Mais écoutez surtout cette superbe anecdote sur Dürer et son frère :
I Définition, Problèmes et enjeu :
1°) Définitions :
Religion : On donne traditionnellement à ce terme deux sources étymologiques possibles, c’est-à-dire deux mots latins dont il pourrait provenir :
« Religare », qui signifie « relier », la religion qui unit les humains entre eux, sens politique et social, lien horizontal. C’est :
« La religion est le lien qui unit les fidèles entre eux » – Auguste Comte, philosophe français positiviste du 19e siècle.
« relegere », qui signifie « relire », « recueillir », « adorer« , « se soumettre« , la religion comme lien avec le divin, lien vertical avec les textes sacrés, comme recueillement personnel qu’incarne la prière, la piété, la spiritualité, sens philosophique, sens métaphysique.C’est :
« La religion est le culte du divin » – Cicéron.
Au sens 1, au sens politique et social, on appelle religion un ensemble de croyances communes qui unit une communauté de fidèles (Eglise, Ouma…).
Au sens 2, plus métaphysique, la religion désigne l’ensemble des rites, des cérémonies qui unissent l’individu et le groupe à quelque chose de transcendant, de supérieur à lui.
Transcendant : désigne ce qui dépasse, ce qui va au-delà d’un certain niveau de réalité. La religion évoque fréquemment l’existence d’êtres ou de puissances transcendantes, qui dépassent les limites de ce que nous pouvons dire, expérimenter, ou même seulement comprendre.
Gustave Moreau, L’apparition.
On note que les enseignements de chaque religion se présentent comme des vérités, mais des vérités particulières, qui doivent faire l’objet de croyance, ou de foi. N’est-ce pas paradoxal ? Peut-on dire d’une vérité qu’on ne peut que « croire » ou « avoir foi » en celle-ci ? Le propre d’une vérité n’est-il pas d’être vérifiable ? Ou alors faudrait-il distinguer plusieurs sortes de vérité, afin de déterminer dans quelle catégorie se situent celles que les religions affirment révéler ?
Alors encore un peu de vocabulaire :
Croyance : « Croire » du latin « credere » est un verbe dont le sens peut beaucoup varier selon la phrase dans laquelle il est utilisé.
Sens 1 : « Croire que », c’est donner son assentiment (son accord) à une proposition que l’on ne peut pas (ou que l’on n’a pas pu) vérifier soi-même. Par exemple : « je crois que le bus est déjà parti » est une adhésion sans preuves.
Sens 2 : Mais si je dis « je crois, en vous, Docteur« , j’accorde ma confiance à la parole de cette personne, estimant que j’ai affaire à une personne compétente et sincère. «Croire en » c’est en effet avoir confiance en la capacité de quelqu’un à réaliser quelque chose et ainsi croire en Dieu, c’est croire en sa Providence, son infinie bienveillance.
« Je crois en vous, docteur » = « j’ai confiance en votre capacité de me guérir ». Dans ce dernier cas, on peut aussi dire « avoir foi en » :
Foi du latin « fides » = avoir confiance, être fidèle, fidélité.
On voit donc que la croyance au sens 2 est une adhésion affective, une certitude de nature sentimentale qui renvoie à un autre type de vérités, les vérités révélées.
Raison et Foi, vérités démontrées, vérités révélées
Vérité révélée/démontrée : En religion, certaines croyances sont présentées comme des vérités, mais celles-ci ne peuvent pas pour autant être démontrées ou comprises de manière logique. On parle alors de « vérités révélées », parce qu’elles s’éclairent d’elles-mêmes, intuitivement et sans discussion possible (on parle alors de « dogmes »). Elles s’opposent en cela aux « vérités démontrées », qui appartiennent au champ de la raison : ce sont des vérités qui peuvent et doivent être comprises au moyen d’une explication ou démonstration suffisante, appuyée sur des principes logiques et intelligibles pour un esprit attentif (les sciences proposentainsid’apprendre des vérités démontrées).
2°) Problème :
a) Sens 1 – sens politique et social : La religion comme union comme fraternité universelle :
Peut-on vraiment dire que la religion est union, qu’elle unit les hommes ? La religion n’est-elle pas plutôt un facteur de division, de séparation entre les hommes ? Comment expliquer la multiplicité des religions et surtout leurs guerres permanentes ? Si Dieu existe, a-t-il une religion en particulier ?Laquelle préfère-t-il ? Une société peut-elle vraiment se passer de religion ?
b) Sens 2 – sens métaphysique, théologique :La religion comme lien avec le divin :
Dieu existe-t-il vraiment ? Peut-on prouver rationnellement Dieu ? Et si oui, puis-je vraiment communiquer avec lui ?
Citation -Synthèse du sens 1 et 2 :
« Ce qui élève unit », Charles Péguy (1873-1914), écrivain français.
Il serait difficile de rendre raison des histoires et des oracles que nous avons rapportés, sans avoir recours aux Démons, mais aussi tout cela est-il bien vrai ? Assurons nous bien du fait, avant de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens, qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait ; mais enfin nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point. Ce malheur arriva si plaisamment sur la fin du siècle passé à quelques savants d’Allemagne, que je ne puis m’empêcher d’en parler ici. En 1593, le bruit courut que les dents étant tombées à un enfant de Silésie, âgé de sept ans, il lui en était venu une d’or, à la place d’une de ses grosses dents. Horatius, professeur en médecine à l’université de Helmstad, écrivit, en 1595, l’histoire de cette dent, et prétendit qu’elle était en partie naturelle, en partie miraculeuse, et qu’elle avait été envoyée de Dieu à cet enfant pour consoler les chrétiens affligés par les Turcs. Figurez vous quelle consolation, et quel rapport de cette dent aux chrétiens, et aux Turcs. En la même année, afin que cette dent d’or ne manquât pas d’historiens, Rullandus en écrit encore l’histoire. Deux ans après, Ingolsteterus, autre savant, écrit contre le sentiment que Rullandus avait de la dent d’or, et Rullandus fait aussitôt une belle et docte réplique. Un autre grand homme, nommé Libavius, ramasse tout ce qui avait été dit sur la dent, et y ajoute son sentiment particulier. Il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu’il fût vrai que la dent était d’or. Quand un orfèvre l’eût examinée, il se trouva que c’était une feuille d’or appliquée à la dent avec beaucoup d’adresse ; mais on commença par faire des livres, et puis on consulta l’orfèvre. Rien n’est plus naturel que d’en faire autant sur toutes sortes de matières. Je ne suis pas si convaincu de notre ignorance par les choses qui sont, et dont la raison nous est inconnue, que par celles qui ne sont point, et dont nous trouvons la raison. Cela veut dire que non seulement nous n’avons pas les principes qui mènent au vrai, mais que nous en avons d’autres qui s’accommodent très bien avec le faux.
Bernard de FONTENELLE, Histoire des Oracles, 1687.
Un enfant avec une dent en or ?
L’histoire de la dent d’or de Bernard de Fontenelle nous enseigne qu’il faut avant tout nous assurer du fait avant d’en expliquer la cause. Il s’agit là d’un des adages les plus importants pour l’esprit critique qui caractérise l’esprit philosophique. Toutes les histoires de « miracle » nous avertissent de bien vérifier la véracité d’un fait avant d’en débattre et de rechercher ses causes. Cela nous garantit de la superstition et de toutes les escroqueries qui vont avec :
En tout cas, la religion n’a rien à voir avec la superstition :
On appelle superstition une croyance qui va au delà du rationnel
On appelle fanatisme une croyance excessive. Le fana en latin, c’est celui qui dort dans le fanum, l’espace sacré, le temple.
b) Le propre du religieux : la distinction du sacré et du profane :
Toutes les croyances religieuses connues, qu’elles soient simples ou complexes, présentent un même caractère commun : elles supposent une classification des choses, réelles ou idéales, que se représentent les hommes, en deux classes, en deux genres opposés, désignés généralement par deux termes distincts que traduisent assez bien les mots de profane et de sacré. La division du monde en deux domaines comprenant, l’un tout ce qui est sacré, l’autre tout ce qui est profane, tel est le trait distinctif de la pensée religieuse ; les croyances, les mythes, les dogmes, les légendes sont ou des représentations on des systèmes de représentations qui expriment la nature des choses sacrées, les vertus et les pouvoirs qui leur sont attribués, leur histoire, leurs rapports les unes avec les autres et avec les choses profanes.
Mais, par choses sacrées, il ne faut pas entendre simplement ces êtres personnels que l’on appelle des dieux ou des esprits ; un rocher, un arbre, une source, un caillou, une pièce de bois, une maison en un mot une chose quelconque peut être sacrée. Un rite peut avoir ce caractère ; il n’existe même pas de rite qui ne l’ait à quelque degré. Il y a des mots, des paroles, des formules qui ne peuvent être prononcés que par la bouche de personnages consacrés ; il y a des gestes, des mouvements qui ne peuvent être exécutés par tout le monde. […] Le cercle des objets sacrés ne peut donc être déterminé une fois pour toutes ; l’étendue en est infiniment variable selon les religions. Voilà comment le bouddhisme est une religion : c’est que, à défaut de dieux, il admet l’existence de choses sacrées, à savoir des quatre vérités saintes et des pratiques qui en dérivent […]
Nous avons, cette fois, un premier critère des croyances religieuses. Sans doute, à l’intérieur de ces deux genres fondamentaux, il y a des espèces secondaires qui, elles aussi, sont plus ou moins incompatibles les unes avec les autres. Mais ce qui est caractéristique du phénomène religieux, c’est qu’il suppose toujours une division bipartite de l’univers connu et connaissable en deux genres qui comprennent tout ce qui existe, mais qui s’excluent radicalement. Les choses sacrées sont celles que les interdits protègent et isolent ; les choses profanes, celles auxquelles ces interdits s’appliquent et qui doivent rester à distance des premières. Les croyances religieuses sont des représentations qui expriment la nature des choses sacrées et les rapports qu’elles soutiennent soit les unes avec les autres, soit avec les choses profanes. »
Emile Durkheim, philosophe et sociologue français du 19ème siècle dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse.
THÈME :Qu’est-ce que la religion ? Plus précisément, qu’est-ce qu’un être religieux ? Quel est le point commun entre toutes les religions ?
THÈSE :La distinction du Sacré et du Profane.
EXPLICATION :On retrouve dans toutes les religions les notions de « sacré » et de « profane »et même dans le bouddhisme, religion sans Dieu.
Le sacré : objet d’un respect mêlé de crainte (textes, objets, lieux) On maintient une distance avec le sacré. Ce qui est « sacré » est ce qui est séparé, du latin « sancire » qui veut dire délimiter, circonscrire. Le sacré est réglé, immuable, interdit. C’est le :
Le profane : au contraire, de « pro-fanum » en latin est ce qui est « devant l’enceinte », devant le temple est ce qui est à notre portée, accessible. Le profane est libre, changeant, licite.La profanation c’est par exemple entrer sans respect dans un lieu sacré :
Profanation d’un cimetière juif en France par des néo-nazis.
Un bon exemple le terrain de foot : on reconnaîtra facilement le joueur de foot religieux :
Cristiano Ronaldo faisant le signe de croix catholique.
Fidel Escobar (à gauche) et Romelu Lukaku (à droite) après le match Belgique – Panama lors de la Coupe du monde 2018. (deux joueurs musulmans).
Conclusion générale :
Face à la diversité de toutes les religions, et de toutes les croyances, Durkheim a tenté de trouver un point commun, un critère universel qui permettrait de définir l’Homme religieux. Ce point commun, il le trouve et c’est la célèbre distinction entre le sacré et le profane. Pour tout homme religieux, il y a des espaces, ou des moments tabou, interdit, parce qu’ils sont justement sacrés.On appelle alors « religion » une certaine communauté, une collectivité particulière de gens réunie autour d’une certaine conception du sacré. Il est clair donc que pour Durkheim, il n’y a pas de religion tout seul, la religion implique une collectivité, une communauté, ce qu’on appelle dans le christianisme une église, en islam, l’ouma et que le sacré peut varier selon les époques.On note aussi qu’une rivière (photo de couverture : le Gange, fleuve sacré de l’Inde), un arbre, une pierre peuvent être sacrés :
II La religion comme fait social et politique (sens 1)
1°) La diversité des religions et son pb :
Animistes (Afrique, Haïti, Kanak) = des esprits dans la nature (on parle aussi parfois de paganisme, de païen).
Polythéismes (Antiquité (Grèce et Rome), Hindouisme en Inde) = plusieurs Dieux.
Monothéistes ( Bible) = ils sont 3 : le Judaïsme avec son livre sacré la Torah, le Christianisme (Bible et Nouveau Testament) (avec Orthodoxes, Catholiques et Protestants évangélistes), l’Islam (le Coran), ce sont les Musulmans divisés en deux grands groupes : les sunnites (77 sectes) et les chiites (Iran).
Bouddhisme (Bouddha) : religion sans Dieu.
Notons aussi :
Athéisme : ne croit pas en l’existence de Dieu et prétend le démontrer :
Agnosticisme : refuse de se prononcer sur les questions religieuses, scepticisme par rapport à la religion.
Théisme ( de theos en grec, Dieu) :le dieu des philosophes. C’est quelqu’un qui démontre l’existence de Dieu par la raison mais pas par un texte sacré, qui rejette par ailleurs en général les religions.C’est le Dieu-Horloger de Voltaire :
Fidéisme (de fides en latin , la confiance, la foi).
JUDAISME :
Le Mont du Temple, Jérusalem.
CHRISTIANISME :
El señor de los Milagros, mois d’Octobre, Lima, Pérou.
ISLAM :
La Mecque et la Kaaba
Le Hadj ou pèlerinage de la Mecque : un des cinq piliers de l’Islam.
Maispeut-on vraiment dire que la religion est union, qu’elle unit les hommes ? La religion n’est-elle pas plutôt un facteur de division, de séparation entre les hommes ?
Le problème = les guerres de religion :
Catholiques et protestants, le massacre de la St-Barthélémy
Le djihad, guerre mondiale de l’Islam ?Militants djihadistes irakiens.
Nonobstant, on remarquera,, que les causes de conflit religieux ne tiennent que très peu au fond du message religieux lui-même : il est question le plus souvent de causes territoriales, de causes culturelles (faut-il ou non interpréter librement le Coran, par exemple), ou de causes migratoires. On constate que, dans tous ces cas, ce sont des éléments extérieurs qui viennent se greffer sur les religions pour motiver l’opposition entre communautés.
Fanatiques musulmans en Indonésie s’attaquant à un village chrétien
( Images très dures)
2°) Fêtes et cérémonies :
Comme le suggèrent les étymologies anciennes du mot « religion » ((sens 1 de religere, « relier ») , les croyances et les rituels ont pour vertu principale d’unir les sociétés à travers des procédés multiple. Les fêtes religieuses sont non seulement une célébration du dieu, ou de la divinité que l’on honore, mais aussi un moyen pour la communauté religieuse de « faire corps », de se sentir exister et unie. La religion est alors un phénomène social et culturel essentiel à la transmission de valeurs et elle réconcilie et mélange alors les classes sociales comme dans les carnavals :
Fête des Lumières au Nord de l’Inde
et les mariages :
Les fêtes religieuses sont non seulement une célébration du dieu, ou de la divinité que l’on honore, mais aussi un moyen pour la communauté religieuse de « faire corps », de se sentir exister et unie, riches et pauvres.
Mais les religions ont également eu pour fonction, au cours de l’histoire, d’accompagner l’installation d’une autorité politique, dont l’exercice permettrait justement de souder la société dans le respect commun du souverain : lorsque la désobéissance à la loi était aussi une désobéissance à la volonté de Dieu, ou des dieux, on considérait alors que le groupe social était durablement soumis, qu’il nerisquait plus de se diviser ou de se rebellerd’où les couronnements majestueux,jurer sur la Bible :
Joe Biden, jurant sur la Bible
2023 : couronnement de Charles III, roi d’Angleterre et du Commonwealth.
Dans les deux images suivantes, à quoi perçoit-on la fonction sociale et unificatrice de la religion ?
Doc. 1 : Procession Hōnen Matsuri (Tagata Shrine), Fête de la fertilité au Japon.
Doc. 2 :Edwin Austin Abbey, Le couronnement du roi Edward VII, 1902-1907.
—Éléments de réponse :
Les deux images ont pour point commun de montrer des foules rassemblées dans des circonstances qui évoquent le sacré. La procession est une célébration rituelle, souvent festive, où la population démontre son attachement à des traditions fondées sur la religion. Ces pratiques revigorent le lien social et marquent les grandes étapes de l’année ou rendent hommage à des divinités. On voit donc en quel sens la religion est une composante importante de la culture d’un peuple, et pourquoi elle joue un rôle important dans l’entretien du tissu social.
La seconde image représente un couronnement, donc un acte politique, qui se déroule néanmoins dans un cadre sacré, comme en témoignent le décor (la cathédrale de Westminster) ainsi que la présence de hauts dignitaires religieux (c’est l’archevêque de Canterbury qui dépose la couronne impériale sur le crâne d’Édouard VII). Autour, le reste de la noblesse britannique salue l’événement en soulevant leur couronne au cri de « God save the King ! » ( » Que Dieu protège le Roi »). On voit donc ici que la religion peut servir à donner au pouvoir souverain un rayonnement supplémentaire, car elle s’accompagne de l’autorité du sacré, qui sert à renforcer l’unité nationale autour de la figure du roi.
Une première hypothèse doit ici être prise en considération : la religion fonctionnecomme une sorte de ciment social et culturel, par la transmission de valeurs et l’entretien des relations entre individus.
Mais elle peut aussi être un outil du pouvoir et un moyen de donner plus de légitimité à l’autorité politique parfois dans des événements discutables et peu vertueux comme les guerres quandl’Eglise, par exemple, bénissait les canons avant que les soldats de la Première guerre mondiale ne partent à la guerre, à la grande boucherie de 14-18 :
Bénédiction de canons, Première Guerre mondiale, 14-18.
Pourquoi ?
2°) La fonction morale de la religion :
La religion renforce et discipline. Pour cela des exercices continuellement répétés sont nécessaires, comme ceux dont l’automatisme finit par fixer dans le corps du soldat l’assurance morale dont il aura besoin au jour du danger. C’est dire qu’il n’y a pas de religion sans rites et cérémonies. À ces actes religieux la représentation religieuse sert surtout d’occasion. Ils émanent sans doute de la croyance, mais ils réagissent aussitôt sur elle et la consolident : s’il y a des dieux, il faut leur vouer un culte ; mais du moment qu’il y a un culte, c’est qu’il existe des dieux. Cette solidarité du dieu et de l’hommage qu’on lui rend fait de la vérité religieuse une chose à part, sans commune mesure avec la vérité spéculative, et qui dépend jusqu’à un certain point de l’homme.
Henri Bergson (1859-1941).
Conclusion :
Selon Bergson, la religion au sens social qu’il appelle « religion statique » a une fonction essentiellement morale et pratique d’éducation, celle de nous protège contre les aléas, les accidents de la vie et ainsi nous préparer, tel un soldat avant la bataille décisive, à la maladie, aux blessures et au deuil en constituant une « assurance » contre la dépression morale devant la mort et l’imprévisibilité du monde : sa fin est donc de renforcer et de nous discipliner.
On ne saurait donc dissocier la religion de la pratique. On ne saurait être réellement croyant sans être pratiquant.Il y a dans toute religion une forme d’éducation morale (le Bien, le Mal, le permis, l’interdit, la pudeur) et donc une fonction morale de moralisation de la religion.
3°) Les critiques de la religion :Marx, Nietzsche, Freud et Russell :
Citation n° 1 : Karl Marx et l’opium du peuple :
Pour Marx la religion est « l’opium du peuple », le « cœur d’un monde sans cœur ». La religion est un dérivé des rapports de force économique qui permet à la bourgeoisie de faire accepter le monde tel qu’il est à la classe exploitée, le prolétariat.
Opium =drogue = palliatifqui permet de faire disparaître artificiellement la douleur :
Pour Marx , un texte comme par exemple les Béatitudes qui dit : » Heureux les simples d’esprit, heureux les pauvres, heureux ceux qui souffrent d’injustice car leur récompense dans le ciel sera immense ! » insinuant que plus vous souffrez sur terre, plus vous serez heureux dans le ciel :
est une gigantesque supercherie qui vise à faire accepter à l’écrasante majorité de la population un ordre social injuste qui les exploite pour les contraindre à ne pas se révolter. Pour Marx, la religion est le meilleur allié des capitalistes, le meilleur allié du bourgeois, le meilleur allié des exploiteurs.
La religion a permis aux détenteurs du capital de créer dans l’esprit des travailleurs un esprit de renoncement face au destin qui favorise leur docilité, c’est-à-dire leur acceptation de la structure économique et sociale établie. En effet, avec la notion de Providence et de toute-puissance divine, la religion a joué le rôle d’outil idéologique pour le capital, puisqu’elle présentait les injustices sociales et économiques comme des résultats de cette volonté divine, forcément bonne et mystérieuse. Ainsi, les croyants se voyaient offrir la promesse d’un monde meilleur dans l’au-delà, et ne songeaient plus à se révolter contre l’ordre d’ici-bas.
Ainsi, la formule marxiste célèbre « la religion est l’opium du peuple » doit être comprise avec plus de subtilité que d’ordinaire. Il ne s’agit pas de dire simplement que la religion est « mauvaise » comme l’opium est mauvais mais qu’elle le « fait dormir », en étouffant son envie de révolte, et en le faisant rêver à un au-delà danslequel un juste traitement sera accordé à chaque être humain (par exemple lors du « jugement dernier »). La religion est donc bien une détermination culturelle, par laquelle l’ordre social et économique assure son maintien et son bon fonctionnement.
Providence : De « pro-videre », « voir à l’avance », désigne à la fois la toute-puissance de Dieu, qui est censé avoir prévu l’ensemble des événements à venir, et son infinie bienveillance. Tout ce qui arrive aux individus est « providentiel » en ce sens qu’il résulte de l’amour de Dieu, ou de son sage gouvernement, et ce, même si nous ne comprenons pas pourquoi (car « les voies du Seigneur sont impénétrables » ; autrement dit, le « plan » suivi par Dieu échappe à notre raison limitée).
Au-delà/ici-bas : « ici-bas » désigne le monde de notre expérience, celui que nous connaissons par l’histoire et par la vie quotidienne ; « au-delà » renvoie à l’idée de ce qui se situe après la mort, et après le monde humain.
Les portes du Paradis
Citation n°2 : Nietzsche et la mort de Dieu:
Nietzsche définit l’homme comme « fabricateur de dieux ».Il critique l’idolâtrie :
« N’attendez pas de moi que j’érige de nouvelles idoles ; que les anciennes apprennent plutôt ce qu’il en coûte d’avoir des pieds d’argile. Renverser les idoles, et c’est ainsi que j’appelle tous les idéaux, voilà plutôt mon vrai métier ».
Pour Nietzsche, ce sont les faibles qui ont inventé Dieu ; grâce à la religion, ils écartent les forts par des dogmes, des lois, de la culpabilité.La religion est l’ennemie de la vie, déprécie la réalité.En criant « Dieu est mort », Nietzsche, fils de pasteur, veut annoncer une Nouvelle ère. L’enjeu de sa philosophie est de penser l’homme à partir de lui-même, et non plus à partir de Dieuet par là d’annoncer la venue du Surhomme, de les libérer des préceptes divins, faux et illusoires.L’homme ne peut donc se poser qu’en s’opposant à Dieu. La mort de Dieu est la condition de la libération de l’homme. La mort de Dieu ne constitue pas une fin, c’est le début de la transformation humaine, l’avènement de la surhumanité :
L’homme, sans Dieu, ne reçoit plus aucune instruction. Il pose pour réel ce qu’il croit être réel. Il ne reçoit plus de morale toute faite, à appliquer, il l’a construit entièrement :
L’homme nietzschéen, seul et sans repère, devient alors surhomme :
Arno Brecker, sculpteur(1900-1991)
Citation n°3 : Freud et la névrose infantile:
Médecin autrichien, fondateur de la psychanalyse ( 1856- 1939).
Pour Freud, Dieu est une illusion : il est une invention de l’esprit humain, une création imaginaire et symbolique des hommes. Freud est avant tout psychologueet médecin.Pour lui, la religion doit d’abord s’analyser comme un symptôme et comme résultat d’une activité psychique. Alors que faut-il entendre exactement dans ce terme d’ illusion pour qualifier la pensée religieuse ?Dieu serait l’enfant des hommes, l’enfant de leur esprit. c’est le psychisme humain qui enfante une idée de Dieupar peur, par envie d’être protégé par un Père.
Les hommes ont créé Dieu et non l’inverse, ils ont créé un être suprême tout-puissant et créateurs de l’univers, garant du salut des hommes en raison de leur incapacité à assumer seul les vicissitudes de la vie et l’angoisse de la mort.Dieu nous rassure de sa présence dans les épreuves et les drames de la vie terrestre, il nous console de la mort, la nôtre et celle de nos proches par la promesse du salut éternel d’une vie après la mort , une existence par- delà la mort physique. En somme Dieu, c’est le père idéal, père dans la mesure où sa fonction et sa responsabilité sont analogues à celle de l’amour et de la protection, de l’affection de la puissance paternelle.
La religion réalise ainsi les désirs les plus anciens, les plus forts de l’humanité : désir d’être protégé, d’être rassuré , désir d’être accompagné dans ce tunnel noir de la terreur qui conduit à la mort.Commel’enfant qui a besoin d’un père, l’adulte croyant a besoin de Dieu pour vivre. Il reste donc commE un enfant, incapable d’être autonome. La religion, empêche donc de devenir adulte, d’être autonome et libre. Comme pour Marx, la religion est une aliénation non plus sociale et politique mais psychologique et affective.
Raphaël, La Sainte Famille, 1518
Les croyances sont présentées par Freud comme des « réalisations de désirs plus anciens », qu’il associe principalement à ceux que nous ressentions durant l’enfance (en particulier le sentiment de détresse et le désir d’être protégé par un parent, face aux dangers du monde). Pour l’enfant, l’image du père remplit une fonction sécurisante : le père protège et aime en toute circonstance, et en particulier dans les situations incertaines ou dangereuses. Lorsque l’on passe à l’âge adulte, la figure du père telle qu’on se la représentait étant enfants ne suffit plus ; il faut un père « plus puissant », qui soit à la hauteur des menaces que représente le monde entier (et plus seulement le monde tel qu’on se l’imaginait durant l’enfance). C’est ainsi qu’on peut expliquer la formation de l’idée de Dieu (que dans de nombreuses religions on surnomme d’ailleurs « le Père », « notre père », « le créateur » :
Dieu est cette figure protectrice et bienveillante qui reproduit la cellule familiale et nous empêche d’affronter nos difficultés mais cette fois-ci à l’échelle de l’univers entier.
Citation 4 : Russell et la religion :
Bertrand Russell (1872-1970)
Bertrand Russel est un épistémologue (quelqu’un qui étudie les sciences), mathématicien, logicien, philosophe, homme politique et moraliste britannique. Considéré comme l’un des plus importants philosophes du XXe siècle, il popularisa la philosophie grâce à certains de ses ouvrages qui étaient accessibles à tous (Essais sceptiques, Pourquoi je ne suis pas chrétien, Pourquoi je ne suis pas communiste, Science et Religion…) qui le firent qualifier de »Voltaire anglais ». Il reçut le prix Nobel de littérature en 1950 pour l’ensemble de son œuvre, en particulier pour son engagement humaniste et comme libre penseur, (critique de la religion).
La crainte base de la religion
Pour Russell (1872-1970), philosophe et mathématicien anglais, la religion est fondée d’abord et surtout sur la crainte. C’est en partie l’effroi devant l’inconnu et en partie le désir de savoir qu’une sorte de frère aîné se tiendra à vos côtés, une sorte de père protecteur comme chez Freud sera là quand vous aurez des soucis ou des conflits. La crainte est au départ de cette affaire – crainte de l’échec, crainte de la mort, crainte de la maladie et des aléas de la vie. Et pour lui, la crainte engendre la cruauté, explique la violence des religions dans leur prosélytisme (leur envie de convertir tout le monde aux dogmes). Aussi n’est il pas étonnant de voir la cruauté et la religion aller de pair. La crainte est à la base de l’une et de l’autre. Mais, en ce monde, nous commençons à comprendre les choses, à les maîtriser un peu à l’aide de la science. La science s’est frayée peu à peu un chemin malgré l’opposition de la religion chrétienne, des Églises en général, et de toutes les superstitions (voir la bataille de Galilée contre l’Eglise) :
Galilée devant le Saint-Office, peinture de Robert-Fleury.
La science peut nous aider à surmonter cette lâche crainte au sein de laquelle l’humanité a vécu pendant tant de générations. La science peut nous enseigner, répondre à nos questionnements, nous apprendre à ne plus rechercher autour de nous des appuis imaginaires, à ne plus nous forger des alliés dans le ciel, mais plutôt à concentrer nos efforts ici bas, à raisonner afin de faire de ce monde un lieu où l’on puisse vivre convenablement, contrairement à ce qu’ont fait les Églises au cours des siècles.
Galilée face à l’Inquisition
La théière de Russell(ou de la critique des théistes)
L’argument de la théière :
« Si je suggérais qu’entre la Terre et Mars se trouve une théière de porcelaine en orbite elliptique autour du Soleil, personne ne serait capable de prouver le contraire pour peu que j’aie pris la précaution de préciser que la théière est trop petite pour être détectée par nos plus puissants télescopes. Mais si j’affirmais que, comme ma proposition ne peut être réfutée, il n’est pas tolérable pour la raison humaine d’en douter, on me considérerait aussitôt comme un illuminé. Cependant, si l’existence de cette théière était décrite dans des livres anciens, enseignée comme une vérité sacrée tous les dimanches et inculquée aux enfants à l’école, alors toute hésitation à croire en son existence deviendrait un signe d’excentricité et vaudrait au sceptique les soins d’un psychiatre à une époque éclairée, ou de l’Inquisiteur en des temps plus anciens. »
Le pastafarisme est originellement une parodie de religion qui s’oppose à l’enseignement du créationnisme dans les écoles publiques américaineset dont la divinité est le Monstre en spaghetti volant créée en 2005 par Bobby Henderson.
Depuis, le pastafarisme a été reconnu administrativement comme religion par certains états américains, et rejeté en tant que telle par d’autres. Le pastafarisme professe la foi en un dieu créateur surnaturel dont l’apparence serait celle d’un plat de spaghetti et de boulettes de viande.
Les croyances pastafariennes sont présentées sur le site internet d’Henderson où il se décrit comme un « prophète » (https://www.spaghettimonster.org/ )et dans L’Evangile du monstre en spaghettis volant. La croyance centrale est qu’un Monstre en spaghetti volant, invisible et indétectable, a créé l’univers. Un pastafarien se reconnaît au fait qu’il porte une passoire sur la tête :
Les pirates sont vénérés comme les premiers pastafariens. Cette parodie peut être rapprochée de la théière de Russell, de la Licorne rose invisible ou des théories des éléphants roses.
Et bien sûr, en Europe, c’est en Belgique qu’on compte le plus de pastafariens :
Résumons-notre II et allons maintenant plus loin :
La religion serait donc bien le produit d’une culture et d’une éducation voire d’un conditionnement de l’esprit, (on ne choisit pas sa religion sauf lorsqu’on se convertit) car elle permet aux hommes de se donner un cadre idéologique rassurant, qui permet à la fois de souder la société, de s’assurer de son obéissance et de sa docilité, et de calmer les angoisses des individus face aux incertitudes et à l’absurdité de l’existence ici-bas. La culture, si elle est un moyen pour le groupe de maintenir sa structure et de la reproduire dans le temps a donc besoin de la religion. Mais la croyance est aussi l’outil privilégié de la domination sociale, un moyen efficace de « barricader » l’esprit contre tout ce qui pourrait mettre en danger ses idées et ses repères essentiels, un outil de servitude.
Mais est-ce vraiment la religion ou plutôt les religions ?
Nous avons vu, et compris, qu’on ne pouvait dissocier une religion du contexte culturel dans lequel elle a originellement émergé. Beaucoup de composantes de l’identité religieuse sont liées d’abord à une époque et à un lieu qui les ont vues naître : l’esthétique, le langage, ou encore les interdits de chaque religion reflètent les conventions culturelles admises lorsqu’elles sont apparues.Toutefois, n’y aurait-il pas un trait commun à toutes les religions, une sorte de religion universelle, on dira naturelle de l’espèce humaine ? N’y-a-t-il pas une même religion, une religion unique révélatrice de réalités plus essentielles, qui concernent notre nature, ou notre condition humaine?
Ainsi, il est aisé de constater que de nombreuses religions, qu’elles soient nées dans des contrées proches ou éloignées, partagent plusieurs éléments centraux dans les enseignements qu’elles offrent à leurs fidèles : les commandements moraux, en particulier, sont très souvent similaires, puisqu’il s’agit de promouvoir l’amour du prochain, la compassion, l’altruisme, ainsi que le refus de l’égoïsme ou de l’attachement aux biens matériels. Comme si, en définitive, les religions étaient toutes porteuses, en dépit de leurs différences, d’un message commun :
Cela rend d’autant plus difficile de comprendre pourquoi ces mêmes religions ont pu livrer entre elles des guerres dévastatrices, parfois durant plusieurs générations. À partir de ce constat étonnant, Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), philosophe français des Lumières, construit la notion de « religion naturelle », pour différencier l’enseignement commun à toutes les religions. Les différences entre les religions sont de nature culturelle ou politique, et ne doivent pas recouvrir les idées essentielles dont chaque religion est porteuse, à sa manière :
« Les plus grandes idées de la divinité nous viennent par la raison seule. Voyez le spectacle de la nature, écoutez la voix intérieure. Dieu n’a-t-il pas tout dit à nos yeux, à notre conscience, à notre jugement ? Qu’est-ce que les hommes nous diront de plus ? Leurs révélations ne font que dégrader Dieu en lui donnant des passions humaines. Loin d’éclaircir les notions du grand Être je vois que les dogmes parti-culiers les embrouillent, que loin de les ennoblir ils les avilissent, qu’aux mystères inconcevables qui les environnent ils ajoutent des contradictions absurdes ; qu’ils rendent l’homme orgueilleux, intolérant, cruel, qu’au lieu d’établir la paix sur la terre ils y portent le fer et le feu. Je me demande à quoi bon tout cela, sans savoir me répondre. Je n’y vois que les crimes des hommes et les misères du genre humain. On me dit qu’il fallait une révélation pour apprendre aux hommes la manière dont Dieu voulait être servi ; on assigne en preuve la diversité des cultes bizarres qu’ils ont institué, et l’on ne voit pas que cette diver-sité même vient de la fantaisie des révélations. Dès que les peuples se sont avisés de faire parler Dieu, chacun l’a fait parler à sa mode, et lui a fait dire ce qu’il a voulu. Si l’on eut écouté que ce que Dieu dit au cœur de l’homme, il n’y aurait jamais eu qu’une religion sur terre. »
Rousseau, Émile ou De l’Éducation.
Que retenir ici ?
La différence posée par Rousseau établit une différence fondamentale entre « religion du coeur » (qu’on appelle aussi la religion naturelle) et « religion révélée » (ou « révélation »), qui désigne les religions officielles propres à chaque communauté. Le problème que posent les révélations est qu’elles sont transmises par d’autres hommes, et qu’à travers ces « messagers » chaque religion acquièrent une forme qui semble l’éloigner des autres et très souvent se prétend être la seule vraie (point de vue dogmatique). C’est par ce biais que s’expliquent les conflits religieux, où les fidèles semblent voir les différences plutôt que les similitudes, se battent entre eux et sont si aveuglés par leurs particularités culturelles qu’ils n’entendent plus la « voix intérieure » par laquelle Dieu, selon Rousseau, nous a toujours parlé. Cette « voix », Rousseau la présente comme étant à la fois notre raison (l. 1), notre sensibilité ( » le spectacle de la nature » l. 2), notre conscience et notre jugement (l. 3). Autrement dit, il s’agit des valeurs de bien, de mal, de paix, de gratitude et d’altruisme dont, selon lui, nous avons l’intuition immédiate lorsque nous faisons le choix d’écouter notre coeur, et de laisser de côté la parole des autres humains autour de nous : ces paroles, en effet, expriment d’abord et avant tout des passions, sociales, politiques, culturelles, ou économiques, et obscurcissent le message de la religion pour en faire l’outil d’un conflit plus large, entre communautés voisines. Quand elle parle au coeur, la religion n’est pas conflictuelle, car elle est la même pour tous les hommes :
La religion naturelle, c’est la religion du coeur, du message de paix et d’amour, de pardon et de réconfort présent dans toutes les religions du monde.
MAIS ALORS LA PHILOSOPHIE DANS TOUT CELA ?
2°) Raison et Foi, Philosophie et Religion :
La foi ne vise pas à la vérité :
Pour Spinoza (1632-1677), « vivre selon la raison », telle est pour le philosophe juif hollandais la voie qui mène à la vérité, et donc à Dieu. Mais quel Dieu ? Et s’agit-il encore vraiment d’une religion ? :
« Il reste à montrer enfin qu’entre la Foi ou la Théologie et la Philosophie il n’y a nul commerce, nulle parenté ; nul ne peut l’ignorer qui connaît le but et le fondement de ces deux disciplines, lesquels sont entièrement différents.
Le but de la Philosophie est uniquement la vérité ; celui de la Foi, comme nous l’avons abondamment montré, uniquement l’obéissance et la piété. En second lieu, les fondements de la Philosophie sont les notions communes et doivent être tirés de la Nature seule ; ceux de la Foi sont l’histoire et la philologie et doivent être tirés de l’Ecriture seule et de la révélation (…).
La Foi donc reconnaît à chacun une souveraine liberté de philosopher ; de telle sorte qu’il peut sans crime penser ce qu’il veut de toutes choses ; elle condamne seulement comme hérétiques et schismatiques ceux qui enseignent des opinions propres à répandre parmi les hommes l’insoumission, la haine, l’esprit combatif et la colère ; elle tient pour fidèles, au contraire, ceux-là seulement qui, dans la mesure où leur Raison et leurs facultés le leur permettent, répandent la Justice et la Charité.«
Baruch de Spinoza, Traité théologico-politique (1670).
Pour mieux comprendre le texte :
Spinoza oppose foi et raison, philosophie et théologie (« la science de Dieu »), tant en ce qui concerne leurs fondements que leur finalité, leur but.
La foi repose sur la révélation et vise à l’obéissance, à la piété, à l’adoration :
« Aie pitié de moi, Seigneur »
La philosophie vise elle et non à la vérité :
Pour se faire, la philosophie travaille sur des notions à partir de l’étude du monde, de la nature, du réel :
C’est donc à tort que les juifs et les chrétiens de son époque s’en prennent à la philosophie ( Spinoza fut accusé par ses congénères d’athéisme) alors quesa philosophie est plutôt de type panthéiste (idée d’un Dieu partout présent, immanent au monde). Ainsi, pour avoir nettement distingué foi et philosophie, le texte se termine par des allusions à la tolérance : on doit pouvoir librement philosopher, sans égard pour les dogmes de même que toutes les religions doivent pouvoir s’exercer librement. Spinoza, en grand libéral, prône la liberté totale de penser dans un État libre, une démocratie, un état de droit.
» La porte de la synagogue est ouverte, la porte de l’église est ouverte, la porte de la mosquée est ouverte, la porte du bar est ouverte, chacun peut entrer où il veut mais ce que je ne permets pas c’est que quelqu’un veuille fermer la porte de l’autre ».
Habib Bourguiba(1903-2000), premier président de la Tunisie indépendantecontre les islamistes et les fanatiques de tous bords.
20 mars 1956, indépendance de la Tunisie
Le texte de référence :
Ce n’est donc plus aux hommes que je m’adresse ; c’est à toi, Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps : s’il est permis à de faibles créatures perdues dans l’immensité, et imperceptibles au reste de l’univers, d’oser te demander quelque chose, à toi qui as tout donné, à toi dont les décrets sont immuables comme éternels, daigne regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature ; que ces erreurs ne fassent point nos calamités. Tu ne nous as point donné un coeur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger ; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d’une vie pénible et passagère ; que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, et si égales devant toi ; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution ; que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer supportent ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil ; que ceux qui couvrent leur robe d’une toile blanche pour dire qu’il faut t’aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire ; qu’il soit égal de t’adorer dans un jargon formé d’une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau ; que ceux dont l’habit est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle d’un petit tas de la boue de ce monde, et qui possèdent quelques fragments arrondis d’un certain métal, jouissent sans orgueil de ce qu’ils appellent grandeur et richesse, et que les autres les voient sans envie : car tu sais qu’il n’y a dans ces vanités ni de quoi envier, ni de quoi s’enorgueillir. Puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères ! Qu’ils aient en horreur la tyrannie exercée sur les âmes, comme ils ont en exécration le brigandage qui ravit par la force le fruit du travail et de l’industrie paisible. Si les fléaux de la guerre sont inévitables, ne nous haïssons pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, et employons l’instant de notre existence à bénir également en mille langages divers, depuis Siam jusqu’à la Californie, ta bonté qui nous a donné cet instant. »
VOLTAIRE, Traité sur la tolérance, chapitre XXIII, 1763.
Le Coran, livre sacré des Musulmans.
Depuis les attentats du 11 septembre 2001, certains Européens sont choqués par les attentats terroristes et le militantisme de groupes fondamentalistes qui prônent réellement l’islamisation de nos pays. Mais comment réagir à cette menace ? Si nous suivons les critiques de l’islam, l’ennemi politique principal est la religion musulmane et il n’y aurait pas de différence entre les musulmans culturels qui vont de temps en temps à la mosquée et dont les femmes portent le voile, et les terroristes musulmans et les djihadistes qui veulent répandre leur religion par le fer et par le feu.Cette pensée implique la dépréciation publique de l’islam, y compris jusqu’à brûler le livre sacré des musulmans, le Coran, ce qui conduit généralement à des émeutes de musulmans dans le monde entier ou à des restrictions supplémentaires de la liberté d’expression et de réunion en Europe.Au cours de son histoire, l’Europe a toujours connu des conflits avec l’Islam, mais aussi une coopération et des échanges pacifiques – il suffit de penser à la coopération entre le Second Empire allemand et l’Empire ottoman. Qu’est-ce qui s’oppose donc à une coexistence pacifique avec la civilisation islamique, une fois que l’Europe aura résolu son problème d’immigration et fermé les frontières du continent ? Une coexistence pacifique avec l’islam est possible, comme le prouvent la Russie et la Chine, mais il faut pour cela être soi-même fort et avoir une foi intérieure solide.
D’un point de vue objectif, cette approche consistant à brûler les textes sacrés d’autres peuples n’apporte rien de plus – bien au contraire, celui qui piétine lui-même le sacré des autres apparaît aux yeux de ses voisins du monde comme un nihiliste sans conscience pour qui rien n’est sacré (cf la distinction du sacré et du profane de Durkheim vu au début du cours ).
Celui qui porte en lui l’amour de Dieu et de la création comme valeur suprême, suivi de l’amour de son propre peuple, est à l’abri des débordements haineux contre d’autres peuples. Notre ennemi principal n’est pas l’Islam, mais la menace qui pèse sur les identités et les religions de tous les peuples du monde de manière égale.
Le mystère religieux nous éclaire sur notre propre condition :
Mais pour finir, n’y-a-t-il pas dans les religions quelque chose de plus haut, de plus élevé que la philosophie souvent prisonnière d’une rationalité excessive et qui ne peut et ne veut admettre ce qu’elle ne saurait comprendre ?Les religions ne contiendraient-elles pas une sagesse spécifique, qui ne peut pas faire l’objet d’un examen rationnel ?
C’est la connaissance du :
c’est-à-dire de réalités dont la religion, ou le message divin, nous révèle la vérité, mais sans que nous puissions en donner une formulation ou une explication logiques :
» Nous connaissons la vérité non seulement par la raison mais encore par le cœur. C’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point de part essaie de les combattre.
Les pyrrhoniens, qui n’ont que cela pour objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rêvons point. Quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison, cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non pas l’incertitude de toutes nos connaissances, comme ils le prétendent.
[Explication ]Car les connaissances des premiers principes : espace, temps, mouvement, nombres, sont aussi fermes qu’aucune de celles que nos raisonnements nous donnent et c’est sur ces connaissances de cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie et qu’elle y fonde son discours. Le cœur sent qu’il y trois dimensions dans l’espace et que les nombres sont infinis et la raison démontre ensuite qu’il n’y a point deux nombres carrés dont l’un soit double de l’autre. Les principes se sentent, les propositions se concluent et le tout avec certitude quoique par différentes voies – et il est aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes pour vouloir y consentir, qu’il serait ridicule que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu’elle démontre pour vouloir les recevoir. »
PASCAL, Pensées, § 110 [édition Lafuma].
Connecteurs logiques importants
Champ lexical de la raison et du raisonnement (démonstration, déduction, preuve…)
Champ lexical du cœur
Champ lexical des principes ou vérités premières
EXPLICATION DU TEXTE :
(ATTENTION : ce texte peut aussi être utilisé pour la notion LA VÉRITÉ).
Pour PASCAL : il y a deux voies d’accès à la vérité, la raison et le cœur car on ne peut pas atteindre la vérité en utilisant seulement la raison.
La raison – faculté de juger et d’enchaîner les propositions et les raisonnements – n’est pas l’unique faculté que l’on doit solliciter pour atteindre la vérité.Ce qui ne veut pas dire que la raison ne joue aucun rôle dans la recherche de la vérité ; seulement, elle ne peut à elle seule connaître la vérité. Il faut qu’une autre faculté entre en jeu…Il faut qu’une autre faculté intervienne, à savoir le cœur :
Mais qu’est-ce que ce coeur ? En quel sens le cœur nous aide-t-il à connaître la vérité ? Quel rôle joue-t-il dans la recherche de la vérité ?
Le cœur nous permet de connaître la vérité selon PASCAL en nous donnant accès aux « premiers principes ». Au sens philosophique, « principe » désigne « ce qui vient en premier« , ce qui est à l’origine, du latin principium, qui signifie « commencement ».
Le « cœur » désigne ici non pas un organe vital, mais la capacité à saisir les premiers principes de manière intuitive, c’est-à-dire de manièreimmédiate, sans avoir recours à un raisonnement ou à une procédure déductive (une démonstration).En effet, les « premiers principes », les premières causes étant indémontrables, la raison – faculté procédant de manière déductive – ne peut prendre part à la connaissance de ces vérités :
Le problème de la régression à l’infini des causes.
C’est le cœur, l’intuition qui nous donne ainsi accès aux vérités premières, immédiates et indémontrables ; la raison, quant à elle, ne faisant que démontrer, prouvant l’accès aux vérités que l’on tire ou conclut de ses principes.
Pascal insiste ainsi sur la différence qui existe entre deux ordres de connaissance : l’ordre du cœur et l’ordre de la raison ce qu’il appelle l’ « esprit de géométrie » et l’ « esprit de finesse« . La raison ne peut pas se substituer au cœur ni le cœur à la raison : ce que le cœur connaît ne peut être connu par la raison et inversement…
Par conséquent, ce que la raison ne peut connaître, peut être connu avec certitude par une autre faculté : le cœur. La raison n’est pas la seule faculté capable d’accéder à la vérité :
Pas la raison, souvent prise en flagrant délit de Ridicule :
Pascal ne dit pas que les vérités du cœur sont « plus fermes » que celles de la raison : la raison est en mesure d’accéder à des connaissances « aussi certaines » que celles du cœur. Il ne cherche pas à établir la supériorité du cœur sur la raison en montrant que le cœur parvient à des vérités « plus certaines » que celles de la raison. Non : Pascal évite la misologie (haine ou mépris de la raison) : il ne s’agit pas pour lui de louer le cœur afin de mieux mépriser la raison mais de montrer que raison et cœur peuvent accéder à des connaissances certaines, chacun dans leur domaine respectif.
Il faut donc éviter de confondre les ordres de connaissance ; il faut tenir compte de la particularité de la raison et du cœur. La raison ne peut pas avoir un sentiment de ce qu’elle démontre et le cœur ne peut pas prouver ou démontrer ce qu’il sentet c’est là que nous en venons à la religionet c’est la suite de notre texte :
« La foi dit bien ce que les sens ne disent pas, mais non le contraire de ce qu’ils voient. Elle est au-dessus, et non pas contre.
Si on soumet tout à la raison, notre religion n’aura rien de mystérieux et de surnaturel. Si on choque les principes de la raison, notre religion sera absurde et ridicule.La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent ; elle n’est que faible, si elle ne va jusqu’à connaître cela.Que si les choses naturelles la surpassent, que dira-t-on des surnaturelles ?
Deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison ».
Blaise Pascal, Pensées, (1670).
Aux vérités religieuses, la raison ne peut et ne saurait accéder ; en effet, seul le cœur ( ici symboliquement renvoyé et représenté par le sacré-coeur) c’est-à-dire la Confiance, la Foi permet d’accéder aux premiers principes. En matière de religion, la raison ne peut s’appuyer que sur les vérités « senties » par le cœur :
Mais alors quoi de plus éloquent pour illustrer ce mystère pour Pascal que celui du péché originel et de sa transmission à toute l’humanité :
En effet, selon la Bible, tous les humains à naître sont considérés comme coupables du péché d’Adam et Ève, alors même qu’ils n’existaient pas encore lorsque celui-ci a été commis. Cela pourrait paraître absurde et injuste, mais c’est néanmoins la révélation d’un mystère qui doit faire objet de foi.
Voici l’analyse du péché originel faite par BLAISE PASCAL :
« Chose étonnante, cependant, que le mystère le plus éloigné de notre connaissance, qui est celui de la transmission du péché, soit une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connaissance de nous-mêmes ! Car il est sans doute qu’il n’y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premierhomme ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés de cette source, semblent incapables d’y participer. Cet écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, il nous semble même très injuste : car qu’y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté pour un péché où il paraît avoir si peu de part qu’il est commis six mille ans avant qu’il fût en être ? Certainement, rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine, et cependant sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nousmêmes. Le noeud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme. De sorte que l’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme. » Blaise Pascal, Pensées, « Contrariétés » (Lafuma 131).
Domenico Zampieri, dit Le Dominiquin, Dieu réprimandant Adam et Ève, 1626.
Relevons les formules-clefs du texte :
« […] le mystère le plus éloigné de notre connaissance, qui est celui de la transmission du péché, [est] une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connaissance de nous-mêmes » : Pascal conserve en même temps deux aspects paradoxaux du récit du péché originel et de sa transmission : d’un côté, nous sommes incapables de le comprendre, et de l’autre, pourtant, nous en avons besoin pour développer une véritable connaissance de nous-mêmes. Il n’est pas question de minimiser ce paradoxe, car il est au centre de la sagesse religieuse telle que Pascal l’analyse.
« Cet écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, il nous semble même très injuste » : l’ « écoulement » dont il est question est le fait que chaque être humain est pécheur, reconnu coupable du péché d’Adam et Ève ; or cela n’est pas seulement absurde, mais même injuste. Or, dans une perspective chrétienne, c’est presque formuler là un blasphème : comment Dieu aurait-il pu prononcer un châtiment injuste ? Dieu est nécessairement bon et juste. Donc, la vérité de ce récit se trouve ailleurs.
« L’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme » : le caractère incompréhensible du mystère de la transmission du péché doit être assumé et accepté, non pas parce qu’il faut se soumettre à l’autorité de l’Église, mais parce que c’est à travers ce mystère que nous comprenons le mystère qui nous constitue nous-mêmes, comme êtres humains.
Mystère : A la différence d’une énigme, un mystère n’admet pas de solution rationnelle. Du grec mystès, qui signifie « initié », le mystère renvoie à un enseignement gardé secret, dont on ne possède pas toutes les clefs, mais qui donnerait accès à une sagesse supérieure.
Michelangelo Merisi, dit Le Caravage, Le Sacrifice d’Isaac, vers 1603.
Dans le premier livre de la Bible (la Genèse), Dieu promet à Abraham une longue descendance. Mais Sarah, sa femme, est stérile. Elle tombe pourtant enceinte et accouche d’Isaac. Plus tard, Dieu demande à Abraham de sacrifier son fils unique. Ce commandement semble absurde : il contredit la promesse de la descendance. Cependant Abraham obéit : il immolerait Isaac, son propre fils, si un ange ne retenait son bras meurtrier.
Kierkegaard, dans Crainte et Tremblement, déduit de cette histoire qu’Abraham est le modèle de l’homme de foi car il croit en dépit de sa raison ou plutôt : il croit « en vertu de l’absurde ».
L’homme réellement religieux, c’est l’homme qui possède la foi. Mais comme l’explique Kierkegaard, la Foi est une sorte de saut dans l’irrationnel : “Credo quia absurdum” (“Je crois parce que c’est absurde”).
Lorsque l’on regarde de près tous ses dogmes et ses mystères, on constate que la religion n’est pas simplement un moyen de nous rassurer, ou de nous donner des repères pour interpréter le monde à travers le prisme de notre culture mais que bien au contraire, la religion est porteuse d’idées et d’enseignements qui mettent en perspective notre existence dans le monde, pour en révéler souvent toute l’absurdité, quitte à provoquer en nous un profond sentiment d’angoisseou d’admiration :
LE CARAVAGE, L’incrédulité de St-Thomas
Ainsi la religion n’est pas une simple éthique, ou un ensemble de commandements destinés à faciliter la vie sociale ; elle est un rapport à l’absolu, à l’indicible, à l’ineffable (ce qu’on ne peut pas dire), qui se trouve au-delà de nos idées courantes. Elle nous rappelle sans cesse que nous ne sommes que des êtres humains fragiles et limités.
Pour conclure, la religion se présente non plus comme l’expression d’une culture particulière, ou comme l’outil de conservation du lien social, (confusion courante entre une vision sociologique et une authentique philosophie) mais comme le véhicule d’une sagesse mystérieuse, révélatrice de vérités essentielles concernant notre nature, ou notre manière d’exister en ce monde. Et alors effectivement n’en déplaise à nos crétins fonctionnaires de la déséducation nationale, le message religieux n’est pas un message fait pour rassurer ou pour souder mais est au contraire porteur d’idées angoissantes, qui nous confrontent avec ce qui échappe à notre intellect : la souveraineté absolue et la transcendance de Dieu, la certitude et le caractère indicible de la mort, la petitesse et la vanité de notre existence terrestre. Mais :
Léon Bloy (1846-1917) est un romancier et essayiste français. Connu pour son roman Le Désespéré, il est aussi un polémiste célèbre.
Et d’ailleurs, point de vue athée : n’y aurait-il pas encore plus de mystère pour l’homme sans Dieu ?
4°) Synthèse conclusive :
Le fait de croire en une religion déterminée peut ouvrir à une grande diversité d’attitudes intellectuelles. Certes, la religion peut être un pur produit culturel, qui ne servirait qu’à consolider la structure d’une société au moyen de croyances plus ou moins fantaisistes. Un fanatique ou un intégriste, en ce sens, est une sorte de « soldat » de l’identité religieuse qu’il défend au moyen d’une série de certitudes sans fondement.
Mais la religion, par l’objet qu’elle se donne (un objet transcendant et universel : le divin, l’au-delà, la question de l’âme et de son destin), peut aussi faire naître dans notre esprit l’étincelle du doute, de l’étonnement proprement philosophique, soit pour reconnaître avec angoisse les limitations de notre propre existence, soit pour louer la puissance de l’humanité, soit enfin pour saisir l’espace à l’intérieur duquel il est raisonnable, pour nous, d’espérer malgré l’absence de certitude.
En un mot, la religion révèle ce que la culture peut apporter de véritablement humain à notre pensée.
Garcin, photographe, Les bienfaits de l’ignorance.
PETIT LEXIQUE DU RELIGIEUX :
Athée : celui qui croit en l’inexistence de Dieu.
Agnostique : celui qui doute de l’existence de Dieu, qui ne sait pas, ne se prononce pas sur son existence ou sa non-existence.
Hérétique : qui est entaché d’hérésie, qui professe ou soutient une hérésie, c’est-à-dire une doctrine contraire à la foi, condamnée par l’Eglise catholique (qui s’oppose donc directement à la vérité proposée par l’Église catholique comme révélée par Dieu). Par extension, toute doctrine aberrante au sein d’une religion quelconque.
Infidèle : celui qui n’a pas la foi
Impie : celui qui n’a pas de religion (qui n’a pas la piété)
Mécréant : celui qui ne croit pas = infidèle, impie, incroyant, incrédule
Profane(du latin profanus, m. s., de pro, devant, et fanum, temple) : celui qui n’était pas initié aux mystères, et qui, par conséquent, ne pouvait entrer dans l’enceinte sacrée ; celui qui est étranger aux choses de la religion ; par extension, ce qui est contraire à la religion établie ≠ sacré
Spiritualité :Caractère de ce qui est spirituel, indépendant de la matière; croyances et pratiques qui concernent la vie de l’âme, la vie spirituelle.
Ex de sujets de dissertation au bac :
À quoi tient la force des religions ?
L’homme est-il par nature un être religieux ?
L’humanité peut-elle se concevoir sans religion ?
La religion est-elle essentielle à l’homme ?
La religion peut-elle n’être qu’une affaire privée ?
La religion unit-elle ou sépare-t-elle les hommes ?
La science peut-elle faire disparaître la religion ?
Les religions empêchent-elles les hommes de s’entendre ?
Peut-on expliquer la croyance religieuse sans la détruire ?
Est-il déraisonnable de croire en Dieu ?
La religion peut-elle se définir par sa fonction sociale ?
« Dieu ? Impensable… Nous ne connaissons vraiment Dieu que lorsque nous croyons qu’il dépasse par son être tout ce qu’il est possible à l’homme de penser de lui. Par la révélation divine, qui nous propose un audelà de la raison, s’affermit en nous la conviction que Dieu est audessus de tout ce qui peut être pensé. L’utilité de cette révélation se manifeste encore en ceci qu’elle réprime une présomption naturelle, mère (et maîtresse) d’erreur. Certains en effet ont une telle confiance en leur esprit, qu’ils croient pouvoir imposer à la nature divine la mesure de leur intellect. Ils estiment que la totalité du vrai tient dans leur opinion, et que le faux se réduit à ce qui ne leur paraît pas vraisemblable. La révélation nous libère de cette présomption, elle ramène à ses proportions (humaines) notre modeste recherche de la vérité, (en nous rappelant) tout ce qui excède la capacité de la raison. Enfin, contre ceux qui voudraient limiter les mortels que nous sommes à l’horizon des choses humaines, il faut redire le mot du Philosophe : autant que possible l’homme doit s’élever aux réalités divines et immortelles. […] Une connaissance, si imparfaite soitelle, quand elle porte sur ce qu’il y a de plus noble, procure à l’âme sa plus haute perfection. C’est pourquoi, bien que la raison ne puisse saisir adéquatement ce qui la transcende, il est bon pour elle d’en recevoir, par la foi, une certaine connaissance. »
Thomas d’Aquin, Somme contre les Gentils (1255-1264), I, 5, trad. M. D. Chenu, Seuil, 1959.
Saint Thomas d’Aquin surnommé aussi le Docteur Angélique(1225-1274)