LA VÉRITÉ / 1

POUR LA CONCEPTION DU PLAN DU COURS : aller sur l’onglet « Méthodo« , cours 1.

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 » Les yeux ne peuvent connaître la nature des choses » Lucrèce, philosophe romain de l’Antiquité (1er siècle avant J-C).

Trois questions qui se posent à nous, concernant la nature de la vérité et les voies qui y conduisent.

Partie A du cours :

Qu’est-ce que la vérité ?

Comment pouvons nous l’atteindre ?

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Partie B du cours :

Pourquoi devons-nous toujours, par principe dire la vérité ? Le problème du mensonge.

PARTIE A

I. Définitions, Problème et enjeu :

  1. Sens logique (courant) : l’idée adéquate qui correspond à la réalité, le jugement qui concorde
  1. vrai = concorde // faux = ne concorde pas.
  • 2. Sens ontologique (philosophique) : l’être profond de la chose, son essence, ce qu’elle est vraiment, « le vrai de vrai » des enfants

Ici, la Vérité au sens logique, commun : Vrai / Faux / : sens logique. Photo de Staline et Léjov, lors du 2ème anniversaire de la Révolution d’Octobre (7 novembre 1919) puis à droite, photographie retouchée par Staline après l’exécution de Léjov. Léjov a disparu !

De gauche à droite : Nikolaï AntipovJoseph StalineSerguei Kirov et Nikolaï Chvernik. Ce document a été remanié plusieurs fois, chaque personne tombée en disgrâce voyant son image éliminée de la photo. A la fin, Staline apparaît seul sur le dernier cliché.

Premier sens :

  1. On appelle vérité au sens logique, la concordance d’une idée avec la réalité. C’est ce qu’on appelle la vérité comme adéquation. Elle renvoie à un jugement et au mot latin Verus, vera, veritas. Est vrai un jugement qui est cohérent, logique, conforme à la réalité constatée, en adéquation.

Deuxième sens :

  • 2 Mais à côté de cette vérité du jugement, il y a ce qu’on appelle la vérité ontologique, philosophique,métaphysique, plus profonde, celle que connaissent bien les petits enfants à savoir « le vrai de vrai » :

  • Elle désigne l’être profond de la chose, ce qu’elle est vraiment, son essence :
« La guerre de Sécession, la vraie guerre », Timothy O’Sullivan, bataille de Gettyburg en 1863, première photographie de presse prise sur un champ de bataille.

En grec, cette vérité philosophique renvoie à aleitheia qui veut dire « dévoiler« , « soulever le voile« 

Reste de la Tradition grecque : le dévoilement de la croix le jour de Pâques

Dans votre manuel de référence, accessible gratuitement en ligne sur  https://mesmanuels.fr/acces-libre/5589832

Texte n°9, page 177.

Texte de SPINOZA (1632-1677) :

  • « La première signification donc de Vrai et de Faux semble avoir tiré son origine des récits et l’on a dit vrai un récit quand le fait raconté était réellement arrivé; faux quand le fait raconté n’était arrivé nulle part. Plus tard, les Philosophes ont employé le mot pour désigner l’accord ou le non accord d’une idée avec son objet ; ainsi, l’on appelle Idée Vraie celle qui montre une chose comme elle est en elle même ; Fausse celle qui montre une chose autrement qu’elle n’est en réalité. Les idées ne sont pas autre chose en effet que des récits ou des histoires de la nature dans l’esprit. Et de là on en est venu à désigner de même par métaphore des choses inertes; ainsi quand nous disons de l‘or vrai ou de l’or faux, comme si l’or qui nous est présenté racontait quelque chose sur lui même, ce qui est ou n’est pas en lui. » Baruch Spinoza, Pensées métaphysiques (1663).

Thème du texte :

Qu’est-ce que la vérité ? Quelle est son origine ? La signification des adjectifs « vrai » et « faux ».

Thèse :

C’est uniquement dans l’ordre du langage et des jugements que nous pouvons construire et exprimer le vrai et le faux, c’est par le langage que ces termes prennent sens. La vérité est un jugement sur les choses, elle n’est pas à confondre avec la réalité. La vérité n’est pas une chose que l’on perçoit devant soi. Elle est une manière de qualifier un jugement.

Conclusion :

Tout l’intérêt de ce texte est de mettre en évidence le lien qui unit la vérité et le langage, la vérité et le discours. Ce qu’il faut donc retenir surtout, c’est que l’opinion commune confond généralement la vérité avec la réalité, or la vérité n’est pas la réalité. La vérité est une qualité du discours, un jugement sur la réalité.

Mais au fait :

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2°) Le problème central de la notion :

TEXTE de BERTRAND RUSSELL (1872-1970) (philosophe anglais) :

 » Pour bien comprendre toute la difficulté, concentrons notre attention sur la table. A la vue elle est rectangulaire, de couleur marron et brillante, au toucher elle est lisse, froide et dure ; quand je la frappe, elle rend le son sourd du bois. Quiconque voit et touche la table, ou perçoit ces sons sera d’accord avec cette description, si bien qu’il peut sembler qu’il n’y a là nulle difficulté ; pourtant, dès que nous essayons d’être plus précis, notre embarras commence. Bien que je croie que la table est “réellement” partout de la même couleur, les parties qui réfléchissent la lumière semblent plus brillantes que les autres, et certaines semblent blanches à cause de la réflexion. Je sais que si je me déplace la distribution apparente des couleurs sur la table aura changé. Il s’ensuit que si plusieurs personnes regardent la table au même moment, il n’y en aura pas deux qui verront exactement la même distribution de couleurs, puisque deux personnes différentes ne voient pas la table sous le même angle et que tout changement de point de vue transforme la manière dont la lumière est réfléchie.

Ces différences sont en général sans importance, mais pour le peintre elles sont capitales : le peintre doit perdre l’habitude qui consiste à penser que les choses paraissent de la couleur que le sens commun leur attribue comme leur couleur « réelle », et doit apprendre à voir les choses telles qu’elles lui apparaissent.

Nous voyons surgir ici une distinction parmi les plus embarrassantes philosophiquement – la distinction entre « apparence » et « réalité » – entre ce que les choses semblent être et ce qu’elles sont. Le peintre veut saisir l’apparence des choses, l’homme pratique [l’homme tourné vers l’action] et le philosophe veulent connaitre les choses telles qu’elles sont. »

Bertrand Russell, « Apparence et réalité », in Problèmes de philosophie (1912).

Un peintre : Augustin Le Sidaner (1862-1939) :

La table au soleil.

Intérieur avec une nappe rose

La table, harmonie en rouge

La nappe blanche

Conclusion générale du texte :

Dans le texte de Russel, on voit bien quel est le problème philosophique central de la vérité pour l’homme pratique et pour le philosophe. On ne voit des choses que ce que l’on en perçoit or personne ne voit en réalité les choses de la même manière selon la position où il se trouve.Toute perception semble donc relative et subjective. C’est par exemple ce que cherche à montrer un artiste, un peintre, il cherche à montrer comment il sent les choses, il les voit, lui, dans sa singularité.

Mais nous, l’homme pratique comme le philosophe, on veut savoir autre chose, si, par exemple, une bouteille d’eau est vraiment de l’eau ou n’est pas contaminée, empoisonnée par la belle-mère !

Le verre de la belle-mère !

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Alors questions de la notion :

Qu’est-­‐ce que l’apparence ? Comment sortir des apparences ? Où trouver la vérité ?

Y-a-t-il une vérité des apparences ?

PLATON ne se demandait-il pas  « Faut-il « sauver les apparences » ?

CINÉMA :

Réalisateur Matthieu Mares-Savelli – Genre : Court Métrage

ILLUSTRATION DE COUVERTURE ; Henri Matisse, Dîner Table

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LA VÉRITÉ / 2

II. Oui, la vérité, ce sont les apparences ! (thèse du phénoménisme antique) :

1° ) La position des Sophistes :

Les Sophistes : contemporains et adversaires de Socrate.

TEXTE DE PLATON, extrait du « Théétète » :

 » SOCRATE :

Il semble bien que ce que tu dis de la science n’est pas chose banale ; c’est ce qu’en disait Protagoras lui-même. Il la définissait comme toi, mais en termes différents. Il dit en effet, n’est-ce pas, que l’homme est la mesure de toutes choses, de l’existence de celles qui existent et de la non-existence de celles qui n’existent pas. Tu as lu cela, je suppose ?

THÉÉTÈTE :

Oui, et plus d’une fois.

SOCRATE :

Ne veut-il pas dire à peu près ceci, que telle une chose m’apparaît, telle elle est pour moi et que telle elle t’apparaît à toi, telle elle est aussi pour toi ? Car toi et moi, nous sommes des hommes.

THÉÉTÈTE :

C’est bien ce qu’il veut dire.

SOCRATE :

Il est à présumer qu’un homme sage ne parle pas en l’air. Suivons-le donc. N’arrive-t-il pas quelquefois qu’exposés au même vent, l’un de nous a froid, et l’autre, non ; celui-ci légèrement, celui-là violemment ?

THÉÉTÈTE :

C’est bien certain.

SOCRATE :

En ce cas, que dirons-nous qu’est le vent pris en lui-même, froid ou non froid ? ou bien en croirons-nous Protagoras et dirons-nous qu’il est froid pour celui qui a froid, et qu’il n’est pas froid pour celui qui n’a pas froid ?

THÉÉTÈTE :

Il semble bien que oui.

SOCRATE :

N’apparaît-il pas tel à l’un et à l’autre ?

THÉÉTÈTE :

Si.

SOCRATE :

Alors apparaître, c’est être senti ? « 

Platon, extrait du Théétète.

Conclusion générale :

Dans le Théétète, Platon nous rappelle la position des Sophistes. Pour Protagoras, le chef de l’école, l’Homme est le seul critère de la vérité (critique de la religion). Du coup, la vérité est individuelle, subjective, elle dépend du point de vue de chacun. Il n’y a donc pas une vérité, mais des vérités ; la vérité est multiple (thèse relativiste), subjective, et pour l’atteindre il suffit de sentir, de percevoir les choses (thèse phénoméniste). D’ailleurs, pour les Sophistes, et c’est la devise de l’école : « A chacun sa vérité ».

Vérité subjective : « A chacun sa vérité » !

Remarques :

Pour les Sophistes, il n’y a donc pas de vérité absolue ou officielle à enseigner, chacun a sa vérité. Mais alors quoi faire en cours ? Non pas exposer LA vérité mais apprendre demain à l’élève à montrer que sa vérité est la meilleure, convaincre ! Les Sophistes privilégient la rhétorique, l’art de bien parler, de convaincre par la parole.

Mais quant aux Dieux et à la Religion, Protagoras n’y croit pas ! Ils ne croient comme St Thomas l’Apôtre que ce qu’ils voient :

LE CARAVAGE, L’incrédulité de St-Thomas

Les Dieux ? on ne les voit pas , on ne les sent pas, on ne les entend pas !

Annexe :

2. La critique des Sophistes par Socrate :

TEXTE DE PLATON, extrait du Cratyle :

SOCRATE :

Voyons, Hermogène · penses-tu aussi que les êtres n’aient qu’une existence relative à l’individu qui les considère, suivant la proposition de Protagoras, que l‘homme est la mesure de toutes choses ; de sorte que les objets ne soient pour toi et pour moi que ce qu’ils nous paraissent à chacun de nous individuellement ; ou bien te semble-t-il qu’ils aient en eux-mêmes une certaine réalité fixe et permanente?

HERMOGÈNE :

Je l’avoue, Socrate, j’en suis venu autrefois,  dans mes incertitudes, aux opinions de Protagoras. Néanmoins je ne puis croire qu’il en soit tout-à-fait ainsi.

SOCRATE :

Quoi donc, en es-tu venu quelquefois à croire que nul homme n’est tout-à-fait méchant ?

HERMOGÈNE :

Non, par Jupiter; souvent, au contraire, j’ai été dans le cas de trouver des hommes tout-à-fait méchants; et j’en ai trouvé un bon nombre.

SOCRATE :

Et n’en as-tu pas vu qui t’aient semblé tout-à-fait bons ?

HERMOGÈNE.

Pour ceux-là, bien peu.

SOCRATE :

Mais tu en as vu?

HERMOGÈNE :

J’en conviens.

SOCRATE :

Et comment l’entends-tu? N’est-ce pas que ces derniers étaient tout-à-fait raisonnables, et que les hommes tout-à-fait méchants étaient tout-à-fait insensés?

HERMOGÈNE :

C’est mon sentiment.

SOCRATE :

Mais si Protagoras a raison, s’il est vrai que les choses ne sont que ce qu’elles paraissent à chacun de nous, est-il possible que les uns soient raisonnables et les autres insensés ?

HERMOGÈNE :

Non vraiment.

SOCRATE :

Tu es donc, à ce qu’il me semble, tout-à-fait persuadé que puisqu’il y a une sagesse et une folie, il est tout-à-fait impossible que Protagoras ait raison. En effet, un homme ne pourrait jamais être plus sage qu’un autre, si la vérité n’est pour chacun que ce qui lui semble.« 

PLATON, extrait du Cratyle.

Conclusion :

C’est dans Le Cratyle de Platon, que Socrate donne ici son objection la plus forte à Protagoras et aux Sophistes. Pour Socrate, si on postule le relativisme (« à chacun sa vérité ») ou une philosophie du devenir (tout coule tout bouge), on se retrouve dans l’incapacité de définir des valeurs, de définir le Bien / le Mal, le Bon / le Mauvais, le Beau / le Laid, le Vrai / le Faux.

Mais alors si tout se vaut, la vérité du voleur est semblable à la vérité du gendarme.

Comme l’écrivait Leo Strauss, philosophe autrichien du Droit :

« Si tout se vaut, le cannibalisme n’est qu’un goût culinaire parmi d’autres »

Illustration du cannibalisme au Brésil. 1557, par Hans Staden

Mais alors, où donc est la vérité? Comment la trouver ?

Chanson française :

LA VÉRITÉ / 3

III Non, la vérité est au-delà des apparences, la vérité est métaphysique (thèse de l’Idéalisme) :

L’allégorie de la caverne de PLATON

TEXTE CANONIQUE :

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Lire textes n°6 et 7, pages 174-175.

L’allégorie de la caverne: Platon, République,Livre 7 :

Une illustration de l’allégorie de la caverne, présentée par Socrate au Livre 7 de la République de Platon. Les hommes sont comme des prisonniers au fond d’une caverne qui voient des ombres qu’ils prennent pour la réalité. Le long parcours pour sortir de la caverne symbolise la recherche philosophique, qui suppose de quitter le monde de l’ignorance (les sens, les opinions), de se détacher du réel pour tenter d’atteindre la Vérité.

Nous donnons ici le texte en sa totalité :

« – Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine en forme de caverne, dont l’entrée, ouverte à la lumière, s’étend sur toute la longueur de la façade ; ils sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou pris dans des chaînes, en sorte qu’ils ne peuvent bouger de place, ni voir ailleurs que devant eux; car les liens les empêchent de tourner la tête; la lumière d’un feu, allumé au loin sur une hauteur brille derrière eux: entre le feu et les prisonniers il y a une route élevée; le long de cette route figure-toi un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent entre eux et le public et au-dessus desquelles ils font voir leurs prestiges.

  • Je vois cela, dit-il.
  • Figure-toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des ustensiles de toute sorte, qui dépassent la hauteur du mur, et des figures d’hommes et d’animaux, en pierre, en bois, de toutes sortes de formes; et naturellement parmi ces porteurs qui défilent, les uns parlent, les autres ne disent rien.
  • Voilà , dit-il, un étrange tableau et d’étranges prisonniers.
  • Ils nous ressemblent, répondis-je. Et d’abord penses-tu que dans cette situation ils aient vu d’eux-mêmes et de leurs voisins autre chose que les ombres projetées par le feu sur la partie de la caverne qui leur fait face ?
  • Peut-il en être autrement, dit-il, s’ils sont contraints toute leur vie de rester la tête immobile ?
  • Et des objets qui défilent, n’en est-il pas de même ?
  • Sans contredit.
  • Dès lors, s’ils pouvaient s’entretenir entre eux, ne penses tu pas qu’ils croiraient nommer les objets réels eux-mêmes, en nommant les ombres qu’ils verraient ?
  • Nécessairement.
  • Et s’il y avait aussi un écho qui renvoyât les sons du fond de la prison, toutes les fois qu’un des passants viendrait à parler, crois-tu qu’ils ne prendraient pas sa voix pour celle de l’ombre qui défilerait ?
  • Si, par Zeus, dit-il.
  • Il est indubitable, repris-je, qu’aux yeux de ces gens-là la réalité ne saurait être autre chose que les ombres des objets confectionnés.
  • C’est de toute nécessité, dit-il.
  • Examine maintenant comment ils réagiraient, si on les délivrait de leurs chaînes et qu’on les guérît de leur ignorance, et si les choses se passaient naturellement comme il suit. Qu’on détache l’un de ces prisonniers, qu’on le force à se dresser soudain, à tourner le cou, à marcher, à lever les yeux vers la lumière, tous ces mouvements le feront souffrir, et l’éblouissement l’empêchera de regarder les objets dont il voyait les ombres tout à l’heure.. Je te demande ce qu’il pourra répondre, si on lui dit que tout à l’heure, il ne voyait que des riens sans consistance, mais que maintenant plus près de la réalité et tourné vers des objets plus réels, il voit plus juste; si enfin, lui faisant voir chacun des objets qui défilent devant lui, on l’oblige à force de questions à dire ce que c’est ? Ne crois-tu pas qu’il sera embarrassé et que les objets qu’il voyait tout à l’heure lui paraîtront plus véritables que ceux qu’on lui montre à présent ?
  • Beaucoup plus véritables, dit-il
  • Et si on le forçait à regarder la lumière même, ne crois-tu pas que les yeux lui feraient mal et qu’il se déroberait et retournerait aux choses qu’il peut regarder, et qu’il les croirait réellement plus distinctes que celles qu’on lui montre ?
  • Je le crois, fit-il.
  • Et si, repris-je, on le tirait de là par force, qu’on lui fît gravir la montée rude et escarpée, et qu’on ne le lâchâ t pas avant de l’avoir traîné dehors à la lumière du soleil, ne penses-tu pas qu’il souffrirait et se révolterait d’être ainsi traîné, et qu’une fois arrivé à la lumière, il aurait les yeux éblouis de son éclat, et ne pourrait voir aucun des objets que nous appelons à présent véritables ?
  • Il ne le pourrait pas, dit-il, du moins tout d’abord.
  • Il devrait en effet, repris-je, s’y habituer, s’il voulait voir le monde supérieur. Tout d’abord ce qu’il regarderait le plus facilement, ce sont les ombres, puis les images des hommes et des autres objets reflétés dans les eaux, puis les objets eux-mêmes ; puis élevant ses regards vers la lumière des astres et de la lune, il contemplerait pendant la nuit les constellations et le firmament lui-même plus facilement qu’il ne ferait pendant le jour le soleil et l’éclat du soleil.
  • Sans doute.
  • A la fin, je pense, ce serait le soleil, non dans les eaux, ni ses images reflétées sur quelque autre point, mais le soleil lui-même dans son propre séjour qu’il pourrait regarder et contempler tel qu’il est.
  • Nécessairement, dit-il.
  • Après cela, il en viendrait à conclure au sujet du soleil, que c’est lui qui produit les saisons et les années, qu’il gouverne tout dans le monde visible et qu’il est en quelque manière la cause de toutes ces choses que lui et ses compagnons voyaient dans la caverne.
  • Il est évident, dit-il. que c’est là qu’il en viendrait après ces diverses expériences.
  • Si ensuite il venait à penser à sa première demeure et à la science qu’on y possède, et aux compagnons de sa captivité, ne crois-tu pas qu’il se féliciterait du changement et qu’il les prendrait en pitié ?
  • Certes si.
  • Quant aux honneurs et aux louanges qu’ils pouvaient alors se donner les uns aux autres, et aux récompenses accordées à celui qui discernait de l’œil le plus pénétrant les objets qui passaient, qui se rappelait le plus exactement ceux qui passaient régulièrement les premiers ou les derniers, ou ensemble, et qui par là était le plus habile à deviner celui qui allait arriver, penses-tu que notre homme en aurait envie, et qu’il jalouserait ceux qui seraient parmi ces prisonniers en possession des honneurs et de la puissance ? Ne penserait-il pas comme Achille dans Homère, et ne préférerait-il pas cent fois n’être qu’un valet de charrue au service d’un pauvre laboureur et supporter tous les maux possibles plutô t que de revenir à ses anciennes illusions et de vivre comme il vivait ?
  • Je suis de ton avis, dit-il : il préférerait tout souffrir plutôt que de revivre cette vie-là .
  • Imagine encore ceci, repris-je ; si notre homme redescendait et reprenait son ancienne place, n’aurait-il pas les yeux offusqués par les ténèbres, en venant brusquement du soleil ?
  • Assurément si, dit-il.
  • Et s’il lui fallait de nouveau juger de ces ombres et concourir avec les prisonniers qui n’ont jamais quitté leurs chaînes, pendant que sa vue est encore confuse et avant que ses yeux se soient remis et accoutumés à l’obscurité, ce qui demanderait un temps assez long, n’apprêterait-il pas à rire et ne diraient-ils pas de lui que, pour être monté là -haut, il en est revenu les yeux gâ tés, que ce n’est même pas la peine de tenter l’ascension ; et, si quelqu’un essayait de les délier et de les conduire en haut, et qu’ils pussent le tenir en leurs mains et le tuer, ne le tueraient-ils pas ?
  • Ils le tueraient certainement, dit-il.
  • Maintenant, repris-je, il faut, mon cher Glaucon, appliquer exactement cette image à ce que nous avons dit plus haut : il faut assimiler le monde visible au séjour de la prison, et la lumière du feu dont elle est éclairée à l’effet du soleil ; quant à la montée dans le monde supérieur et à la contemplation de ses merveilles vois-y la montée de l’âme dans le monde Intelligible, et tu ne te tromperas pas sur ma pensée, puisque tu désires la connaître. Dieu sait si elle est vraie; en tout cas, c’est mon opinion, qu’aux dernières limites du monde intelligible est l’idée du bien, qu’on aperçoit avec peine, mais qu’on ne peut apercevoir sans conclure qu’elle est la cause universelle de tout ce qu’il y a de bien et de beau ; que dans le monde visible. c’est elle qui a créé la lumière et le dispensateur de la lumière: et que dans le monde intelligible, c’est elle qui dispense et procure la vérité et l’intelligence, et qu’il faut la voir pour se conduire avec sagesse soit dans la vie privée, soit dans la vie publique. « 

PLATON (env. 428-437 av. J.C.), La République.

Avec humour :

Pour Platon notre situation dans le monde sensible est comparable à celle des prisonniers de la caverne : pourquoi ? De quoi sommes-nous donc prisonniers ?

Tout comme les prisonniers nous sommes victimes d’illusions car nous croyons voir la réalité et atteindre la vérité là où il n’y a que des ombres.

Ce qui signifie que :

  • L’expérience sensible n’est faite que d’apparences fugitives et inconsistantes ; on ne peut donc en tirer aucune conséquence satisfaisante pour l’esprit. Nous croyons voir la réalité et atteindre la vérité là où il n’y a que des reflets, c’est-à-dire une réalité seconde et dégradée
  • Alors comment se libérer de cette illusion ? Comment accéder à la connaissance de la vérité ?
  • Il faut détourner notre regard des choses qui nous semblent les plus évidentes, des images en particulier et aller chercher ailleurs par-delà les apparences. Il faut s’abstraire du réel, analyser.
  • « abstrahere » en latin veut dire « sortir de » qui a donné le mot « abstrait », « abstraction », le détachement du réel.

  • Il faut sortir de la caverne et aller voir ce qui se passe à la lumière du jour pour y découvrir le soleil, la vérité d’en haut qui éclaire le monde car sans la lumière, nos yeux ne verraient rien !

CONCLUSION:

Dans la célèbre allégorie de la caverne de La République, Platon a imaginé des hommes enfermés dans une caverne depuis leur naissance. S’ils ne sont jamais sortis et qu’ils sont enchainés, ils croiront que les ombres qu’ils voient, c’est la vérité. Ils prennent donc les apparences pour la vérité. Mais, si quelqu’un, le philosophe bien évidemment, l’homme du doute sort de la caverne, il se rendra compte alors qu’il a été trompé, qu’il a été victime des illusions sensibles, des opinions, des préjugés et il comprendra alors que « la vérité est ailleurs ».

En effet, pour Platon, la vérité n’est pas physique, elle est métaphysique, elle n’est pas sensible mais suprasensible, elle n’est pas immanente, mais transcendante.

La vérité, c’est l’Idée, l’ESSENCE ( ce qui reste de la chose une fois qu’on a tout enlevé), telle l’essence de rose

Ainsi, ce que Platon nous enseigne ici, c’est que la vérité ne nous est pas donnée dans les apparences : nous ne voyons pas le monde avec nos yeux mais en réalité avec le « troisième oeil », l’oeil de l’âme. En ce sens, la philosophie nous détache forcément du réel.

Platon :

 » Là-bas, là-haut, dans le ciel des Idées »

« Le philosophe est celui qui ose regarder le soleil en face »

Mais ATTENTION, celui qui regarde le soleil en face est aussi celui qui se brûle les yeux ou comme Icare se brûle les ailes en voulant voler

Festival du court-métrage 2023, ICARE de Nicolas Boucard, 2017, Belgique.

Ainsi, on note que très souvent, le philosophe est pris pour un illuminé, un fou, un foulosophe parce que comme dans la fable de La Fontaine, inspirée de l’épisode de la servante de Thrace, il est tellement dans les nuages, pris à observer les étoiles, qu’il ne voit même pas le puits qui est devant lui et tombe dedans !

Fable de La Fontaine, L’astrologue qui tombe dans un puits.

EXERCICE : LES DESSINS AMBIGUS

Jeune fille ou sorcière ?

Pour Platon, la connaissance est un acte de réflexion qui doit nous conduire à l’Idée, qu’il appelle aussi la Forme. Revenons sur nos dessins : on part des différentes sensations, par exemple les couleurs, on les unifie, et alors on trouve la Forme, l’Essence, le Concept, l’Idée.

SALVADOR DALI (1904-1989) , Voltaire et les mousquetaires

SALVADOR DALI, peintre espagnol surréaliste

Elle est où la caverne aujourd’hui ?

Le même dessin, encore ? NON, regardez le détail : les marionnettes indiquent le loge CNN ! La caverne d’aujourd’hui , c’est la désinformation systématique sur tous les médias du système.

Exemple :

Le Monde titre : « Contre le terrorisme, la plus grande manifestation jamais recensée en France » et précise avec tous les dirigeants de la planète ! (source : https://www.lemonde.fr/societe/article/2015/01/11/la-france-dans-la-rue-pour-defendre-la-liberte_4553845_3224.html).

Ils étaient là certes mais dans une rue bien surveillée !

Elle est là, la caverne moderne :

Investiture de Obama (20 janvier 2009), investiture de Trump (20 janvier 2017) : le nouveau porte- parole de la Maison Blanche affirme pourtant qu’avec Trump, il n’y a jamais eu autant de monde à une investiture présidentielle !

LE DERNIER MATRIX :

BLACK MIRROR ET LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE, LA SOCIÉTÉ DES MÉDIAS

ANNEXE : TRAVAILLEZ VOTRE ANGLAIS !

RÉSUMÉ DE L’ALLEGORIE EN PLUSIEURS ETAPES

PLATON appelle cela : « le réellement réel « .

HISTOIRE DE L’ART

LA CONDITION HUMAINE SELON MAGRITTE (1935) :

LA VÉRITÉ / 4

IV. Synthèse : La vérité n’est ni dans les apparences, ni dans l’Idée mais dans les deux ! (thèse phénoménologique des modernes)

L’embarras de la transition :

  1. Avec les Sophistes et Protagoras : la vérité est bien concrète, sensible mais multiple, plurielle, relative et subjective : pas UNE mais DES vérités.
  2. Avec Socrate et Platon, il y a bien une seule vérité, universelle et absolue mais abstraite, théorique, pas dans le monde réel, idéal.

Comment solutionner le problème ?

Une piste :

Hegel, philosophe allemand du 19° siècle :

« Mais, au fond, qu’est-ce que l’apparence ? Quels sont ses rapports avec l‘essence ? N’oublions pas que toute essence, toute vérité, pour ne pas rester abstraction pure, doit apparaître. (…) Mais l’apparence elle-même est loin d’être quelque chose d’inessentiel ; elle constitue, au contraire, un moment essentiel de l‘essence. Le vrai existe pour lui-même dans l’esprit, apparaît en lui-même et est là pour les autres. Il peut donc y avoir plusieurs sortes d’apparences ; la différence porte sur le contenu de ce qui apparaît.  »     

HEGEL, Esthétique.

Thèse : la vérité, c’est l’idée qui se réalise dans le réel. Elle est bien unique mais elle peut prendre plusieurs formes, elle a plusieurs manières de se manifester

Exemple : idée de LIBERTÉ

Elle est unique, elle est abstraite mais elle n’a de sens que si elle se réalise et alors elle peut prendre plusieurs formes, elle a plusieurs manières de se réaliser et de s’exprimer.

  1. L’esclave qui brise ses chaînes :

Badagry au Nigéria

2. Un prisonnier qui s’évade :

3. Une femme libérée :

Conclusion générale :

Dans la grande opposition entre les Sophistes et Platon, Hegel a une position originale. Pour lui, la vérité n’est ni dans l’essence, ni dans l’apparence, mais dans l’ensemble, dans la totalité.

« Le Vrai est le Tout et le Tout est l’unité du concret et de l’abstrait, de l’apparence et de l’idée. » Hegel.

« La vérité c’est l’idée qui se réalise« , Hegel.

Et du coup :

Octavio Paz (1914-1998) est un grand écrivain mexicain.

Steven Spielberg, Ready Player One (2018)

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FIN DE LA PARTIE A

PARTIE B A SUIVRE : LE PROBLÈME DU MENSONGE