprime les émotions puissantes, qui quelquefois envahissent notre vie intérieure. Cette « vision » n’est donc pas tournée vers l’extérieur, mais au contraire totalement intériorisée. L’artiste arrive ainsi à mettre en avant une partie de sa vie intérieure en diffusant et en exposant son œuvre. Il livre à d’autres, les lecteurs, son monde particulier, unique, totalement singulier qui sans cela, « resterait le secret éternel de chacun ». L’art est aussi à ce titre émancipation.

Nous pouvons prendre l’exemple de Fela Ransome Kuti, artiste et musicien, créateur du genre de l’Afrobeat et qui explique le titre hommage de notre site « felaphilo« . À travers son art et sa musique, il exprimait sa rage envers le système politique nigérian. Cela lui permit non seulement de s’émanciper mais aussi de partager sa frustration avec son public international, et de faire comprendre la situation politique de l’AFRIQUE pour les pousser à compatir avec le peuple africain.

À travers l’art, on découvre autrui :

L’homme du commun par nature, est souvent têtu, persuadé d’avoir la vérité, et pense tout connaître. Il ne « voit » pas, ne regarde pas vraiment le monde et les autres que souvent d’ailleurs, il n’écoute même pas ! L’artiste, autrement dit, l’écrivain, par sa sensibilité, sa réflexion, permet cette découverte.

Ainsi, l’artiste fait-il souvent preuve de relativisme, comme on avait vu avec Montaigne dans ses​ ESSAIS​​ lorsqu’il présente un autre côté du « sauvage » à travers le point de vue des cannibales pour dénoncer l’ethnocentrisme des Européens ou dans LesLettres Persanes de Montesquieu,lorsque l’auteur nous fait voyager et découvrir de nouveaux horizons à travers les yeux de son personnage principal, Uzbek.

MONTAIGNE (1533-1592)

En montrant au lecteur d’autres personnalités, d’autres cultures, d’autres mondes (autres que ceux dont il a l’habitude de connaître et de côtoyer ), l’artiste nous offre la possibilité d’échanges et d’ouverture d’esprit, de tolérance.

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III. Le rôle de l’artiste: dénicher les éléments cachés de la vraie vie.

    La vie est bien plus que ce qu’elle prétend être, il se cache derrière chaque chose plus que ce qui paraît. L’artiste a donc cette tâche difficile, parfois ingrate de « chercher à apercevoir sous de la matière, sous de l’expérience, sous des mots quelque chose de différent ». Nous pouvons prendre l’exemple des paroles d’une chanson qui, des fois, veulent dire beaucoup plus et ont une signification beaucoup plus profonde.

    • À travers les aspects superficiels de notre quotidien, que Proust décrit comme « faussement la vie », nous sommes souvent « détournés de nous même », « divertis » dirait PASCAL. Le travail de l’artiste peut alors être comparé à celui d’un explorateur qui, laborieusement, essaye de faire ressortir, en-dessous de ce qui paraît être simplement la terre, un diamant ou quelque chose de plus rare.

    Diamants synthétiques : le géant De Beers bouscule le marché de la  joaillerie

    Il faut ainsi, à travers l’art, approfondir, traverser, chercher au-delà de ce qui surgit immédiatement devant nous, tout en récupérant, lors de ce processus, l’âme de notre vraie vie. Et lors de cette recherche de notre propre vie, qui demande à être traduite artistiquement parce qu’elle ne peut pas être directement comprise, on découvre soudain quelque chose d’ignoré et d’oublié en nous depuis longtemps, et qui n’attendait qu’à surgir pour être interprété et pouvoir s’exprimer.

    Nous pouvons prendre l’exemple de la sexualité de quelqu’un. Distrait par les stéréotypes de la vie quotidienne et éloigné de sa vraie nature, un garçon efféminé peut ignorer sa sexualité dû à son incapacité à se replier sur lui-même et à connaître sa vraie identité. Mais ceci n’est, comme le dirait Proust, que la conséquence du fait que la plupart du temps, « nous vivons détournés de-nous mêmes ».

    In fine, le philosophe Henri BERGSON, petit cousin de Proust décrit parfaitement dans le texte suivant très souvent offert à votre réflexion en philosophie dans la notion « l’ART » le rôle de l’artiste :

    Textes | Société des amis de Bergson
    HENRI BERGSON (1859-1941)

     » Qu’est-ce que l’artiste ? C’est un homme qui voit mieux que les autres, car il regarde la réalité nue et sans voiles. Voir avec des yeux de peintre, c’est voir mieux que le commun des mortels. Lorsque nous regardons un objet, d’habitude, nous ne le voyons pas ; parce que ce que nous voyons, ce sont des conventions interposées entre l’objet et nous ; ce que nous voyons, ce sont des signes conventionnels qui nous permettent de reconnaître l’objet et de le distinguer pratiquement d’un autre, pour la commodité de la vie. Mais celui qui mettra le feu à toutes ces conventions, celui qui méprisera l’usage pratique et les commodités de la vie et s’efforcera de voir directement la réalité même, sans rien interposer entre elle et lui, celui-là sera un artiste.« 
    HENRI BERGSON.

    Bergson : L'artiste est un voyant - Savoir.fr
    BERGSON PEINT AUSSI PAR JACQUES-EMILE BLANCHE, l’ami de la famille

    Ainsi, nous avons vu que l’art change notre perception sur nous-mêmes et le monde car il dévoile ce que nous ne voyons pas habituellement. Le but de l’art serait donc de nous rendre plus conscients et l’artiste est celui, cet héros qui sait faire surgir l‘invisible du banal et du cliché. L’Art, seul produit en l’homme une modification de sa sensibilité et une prise de conscience concrète du réel et de la « vraie vie » et comme le disait le grand peintre Paul Cézanne (1839-1906) :

    L’art devient ici une forme suprême de révélation de notre sensibilité :

    Paul Cézanne, Deux joueurs de cartes (1892-95 ; huile sur toile, 47,5 x 57 cm ; Paris, Musée d’Orsay

    LA GRANDE CHANTEUSE LIBANAISE HIBA TAWAJI interprétant le poème de Léo FERRÉ, « Avec le temps va, tout s’en va… » :

    Il est temps de faire une pause !
    Alors qu’il feuillette un ouvrage d’une de ses camarades au titre énigmatique – « An Album to Record Thoughts, Feeling, etc. » – le jeune Marcel Proust découvre dans sa version originale un jeu anglais très en vogue au XIXe siècle, un jeu nommé « Confessions ». Le principe en est simple : une série de questions vise à cerner le caractère, les pensées profondes et les sentiments de celui qui y répond. Quelques années plus tard, vers 1890, Marcel Proust en propose une version traduite, accompagnée de ses réponses.
    Découvrez ci-dessous ce « Questionnaire de Proust » désormais célèbre et si souvent décliné par les journalistes dans les périodiques people ou mensuels féminins. Dans les réponses données s’expriment la sensibilité du jeune homme Marcel Proust ( les mots « amour » « aimer » reviennent fréquemment) mais aussi sa vivacité d’esprit et son humour. Amusez-vous ensuite à y répondre à votre tour !

    Pour vous détendre un peu en ces temps difficiles, amusez-vous  à y répondre à votre tour et passez-le à votre entourage immédiat, vous serez peut-être surpris des réponses obtenues !

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    DE MARCEL A MARCEL : LE QUESTIONNAIRE COMPLET :

    1. Ma vertu préférée.
    2. La qualité que je préfère chez les hommes.
    3. La qualité que je préfère chez les femmes.
    4. Ce que j’apprécie le plus chez mes amis.
    5. Mon principal défaut.
    6. Mon occupation préférée.
    7. Mon rêve de bonheur.
    8. Quel serait mon plus grand malheur ?
    9. Ce que je voudrais être.
    10. Le pays où je désirerais vivre.
    11. La couleur que je préfère.
    12. La fleur que j’aime.
    13. L’oiseau que je préfère.
    14. Mes auteurs favoris en prose.
    15. Mes poètes préférés.
    16. Mes héros dans la fiction.
    17. Mes héroïnes favorites dans la fiction.
    18. Mes compositeurs préférés.
    19. Mes peintres favoris.
    20. Mes héros dans la vie réelle.
    21. Mes héroïnes dans l’histoire.
    22. Mes noms favoris.
    23. Ce que je déteste par-dessus tout.
    24. Les personnages historiques que je méprise le plus.
    25. Le fait militaire que j’admire le plus.
    26. La réforme que j’estime le plus.
    27. Le don de la nature que je voudrais avoir.
    28. Comment j’aimerais mourir.
    29. Mon état d’esprit actuel.
    30. Les fautes qui m’inspirent le plus d’indulgence.
    31. Ma devise favorite.
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    1. Ma vertu préférée : Le besoin d’être aimé et, pour préciser, le besoin d’être caressé et gâté bien plus que le besoin d’être admiré.

    2. La qualité que je préfère chez les hommes : Des charmes féminins.

    3. La qualité que je préfère chez les femmes : Des vertus d’homme et la franchise dans la camaraderie.

    4. Ce que j’apprécie le plus chez mes amis : D’être tendre pour moi, si leur personne est assez exquise pour donner un grand prix à leur tendresse.

    5. Mon principal défaut : Ne pas savoir, ne pas pouvoir « vouloir ».

    6. Mon occupation préférée : Aimer.

    7. Mon rêve de bonheur : J’ai peur qu’il ne soit pas assez élevé, je n’ose pas le dire, j’ai peur de le détruire en le disant.

    8. Quel serait mon plus grand malheur ? : Ne pas avoir connu ma mère ni ma grand-mère.

    9. Ce que je voudrais être : Moi, comme les gens que j’admire me voudraient.

    10. Le pays où je désirerais vivre : Celui où certaines choses que je voudrais se réaliseraient comme par un enchantement et où les tendresses seraient toujours partagées.

    11. La couleur que je préfère : La beauté n’est pas dans les couleurs, mais dans leur harmonie.

    12. La fleur que j’aime : La sienne – et après, toutes.

    13. L’oiseau que je préfère : L’hirondelle.

    14. Mes auteurs favoris en prose : Aujourd’hui Anatole France et Pierre Loti.

    15. Mes poètes préférés : Baudelaire et Alfred de Vigny.

    16. Mes héros dans la fiction : Hamlet.

    17. Mes héroïnes favorites dans la fiction : Bérénice.

    18. Mes compositeurs préférés : Beethoven, Wagner, Schumann.

    19. Mes peintres favoris : Léonard de Vinci, Rembrandt.

    20.Mes héros dans la vie réelle : M. Darlu4, M. Boutroux5

    (Alphonse Darlu a été le professeur de philosophie de Marcel Proust au lycée Condorcet, à Paris et Émile Boutroux son professeur de philosophie moderne à la Sorbonne.).

    21. Mes héroïnes dans l’histoire : Cléopâtre.

    22. Mes noms favoris : Je n’en ai qu’un à la fois.

    23. Ce que je déteste par-dessus tout : Ce qu’il y a de mal en moi.

    24. Les personnages historiques que je méprise le plus : Je ne suis pas assez instruit.

    25. Le fait militaire que j’estime le plus : Mon volontariat !

    26. La réforme que j’estime le plus : Aucune réponse donnée.

    27. Le don de la nature que je voudrais avoir : La volonté, et des séductions.

    28. Comment j’aimerais mourir : Meilleur – et aimé.

    29. Mon état d’esprit actuel : L’ennui d’avoir pensé à moi pour répondre à toutes ces questions.

    30. Les fautes qui m’inspirent le plus d’indulgence : Celles que je comprends.

    31. Ma devise : J’aurais trop peur qu’elle ne me porte malheur.

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    DOCUMENT :

    Les réponses de PROUST non pas à son questionnaire mais au questionnaire de la revue anglaise qui l’inspira en 1890 :

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    COURS 1 / LES PRINCIPES DE LA DISSERTATION ET LE PARAGRAPHE ARGUMENTÉ

    Les trois grands principes de la dissertation:

    On ne récite pas son cours, on ne récite pas du « par coeur« , on ne copie pas des annales-bac, on pense par soi-même, on exprime ses idées par ses propres mots même si c’est maladroitement :

    On ne dit rien sans se justifier, sans préciser, sans définir. Disserter, c’est DÉFINIR.

    Une question a été posée : on y répond en tentant une redéfinition de la notion en jeu. On évite absolument et à tout prix le « Oui / Non », « dans certains cas », « cela dépend des gens », jamais une réponse à la normande :

    ===========================================================

    C’est le chiffre de la philo pour les technologiques !

    Une épreuve au coefficient 4 qui dure 4 heures et où je rédige 4 pages soit 1h par page :

    Je retiens aussi

    parce que ma copie comporte :

    1. une introduction (on saute 3 lignes)
    2. une partie (on saute une ou deux lignes)
    3. une deuxième partie (on saute trois lignes)
    4. et une conclusion.

    et puis dans chaque partie, toujours

    • un paragraphe annonce
    • ma première idée
    • ma deuxième idée
    • ma transition = bilan de la partie + relance par des questions. (la transition se termine donc obligatoirement par des points d’interrogation)

    ================================================================

    Normalement, c’est acquis (classes de Français), pour rédiger votre développement, vous faites un paragraphe argumenté.

    Comment construire votre paragraphe ?

    1) Annoncer l’idée du paragraphe, l’argument que vous allez traiter ;

    2) Développez cette idée pour l’expliciter de façon approfondie ;

    3) Illustrez et prouvez cette idée, à l’aide soit de références (de préférence philosophiques du cours) soit d’exemples pertinents commentés ;

    4) Concluez votre paragraphe en proposant une interprétation qui, tout en confirmant l’idée que vous avez annoncée en début de paragraphe, va plus loin pour annoncer ce qui va suivre votre deuxième idée, la transition avec l’idée suivante.

    Paragraphe argumentatif : la méthode ADIC gagnante en philo

    Il s’agit de suivre un certain schéma argumentatif pour proposer à votre correcteur une copie claire, construite et convaincante.

    1) Argument : énoncé de la thèse :

    Il s’agit d’une mise en bouche  !

    Annoncez sous la forme d’UNE phrase claire et concise l’orientation de votre paragraphe, son idée directrice, votre argument n°1 soit ce que l’on pourrait appeler votre « thèse », votre idée principale n°1 ou 2.

    2)Développement :

    Le Développement de votre idée, qui autorise quelques longueurs : vous justifiez votre démarche, reformulez votre idée, en précisez l’enjeu. Vous l’aurez compris : il importe de bien faire comprendre votre idée avant de la démontrer dans l’étape suivante. Un constat s’impose : en philosophie, avoir une idée ne suffit pas.

    3) Illustration :

    C’est pourquoi il importe, une fois exposée, de lui donner du poids, de la consistance, de la profondeur. Cette étape est décisive ! Plusieurs types d’arguments et de preuves s’offrent à vous :

                –la référence philosophique : c’est le moment de mobiliser les connaissances acquises pendant l’année. Soyez exhaustifs : citez l’auteur et l’ouvrage, utilisez des mots précis, prenez le temps de développer un concept, …

                –les références artistiques/littéraires/historiques/cinématographiques, musicales… : contrairement à ce que l’on pourrait penser, argumenter dans une copie de philosophie ne se réduit pas à citer un auteur/un ouvrage/un concept philosophiques. Toute référence reste appréciée, qu’elle soit artistique, historique, … N’hésitez donc pas à mobiliser votre culture générale pour donner plus de poids à votre argument !

                –des exemples : il est inutile d’être spécialiste du sujet en question pour trouver des arguments d’autorité : le monde réel et la vie quotidienne regorgent d’éléments concrets et mobilisables en dissertation. Les exemples les plus simples et les plus triviaux sont souvent les plus percutants !

    Conseil :  Reliez toujours de manière directe et explicite l’argument à votre idée ! Cela permettra d’éviter l’effet « blabla ».

    4) Conclusion :

    Revenir sur ce que l’on vient de démontrer et conclure, affirmer fièrement sa position ou en montrer les limites pour passer à l’idée ou la partie suivante. En bref, vous annoncez ce qui suit : vous pouvez nuancer votre réflexion précédente, modifier un paramètre, approfondir une notion, ou encore explorer une toute autre piste.   Il n’y a plus qu’à suivre la même méthode pour construire vos paragraphes suivants !

    Exemple d’argumentation philo ADIC :

    Argument 1 (pour soutenir notre thèse que la connaissance ne rend pas heureux


    A) Nous soutenons que la connaissance ne rend pas heureux, car l’effort que l’on doit déployer pour l’acquérir nous empêche de consacrer notre vie à des choses plus importantes.
    D) En effet, la vie est courte, et les connaissances sont infinies. Passer notre vie à chercher inlassablement à augmenter notre savoir ne peut que nous éloigner de notre mission première sur cette terre qui est d’avoir du plaisir. Chaque humain cherche en effet à vivre un maximum de plaisir et à éviter la douleur. À quoi bon faire des recherches ardues si la mort vient mettre un terme à notre existence avant que nous n’en ayons profité?
    I) N’a-t-on pas tous en tête l’image de ces savants travaillant d’arrache-pied dans leur laboratoire ou dans leur bibliothèque poussiéreuse à la recherche de théories qu’ils ne trouveront probablement jamais? Ceux-là que la mort est venue surprendre alors qu’ils n’avaient même pas pris le temps de jouir de la vie?
    C) La recherche de savoirs étant infinie, elle nous empêche donc de passer du temps à faire ce qui nous rend heureux.

    EXEMPLE d’enchaînement après ce paragraphe :
    Paragraphe 2
    Objection (ce que quelqu’un pourrait opposer à notre thèse) :
    A) Certains pourraient affirmer qu’au contraire la connaissance rend heureux puisqu’il s’agit de la réalisation du potentiel humain.
    I) Comme le dit Aristote, l’homme est un animal rationnel. Ce philosophe soutient que toute chose, pour être à son meilleur, doit réaliser son plein potentiel. Acquérir des connaissances, c’est développer notre raison. Réaliser une de nos virtualités principales, la raison, étant le but de notre existence, ne peut faire autrement que de nous apporter le bonheur. Un bon marteau étant celui qui réussit à enfoncer un clou, un bon humain est celui qui développe sa
    ….. etc