COURS 1 / OBJECTIVITÉ – SENSIBILITÉ – SUBJECTIVITÉ

OÙ EN SOMMES-NOUS ?

Conçu en semestre, le programme du 1er semestre dont le thème est la RECHERCHE DE SOI se décompose en trois séquences comme suit :

PARTIE 1 : Education, transmission, émancipation (que nous avons  terminé et mis en ligne intégralement).

(que nous avions déjà commencé en méthodologie avec un texte de Henri Bergson et que nous allons poursuivre maintenant)

Nous avons achevé la Partie 1 et nous sommes donc dans la PARTIE 2 : LES EXPRESSIONS DE LA SENSIBILITÉ

Comme pour la partie 1, la partie 2, LES EXPRESSIONS DE LA SENSIBILITÉ se décomposent en trois cours.

L’ultime question de notre dernier cours :

C’est la raison d’être de cette deuxième séquence sur la recherche de soi, thème du premier semestre. Retenons déjà cette citation de Charles Baudelaire (1821-1867) le grand poète français qui sera un peu comme notre exergue (du latin « hors-d’oeuvre », une citation placée en tête d’un texte) ainsi que celles de Paul Cézanne et Voltaire :

Base de travail : Terre des hommes d’Antoine de Saint-Exupéry (1939), chapitre 8 mais d’abord qui est St-Exupéry (1900-1944), ?

« Pourquoi n’écririez-vous pas quelque chose qui ne serait pas un récit continu, mais une sorte de… enfin comme un bouquet, une gerbe, sans tenir compte des lieux et du temps, le groupement en divers chapitres des sensations, des émotions, des réflexions de l’aviateur ». C’est ce que conseille André Gide (1869-1951) à Antoine de Saint-Exupéry alors que ce dernier n’a rien publié depuis le succès de son deuxième roman Vol de nuit, en 1931.

L’écrivain-aviateur semble en panne d’inspiration mais si l’aviateur n’a publié aucun roman en huit ans, il n’a pas cessé d’écrire car reporter-journaliste pour gagner sa vie, Antoine de Saint-Exupéry travaille pour les quotidiens L’Intransigeant et Paris-Soir.

St Exupéry reporter aérien au journal L’Intransigeant, un grand quotidien de l’époque.


En 1936, il regroupe plusieurs de ses articles sous les titres « Le Vol brisé » et «
Prison de sable », articles dans lesquels il raconte sa vie d’aviateur dans l’Aéropostale, entre 1926 et 1935.


Ce n’est qu’en 1943 qu’Antoine de Saint-Exupéry publiera Le Petit Prince, ce conte philosophique qui a fait sa renommée internationale dans le monde des Lettres.

Un an plus tard, lors d’un vol au-dessus de la Méditerranée, son avion disparaît. Il a 44 ans.

Pour composer les huit chapitres de Terre des hommes – d’abord titré Étoiles par grand vent – Antoine de Saint-Exupéry reprend les différents articles évoqués ci-dessus et suit le conseil d’André Gide. Il partage avec le lecteur ses sensations, ses émotions et ses réflexions :


« Et voici qu’ils me semblaient avoir à demi perdu qualité humaine, ballottés d’un bout de l’Europe à l’autre par les courants économiques, arrachés à la petite maison du Nord, au minuscule jardin, aux trois pots de géranium que j’avais remarqués autrefois à la fenêtre des mineurs polonais. Ils n’avaient rassemblé que les ustensiles de cuisine, les couvertures et les rideaux, dans des paquets mal ficelés et crevés de hernies. Mais tout ce qu’ils avaient caressé ou charmé, tout ce qu’ils avaient réussi à apprivoiser en quatre ou cinq années de séjour en France, le chat, le chien et le géranium, ils avaient dû les sacrifier et ils n’emportaient avec eux que ces batteries de cuisine.
Un enfant tétait une mère si lasse qu’elle paraissait endormie. La vie se transmettait dans l’absurde et le désordre de ce voyag
e. Je regardai le père. Un crâne pesant et nu comme une pierre. Un corps plié dans l’inconfortable sommeil, emprisonné dans les vêtements de travail, fait de bosses et de creux. L’homme était pareil à un tas de glaise. Ainsi, la nuit, des épaves qui n’ont plus de forme, pèsent sur les bancs des halles. Et je pensai le problème ne réside point dans cette misère, dans cette saleté, ni dans cette laideur. Mais ce même homme et cette même femme se sont connus un jour et l’homme a souri sans doute à la femme : il lui a, sans doute, après le travail, apporté des fleurs. Timide et gauche, il tremblait peut-être de se voir dédaigné. Mais la femme, par coquetterie naturelle, la femme sûre de sa grâce se plaisait peut-être à l’inquiéter. Et l’autre qui n’est plus aujourd’hui qu’une machine à piocher ou à cogner, éprouvait ainsi dans son coeur l’angoisse délicieuse. Le mystère, c’est qu’ils soient devenus ces paquets de glaise. Dans quel moule terrible ont-ils passé, marqués par lui comme par une machine à emboutir ? Un animal vieilli conserve sa grâce. Pourquoi cette belle argile humaine est-elle abîmée ? […] //
Je m’assis en face d’un couple. Entre l’homme et la femme, l’enfant, tant bien que mal, avait fait son creux, et il dormait. Mais il se retourna dans le sommeil, et son visage m’apparut sous la veilleuse. Ah ! quel adorable visage ! Il était né de ce couple-là une sorte de fruit doré. Il était né de ces lourdes hardes cette réussite de charme et de grâce. Je me penchai sur ce front lisse, sur cette douce moue des lèvres, et je me dis : voici un visage de musicien, voici Mozart enfant, voici une belle promesse de la vie. Les petits princes des légendes n’étaient point différents de lui : protégé, entouré, cultivé, que ne saurait-il devenir ! Quand il naît par mutation dans les jardins une rose nouvelle, voilà tous les jardiniers qui s’émeuvent. On isole la rose, on cultive la rose, on la favorise. Mais il n’est point de jardinier pour les hommes. Mozart enfant sera marqué comme les autres par la machine à emboutir. Mozart fera ses plus hautes joies de musique pourrie, dans la puanteur des cafés-concerts. Mozart est condamné.
//

Et je regagnai mon wagon. Je me disais : ces gens ne souffrent guère de leur sort. Et ce n’est point la charité ici qui me tourmente. Il ne s’agit point de s’attendrir sur une plaie éternellement rouverte. Ceux qui la portent ne la sentent pas. C’est quelque chose comme l’espèce humaine et non l’individu qui est blessé ici, qui est lésé. Je ne crois guère à la pitié. Ce qui me tourmente, c’est le point de vue du jardinier. Ce qui me tourmente ce n’est point cette misère, dans laquelle, après tout, on s’installe aussi bien que dans la paresse. Des générations d’orientaux vivent dans la crasse et s’y plaisent. Ce qui me tourmente, les soupes populaires ne le guérissent point. Ce qui me tourmente, ce ne sont ni ces creux, ni ces bosses, ni cette laideur. C’est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assassiné.
Seul l’esprit, s’il souffle sur la glaise, peut créer l’Homme. »

Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes, chapitre 8 (1939).

[ A noter : les // correspondent au découpage du texte en trois parties ].

Comme on peut le voir ici, il n’est pas question de vol dans le texte proposé. Dans cet extrait, c’est un autre moyen de transport qui est évoqué : le train.

Le célèbre transsibérien

Alors qu’il effectue un « long voyage en chemin de fer » en direction de Moscou, Antoine de Saint-Exupéry se retrouve avec des ouvriers polonais venus travailler dans le Nord de la France et regagnant leur pays. Un instant précis de ce voyage a marqué son esprit. Ayant dû changer de wagon, il se retrouve assis face à une famille – une mère, un père et un enfant. Il ne sait rien d’eux, n’en saura jamais rien mais son imagination fait le reste. À partir de ce
souvenir, Antoine de Saint-Exupéry propose une écriture à la fois sensitive, émotive et réflexive qui nous fait mieux découvrir l’Autre – celui que l’on croise parfois au coin du monde – mais aussi soi-même et in fine, l’Homme. (n’oublions pas le titre humaniste de l’ouvrage Terre des hommes ).

  • Il nous rapporte les conditions misérables dans lesquelles vivent les « mineurs polonais » durant les années 1930. S’il utilise un point de vue interne – celui du témoin fidèle – il reste le plus souvent objectif. Dans le premier paragraphe, il fait un constat froid et détaché de la situation économique de ces ouvriers. Les connecteurs spatiaux sont précis – « d’un bout de l’Europe à l’autre », « maison du Nord », « polonais », « France » –tandis que les deux énumérations fermées à rythme ternaire opposent ce qu’ils ont pu emporter, dans leur présent misérable – « les ustensiles de cuisine, les couvertures et les rideaux » – à ce qu’ils ont dû laisser – « le chat, le chien et le géranium », maigres
    souvenirs d’un passé plus heureux.
Maison du nord au pot de géranium.

  • À partir du §2), le reporter adopte un angle plus précis et passe à la description des trois
    membres d’une famille – « Un enfant », « une mère », « le père ». En conservant son point de vue
    de témoin – « Je regardai le père» – Antoine de Saint-Exupéry réalise un mouvement déductif. Si les deux phrases non-verbales qui se suivent – « Un crâne pesant et nu comme une pierre. Un corps plié dan l’inconfortable sommeil, emprisonné dans les vêtements de travail, fait de bosses et de creux. » – font penser à une prise de notes d’un journaliste sur le terrain, les comparaisons « comme une pierre », « pareil à un tas de glaise » mais surtout la métaphore de la prison – « emprisonné dans les vêtement du travail » – témoignent d’un point de vue objectif qui s’érode. Notre témoin devient alors interprète. A la fin de la première partie, « Le mystère, c’est qu’ils soient devenus ces paquets de glaise. […] et son visage m’apparut sous la veilleuse »), le témoin-reporter Antoine de Saint-Exupéry réapparaît dans ce plus court passage. Son analyse avance mais il s’interroge encore, notamment avec les questions rhétoriques : « Dans quel moule terrible ont-ils passé, marqués par lui comme par une machine à emboutir ? », « Pourquoi cette belle argile humaine est-elle abîmée ? ». Comme dans le deuxième paragraphe, le recours aux figures comparatives – la métaphore filée de la poterie (« ces paquets de glaise », « moule », « argile ») et la comparaison avec la « machine à emboutir » – viennent quelque peu altérer son objectivité journalistique.

  • → L’utilisation du témoignage permet à l’auteur de donner une vraie force à son propos. En effet, le « témoin », c’est celui qui a vu ou entendu quelque chose et qui sera donc le mieux placé pour le raconter ou certifier de son existence.

  • Deux options s’offrent pourtant à celui-ci : l’objectivité ou la subjectivité.

2°) Dans la deuxième partie, l’enfant endormi tourne son visage vers Antoine de Saint-Exupéry. Sous la lumière de la veilleuse qui instaure d’emblée une atmosphère mystérieuse, l’homme de terrain se métamorphose en conteur. Quatre figures analogiques vont être utilisées :
— La métaphore du « fruit doré »
— La comparaison avec les « petits princes des légendes »
La comparaison avec Mozart enfant (à quatre reprises)
La métaphore de la « rose »
→ En utilisant ces figures de style, Antoine de Saint-Exupéry réalise une épiphanie littéraire : l’enfant, apparu devant ses yeux, apparaît devant ceux du lecteur comme un être miraculeux, en opposition avec la situation réelle dramatique. Alors
si les évocations du fruit doré et du petit prince restent ponctuelles, la métaphore de la rose et la comparaison avec Mozart vont être

les points de départ de l’interprétation : de l’écriture sensible.

3) Dans la dernière partie, la formule « Ce qui me tourmente » est répétée à cinq reprises.
→Cette anaphore souligne le travail d’interprétation que réalise ici Antoine de Saint-Exupéry.
Alors que la plume du conteur s’est peu à peu imposée sur celle du reporter, ce dernier revient dans le dernier paragraphe pour donner un sens aux visions qu’il a eues. Le verbe « tourmenter » traduit bien son émotion – et donc sa subjectivité – mais celle-ci sera mise à profit d’une véritable analyse sociologique.

En effet, il réfléchit sur le déterminisme familial et social de l’Homme ; dès sa naissance, l’enfant est déterminé par ceux qui l’entourent – famille ou société. Antoine de Saint- Exupéry refuse le regard attendrissant, le regard de pitié, préférant adopter le « point de vue du jardinier » qui regarde sans pouvoir agir ce « Mozart assassiné ».

Portrait de la famille Mozart. Johann Nepomuk della Croce, (1780-1781).

→« voici un visage de musicien, voici Mozart enfant » écrit Antoine de Saint-Exupéry dans l’extrait étudié. St Exupéry veut nous faire comprendre que ce virtuose, s’il n’avait pas été
écouté, aurait été oublié, comme tant d’autres le sont.

Dans le tableau du peintre autrichien Johann Nepomuk della Croce, le spectateur découvre le visage de Mozart enfant. La cellule familiale est minutieusement composée. Protégé par le regard de la mère au visage figé dans l’ovale du médaillon exposé au mur, Mozart est entouré par sa soeur Maria Anna, assise à ses côtés au piano, et par son père Leopold, assis devant ses deux enfants, un violon dans les mains. Cultivé, le jeune musicien l’est, ici au sens figuré. La culture est avant tout musicale avec les instruments déjà cités auxquels s’ajoute la statuette à la lyre représentant Orphée, au fond à droite. Elle est aussi littéraire avec la plume plongée dans l’encrier.
→Ce tableau répond aux règles du portrait, très en vogue au XVIIIe siècle et ce dans toute l’Europe. Un fond uniforme, de riches vêtements, des drapés travaillés, des objets-symboles, rien n’est laissé au hasard. En revanche, du sensible et des émotions, il n’est guère question. Les traits sont sévères, les regards tous identiques, fixant le spectateur, sans un souffle, presque inquiétants !

Amadeus de Milos Forman (1984)

Voici comment le philosophe Aristote concevait ces « états affectifs » :
« J’entends par états affectifs, l’appétit, la colère, la crainte, l’audace, l’envie, la joie, l’amitié ; la haine, le regret de ce qui a plu, la jalousie, la pitié, bref toutes les inclinations accompagnées de plaisir ou de peine ».

Platon et Aristote : Le plaisir d’une amitié !

Un domaine d’écriture interroge tout particulièrement ce rapport entre objectivité et subjectivité : le journalisme. Aux journalistes qui privilégient l’honnêteté à l’objectivité, à leurs yeux impossible, Henri Madelin répond par exemple dans un article du Monde diplomatique :
« Les journalistes ne sont pas répréhensibles parce qu’ils ne seraient pas objectifs. Mais la dégradation gagne quand les hommes des médias se mettent à tomber dans ce travers très moderne qui consiste à confondre vérité et sincérité. La sincérité est le produit de la subjectivité humaine. Elle est variable dans le temps, ignore le nécessaire « vivre ensemble », et peut être entourée d’oeillères tout en étant truffée de bonnes intentions. La sincérité est sélective […] L’homme doit tendre de toutes ses forces vers une vérité plus grande, plus large,
moins enfermée. ».

Henri Madelin, « Journalisme et morale »,1994.

LES LIVRES DE SAINT-EXUPÉRY EN FOLIO

Antoine de Saint-Exupéry, une pensée radicale méconnue :

Vous pouvez découvrir ci-dessous un entretien donné par Philippe de Laitre à l’occasion de la sortie de son essai Saint-Exupéry – Au-delà du Petit Prince (La Nouvelle Librairie, 2024).

Et si le succès planétaire du « Petit Prince » était le principal obstacle à la véritable connaissance d’une œuvre à la fois profonde et radicale, farouchement anti-moderne et anticapitaliste, sur laquelle plane l’entêtante question de la mort de Dieu ?

COURS 2 / LES ORIGINES DE L’INTROSPECTION

  1. SENSIBILITÉ : « Le fait pour un individu, d’être capable d’affection ou d’émotion ». Voici un des sens que l’on donne à la « sensibilité ». En réalité, les acceptions de ce terme sont nombreuses et – selon les disciplines qui l’envisagent – l’accent sera mis sur un de ses éléments constitutifs : l’individu, l’affection, l’émotion, etc. Ainsi, en psychologie, le synonyme le plus fréquemment utilisé est l’« affectivité », définie comme l’action de l’esprit hors de toute activité intellectuelle.

2. INTROSPECTION : Observation, analyse de ses sentiments, de ses motivations par le sujet lui-même.

« Action de regarder à l’intérieur ». Voici la définition que l’on donne au terme latin « introspectus ». Vous le voyez : le terme français « introspection » n’en a modifié que le suffixe. On y retrouve donc le préfixe « intro– » qui veut dire « à l’intérieur » et la racine « –spect– » qui veut dire « regarder ».

Si l’on situe l’éclosion des expressions de la sensibilité au XVIIIe siècle, on ne peut ignorer les réflexions nombreuses sur l’Homme et en particulier sur le « Moi » d’un AUGUSTIN (354-430) dans l’Antiquité tardive ou d’un MONTAIGNE au XVIe siècle sans oublier un Pascal s’interrogeant sur le Moi au XVIIe siècle et le déclarant « haïssable«  :

S’il est cependant vrai que la période classique a mis un peu au second plan le champ d’observation de l’intimité, ce sont les penseurs du siècle des Lumières qui vont réagir en replaçant l’individu au coeur de leurs réflexions. L’âme humaine, sans jamais se détacher de tout ce qui l’entoure, va alors partir à la quête d’elle-même pour se comprendre.

Comme le titre rousseauiste de ce deuxième cours, « naître au monde » l’indique de manière implicite, c’est avec Jean-Jacques Rousseau que nous allons partir à la découverte des expressions de la sensibilité. Sauf que Rousseau a eu ses précurseurs et ses influences de lectures. Aussi nous attacherons-nous dans un premier temps aux Incipit des Confessions de Saint-Augustin, des Essais de Montaigne pour revenir sur celui, si emblématique des Confessions de JEAN-JACQUES ROUSSEAU et celui des Rêveries du promeneur solitaire.

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Kabyle, né à Tagaste (actuellement Souk-Ahras, en Algérie) le 13 novembre 354 d’un père incroyant et d’une mère chrétienne. Brillant étudiant, il eut une jeunesse très dissipée qui connut tous les vices. En 383, il vient à Rome, puis enseigne la rhétorique à Milan. Converti, baptisé à Pâques 387, il retourne en Afrique. Ordonné prêtre en 391, évêque d’Hippone (près de l’actuelle Bône, Algérie) en 396, un des plus grands théologiens chrétiens. Il meurt au moment des invasions barbares en Afrique, le 28 août 430.

Saint-Augustin, tableau de Philippe de Champaigne, 1645-1650.

Ses trois grands livres sont : Les Confessions, La Cité de Dieu, et De la Trinité :

« Ainsi la faiblesse du corps au premier âge est innocente, l’âme ne l’est pas. Un enfant que j’ai vu et observé était jaloux. Il ne parlait pas encore et regardait, pâle et farouche, son frère de lait. Chose connue ; les mères et nourrices prétendent conjurer ce mal par je ne sais quels enchantements. Mais est-ce innocence dans ce petit être, abreuvé à cette source de lait abondamment épanché, de n’y pas souffrir près de lui un frère indigent dont ce seul aliment soutient la vie ? Et l’on endure ces défauts avec caresse, non pour être indifférents ou légers, mais comme devant passer au cours de l’âge. Vous les tolérez alors, plus tard ils vous révoltent. »

Saint Augustin, Confessions, livre I, chapitre 7, « L’enfant est pêcheur ».

  » Je vins à Carthage, et autour de moi, partout, crépitait la rôtissoire des honteuses amours. Jen’aimais pas encore et j’aimais à aimer; et par mie indigence plus profonde je me haïssais d’être moins indigent. Je cherchais sur quoi porter mon amour, dans mon amour de l’amour; et je haïssais la sécurité et le chemin sans souricières. Car il y avait une faim en moi, dans mon intime privé de l’aliment intérieur, de toi-même, ô mon Dieu, et cette faim n’excitait pas mon appétit mais je n’avais aucun désir des nourritures incorruptibles; ce n’était pas que j’en fusse gorgé mais plus j’étais à jeun, plus j’étais écœuré. C’est pour cela que mon âme ne se portait pas bien. Couverte d’ulcères, elle se jetait au dehors, avide qu’elle était de gratter sa misère au contact des êtres sensibles; mais eux, s’ils n’avaient pas d’âme, non, vraiment, ils ne se feraient pas aimer!

Aimer et être aimé, c’était plus doux pour moi si je pouvais jouir aussi du corps de l’être aimé. Je souillais donc le courant de l’amitié par les ordures de la concupiscence, et j’en ternissais la candeur par les buées infernales du désir. Et pourtant, hideux et avili, c’est d’élégance et de civilité que j’étais impatient par un comble de vanité. J’en vins à me ruer dans l’amour où je désirais me prendre. Mon Dieu, ma miséricorde, de combien de fiel pour cette douceur-là, dans ta grande bonté, tu l’as arrosée? Car je fus aimé et je parvins aussi en secret à la jouissance qui enchaîne, et je m’enlaçais avec joie dans des nœuds de misère pour être meurtri des verges de fer brûlantes de la jalousie, des soupçons et des craintes, des colères et des querelles.« 

St Augustin, Les Confessions, Livre III, chapitre 1.

 »Je n’aimais pas encore et j’aimais à aimer »

Je vins à CarthageLes Confessions, livre 3, chapitre 1

La Grâce tombe sur St-Augustin.

Bande annonce

La rencontre avec sa mère, Sainte-Monique quand il est encore manichéen.
LE FILM COMPLET

Mais qui était donc MONTAIGNE (1533-1592) ?

Le célèbre château de Montaigne

Montaigne a écrit Les Essais au 16ème siècle. Ce n’est pas une autobiographie mais un autoportrait. Il ne veut pas imposer une leçon au lecteur mais il nous invite à découvrir ses observations et ses réflexions.

MONTAIGNE, dès la première ligne de son introduction, précise de façon étonnante que son œuvre est « de bonne foi« , qu’il ne ment pas mais en même temps que ce qu’il écrit est privé, non destiné au public mais à sa famille et à ses amis. Faut-il le croire ? Curieusement, l’adresse du texte porte le titre « AU LECTEUR » ! Mais on note presque une certaine agression envers le lecteur, il n’a aucune considération pour lui et écrit :  » nulle considération de ton service », le lecteur est directement interpellé et tutoyé !

« Au Lecteur

     C’est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t’avertit, dés l’entrée, que je ne m’y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n’y ai eu nulle considération de ton service, ni de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d’un tel dessein. // Je l’ai voué à la commodité particulière de mes parents et amis : à ce que m’ayant perdu (ce qu’ils ont à faire bientôt) ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent, plus altiére et plus vive, la connaissance qu’ils ont eue de moi. Si c’eût été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse mieux paré et me présenterais en une marche étudiée. Je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice : car c’est moi que je peins. Mes défauts s’y liront au vif, et ma forme naïve, autant que la révérence publique me l’a permis. Que si j’eusse été entre ces nations qu’on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature, je t’assure que je m’y fusse très volontiers peint tout entier, et tout nu. Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre : ce n’est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain. Adieu donc ; de Montaigne, ce premier de mars mil cinq cent quatre vingts.« 

Montaigne – Les Essais, « Incipit« .

 

I. La ruse de Montaigne s’adressant au lecteur : Première partie : De « C’est ici… » à « …d’un tel dessein. » :


Le projet de Montaigne paraît être défini négativement « ne … que », « nulle … ni« . Montaigne explique qu’il ne demande aucun commentaire ni jugement de la part des lecteurs, puisque ce livre ne leur est pas destiné. Il se dévalorise même ironiquement en déclarant qu’il ne serait pas assez fort pour écrire un livre pour tout lecteur (« Mes forces ne sont pas capables d’un tel dessein« ). Tout cela est un procédé pour interpeller le lecteur et aiguiser sa curiosité car Montaigne en publiant ses Essais, veut bien sûr toucher le plus de lecteurs possible.

II. Montaigne veut survivre : Deuxième partie de « Je l’ai voué… » à « …qu’ils ont eue de moi. »

Montaigne déclare qu’il veut donc limiter ses lecteurs à ses proches (« mes parents et amis« ). Il donne une première justification à cette autobiographie : il veut lutter contre la mort. L’antithèse entre « perdu » et « retrouver » met en valeur sa justification. En quelque sorte l’écriture permettrait de survivre. Puis, il se justifie une seconde fois en expliquant qu’il ne veut pas que l’on ait une fausse image de lui. L’autobiographie, selon lui, met en jeu une communication entre les êtres, il peut ainsi mieux se faire connaître, mieux faire savoir ce qu’il est vraiment. « plus altiére et plus vive« , il veut tout faire connaître sur lui, et l’anaphore de « plus » montre même que cet ouvrage permettra à ses proches de mieux le connaître. L’emploi du mot « vive » montre également que Montaigne considère que l’écriture de ses Essais lui permettra en quelque sorte de survivre après sa mort.

III. La Peinture de soi-même et la sincérité : Troisième partie de « Si c’eût été pour… » à « …et tout nu. » :

    Montaigne définit son projet comme celui de se décrire de : « façon simple, naturelle et ordinaire« , « sans contention et artifice », ‘tout entier et tout nu« . Il veut donc se présenter le plus vrai, le plus simple possible. On note l’omniprésence du « je » (« je« , « moi-même« , déterminants possessifs « ma« , « mes« ) dans tout le texte, montrant que le texte va effectivement être autobiographique. Puis il emploie la métaphore de la peinture « c‘est moi que je peins » pour exprimer qu’il va se montrer tel qu’il est et ce tout nu c’est-à-dire comme le sont les sauvages des autres contrées : « ces nations qu’on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature« . ( cf le texte célèbre de Montaigne sur les cannibales).

Montaigne récapitule son projet dans une formule percutante :


   Mais avant de date et de signer son incipit, il veut encore une fois décourager le lecteur en insinuant que ce livre n’aura pas d’intérêt pour lui : « ce n’est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain« . Pourquoi tant de précautions ? C’est que Montaigne se pose le problème auquel il est confronté, et c’est lui le premier écrivain à y être confronté,


Pour terminer, Montaigne pose la forme la plus logique de la conclusion « adieu donc ». Il congédie le lecteur, et le terme « adieu » signifie qu’ils ne doivent plus se revoir, donc il demande au lecteur de refermer le livre et de ne plus lire la suite, ce qui est encore une fois un procédé pour piquer la curiosité du lecteur et en fait paradoxalement l’encourager à continuer de lire
.

Le but est strict, se peindre tout nu, se dévoiler complètement. Ce livre unique dans l’histoire littéraire est donc placé sous le signe de la vérité et de la sincérité et Montaigne le précise en toutes lettres, ne souhaitant pas accroître sa renommée ou sa situation. Montaigne veut dresser de lui un portrait humaniste, sincère et sans artifice.

Le Pigeonnier ou célèbre Tour de Montaigne où il s’était installé pour « travailler »

Le plafond de son bureau avec gravé sur les poutres les citations antiques préférées de Montaigne


   

COURS 2 (bis) / INTUS ET IN CUTE

C’est en effet avec Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) que nous allons partir à la découverte de la sensibilité. Mais ce n’est pas aux côtés du rêveur en herbe que nous avancerons, le laissant à la solitude des rêveries du promeneur solitaire mais nous envisageons la démarche confessionnelle de l’auteur genevois où la sensibilité est maîtresse du jeu :

Quand Jean-Jacques Rousseau choisit le titre de son oeuvre, il se place de toute évidence sous l’égide des Confessions de Saint-Augustin – écrites entre 397 et 401 – mais il donne également à ce terme une définition plus vaste : la sienne. D’ailleurs, le titre qui figure dans la première édition de 1767 ne se réduit pas à ces deux mots « Les Confessions ».

Voici le titre complet de l’ouvrage de Rousseau :

« Les Confessions de J.-J. Rousseau, contenant le détail des événements de sa vie, et de ses sentiments secrets dans toutes les situations où il s’est trouvé« .

Apposé à la première épreuve de l’ouvrage, ce titre long fait déjà directement écho à la sensibilité. Les Confessions contiendront le détail des événements de sa vie, et de ses sentiments secrets dans toutes les situations où il s’est trouvé. Avec le groupe nominal « ses sentiments secrets », l’évocation du sensible est ici implicite ; elle était déjà explicite dans notre citation avec les verbes « sentir » et « voir ». Quant à la « vérité » inhérente à la confession religieuse – l’aveu de tous les péchés – elle est là aussi sous-jacente.

Elle fera son apparition, cette fois en amont de notre citation avec la formule devenue fameuse du « Je serai vrai » qui se poursuit ainsi : « je le serai sans réserve ; je dirai tout ; le bien, le mal, tout enfin ».

« INTUS, ET IN CUTE

Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi.
Moi seul. Je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m’a jeté, c’est ce dont on ne peut juger qu’après m’avoir lu.
Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : Voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je fus. J’ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n’ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon ; et s’il m’est arrivé d’employer quelque ornement indifférent, ce n’a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire. J’ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l’être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus : méprisable et vil quand je l’ai été ; bon, généreux, sublime, quand je l’ai été : j’ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as vu toi-même. Être éternel, rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables ; qu’ils écoutent mes confessions, qu’ils gémissent de mes indignités, qu’ils rougissent de mes misères. Que chacun d’eux découvre à son tour son cœur au pied de ton trône avec la même sincérité,
et puis qu’un seul te dise, s’il l’ose : je fus meilleur que cet homme-là.« 

Jean-Jacques ROUSSEAU, Les Confessions, Incipit.

Tatouage original : « intus et in cute »

épigraphe : Courte citation en tête d’un livre ou d’un chapitre.

Une dernière formule de Rousseau doit retenir notre attention. Car avant cette promesse du « dire vrai », Rousseau a déclaré : « Nul ne peut écrire la vie d’un homme que lui-même ». Cette parole est étroitement liée à l’expression de la sensibilité, bien plus qu’il n’y paraît.

Elle peut se comprendre de deux manières :

1. Premièrement, elle semble être une lapalissade : en toute logique, la révélation des
« sentiments secrets » ne peut être faite que par l’être sensible lui-même.

2. Mais deuxièmement, cette affirmation peut aussi être considérée comme une forme d’altruisme : la véritable connaissance des hommes passe par un appel à la confession sensible de soi-même. Pour « que chacun puisse connaître soi et un autre », il vaut mieux « commencer par lire dans [le coeur] d’autrui » puis « connaître le sien même ». Dans le miroir des Confessions, le lecteur ne découvrira alors que son reflet réaliste et signifiant, d’un
autre qui lui ressemble.

Le texte où la sensibilité pré-romantique de Jean-Jacques Rousseau s’exprime le plus librement est bien sûr celui des Rêveries du promeneur solitaire qu’il faut donc avoir lu :

« Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même. Le plus sociable & le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime. Ils ont cherché dans les raffinements de leur haine quel tourment pouvait être le plus cruel à mon âme sensible, & ils ont brisé violemment tous les liens qui m’attachaient à eux. J’aurais aimé les hommes en dépit d’eux-mêmes. Ils n’ont pu qu’en cessant de l’être se dérober à mon affection. Les voilà donc étrangers, inconnus, nuls enfin pour moi puisqu’ils l’ont voulu. Mais moi, détaché d’eux et de tout, que suis-je moi-même ?« 

Jean-Jacques ROUSSEAU, Les rêveries du promeneur solitaire, 1ère promenade, début.

 » Exister pour nous, c’est sentir; notre sensibilité est incontestablement antérieure à notre intelligence, et nous avons eu des sentiments avant des idées. Quelle que soit la cause de notre être, elle a pourvu à notre conversation en nous donnant des sentiments convenables à notre nature; et l’on ne saurait nier qu’au moins ceux-là ne soient innés. Ces sentiments, quant à l’individu, sont l’amour de soi, la crainte de la douleur, l’horreur de la mort, le désir du bien-être. Mais si, comme on n’en peut douter, l’homme est sociable par sa nature, ou du moins fait pour le devenir, il ne peut l’être que par d’autres sentiments innés relatifs à son espèce; car, à ne considérer que le besoin physique, il doit certainement disperser les hommes au lieu de les rapprocher. Or c’est du système moral formé par ce double rapport à soi-même et à ses semblables que naît l’impulsion de la conscience. Connaître le bien, ce n’est pas l’aimer : l’homme n’en a pas la connaissance innée, mais sitôt que sa raison le lui fait connaître, sa conscience le porte à l’aimer : c’est ce sentiment qui est inné. »

ROUSSEAU, Émile ou de l’Éducation, Livre IV.

Ici Rousseau déclasse Descartes : le cogito devient sentio. Non plus « je pense, donc je suis », mais « je sens, donc je suis ». La pensée, jadis fruit de longues méditations ancrées dans la sagesse ancienne, est balayée au profit de l’émotion — intérieure et immédiate.

Rousseau affirme : « il n’est jamais faux que je sente ce que je sens. » et plus loin : « Exister pour nous, c’est sentir ; notre sensibilité est incontestablement antérieure à notre intelligence, et nous avons eu des sentiments avant des idées. ». L’émotion devient alors l’argument invincible.

Depuis l’Antiquité le grand oeuvre de la philosophie fut d’élever la raison au niveau de la vertu. Rousseau anéantit 22 siècles en montrant la primauté des sentiments. La pensée perd ses lettres de noblesse puisqu’elle n’est que le serviteur de l’émotion.

Je suis forcé de l’admettre : toutes mes pensées sont issues de mes sentiments ; l’émotion en est toujours le moteur. Quand je pense, je ressens. Et c’est par un raisonnement rationnel que la raison elle-même cède raisonnablement la place au sentiment. L’argument est imparable.La philosophie de la vertu par la raison est donc une chimère puisque la raison se fonde sur l’émotion.

Tout psychologue confirmera que l’émotion prime, qu’elle manipule la raison à sa guise.La noblesse de l’homme ne tient donc pas à sa faculté de raisonner mais à celle de sentir.
Le sentiment : argument invincible

L’essentiel pour Rousseau c’est de montrer qu’il a toujours agi au mieux d’après ses sentiments. Si les sentiments sont incontournables, invincibles, s’ils sont naturels - même s’ils provoquent des comportements dont les conséquences sont regrettables – , le sujet qui en est la proie est innocent.

Bref, pour Rousseau, lorsque l’on agit en accord avec ses sentiments, on ne peut rien se reprocher. Voilà l’originalité fantastique du Romantisme qui s’annonce ! Ce n’est pas à l’individu de se comporter de manière à ce que la société soit bonne, mais à la société de faire en sorte de ne pas corrompre les sentiments. 

Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau fondent l’autobiographie moderne. L’auteur s’engage à faire le récit sincère de sa propre vie, tout en cherchant à expliquer l’histoire de sa personnalité. La finalité du récit est empreinte d’altruisme :  » la connaissance des hommes », dit-il. Connaître son coeur, ses sentiments pour pouvoir lire dans le coeur d’autrui, l’introspection chez Rousseau est encore tourné vers les autres, en une sorte de dédoublement. En lisant Les Confessions, le lecteur découvre non pas son reflet mais celui réaliste et signifiant d’un autre qui lui ressemble. La pitié, socle de toutes les vertus pour Rousseau s’enclenche, la moralisation est en marche.

Autrui : « Toute personne autre que soi-même… »

Cette définition du pronom indéfini « autrui » semblerait l’exclure d’emblée d’un travail sur les expressions de la sensibilité, tourné sur ce « soi-même ». Elle désigne ce que Jean-Paul Sartre appelle « le moi qui n’est pas moi ». Et pourtant, l’un ne peut aller sans l’autre ! Non seulement, l’être sensible réagit au monde extérieur – et donc à autrui –mais il va également trouver dans cet autre un miroir ou, dans un mouvement inverse, lui en tendre un. C’est le philosophe Georg Hegel qui dans sa Phénoménologie de l’esprit (1807) et plus précisément avec la « Dialectique du maître et de l’esclave » va montrer que sans autrui, le « moi » ne peut exister.

Echo et Narcisse, Tableau de John William Waterhouse, 1903.


Écho ou l’autre qui aime : son visage est tourné vers Narcisse…
Narcisse ou l’autre qui s’aime :
cet autre qu’il croit voir n’est autre que lui…


Dans le romantisme qui suivra, Rousseau aura de nombreux imitateurs qui iront même encore plus loin dans la quête de la sincérité et ce sera en particulier le cas de FRANÇOIS- RENÉ DE CHATEAUBRIAND et de ses Mémoires d’outre-tombe :

FRANÇOIS-RENÉ DE CHATEAUBRIAND (1768-1848)

Dans cette Leçon d’anatomie du docteur Tulp, Rembrandt âgé simplement de 26 ans, représente une séance d’anatomie en train de se dérouler. Entouré de sept assistants, le docteur Nicolaes Tulp ouvre le bras gauche d’un cadavre.


Dans la première moitié du XVIIe siècle, la Hollande est l’un des pays d’Europe qui porte une attention toute particulière à l’expérimentation scientifique, et ce pour comprendre l’Homme. Le jeune Rembrandt offre donc ici une scène familière aux spectateurs de son temps – les séances d’anatomie étaient même publiques. Toutefois, l’assistance du docteur Tulp est ici composée d’étudiants en médecine, et les regards des sept hommes autour du docteur sont ceux de spécialistes, bien qu’apprenants.


Dans l’instant saisi par le peintre, c’est l’avant-bras du cadavre et ses tendons qui nous sont donnés à voir. Tandis que la main droite du docteur actionne le scalpel, les doigts repliés de sa main gauche signalent une phase d’explication.

Mais alors que la mort devrait être le signe de l’immobilité – le cadavre frappe par sa lividité – tout est en mouvement autour de lui : à ses pieds, la page de l’encyclopédie probablement médicale semble venir d’être tournée tandis que l’orientation des différents regards est habilement travaillée :


Le docteur Tulp fixe à la fois le lointain et ses élèves
:

Deux d’entre eux – en arrière-plan – nous regardent fixement

tandis qu’au deuxième plan, deux des trois personnages observent le bras et/ou le livre et le dernier regarde dans le vague.

Enfin, au premier plan, à gauche, l’élève le plus éloigné du docteur le regarde tandis que son voisin jette un regard, en biais, vers l’élève qu’est le spectateur. Il semble ainsi nous inviter à suivre la leçon, à scruter l’évolution du geste et à rester attentif.


Suivant le modèle du clair-obscur, ce tableau répond aux codes picturaux du maître Caravage (voir le tableau en couverture, la crédulité de St Thomas) ou de ses adeptes – Georges de la Tour, Philippe de Champaigne ou plus tard Delacroix, pour ne citer
qu’eux. Cette opposition des ombres et des lumières qui distingue ici le cadavre des « vivants » est en elle-même la manifestation de la sensibilité du peintre.

Davantage orientés vers le savoir, accaparés par l’activité intellectuelle, les visages ne portent pas de signe d’affection ou d’émotion, si ce n’est peut-être le froncement des sourcils de certains qui pourrait se lire comme la manifestation d’un effroi mais tout aussi bien comme celle du doute, attitude alors éminemment scientifique et dénuée
de passion.

En fait, une forme de sensibilité est sans cesse sollicitée dans le tableau (souvenez-vous de votre première impression) : celle du spectateur.

De_osteologieles_van_Dr._Sebastiaen_Egbertsz.-Anatomische_les_van_Dr._Sebastiaen_Egbertsz._de_Vrij

Parce que naître au monde (titre de ce cours), c’est aussi comprendre que l’on va en partir et de l’au-delà rien n’est connu. L’examen des chairs a pu donner une réponse scientifique ; l’écriture d’outre-tombe (Chateaubriand) en donnera une, plus sensible et poétique !

EN 3D

COURS 3 : ÉCRIRE L’INDICIBLE L’HYPERSENSIBILITÉ DE PROUST

COMMENT ÉCRIRE L’INDICIBLE, CES ÉMOTIONS QUI NE PEUVENT SE DIRE ?

La sensibilité est intime, intérieure, elle suppose le plus souvent l’introspection, ce  » repli sur soi  » de la conscience que nous avons déjà évoqué mais l’introspection, l' »intus et in cute », le scalpel de la leçon d’anatomie de Rembrandt n’a de sens, ne trouve son plein épanouissement que si elle parvient à communiquer à l’autre ses sentiments et ses émotions.

Après Chateaubriand que vous trouverez avec l’évocation du romantisme, nous allons nous tourner vers un des écrivains français les plus illustres, un être hypersensible, l’un des plus grands de la littérature mondiale, je veux parler de : MARCEL PROUST et de sa RECHERCHE DU TEMPS PERDU, œuvre unique de l’auteur en sept tomes :

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MARCEL PROUST (1871-1922)

Notons d’ailleurs que la RECHERCHE (terme par lequel on désigne souvent l’œuvre de Proust) portait jusqu’en 1912 – soit un an seulement avant la parution du premier tome Du côté de chez Swann – le titre suivant et, quel beau titre pour notre sujet, notre thème (la sensibilité):

                  LES INTERMITTENCES DU COEUR

Effectivement, tout au long du livre, l’écrivain français établit un lien entre « intermittences » et instants de latence, de repos offrant alors au lecteur ce qu’il appelle la « quête du temps perdu ».

Afin d’appréhender ce lien, nous nous focaliserons à la fois sur le premier tome de La Recherche, Un amour de Swann et son septième et dernier tome : Le Temps retrouvé :

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1. La vie « pleinement vécue » : écrire pour retrouver le temps perdu, le temps ému :

Rappel de la définition : (à apprendre et à toujours rappeler dans l’introduction ou la première partie d’un devoir sur cette partie du programme) 

« On appelle sensibilité le fait pour un individu, d’être capable d’affection ou d’émotion ».

Il y aussi un autre sens qui complète cette définition générale (à connaître et à rappeler aussi) :

«On désigne par sensibilité, la réceptivité à l’égard de quelque chose d’extérieur».

Pourquoi ce deuxième sens ?

Parce que si tout être est pourvu de sens et peut percevoir quelque chose, tout être sensible ne sera pas doué de « réceptivité » ou le sera à des degrés différents. On le sait, on rencontre dans la vie, des êtres plus froids que d’autres et même insensibles. On imagine mal en général, un mercenaire professionnel, un tueur à gage ou un tireur d’élite, être hyper-sensible :

La sensibilité est donc une qualité aux conséquences problématiques qui peut en effet faire de l’être sensible un être fragile, un être peut apte à affronter les difficultés de la vie mais, dans le même temps, pour revenir à notre exemple du militaire, un soldat sensible, supposons sentimental (et il y en a !) sera un être qui se distingue, qui sera comme à part des autres.

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Les timides par exemple sont souvent des êtres hypersensibles :

Ce « quelque chose d’intérieur » qui caractérise à fond les êtres sensibles qui sont souvent d’ailleurs des « littéraires » vont aussi les pousser à créer, soit pour évacuer leurs émotions et s’en débarrasser (ce que Freud appelle la sublimation) soit pour les partager et les transmettre. Ainsi, par-delà leur timidité et souvent leur solitude, ils tentent malgré leur enfermement de communiquer avec les autres. C’est exactement ce que Marcel Proust fait avec l’écriture : reclus dans sa chambre aux murs tapissés de liège car il est gravement asthmatique (maladie aux causes souvent psychologiques), il va refaire défiler dans sa mémoire le Temps perdu, les merveilleuses heures du bonheur de son enfance jusqu’à l’apogée du septième volume : le Temps retrouvé…

Face à la beauté du texte, le mieux pour PROUST, c’est sans doute de se taire et de lire, d’en faire donc que de brefs commentaires. C’est ce que nous nous proposons de faire avec vous en suivant pas à pas quelques extraits mais d’abord un petit point biographique sur son milieu

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MARCEL PROUST (1871-1922) :

Seule image filmée de Marcel Proust, descendant les marches d’une église après une cérémonie de mariage :

Proust et ses paperolles

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C’est sans doute l’un des textes les plus connus de l’auteur, souvent caricaturés, un texte canonique qu’il n’est pas possible de ne pas avoir lu et de ne pas connaître lorsqu’on fait des études littéraires et dont la dégustation est un des piliers de la cathédrale proustienne :

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« Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint- Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine.

Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse: ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle? Que signifiait-elle? Où l’appréhender? (…)

Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu.

Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté (…) Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé. »

PROUST Marcel, Du côté de chez Swann, GF Flammarion, Paris, 1987, p. 140-145.

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C’est le condensé de la manière proustienne, la mémoire olfactive, involontaire, sensible, la mémoire affective qui retrouve la durée bergsonienne, Proust était d’ailleurs le petit cousin par alliance du grand philosophe français : Henri Bergson (1859-1941) dont il assiste aux cours sur le temps, « Durée et simultanéité » au Collège de France :

Un élément du présent, ici au goûter, une madeleine dans la bouche et hop, je pars ailleurs, je transcende la réalité, j’oublie le temps, les secondes et les minutes de l’horloge et je me retrouve loin, loin derrière dans mon enfance, les jours heureux, l’été, aux vacances dans un souvenir délicieux et par là, j’atteins l’éternité, le dépassement du temps, l’intemporalité, la jouissance, un bonheur indescriptible, bref l’extase :

Extase : du grec « ex-stasis » : sortir de son être (estar en espagnol, être)

  1. État dans lequel une personne se trouve comme transportée hors de soi et du monde sensible.Extase mystique.

2. Exaltation provoquée par une joie ou une admiration extrême.

c’est-à-dire que pour Proust contrairement aux autres écrivains et romanciers, il ne s’agit pas de raconter une histoire avec ses rebondissements ou construire une intrigue mais exprimer comment je ressens le monde, se projeter dans le passé et ainsi comme pour la réminiscence romantique de Chateaubriand, voyager dans le temps vécu, un temps dès lors non pas perdu mais retrouvé ! (titre du dernier tome), retrouver un temps-durée, un temps éternité

Et, plus tard dans le texte, dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs une serviette « raide et empesée » nous transportera au cœur de l’été, hier, sur une plage normande au bord de la mer …

Cabourg / Balbec au temps de Proust

Cabourg aujourd’hui

(…)

La villa du Temps retrouvé à Cabourg.

Salle de restaurant du Grand Hotel de Cabourg

Ou bien une lettre déposée par le facteur sur un lit me ramènera à un amour que je croyais perdu mais que je ne parvenais pas à oublier…

Statue de Marcel Proust à Cabourg

TEXTE N°3 : LA LETTRE DE GILBERTE :

 » Un jour, à l’heure du courrier, ma mère posa sur mon lit une lettre. Je l’ouvris distraitement puisqu’elle ne pouvait pas porter la seule signature qui m’eût rendu heureux, celle de Gilberte avec qui je n’avais pas de relations en dehors des Champs-Élysées1.Or, au bas du papier2timbré d’un sceau d’argent représentant un chevalier casqué sous lequel se contournait cette devise: Per viam rectam (Per viam rectam: Par le droit chemin (Le livre des Psaumes, 107.7))3, au-dessous d’une lettre, d’une grande écriture4, et où presque toutes les phrases semblaient soulignées, simplement parce que la barre des t étant tracée non au travers d’eux, mais au-dessus, mettait un trait sous le mot correspondant de la ligne supérieure5, ce fut justement la signature de Gilberte que je vis6. Mais parce que je la savais impossible dans une lettre adressée à moi, cette vue, non accompagnée de croyance, ne me causa pas de joie. Pendant un instant elle ne fit que frapper d’irréalité tout ce qui m’entourait. Avec une vitesse vertigineuse, cette signature sans vraisemblance jouait aux quatre coins avec mon lit, ma cheminée, mon mur. Je voyais tout vaciller comme quelqu’un qui tombe de cheval (…)

« Mon cher ami, disait la lettre, j’ai appris que vous aviez été très souffrant et que vous ne veniez plus aux Champs-Élysées. Moi je n’y vais guère non plus parce qu’il y a énormément de malades. Mais mes amies viennent goûter tous les lundis et vendredis à la maison. Maman me charge de vous dire que vous nous feriez très grand plaisir en venant aussi dès que vous serez rétabli, et nous pourrions reprendre à la maison nos bonnes causeries des Champs-Élysées. Adieu, mon cher ami, j’espère que vos parents vous permettront de venir très souvent goûter, et je vous envoie toutes mes amitiés. Gilberte.»8 

Tandis que je lisais ces mots, mon système nerveux recevait avec une diligence admirable la nouvelle qu’il m’arrivait un grand bonheur9. Mais mon âme, c’est-à-dire moi-même, et en somme le principal intéressé, l’ignorait encore10. Le bonheur, le bonheur par Gilberte, c’était une chose à laquelle j’avais constamment songé, une chose toute en pensées, c’était, comme disait Léonard, de la peinture, cosa mentale11. Une feuille de papier couverte de caractères, la pensée ne s’assimile pas cela tout de suite. Mais dès que j’eus terminé la lettre, je pensai à elle, elle devint un objet de rêverie, elle devint, elle aussi, cosa mentale et je l’aimais déjà tant que toutes les cinq minutes, il me fallait la relire, l’embrasser12. Alors, je connus mon bonheur13.« 

Annotations:

↥1L’arrivée de la lettre va rompre le quotidien du narrateur. Voir son attitude indifférente et l’utilisation d’articles indéfinis. Détachement du narrateur envers tout ce qui ne concerne pas Gilberte. Notez l’opposition entre les articles indéfinis et l’article défini “la seule signature” qui marque que l’unique préoccupation du narrateur est Gilberte.
↥2Ce petit marqueur de lien (“Or”) introduit l’événement extraordinaire qui va rompre l’ordre continu des choses.Bien que le narrateur ne fasse pas immédiatement découvrir au lecteur l’auteure de la signature, notez le mouvement du regard qui se déplace jusqu’au bas de la lettre :”Or, au bas du papier”.
↥3Détails décrivant le sceau de Gilberte. On peut analyser la symbolique de cette image (un chevalier casqué) en relation avec le contexte: le narrateur est amoureux.
↥4< au bas du papier [. . .] au-dessous d’une lettre . . . > Anaphore, ici, reprise d’un complément circonstanciel de lieu. Notez aussi l’article indéfini <d’une lettre, d’une grande écriture >.
↥5Analysez les caractéristiques de la calligraphie de Gilberte. Pourrait-on interpréter son écriture? Notez aussi que la phrase est à la fois en suspens (le moment de la révélation est retardé), et en mouvement, puisque Proust nous y conduit.
↥6Révélation finale. Il faudra relever l’adverbe “justement” et bien voir à quelle phrase antérieure il s’oppose.
↥7passage coupé
↥8Syntaxe: Notez la place du verbe d’élocution : « disait la lettre ».Vérifiez la signification du verbe « goûter ». Analysez le langage de Gilberte et l’usage du « vous » entre deux enfants. Que nous dit la lettre sur la société où vit Gilberte? Mettez en relation avec sa calligraphie.
↥9Formulation qui met en relief la division du moi.
↥10Même remarque
↥11L’analyse du narrateur, à nouveau, s’appuie sur une comparaison avec l’art. Que renforce cette remarque ?
↥12Pourquoi cette phrase s’ouvre-t-elle sur une nouvelle opposition (“Mais”)? Il faudra montrer comment l’objet matériel (la lettre) se transforme en objet d’amour. D’autre part, à quoi se réfère « elle » ? Remarquez que ce pronom sujet sera répété encore deux fois et renforcé par trois pronoms objets.
↥13Analysez comment se clôt l’expérience (“Alors”).Dans ce contexte, que peut bien signifier le verbe « connaître »?

GILBERTE…

La Recherche de Marcel Proust portait jusqu’en 1912 – soit un an seulement
avant la parution du premier tome Du côté de chez Swann – le titre suivant : Les Intermittences du coeur. N’est-ce pas là une parfaite périphrase de la sensibilité ? Tout au long des passages que nous avons lu, l’écrivain établit en effet un lien entre « intermittences » et instants de latence, offrant alors au lecteur une oeuvre à la portée beaucoup plus vaste, en quête du temps perdu et cela éclate dans le septième et dernier tome de la Recherche : Le Temps retrouvé.


Les souvenirs, ressentis pour mieux être savourés connaissent une manifestation beaucoup plus vaste par la démarche artistique de l’écriture : Marcel Proust entreprend la Recherche pour mieux retrouver la mémoire et la conserver mais avant tout sortir du temps et atteindre par la beauté des sensations l’éternité. Et comme lui le lecteur plonge en le lisant dans son propre passé, cherchant dans sa vie intérieure tout ce qu’il vient de lire de cette vie extérieure ? Jusqu’à croire, peut-être cette réflexion du narrateur de la Recherche qui n’a jamais été autant le double de Marcel Proust :

Dans Le Temps retrouvé, ce seront aussi les pavés inégaux à l’arrivée chez les Guermantes

Les pavés de l'Hôtel de Guermantes | LE JOURNAL DES COUTHEILLAS
LES PAVÉS DE GUERMANTES

le bruit d’une cuiller contre une assiette dans le salon, suivi immédiatement du frottement de la serviette, un pas vacillant qui fait émerger chez le narrateur le souvenir nostalgique de Venise :

Marcel Proust à Venise.

Tout Proust est là dans la recherche de ses émotions fugaces et poétiques du moment présent qui nous permettent de nous replonger soudainement dans le passé, dans notre enfance chez lui forcément heureuse (car nous sommes dans un autre milieu que celui de Jules Vallès, l’enfant battu et martyrisé !). Mais comment rendre compte de ces moments indicibles, comment révéler ces moments d’émotions magiques reposant entièrement sur la réminiscence, la mémoire sensible ?

C’est là qu’intervient pour Proust l’art et la littérature :

TEXTE DU DEVOIR : L’ART COMME RÉVÉLATION DE LA SENSIBILITÉ

A LIRE ATTENTIVEMENT :

« La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature. Cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu’ils ne cherchent pas à l’éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d‘innombrables clichés qui restent inutiles parce que l’intelligence ne les a pas « développés ». // Notre vie ; et aussi la vie des autres ; car le style pour l’écrivain aussi bien que la couleur pour le peintre est une question non de technique mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients, de la différence qualitative qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s’il n’y avait pas l’art, resterait le secret éternel de chacun. Par l’art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. (…) //

Ce travail de l’artiste, de chercher à apercevoir sous de la matière, sous de l’expérience, sous des mots quelque chose de différent, c’est exactement le travail inverse de celui que, à chaque minute, quand nous vivons détourné de nous-mêmes, l’amour-propre, la passion, l’intelligence, et l’habitude aussi accomplissent en nous, quand elles amassent au-dessus de nos impressions vraies, pour nous les cacher entièrement, les nomenclatures, les buts pratiques que nous appelons faussement la vie. // En somme, cet art si compliqué est justement le seul art vivant. Seul il exprime pour les autres et nous fait voir à nous-mêmes notre propre vie, cette vie qui ne peut pas s’« observer », dont les apparences qu’on observe ont besoin dêtre traduites et souvent lues à rebours et péniblement déchiffrées. »

Marcel Proust, Le Temps retrouvé (1927).

Le texte en lecture audio :

Essai : Quel rôle l’art fait-il jouer à la sensibilité ?

CORRIGÉ :

Dès le début, le texte s’ouvre sur une formule paradoxale, puisque Proust affirme que « la vraie vie, […] c’est la littérature». Or la littérature et l’art en général participent de la fiction et de l’imaginaire, sans vraiment mordre sur le territoire de la vie et de la réalité. Mais justement, la « vraie vie » pour Proust n’est pas fiction, n’est pas raconter des histoires, n’est pas dans une vie sociale stéréotypée, et finalement superficielle, la vie du travail et du quotidien, notre vie sociale mais elle est là dans notre vie intérieure que seule découvre la dimension qualitative de la sensibilité. Car il s’agit bien ici de « vérité« , celle qui incombe traditionnellement à la philosophie, que l’on pensait hier trouver par « l’intelligence pure » des vérités abstraites mais que l’on ne peut que ressentir par la révélation du « hasard », une rencontre avec quelque chose qui nous transfigure, qui se révèle.

Dans le premier paragraphe de notre texte et aussi dans le suivant, nous avons souligné en rouge un vocabulaire spécifique et très particulier, c’est celui de l’art de la photographie :

L’art de la photographie (argentique) est naissant au temps de Proust et c’est à ses techniques qu’il compare celui du romancier :

  • saisir l’instant
  • prendre le cliché
  • vision
  • développer
  • technique
  • inverser (à rebours)
  • différence qualitative, (le grain de l’image, le noir et blanc).
     

Car Proust va encore plus loin qu’un simple photographe dans le texte puisqu’il envisage que chaque homme possède, profondément ancrée en lui, une véritable nature artistique ; toutefois, ce livre intérieur nous reste le plus souvent inconnu, parce que nous manquons de courage pour l’aller chercher. Peu de gens, en fin de compte, sont pris dans la spirale de la création artistique et leur être essentiel finit par leur échapper ; de ce fait, toute communication authentique avec autrui devient impossible. L’exploration du temps vécu, chez la plupart des hommes, se heurte à « d’innombrables clichés », qui forment comme autant d’obstacles à la recherche de soi (thème de notre programme), parce qu’ils n’ont pas été médités. L’idée, par exemple, que le passé est à jamais révolu en est un. L’écrivain Marcel Proust, au contraire, va très rapidement s’apercevoir que le passé continue à vivre en nous, et que par le mouvement même de l’écriture, nous avons la possibilité de le faire ressurgir, intact.

Si le « style aussi bien que la couleur pour le peintre » est une « vision », et non l’application d’une « technique » particulière, c’est qu’il restitue aussi bien les sensations fugitives, que les perceptions à peine entrevues, mais également les émotions puissantes, qui, de temps à autres, envahissent notre vie intérieure. Cette « vision » n’est donc pas tournée vers l’extérieur, mais au contraire totalement intériorisée, à l’image de l’illumination des grands mystiques. C’est comme une transfiguration : l’artiste parvient enfin grâce à un travail acharné, à mettre en relief les mouvements subtils de sa vie intérieure, et, du même coup, puisqu’il produit une oeuvre et que cette oeuvre est diffusée, il livre à d’autres son monde particulier, unique, qui sans cela, « resterait le secret éternel de chacun ».

Cette « révélation » de « la différence qualitative », ne saurait apparaître à travers une recherche consciente et pilotée par l’intelligence, mais portée par une sorte d’émotion intérieure très forte, une hypersensibilité qui met la pensée en mouvement et s’il y a révélation pour l’écrivain ou le peintre, il y a aussi révélation pour le lecteur ou le spectateur. Ainsi, pour Proust, l’expérience de la lecture ne consiste pas en un repli sur soi ou en une mise à distance du monde et des autres mais est bien plutôt la seule ouverture possible à l’altérité en même temps qu’une puissante incitation à prêter attention à sa propre intériorité.

C’est ainsi que plus loin, Marcel Proust écrit qu' » une oeuvre d’art vaut mieux qu’un ouvrage philosophique ; car ce qui est enveloppé dans le signe est plus profond que toutes les significations explicites».


Pour Proust, la littérature est la vraie photographie de la vie parce qu’elle nous permet de  » nous révéler  » et de « sortir de nous » par delà les clichés et les codes sociaux, les mondanités et les belles manières. Ces derniers nous enferment chacun dans notre rôle : le patron, le professeur l’élève, l’employé, le chauffeur de taxi ou de bus… Mais qu’y-a-t-il donc dans la tête du chauffeur de bus ou de mon prof ? De quoi est faite sa vie ? Comment la ressent-il ? Je ne le saurais jamais si sa vie n’est pas écrite ou s’exprime par l’Art. Ainsi, seul l’artiste et surtout l’écrivain pour Proust peut nous faire entrer dans d’autres mondes que le nôtre, d’autres intériorités et le propre de la littérature, c’est qu’elle le fait non par des concepts, des idées abstraites mais par la sensibilité et c’est ce qui la distingue de la philosophie. Ainsi, Proust nous démontre que l’art nous procure les moyens d’améliorer la perception que nous avons de notre propre vie comme de celle des autres en jouant de la sensibilité comme un révélateur chimique de sorte que répétons-le encore une fois :

Portrait de Marcel Proust, peint par un ami de la famille, Jacques-Émile Blanche, en 1892. (Musée d’Orsay).

Marcel Proust, né à Paris le 10 juillet 1871 et mort à Paris le 18 novembre 1922, est un écrivain français, dont l’œuvre principale est une suite romanesque intitulée À la recherche du temps perdu, publiée en sept volumes dont le dernier posthume de 1913 à 1927.

Proust sur son lit de mort (1922)

C’est en 1907 que Marcel Proust commence l’écriture de son grand œuvre dont les sept tomes seront publiés entre 1913 Du côté de chez Swann) et 1927, Le Temps retrouvé c’est-à-dire en partie après sa mort. Marcel Proust est en effet mort, le 18 novembre 1922, d’une bronchite mal soignée mais il a souffert toute sa vie de graves crises d’asthme au point de rester cloîtré dans sa chambre aux murs tapisssés de liège :

Le Temps retrouvé est donc le septième et dernier tome d’ À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, publié en 1927 à titre posthume.

Notre texte qui se trouve (manuel BORDAS HLP TERMINALE, page 73) est un extrait du TEMPS RETROUVÉ :

Dans cet extrait, Proust réfléchit sur l’idée de se connaître soi-même. À cette question, le texte nous révèle que c’est l’art qui nous procure les moyens d’améliorer les perceptions que nous avons de notre propre vie afin de mieux se connaître. Nous divisons cet extrait en trois parties:

  1. Lignes 1 à 5: La thèse de l’auteur: l’art comme l’essence de la vie
  1. Lignes 6 à 12: L’art comme révélation de la sensibilité et la sensibilité comme définition du Moi et de la vie.
  1. Lignes 12 à fin: Le rôle de l’artiste: dénicher les éléments cachés de la vraie vie.

Grâce à l’analyse de ces trois parties, nous verrons comment l’art permet la révélation de notre véritable identité : notre être sensible.

  1. LA THESE DE L’AUTEUR: L’ART COMME L’ESSENCE DE LA VIE :

L’extrait commence par une formule paradoxale, puisque Proust affirme que « la vraie vie, c’est la littérature ». Traditionnellement l’art est critiqué comme faux, on parle à son propos de « fiction » d' »illusion » d' »artifice » mot dans lequel on retrouve d’ailleurs étymologiquement le mot « art ». La fiction et l’imagination s’appuient sur l’idée que la vérité est nécessairement SUBJECTIVE alors que la science, la philosophie par exemple recherchent une certaine OBJECTIVITÉ du monde et du réel. Ainsi, l’art étant subjectif nous éloignerait de la réalité.

Or, contrairement à cela, Proust identifie vérité et réalité la vraie vie » = « la vie réellement vécue ») c’est-à-dire la réalité de mon vécu, c’est la LITTÉRATURE !

Il ne s’agit pas d’une vérité simplement sur soi, l’art ne serait pas un simple enfermement dans la subjectivité, puisque c’est la vie que l’art nous apprend à connaître, pas un sujet spécifique. De plus, si une communication est possible entre les hommes, elle s’effectuera selon PROUST par le biais de l’Art et plus particulièrement de la littérature. L’art nous ouvre la porte d’une autre conscience, d’une autre connaissance. Cela nous permet de nous immerger dans un monde étranger au nôtre. Pour l’artiste, c’est une opportunité de se dévoiler au spectateur mais pour faire cela il doit d’abord se dévoiler à lui même.

L’Art, selon Proust, possède donc un double intérêt : d’une part, il nous révèle à nous-mêmes et d’autre part il nous révèle aux autres. Mais ce qui est révélé est notre réalité authentique. C’est bien là le but essentiel de la démarche artistique. C’est, comme le dit Proust, la réalité de notre propre vie qui s’exprime ici, et que la plupart des hommes ne connaissent jamais.

Est-ce parce que ces derniers pensent ne pas appartenir à ce monde artistique? Ou parce qu’ils n’ont pas encore trouvé l’artiste qui est en eux tel mon chauffeur de bus ?

PROUST EST en tout cas avant tout UN ESTHÈTE.

II: L’ART COMME REVELATION DE LA SENSIBILITE :

Proust envisage et suppose dans notre texte que chaque homme possède en lui une véritable nature artistique même si cette nature artistique reste le plus souvent inconnue, parce que dit-il, on  » ne cherche pas à l’éclaircir « , mais aussi puisque « d’innombrables clichés » forment des obstacles au fil du temps, qui ne sont pas repris, interrogés ou médités. Le passé continue donc d’exister en nous comme un fardeau, comme un poids et il ne nous permet pas d’avancer.

Pour ces « clichés » dont parle Proust, le « STYLE » permet à l’artiste d’avoir une représentation du monde qui lui est propre. D’où la question de la « vision », la manière de voir qui est propre à chacun et impossible à partager (personne ne peut voir, sentir ou percevoir comme je le fais).

Or, la vision ne se transmet pas par des moyens directs, il est impossible d’entrer en contact avec la perception d’autrui sans utiliser un intermédiaire (image, dessin, poème ou essais etc…). Pour qu’autrui sache ou perçoive ce que je perçois, il faut que je le lui représente ou que je le lui explique ce que je ressens au fond de moi.

Si le «style» («aussi bien que « la couleur pour le peintre » ), est une « VISION », et non l’application d’une « technique » particulière, c’est qu’il exprime les émotions puissantes, qui quelquefois envahissent notre vie intérieure. Cette « vision » n’est donc pas tournée vers l’extérieur, mais au contraire totalement intériorisée. L’artiste arrive ainsi à mettre en avant une partie de sa vie intérieure en diffusant et en exposant son œuvre. Il livre à d’autres, les lecteurs, son monde particulier, unique, totalement singulier qui sans cela, « resterait le secret éternel de chacun ». L’art est aussi à ce titre émancipation.

Nous pouvons prendre l’exemple de Fela Ransome Kuti, artiste et musicien, créateur du genre de l’Afrobeat et qui explique le titre hommage de notre site « felaphilo« . À travers son art et sa musique, il exprimait sa rage envers le système politique nigérian. Cela lui permit non seulement de s’émanciper mais aussi de partager sa frustration avec son public international, et de faire comprendre la situation politique de l’AFRIQUE pour les pousser à compatir avec le peuple africain.

À travers l’art, on découvre autrui :

L’homme du commun par nature, est souvent têtu, persuadé d’avoir la vérité, et pense tout connaître. Il ne « voit » pas, ne regarde pas vraiment le monde et les autres que souvent d’ailleurs, il n’écoute même pas ! L’artiste, autrement dit, l’écrivain, par sa sensibilité, sa réflexion, permet cette découverte.

Ainsi, l’artiste fait-il souvent preuve de relativisme, comme on avait vu avec Montaigne dans ses​ ESSAIS​​ lorsqu’il présente un autre côté du « sauvage » à travers le point de vue des cannibales pour dénoncer l’ethnocentrisme des Européens ou dans LesLettres Persanes de Montesquieu,lorsque l’auteur nous fait voyager et découvrir de nouveaux horizons à travers les yeux de son personnage principal, Uzbek.

MONTAIGNE (1533-1592)

En montrant au lecteur d’autres personnalités, d’autres cultures, d’autres mondes (autres que ceux dont il a l’habitude de connaître et de côtoyer ), l’artiste nous offre la possibilité d’échanges et d’ouverture d’esprit, de tolérance.

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III. Le rôle de l’artiste: dénicher les éléments cachés de la vraie vie.

    La vie est bien plus que ce qu’elle prétend être, il se cache derrière chaque chose plus que ce qui paraît. L’artiste a donc cette tâche difficile, parfois ingrate de « chercher à apercevoir sous de la matière, sous de l’expérience, sous des mots quelque chose de différent ». Nous pouvons prendre l’exemple des paroles d’une chanson qui, des fois, veulent dire beaucoup plus et ont une signification beaucoup plus profonde.

    • À travers les aspects superficiels de notre quotidien, que Proust décrit comme « faussement la vie », nous sommes souvent « détournés de nous même », « divertis » dirait PASCAL. Le travail de l’artiste peut alors être comparé à celui d’un explorateur qui, laborieusement, essaye de faire ressortir, en-dessous de ce qui paraît être simplement la terre, un diamant ou quelque chose de plus rare.

    Diamants synthétiques : le géant De Beers bouscule le marché de la  joaillerie

    Il faut ainsi, à travers l’art, approfondir, traverser, chercher au-delà de ce qui surgit immédiatement devant nous, tout en récupérant, lors de ce processus, l’âme de notre vraie vie. Et lors de cette recherche de notre propre vie, qui demande à être traduite artistiquement parce qu’elle ne peut pas être directement comprise, on découvre soudain quelque chose d’ignoré et d’oublié en nous depuis longtemps, et qui n’attendait qu’à surgir pour être interprété et pouvoir s’exprimer.

    Nous pouvons prendre l’exemple de la sexualité de quelqu’un. Distrait par les stéréotypes de la vie quotidienne et éloigné de sa vraie nature, un garçon efféminé peut ignorer sa sexualité dû à son incapacité à se replier sur lui-même et à connaître sa vraie identité. Mais ceci n’est, comme le dirait Proust, que la conséquence du fait que la plupart du temps, « nous vivons détournés de-nous mêmes ».

    In fine, le philosophe Henri BERGSON, petit cousin de Proust décrit parfaitement dans le texte suivant très souvent offert à votre réflexion en philosophie dans la notion « l’ART » le rôle de l’artiste :

    Textes | Société des amis de Bergson
    HENRI BERGSON (1859-1941)

     » Qu’est-ce que l’artiste ? C’est un homme qui voit mieux que les autres, car il regarde la réalité nue et sans voiles. Voir avec des yeux de peintre, c’est voir mieux que le commun des mortels. Lorsque nous regardons un objet, d’habitude, nous ne le voyons pas ; parce que ce que nous voyons, ce sont des conventions interposées entre l’objet et nous ; ce que nous voyons, ce sont des signes conventionnels qui nous permettent de reconnaître l’objet et de le distinguer pratiquement d’un autre, pour la commodité de la vie. Mais celui qui mettra le feu à toutes ces conventions, celui qui méprisera l’usage pratique et les commodités de la vie et s’efforcera de voir directement la réalité même, sans rien interposer entre elle et lui, celui-là sera un artiste.« 
    HENRI BERGSON.

    Bergson : L'artiste est un voyant - Savoir.fr
    BERGSON PEINT AUSSI PAR JACQUES-EMILE BLANCHE, l’ami de la famille

    Ainsi, nous avons vu que l’art change notre perception sur nous-mêmes et le monde car il dévoile ce que nous ne voyons pas habituellement. Le but de l’art serait donc de nous rendre plus conscients et l’artiste est celui, cet héros qui sait faire surgir l‘invisible du banal et du cliché. L’Art, seul produit en l’homme une modification de sa sensibilité et une prise de conscience concrète du réel et de la « vraie vie » et comme le disait le grand peintre Paul Cézanne (1839-1906) :

    L’art devient ici une forme suprême de révélation de notre sensibilité :

    Paul Cézanne, Deux joueurs de cartes (1892-95 ; huile sur toile, 47,5 x 57 cm ; Paris, Musée d’Orsay

    LA GRANDE CHANTEUSE LIBANAISE HIBA TAWAJI interprétant le poème de Léo FERRÉ, « Avec le temps va, tout s’en va… » :

    Il est temps de faire une pause !
    Alors qu’il feuillette un ouvrage d’une de ses camarades au titre énigmatique – « An Album to Record Thoughts, Feeling, etc. » – le jeune Marcel Proust découvre dans sa version originale un jeu anglais très en vogue au XIXe siècle, un jeu nommé « Confessions ». Le principe en est simple : une série de questions vise à cerner le caractère, les pensées profondes et les sentiments de celui qui y répond. Quelques années plus tard, vers 1890, Marcel Proust en propose une version traduite, accompagnée de ses réponses.
    Découvrez ci-dessous ce « Questionnaire de Proust » désormais célèbre et si souvent décliné par les journalistes dans les périodiques people ou mensuels féminins. Dans les réponses données s’expriment la sensibilité du jeune homme Marcel Proust ( les mots « amour » « aimer » reviennent fréquemment) mais aussi sa vivacité d’esprit et son humour. Amusez-vous ensuite à y répondre à votre tour !

    Pour vous détendre un peu en ces temps difficiles, amusez-vous  à y répondre à votre tour et passez-le à votre entourage immédiat, vous serez peut-être surpris des réponses obtenues !

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    DE MARCEL A MARCEL : LE QUESTIONNAIRE COMPLET :

    1. Ma vertu préférée.
    2. La qualité que je préfère chez les hommes.
    3. La qualité que je préfère chez les femmes.
    4. Ce que j’apprécie le plus chez mes amis.
    5. Mon principal défaut.
    6. Mon occupation préférée.
    7. Mon rêve de bonheur.
    8. Quel serait mon plus grand malheur ?
    9. Ce que je voudrais être.
    10. Le pays où je désirerais vivre.
    11. La couleur que je préfère.
    12. La fleur que j’aime.
    13. L’oiseau que je préfère.
    14. Mes auteurs favoris en prose.
    15. Mes poètes préférés.
    16. Mes héros dans la fiction.
    17. Mes héroïnes favorites dans la fiction.
    18. Mes compositeurs préférés.
    19. Mes peintres favoris.
    20. Mes héros dans la vie réelle.
    21. Mes héroïnes dans l’histoire.
    22. Mes noms favoris.
    23. Ce que je déteste par-dessus tout.
    24. Les personnages historiques que je méprise le plus.
    25. Le fait militaire que j’admire le plus.
    26. La réforme que j’estime le plus.
    27. Le don de la nature que je voudrais avoir.
    28. Comment j’aimerais mourir.
    29. Mon état d’esprit actuel.
    30. Les fautes qui m’inspirent le plus d’indulgence.
    31. Ma devise favorite.
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    1. Ma vertu préférée : Le besoin d’être aimé et, pour préciser, le besoin d’être caressé et gâté bien plus que le besoin d’être admiré.

    2. La qualité que je préfère chez les hommes : Des charmes féminins.

    3. La qualité que je préfère chez les femmes : Des vertus d’homme et la franchise dans la camaraderie.

    4. Ce que j’apprécie le plus chez mes amis : D’être tendre pour moi, si leur personne est assez exquise pour donner un grand prix à leur tendresse.

    5. Mon principal défaut : Ne pas savoir, ne pas pouvoir « vouloir ».

    6. Mon occupation préférée : Aimer.

    7. Mon rêve de bonheur : J’ai peur qu’il ne soit pas assez élevé, je n’ose pas le dire, j’ai peur de le détruire en le disant.

    8. Quel serait mon plus grand malheur ? : Ne pas avoir connu ma mère ni ma grand-mère.

    9. Ce que je voudrais être : Moi, comme les gens que j’admire me voudraient.

    10. Le pays où je désirerais vivre : Celui où certaines choses que je voudrais se réaliseraient comme par un enchantement et où les tendresses seraient toujours partagées.

    11. La couleur que je préfère : La beauté n’est pas dans les couleurs, mais dans leur harmonie.

    12. La fleur que j’aime : La sienne – et après, toutes.

    13. L’oiseau que je préfère : L’hirondelle.

    14. Mes auteurs favoris en prose : Aujourd’hui Anatole France et Pierre Loti.

    15. Mes poètes préférés : Baudelaire et Alfred de Vigny.

    16. Mes héros dans la fiction : Hamlet.

    17. Mes héroïnes favorites dans la fiction : Bérénice.

    18. Mes compositeurs préférés : Beethoven, Wagner, Schumann.

    19. Mes peintres favoris : Léonard de Vinci, Rembrandt.

    20.Mes héros dans la vie réelle : M. Darlu4, M. Boutroux5

    (Alphonse Darlu a été le professeur de philosophie de Marcel Proust au lycée Condorcet, à Paris et Émile Boutroux son professeur de philosophie moderne à la Sorbonne.).

    21. Mes héroïnes dans l’histoire : Cléopâtre.

    22. Mes noms favoris : Je n’en ai qu’un à la fois.

    23. Ce que je déteste par-dessus tout : Ce qu’il y a de mal en moi.

    24. Les personnages historiques que je méprise le plus : Je ne suis pas assez instruit.

    25. Le fait militaire que j’estime le plus : Mon volontariat !

    26. La réforme que j’estime le plus : Aucune réponse donnée.

    27. Le don de la nature que je voudrais avoir : La volonté, et des séductions.

    28. Comment j’aimerais mourir : Meilleur – et aimé.

    29. Mon état d’esprit actuel : L’ennui d’avoir pensé à moi pour répondre à toutes ces questions.

    30. Les fautes qui m’inspirent le plus d’indulgence : Celles que je comprends.

    31. Ma devise : J’aurais trop peur qu’elle ne me porte malheur.

    ================================================================

    DOCUMENT :

    Les réponses de PROUST non pas à son questionnaire mais au questionnaire de la revue anglaise qui l’inspira en 1890 :

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    COURS 4 / PROUST ET BERGSON (méthodo)

    Henri Bergson (1859-1941), philosophe français.

    Texte de Henri Bergson (1859-1941) sur le langage et la pensée :

     »Chacun de nous a sa manière d’aimer et de haïr, et cet amour, cette haine, reflètent sa personnalité tout entière. / Cependant le langage désigne ces états par les mêmes mots chez tous les hommes ; aussi n’a-t-il pu fixer que l’aspect objectif et impersonnel de l’amour, de la haine, et des mille sentiments qui agitent l’âme. Nous jugeons du talent d’un romancier à la puissance avec laquelle il tire du domaine public, où le langage les avait ainsi fait descendre, des sentiments et des idées auxquels il essaie de rendre, par une multiplicité de détails qui se juxtaposent, leur primitive et vivante individualité. / Mais de même qu’on pourra intercaler indéfiniment des points entre deux positions d’un mobile sans jamais combler l’espace parcouru, ainsi, par cela seul que nous parlons, par cela seul que nous associons des idées les unes aux autres et que ces idées se juxtaposent au lieu de se pénétrer, nous échouons à traduire entièrement ce que notre âme ressent : la pensée demeure incommensurable avec le langage« .

    Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889.

    Méthodologie : THEME – THESE – PLAN – ENJEU

    Dans ce texte de Henri Bergson, philosophe français du début du XXème siècle, extrait de son Essai sur les données immédiates de la conscience (carte d’identité du texte), l’auteur s’interroge sur la recherche de soi et plus précisément sur les expressions de la sensibilité par le langage. Il se demande si le langage peut réellement exprimer ce que nous ressentons. Peut-on vraiment exprimer notre sensibilité par les mots ? Le langage ne nous trahit-il pas ? (thème). A ces questions, l’auteur nous répond que la parole est un outil inadapté à la juste expression de nos idées et de nos sentiments alors que la littérature, celle du romancier par exemple y parviendrait. (thèse). Pour démontrer cette thèse, nous pouvons diviser notre texte en trois parties :

    • Première partie : lignes 1 à 2 : définition de la singularité humaine : l’expression individuelle de la sensibilité.
    • Deuxième partie : lignes 2 à 7 : le caractère réducteur du langage humain et la force du romancier.
    • Troisième partie : lignes 7 à fin : l’échec du langage et l’incommmensurabilité du langage humain avec notre sensibilité.
    • (plan ici schématisé : on peut aussi le rédiger)

    Mais alors comment communiquer vraiment ce que nous ressentons ? Peut-on vraiment dire que les mots nous trahissent ? Ne faudrait-il qu’être artiste ou se taire pour exprimer authentiquement nos sentiments ? ( enjeu = la reformulation de la problématique, on reprendra en particulier sous une autre forme la question posée dans l’essai).

    ===================================================================

    Il arrive que nous ne trouvions pas les mots pour le dire ou qu’ils nous paraissent très en deçà de ce que nous ressentons. Dès lors, la question se pose de savoir s’il s’agit d’une impuissance du langage. Tel est le problème que Bergson résout dans cet extrait de son Essai sur les données immédiates de la conscience. L’auteur veut montrer que le langage est insuffisant pour exprimer ce que nous pensons individuellement.

    Toutefois, cette impuissance supposée ne laisse pas d’impliquer certaines difficultés. Notre pensée perd-elle quoi que ce soit à être la même que celle des autres ? Comment dire sans se contredire qu’il y a de l’inexprimable ? L’originalité n’est-elle pas une conquête plutôt qu’une donnée immédiate ?

    L’auteur commence par opposer la singularité de la pensée avec le caractère général des mots qui l’expriment. Pour ce faire, il prend deux exemples, à savoir l’amour et la haine. Il postule dans cet extrait de l’Essai sur les données immédiates de la conscience que la façon d’aimer ou de haïr de chacun lui est propre dans la mesure où elle émane de sa personnalité. C’est donc qu’il admet que la personnalité de chacun diffère de celle des autres. Il est donc individualiste. Et comment ne pas l’admettre puisque si ma personnalité est la même que celle d’un autre nous serions une seule et même personne ou bien nous serions incapables de nous distinguer. Mais il va plus loin en supposant que nous sommes définis non par notre raison comme le disent la plupart des philosophes (cartésiens dans l’âme !) mais par les sentiments, notre sensibilité (sensualisme). L’amour et la haine reflètent notre sensibilité toute entière. Il y a donc autant d’amour et de haine qu’il y a de personne. (on change de paragraphe quand on change de partie à expliquer).

    Or réfléchissions un instant : il n’y a qu’un mot pour l’un et l’autre sentiment, il n’y a qu’un mot pour dire « je t’aime » !

    Dès lors, c’est ce caractère unique que le langage ne peut exprimer. Aussi l’auteur ajoute-t-il à ses deux exemples, « les milles sentiments qui agitent l’âme ». (on cite des morceaux du texte mais très court). C’est dire que les sentiments au sens large ne sont pas entièrement exprimables par les mots. Nous éprouvons d’ailleurs souvent une difficulté à exprimer ce que nous sentons et pensons et selon Bersgson, cela tient à la nature même du langage, qui, support de la seule pensée conceptuelle, est réducteur de la réalité. Le mot nous cache la chose car il désigne un genre, une catégorie par exemple l’arbre qui renvoie aussi bien aux pins, aux manguiers, au banyan mais ne nous dit rien sur le pin, cet arbre particulier à épines.

    L’île des Pins en Nouvelle-Calédonie.

    Le mot ne note de la chose que sa fonction la plus commune et son aspect banal. Or qu’y-a-t-il de commun entre la mort de son père, un soir d’été sur la plage et l’échec à un examen ? Alors qu’on dira : « je suis triste ».

    Le langage serait alors fondamentalement incapable de traduire la sensibilité pure et vraie. Reste donc à se demander s’il n’est pas possible d’exprimer d’une certaine façon l’inexprimable qui ne serait alors qu’un défaut quant à l’utilisation du langage et non une impuissance du langage lui-même. En effet, Bergson prend l’exemple du romancier. Selon lui, il réussit, grâce à la richesse et à la précision de la langue qu’il utilise, à donner des nuances relatives aux sentiments et aux idées qui s’expriment habituellement de façon impersonnelle. C’est ainsi que le romancier comme Stendhal (1783-1842) dans La Chartreuse de Parme (1839) qui décrit l’expérience de Fabrice Del Dongo à la bataille de Waterloo du point de vue de son personnage va exprimer et les sentiments et les idées de son personnage, idées et sentiments propres qu’il est seul capable de nous faire partager. L’admirateur de Waterloo parcourt la bataille sans véritablement comprendre où elle se situe sauf par le style. On note que c’est en juxtaposant de multiples détails (ligne 6) , en juxtaposant donc les mots que le romancier parviendrait à rendre compte de la réalité sensible et de nos pensées.

    Mais en fin de compte malgré cette profusion des mots, Bergson semble montrer que le romancier, quelques détails qu’ils ajoutent indéfiniment, n’arrivera jamais à donner leur individualité véritable aux sentiments et aux idées. Pour cela, il compare le procédé du romancier à celui d’une question qui a rapport à l’univers physique. En effet, soit deux positions d’un mobile, c’est-à-dire d’un corps qui parcourt un espace en un temps donné, il est possible d’intercaler entre eux une infinité de points. Dès lors, il est impossible ainsi de retrouver l’espace parcouru. C’est donc une mauvaise méthode pour saisir le mouvement que de tenter de le reconstituer à partir des points fixes parcourus par le mobile. On devine à peu près que le mouvement devra être saisi en lui-même. Il en va de même selon Bergson avec les mots. En les juxtaposant, nous ne faisons qu’associer les idées. Dès lors, celles-ci ne se pénètrent pas, c’est-à-dire ne forment pas cette unité qui est ce que l’âme ressent ou pense. C’est donc dire que les idées ne sont pas séparées dans la pensée. Elles sont multiples dans l’âme mais d’une multiplicité de fusion et non d’une multiplicité de juxtaposition. On comprend donc par cette comparaison que l’impuissance du langage est d’essence. C’est pour cela que Bergson l’exprime dans le vocabulaire des mathématiques antiques. La pensée est incommensurable au langage signifie qu’il n’est pas possible par le langage de rendre compte de la pensée qui est donc quelque chose de plus que le langage, quelque chose donc qui n’est pas réductible à la rationalité qui s’exprime dans le langage.

    ======================================================

    Le problème était de savoir si la sensibilité et la pensée était telle que le langage ne puisse l’exprimer, c’est-à-dire finalement si nous ne pouvions jamais communiquer ou exprimer ce que nous pensons. Bergson, à partir de l’idée d’une pensée affective et représentative singulière, montre que le langage, toujours objectif et impersonnel, ne peut, même sous la forme de la recherche littéraire, exprimer la singularité. Nos sentiments sont toujours particuliers et originaux car ils reflètent notre personnalité qui est unique. Or, le langage est pauvre en réalité : il n’emploie que des lieux communs, des mots généraux. Le langage échouera donc toujours à vraiment exprimer ce que l’on pense et ressent au plus profond de soi. La pensée, la sensibilité, mon intimité est dans sa réalité profonde incommensurable avec le langage sauf pour l’artiste, le romancier, le poète capable par un seul vers comme celui de Paul Verlaine dans Romances sans paroles : « Il pleure dans mon coeur comme il pleut sur la ville » de nous étreindre au plus profond de nous-même.

    • Il apparaît que nos sentiments ( « ce que notre âme ressent« ) sont toujours particuliers, originaux (car ils « reflètent notre personnalité tout entière« ; or, cette personnalité est unique).
    • Or, le langage emploie des noms communs, des mots généraux pour désigner ces sentiments.
    • Donc, parce qu’il est fondamentalement général, le langage ne peut exprimer la pensée dans sa réalité singulière, mais seulement ses aspects « objectifs » et « impersonnels ».
    • Il apparaît que nos sentiments présentent entre eux une profonde continuité et interpénétration.
    • Or, quand nous pensons ces sentiments à l’aide du langage, nous les découpons en idées et nous juxtaposons celles-ci.
    • Donc, encore une fois, le langage ne peut exprimer fidèlement nos sentiments.

    La pensée est, dans sa réalité profonde, « incommensurable » avec le langage, car elle ne peut être pleinement saisie, évaluée par lui.