“L’homme est un animal enfermé à l’extérieur de sa cage“ – Paul Valéry(1871-1945), poète.
sans oublier bien sûr, le poème de Paul Eluard (1895-1952), « J’écris ton nom » que vous avez tous étudié normalement au collège ou en primaire :
I Définitions, problème et enjeu :
1°) Les deux sens du mot « Liberté » :
Liberté > vient du latin “liber“ qui désigne à Rome l’homme libre, celui qui n’est pas attaché, celui qui n’est pas esclave.
“L’homme libre est le contraire d’un esclave“ – Aristote
“Être libre, c’est jouir des institutions d’une cité, ne pas être esclave“ – Platon
Au sens général, la liberté c’est l’absence de contraintes.
“La liberté n’est pas autre chose que l’absence de tous les empêchements“ – Thomas Hobbes
Au sens général, on désigne par liberté l’absence de contraintes. Pour l’opinion commune, c’est faire ce qui nous plaît, faire ce que l’on veut.
MAIS :
On distinguera deux types de contraintes : les contraintes INTÉRIEURES et les contraintes EXTÉRIEURES c’est-à-dire un sens philosophique (métaphysique) de la liberté et un sens politique (social).
Liberté :
Sens 1, sens philosophique : absence de contraintes intérieures, pouvoir de choisir, ce qu’on appelle en philosophie le « LIBRE-ARBITRE », faire ou ne pas faire quelque chose
En anglais : Liberty.
Sens 2, sens politique : absence de contraintes extérieures, les lois, les règles, l’Etat.
En anglais : Freedom
EXEMPLE : Fumer
AU SENS 1 (philosophique) :
AU SENS 2 (politique) :
Au Lycée, dans les lieux publics :
2°) Problème :
Alors ,la liberté, est-ce vraiment faire ce que l’on veut ? Si je fais ce que je veux, les autres sont-ils encore libres ? Ma liberté n’est-elle qu’une illusion ? Quelle est l’origine réelle de mes choix ? Ne peut-il y avoir des causes que j’ignore et qui me font agir… à mon insu ?
Qu’est-ce qu’être vraiment libre ? Être libre politiquement ? Ou être libre philosophiquement, intérieurement, au sens du libre arbitre ?
Peut-on être en prison et en même temps rester libre au sens intérieur ?
Dans la tradition philosophique, la liberté intérieure, c’est-à-dire la liberté de penser, le libre arbitre, semble avoir toujours été privilégié. On peut très bien être esclave, être emprisonné pour ses idées, non libre politiquement et demeurer libre.
3°) Enjeu :
John Locke (1632-1704), philosophe anglais :
» Une choſe qui du moins eſt évidente, à mon avis, c’eſt que nous trouvons en nous-mêmes la puiſſance de commencer ou de ne pas commencer, de continuer ou de terminer pluſieurs actions de notre Eſprit, & pluſieurs mouvemens de notre Corps, & cela ſimplement par une penſée ou un choix de notre Eſprit, qui détermine & commande, pour ainſi dire, que telle ou telle action particuliére ſoit faite, ou ne ſoit pas faite. Cette Puiſſance que notre Eſprit a de diſpoſer ainſi de la préſence ou de l’abſence d’une idée particuliére, ou de préferer le mouvement de quelque partie du Corps au repos de cette même partie, ou de faire le contraire, c’eſt ce que nous appelons Volonté. Et l’uſage actuel que nous faiſons de cette Puiſſance, en produiſant, ou en ceſſant de produire telle ou telle action, c’eſt ce qu’on nomme Volition. La ceſſation ou la production de l’action qui ſuit d’un tel commandement de l’Ame, s’appelle volontaire ; & toute action qui eſt faite ſans une telle direction de l’Ame, ſe nomme involontaire.«
John Locke, Essai philosophique concernant l’entendement humain(1735).
(le texte est ici retranscrit dans l’orthographe de l’époque).
Points forts du texte :
la Liberté comme une évidence, une expérience (Locke est empiriste).
la Liberté définie comme un pouvoir absolu : celui de commencer radicalement une action à zéro.
Oui, je peux changer de bocal !
John Locke résume assez bien ce qu’implique philosophiquement la notion de liberté. Premièrement, la liberté est une évidence. Comme le disait Descartes, « la liberté ne se prouve pas, elle s’éprouve » :
Deuxièmement, cette expérience de la liberté se manifeste par le pouvoir de commencer radicalement une action à zéro. C’est ce que l’on appelle le libre-arbitre, le libre-choix :
Troisièmement, ce libre arbitre implique une faculté, la faculté du Vouloir, la Volonté.
Quatrièmement, on appelle acte libre un acte volontaire, voulu par l’âme, et un acte non libre, un acte involontaire. On note que c’est par la volonté, ma liberté que sera définie plus tard la responsabilité de mon acte.Pour que l’homme soit responsable et qu’on exige de lui qu’il assume ses fautes, il faut en effet que ses actions soient autonomes et volontaires.
Mais alors :
Ou :
Descartes, philosophe de la liberté et Pierre Bourdieu, philosophe du déterminisme social.
Fatalisme vient de fatum « destin », en latin. Est « fataliste » celui qui croit à une fatalité . Le fatalisme considère que tout se déroule conformément à ce qui aurait été dit ou écrit par une volonté supérieure à celle des hommes sans aucune idée de contingencetelle la chiromancie, la lecture des lignes de la main :
Le fatum, c’est Oedipe ou l’impossibilité d’échapper à la fatalité :
Gustave Moreau, Oedipe et le Sphinx.
A ne pas confondre avec le DÉTERMINISME que l’on verra plus tarddans notre grand 3 :
Déterminisme : Principe selon lequel tout effet a une cause, les mêmes causes produisent les mêmes effets, la chaîne des causes, l’effet papillon : il n’y a pas d’effets sans causes.
Le déterminisme renvoie à une nécessité physique, biologique, psychologique, sociale ou culturelle qui s’impose à l’homme et qui ne lui laisse aucune libertédans ses actes, c‘est la chaîne des causesqui explique que je suis là, en ce moment, parce que certains faits passés sont arrivés qui m’ont amené ici et m’entraîneront là.
Pourquoi Icare tombe-t-il ?
Icare n’a pas tenu compte des conseils de son père mais surtout des lois de la nature, la loi physique de la gravité : Il a « oublié » la chaîne des effets et des causes… il tombera malgré son désir fou de voler !
A la question : sommes-nous libres ? Certains répondront négativement comme les déterministes que nous venons d’évoquer tandis que d’autres répondront positivement insistant sur le fait qu’on a toujours la choix.
Mais en tout cas, de cette liberté nous avons l’impression d’en faire quotidiennement l’expérience, je puis parler ou me taire, marcher ou m’asseoir, aller en classe ou ne pas y aller, écouter le cours ou ne pas l’écouter… Toutes ces actions ne semblent dépendre que de mon seul et unique choix. Il semblerait donc que notre liberté ne fasse aucun doute, que son existence n’ait pas à être prouvée dans la mesure où elle est éprouvée avec une force et une intensité telle que rien ne pourrait nous convaincre du contraire. La Liberté serait alors comme une ÉVIDENCE, une expérience de tous les jours indubitable. Elle est comme le déclarait péremptoirement Descartes :
Dans ce grand deux, cette deuxième partie du cours, c’est aux philosophes de la liberté que nous allons nous intéresser.Pour eux, l’homme pourrait toujours choisir d’agir ou de refuser d’agir. Ce qui supposerait que l’on est toujours responsable de nos actes.Comme le disait le philosophe français existentialiste Jean-Paul Sartre (1905-1980) :
Cette vision classique de la liberté repose sur l’idée de libre-arbitre. On la retrouve exposée clairement et dans toutes ses implications conceptuelles dans ce texte très clair de Thomas d’Aquin (1225-1274) :
1°) Raison et Volonté : la définition classique du libre-arbitre :
« L’homme est libre : sans quoi conseils, exhortations, préceptes, interdictions, récompenses et châtiments seraient vains. Pour mettre en évidence cette liberté, on doit remarquer que certains êtres agissent sans discernement comme la pierre qui tombe, et il en est aussi de tous les êtres privés du pouvoir de connaître. D’autres, comme les animaux, agissent par un discernement, mais qui n’est pas libre. En voyant le loup, la brebis juge bon de fuir, mais par un discernement naturel et libre, car ce discernement est l’expression d’un instinct naturel. Il en va de même pour tout discernement chez les animaux.
Mais l’homme agit par jugement, car c’est par le pouvoir de connaître qu’il estime devoir fuir ou poursuivre une chose. Et comme un tel jugement n’est pas l’effet d’un instinct naturel, mais un acte qui procède de la raison, l’homme agit par un jugement libre qui le rend capable de diversifier son action. En effet, à l’égard de ce qui est contingent, la raison peut faire des choix opposés. (…)
Par conséquent, il est nécessaire que l’homme soit doué du libre-arbitre, du fait même qu’il est doué de raison ».
Thomas d’Aquin, Somme théologique.
La question de la liberté de l’homme est l’une de celles qui ont préoccupé la philosophie, mais c’est surtout au Moyen âge qu’elle est affirmée comme un « donné ». Thomas d’Aquin ne se demande pas si l’homme est libre. Il l’affirme d’emblée, comme un fait avéré car ce qu’il veut établir, c’est l’évidence de cette liberté, et sa nature.
La liberté humaine est l’exercice d’un jugement et un jugement est forcément un acte de la raison. La liberté humaine ne se conçoit que dans ce cadre : l’homme est libre parce qu’il est raisonnable, et l’exercice de sa liberté est un exercice rationnel. Choses et animaux sont dépourvus de raison et ne sauraient juger ou choisir et donc être libres.
Ainsi, Raison et Liberté sont indissociables l’une de l’autre.
Le premier argument qu’il invoque est un argument moral : c’est parce que l’homme est libre qu’il peut écouter conseils et exhortations (ou refuser de les écouter), recevoir des punitions ou des récompenses :
La Liberté fonde la morale. A quoi bon mettre quelqu’un en prison, si on ne pense pas qu’il puisse changer ?
Puis, Thomas d’Aquin revient sur des évidences : l’absence d’agir libre des choses inertes comme une pierre) ou la conduite purement instinctive des animaux. Seul, l’homme possède la Raison et par conséquent un agir libre.
Une pierre qui tombe d’une falaise ne choisit pas de tomber, elle obéit à la loi de la gravitation à laquelle elle est soumise :
Quant aux animaux, ils agissent par instinct :
L’animal n’agit pas comme l’homme par jugement : il fuit parce que son instinct le lui commande. Thomas d’Aquin cite ici l’exemple classique du loup et de la brebis qui sera repris dans les Fables de La Fontaine :
Voyant le loup,la brebis « jugera » qu’il est préférable de fuir devant le loup. Mais « jugera » est mis entre guillemets et en italiques car ce n’est pas un jugement, mais un réflexe, un pur instinct de survie. La brebis n’est pas libre, elle obéit à une force aveugle qui lui enjoint un comportement donné, « se sauver au plus vite » :
Bien sûr, l’homme connaît aussi ce type de conduite instinctive quand il a peur et se sent en danger. Mais ce qu’on appelle le « sang-froid » est précisément cette qualité de courage qui permet de surmonter le jugement instinctif pour prendre le temps du jugement de raison :
Ainsi, c’est par le pouvoir de connaître que l’homme décide de ses actes, c’est en réfléchissant qu’il décide de ce qu’il va faire.
La liberté n’a pas de sens et ne peut s’exercer en dehors de la sphère de la raison.
La liberté n’est pas une notion creuse ou un idéal abstrait : l’homme n’est jamais plus libre que quand il est raisonnableet qu’il pense.
Pour Thomas d’Aquin, l’homme parce qu’il a une raison peut toujours choisir d’agir ou de refuser d’agir. Ce qui suppose aussi que l’on est toujours responsable de nos acteset de nos choix :
Faire la pute ou pas ?
Tous les hommes ont une raison et donc la capacité de choisir entre différents actes possibles. Cette vision de la liberté repose sur l’idée de libre-arbitre :
Le libre arbitre : (en latin = jugement de l’arbitre « libérium arbitrum » ou pouvoir de choisir).
Au sens moderne : capacité de choisir entre deux ou plusieurs comportements. Capacité d’être cause première ou absolue de nos actes.
Ainsi chacun de nous serait libre d’agir de sa propre initiative, par une décision de sa volonté. L’homme est sujet de ses actes. Il est sujet parce qu’il est la source de ses choix.
2°) Volonté infinie et degrés de la liberté :
a) L’image de Dieu en l’Homme :
René Descartes ( 1596 – 1650 )
Mathématicien, physicien et philosophe français. Il est considéré comme le fondateur de la philosophie moderne.
« Il n’y a que la seule volonté, que j’expérimente en moi être si grande, que je ne conçois point l’idée d’aucune autre plus ample et plus étendue: en sorte que c’est elle principalement qui me fait connaître que je porte l’image et la ressemblance de Dieu. Car, encore qu’elle soit incomparablement plus grande dans Dieu, que dans moi, soit à raison de la connaissance et de la puissance, qui s’y trouvant jointes la rendent plus ferme et plus efficace, soit à raison de l’objet, d’autant qu’elle se porte et s’étend infiniment à plus de choses; elle ne me semble pas toutefois plus grande, si je la considère formellement et précisément en elle-même.
Car elle consiste seulement en ce que nous pouvons faire une chose, ou ne la faire pas (c’est à dire affirmer ou nier, poursuivre ou fuir), ou plutôt seulement en ce que, pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les choses que l’entendement nous propose, nous agissons en telle sorte que nous ne sentons point qu’aucune force extérieure nous y contraigne. »
Descartes, Méditations Métaphysiques.
Curieuse phrase biblique car mortels et impuissants, y a-t-il un seul point par lequel nous ressemblions à Dieu? Nous avons tous entendu dire que Dieu sait tout, qu’il est omniscient, qu’il peut tout.Mais nous ?Comment ne pas s’étonner en entendant dire que Dieu aurait fait l’homme à son image !
Il suffit de nous regarder pour dire que tout au plus, nous avons plutôt fait Dieu à notre imageou qu’alors la création est plutôt ratée :
D’ailleurs, par quoi ressemblerions-nous à l’infini divin? Notre existence n’est-elle pas radicalement marquée du sceau de la finitude, de la mort ?
Et, nous nous interrogeons, comme Descartes s’est interrogé. La différence c’est que nous sommes bien embarrassés pour répondre et que Descartes, lui, répond avec assurance :
Relisons le texte pas à pas ensemble:
Il n’y a que: seule la volonté est infinie, à l’image de Dieu.
que j’expérimente en moi:la volonté s’éprouve elle même par une expérience intérieure directe, sans intermédiaire. Elle est certitude de soi.
si grande: telle qu’il nous est impossible de croire qu’elle puisse l’être davantage. C’est elle qui nous révèle notre liberté qui nous fait à l’image deDieu.
en sorte que: de telle manière qu’il en résulte comme conséquence nécessaire.
principalement: bien avant les autres facultés, bien avant l’entendement qui est fini.
l’image: la peinture.
la ressemblance:Dieu nous a fait à son image.
car: en effet
encore: malgré que la volonté divine soit incomparablement plus grande, même si …
incomparable: d’une manière telle que la comparaison est impossible.
à raison:par la raison que
la connaissance: si l’entendement de l’homme est fini, l’entendement de Dieu est infini. (omniscience).
puissance: la capacité d’agir. Dieu est tout puissant.( omnipotence).
jointes:à la volonté
=> Comment lire cette longue phrase?
« Car, encore qu’elle soit incomparablement plus grande dans Dieu, que dans moi, soit à raison de la connaissance et de la puissance, qui s’y trouvant jointes la rendent plus ferme et plus efficace, soit à raison de l’objet, d’autant qu’elle se porte et s’étend infiniment à plus de choses; elle ne me semble pas toutefois plus grande, si je la considère formellement et précisément en elle-même.«
=> Descartes vient de nous dire que si la volonté en Dieu est incomparablement plus grande du point de vue de la connaissance ou de son pouvoir réel, cependant, elle ne semble pas plus grande pour peu qu’on prête attention. Du point de vue de la forme, la volonté divine n’est pas plus grande que la volonté de l’homme.
Nous pouvons TOUT :
La volonté infinie nous révèle notre liberté.
Nous agissons, nous choisissons et nous pouvons effectuer nos choix sans éprouver l’action d’aucune force extérieure qui nous y contraindrait. La volonté nous révèle bien une liberté totale, infinie jusqu’à une indépendance totale par rapport à Dieu :
b) De la Liberté du crétin et du sage :
René Descartes (1596-1650) :
« Car elle (la volonté) consiste seulement en ce que nous pouvons faire une chose ou ne la faire pas, (c’est-à-dire affirmer ou nier, poursuivre ou fuir) ou plutôt seulement en ce que pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les choses que l’entendement nous propose, nous agissons en telle sorte que nous ne sentons point qu’aucune force extérieure nous y contraigne. Car, afin que je sois libre, il n’est pas nécessaire que je sois indifférent à choisir l’un ou l’autre des deux contraires, mais plutôt d’autant plus que je penche vers l’un, soit que je connaisse évidemment que le bien et le vrai s’y rencontrent, soit que Dieu dispose ainsi l’intérieur de ma pensée, d’autant plus librement j’en fais choix et je l’embrasse : Et certes le grâce divine et la connaissance naturelle, bien loin de diminuer ma liberté, l’augmentent plutôt et la fortifient. De façon que cette indifférence que je sens, lorsque je ne suis point emporté vers un côté plutôt que vers un autre par le poids d’aucune raison, est le plus bas degré de liberté, et fait plutôt paraître un défaut dans la connaissance, qu’une perfection dans la volonté ; car si je connaissais toujours clairement ce qui est vrai, et ce qui est bon, je ne serais jamais en peine de délibérer quel jugement, et quel choix je devrais faire ; et ainsi je serais entièrement libre, sans jamais être indifférent.«
Descartes, Méditations métaphysiques, IV.
Que retenir avant tout ?
Il existe pour Descartes des degrés dans la liberté :
1er degré : la liberté d’indifférence(celle du crétin):
Le plus bas degré de la liberté est la liberté d’indifférence. C’est le pur arbitraire du choix, j’ai le choix oui mais ma volonté n’est déterminée par aucun mobile. J’ai le choix mais je connais rien des chemins qui se présentent devant moi :
Cet état existe lorsque je ne sens rien qui me pousse à choisir ; il se confond avec le hasardou le « je fais ce que je veux » de l’opinion commune : la souris qui ne voit que le fromage mais ignore totalement le piège qui l’attend :
L’indifférence est une marque de l’hésitation car nous n’avons aucune connaissance susceptible d’éclairer notre choix. C’est le plus bas degré de la liberté. La liberté d’indifférence c’est « cet état dans lequel la volonté se trouve, lorsqu’elle n’est point portée, par la connaissance du vrai ou du bien, à suivre un parti plutôt qu’un autre ».C’est une liberté négative, la liberté du crétin en quelque sorte, qui nous rappelle directement l’histoire de l’âne de Buridan :
L’ÂNE DE BURIDAN :
Un âne, face à une botte de foin et un seau d’eau et ayant aussi faim que soif, finit, à force d’hésiter, par mourir de l’un et de l’autre.
2ème degré : la liberté éclairée(la liberté du sage) :
Mais la vraie liberté ne peut-être indifférente. Ce qui va s’opposer à une liberté d’indifférence, c’est une liberté éclairée, la liberté du sage.
Le plus haut degré de la liberté est la liberté éclairée (par la connaissance de ce que je peux choisir car la véritable liberté pour Descartes, c’est le résultat d’un choixrationnel et raisonnable :
« si je connaissais toujours clairement ce qui est vrai et ce qui est bien, je ne serais jamais en peine de délibérer quel jugement, quel choix je devrais faire et ainsi, je serais entièrement libre sans jamais être indifférent ».
La volonté, c’est la faculté de se déterminer à agir ou à s’abstenir en pleine connaissance de cause et après réflexion. C’est par exemple le choix électoral réalisé après avoir lu attentivement les programmesdes uns et des autres (car à quoi servirait-il de voter si je ne savais pas pour qui je vote ?) :
Si je me présente au bureau de vote sans rien connaître des candidats, certes, je suis libre, au sens 1, au premier degré, j’ai le choix (liberté d’indifférence, celle de l’âne de Buridan et du crétin « démocrate ») mais pas au sens 2, au second degré(la liberté de connaissance, celle du sage et du citoyen engagé) :
La vraie liberté est donc la liberté éclairée par la connaissance, la liberté du sage, de celui qui sait et qui au bout du compte finalement ne choisit plus !
Notons qu’au second degré comme l’écrivait Jean-Paul Sartre :
« Choisir de ne pas choisir, c’est encore choisir » :
Spontanément, la conscience de soi se croit libre et la vie sociale conforte cette croyance, puisqu’elle me demande sans cesse de choisir et de faire preuve de responsabilité. Cependant une telle expérience ne pourrait-elle pas être trompeuse ? Une si forte impression peut-elle avoir valeur de preuve ? Quelle preuve avons-nous que cette impression n’est pas illusoire ?Sur quoi se fonde cette supposition de la liberté ? Comment puis-je vérifier cette croyance ?
Et si en réalité, la liberté n’était qu’une illusion ?
III Non, nous ne sommes pas libres, nous sommes déterminés :
La liberté, est-ce vraiment faire ce que l’on veut ? Ma liberté n’est-elle qu’une illusion ? Quelle est l’origine réelle de mes choix ? Ne peut-il y avoir des causes que j’ignore et qui me font agir…à mon insu ?
1°) Spinoza et l’illusion du libre-arbitre :
Détermination : on appelle « détermination » la relation entre deux phénomènes ou éléments telle que l’un étant posé, l’autre l’est aussi. C’est le rapport de causalité : une cause détermine un effet, un effet suppose une cause :
Georges Feydeau (1862-1921) est un auteur dramatique françaisde comédies.
Déterminisme : Principe selon lequel tout effet a une cause, les mêmes causes produisent les mêmes effets et il n’y a pas d’effets sans causes, pas de causes sans effets.
Mais si je suis déterminée, comment expliquer cette impression de totale liberté que j’éprouve parfois et qui me donne le sentiment de pouvoir agir librement ?
C’est tout simplement parce que j’ignore les déterminations dont je suis l’objet à savoir les véritables causes (souvent cachées) qui me font agir. Pour les déterministes, le libre arbitre n’est qu’une illusion, mon impression de liberté n’est que le résultat de l’ignorance dans laquelle je suis des causes qui me font agir. Or, comme l’affirme Spinoza (1632 –1677) :
L’homme n’échappe pas aux lois de l’univers.
Il n’est d’ailleurs souvent qu’une marionnette :
L’homme n’a pas le privilège d’échapper aux lois universelles de la nature.
Pour Spinoza le libre arbitre n’est qu’une illusion résultant de notre ignorance et de la vanité dont elle est la conséquence :
De fait,pourquoi Icare tombe-t-il ? :
Icare n’a pas tenu compte des conseils de son père mais surtout des lois physiques de la nature : Il a « oublié » la gravité … et il est tombé !
Pour citer à nouveau Spinoza :
Pour illustrer cette idée dans sa Lettre 58 à Schuller, Spinoza a pris l’exemple d’une pierre :
Prenons une pierre qui roule entraînée par une impulsion extérieure et supposons que cette pierre soit dotée d’une conscience comparable à la notre. En réfléchissant sur son acte présent, la pierre pourrait très bien croire qu’elle tombe librement n’ayant pas conscience de la cause qui est à l’origine de l’impulsion extérieure qui a entraîné sa chute.
Notre condition est un peu comparable à celle de cette pierre, parce que nous savons ce que nous faisons sans connaître les véritables causes pour lesquelles nous le faisons, nous nous croyons libres.
Ainsi l’expérience que nous avons de notre liberté est illusoire, elle n’est que la conséquence de notre ignorance. Le libre arbitre ne serait que l’objet d’une croyance superficielle résultant d’une réflexion insuffisante sur nous-mêmes.
Baruch Spinoza (1632 – 1677) :
Philosophe Hollandais. Sa pensée eut une influence considérable sur ses contemporains et nombre de penseurs postérieurs. Issu d’une famille juive portugaise ayant fui l’Inquisition, Spinoza devait devenir rabbin. Mais parce qu’il remettait en question les dogmes religieux, il fut excommunié. C’est vers 1661 qu’il commence à rédiger son ouvrage principal : L’Ethique. Dans ce livre, il prône une liberté joyeuse, libérée des illusions et des superstitions car les hommes ne peuvent être heureux et libres que s’ils « vivent sous la conduite de la raison ». Il se battra toute sa vie contre le fanatisme et les préjugés religieux.Pour lui, la liberté humaine n’est possible que si l’homme prend conscience qu’il est déterminé à agir. Il n’y a donc pas de libre arbitre pour Spinoza. Mais il y a néanmoins une liberté possible. Pour Spinoza, la liberté est absente de la nature, et si tout est nature, il ne peut y avoir le libre arbitre pour l’homme. Ce qui explique que « les hommes se croient libres pour cette seule cause qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par où ils sont déterminés »
Ainsi, nous nous croyons libre, mais en réalité nous ne le sommes pas, puisque nous sommes guidées par des causes dont nous ignorons l’existence. Nous nous croyons libres parce que nous ne voyons comme limite à notre liberté que les contraintes externes, extérieures, politiques (les lois de l’Etat) en oubliant toutes les déterminations internes qui nous guident malgré nous.Nous oublions que :
Nous buvons en nous croyant libres de boire alors que nous sommes très souvent que malades d’amour :
2°) Les trois déterminismes :
Par facilité, en plus de SPINOZA, l’auteur clef de notre grand 3, retenez trois critiques de la liberté :Laplace, Marx et Freud :
Trois en plus de Spinoza ? Facile à retenir !
a)Le démon de Laplace (déterminisme physique):
Pierre-Simon de Laplace (1749-1827)
Né à Paris, Laplace est un mathématicien, astronome et physicien français.L’idée principale de Laplace est que, si le futur nous paraît incertain (nous ne savons pas ce qui se passera demain), c‘est en raison de notre manque de connaissance scientifique, de notre ignorance. Laplace est déterministe et suppose que tout en théorie est explicable et par conséquent prévisible. Il pense que toutes les modifications de l’univers se produisent conformément aux lois de la nature. Ainsi peut-on prévoir avec certitude la date et l’heure du passage d’une comète ou d’un astéroïde dans l’espace :
C’est le principe de l’effet domino ou de la boule de billard :
« Nous devons donc envisager l’état présent de l’univers comme l’effet de son état antérieur et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui pour un instant donné connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, (…) rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir, comme le passé, seraient présents à ses yeux ».
Laplace,Essai philosophique sur les probabilités, Œuvres (1886).
Ce déterminisme scientifique absolu capable en théorie de tout prévoir et de tout expliquer, on l’appelle aussi le « démon de Laplace » car devant une question posée par Napoléon lors d’une démonstration de prévision du passage de la comète Halley, l’astronome aurait répondu :
Le hasard n’existe pour nous que parce que nous sommes incapables aujourd’hui de connaître l’ensemble des facteurs ou des causes qui déterminent les mouvements des choses. Mais en théorie, tout un jour sera explicable scientifiquement.
b) Marx et le déterminisme social :
On serait ainsi toujours déterminé par sa classe sociale, sa famille, le pays d’où l’on vient. Vivre dans un bidonville, un squatt en Nouvelle-Calédonie ou dans un HLM de banlieue, ce n’est pas pareil que vivre dans un appartement de luxe dans le quartier de Magenta à Nouméa avec vue sur mer et piscine à débordement !
Nouméa : squatt dans la ville.Sao Paulo au Brésil : quartier pauvre jouxtant quartier riche !
La vie est un long fleuve tranquille, film d’Etienne Chatiliez (1988).
SYNOPSIS Dans une petite ville du nord de la France, deux familles nombreuses, les Le Quesnoy et les Groseille, d’origines bien différentes, n’auraient jamais du se rencontrer. Mais c’était sans compter sur Josette, l’infirmière devouée du docteur Mavial, amoureuse et lasse d’attendre qu’il quitte sa femme. Dans un moment d’égarement la douce infirmière a échangé deux nouveau-nés, un Groseille (les pauvres) contre un Le Quesnoy (les riches), pour se venger de la vie et du docteur. Comprenant que Mavial ne l’épousera jamais, elle révèle le-pot-aux roses aux deux familles…
Quand le naturel revient toujours au galop !
Les Tuche, film d’Olivier Baroux(2010).
c) Freud et le déterminisme psychique :
Sigmund Freud (1856 – 1939)
Médecin neurologue juif autrichien, pionnier de la psychanalyse, il a presque « inventé » le concept d’inconscient, en tout cas l’a théorisé à fond et lui a donné une place essentielle dans l’explication du fonctionnement psychique. Mais alors si j’ai un inconscient :
Ce que j’ai fait de mal, est-ce vraiment mal ? En suis-je responsable ?
Inconscient et liberté sont-ils compatibles ?
Si j’ignore une partie de ce qui me fait agir, comment puis-je être responsable et demeurer libre ?
Pour la psychanalyse, il existe un inconscient qui influence, à notre insu, nos pensées conscientes et nos actes. Le « moi » ne peut alors se comprendre lui-même et selon l’expression de Freud :
L’idée d’inconscient exclut ainsi l’idée de libre-arbitre c’est-à-dire l’idée d’une conscience totalement indéterminée, complètement maîtresse de ses choix :
3°) Pas de liberté mais une philosophie de la libération ? :
Cependant, devons-nous nous résigner au déterminisme ? Devons-nous admettre que nous ne sommes que des automates remontés sans cesse par les circonstances, selon les lois de la nature sur lesquelles nous n’avons aucune prise ?
Ainsi, par exemple, le caractère inconscient de certaines pulsions (déterminisme psychologique) qui font agir le sujet invite à réfléchir autrement au problème de la liberté.Et c’est tout le but de la psychanalyse ou de la psychologie qui visent bien à libérer le malade de ses affections ou des événements de son histoire passée. Rien n’empêche en effet l’individu (alcoolique, fumeur) de reprendre le contrôle de lui-même, de découvrir ce qui le faisait agir à son insu et de décider ensuite librement de ce qu’il fera de ces désirs qui étaient enfouis et que soudain il découvre.
C’est aussi ce que nous dit Spinoza en écrivant :
» La Liberté, c’est la nécessité comprise », SPINOZA.
Les hommes ignorent les causes qui les déterminent à désirer et à agiret ils ne seront réellement libres qu’en comprenant les déterminismes qui les font agir.Et le rôle de la philosophie n’est-il pas justement de surmonter, par la connaissance rationnelle, ses déterminations, comprendre ainsi ses tendances et ses pulsions afin de les assumer pleinement, de se responsabiliser en conscience, de se dissuader évidemment de commettre des crimes et des délits.
Alors le principe du déterminisme est-il à ce point si puissant qu’il supprime toute responsabilité du sujet par rapport aux actes qu’il commet ? Qu’en est-il alors de la responsabilité morale ? Serait-ce comme le libre arbitre une pure illusion ? Suis-je condamné à me laisser faire et à ne faire que subir les événements ?
Comment accorder destin, fatalité et déterminisme avec l’aspiration à l’autonomie du sujet et à l’action ?
Georges Bernanos, romancier français (1888-1948) :
Si notre vie est déjà toute tracée, tout effort devient illusoire. La seule sagesse serait alors de l’accepter et à vouloir que les choses soient comme elles sont :
Le fatalisme pose la question de la responsabilité humaine. Une personne est considérée comme responsable si elle est considérée et se considère comme solidaire de ses actes. (Elle les assume, ce qui suppose raison, volonté et liberté). Mais si tout est écrit, il y a alors irresponsabilité car bien faire ou mal faire n’a plus de sens si l’acte accompli ne dépend pas de moi.
Calédonien au volant : « c’est pas moi, c’est la bouteille ! «
Pour que l’homme soit responsable et qu’on exige de lui qu’il assume ses fautes, il faut donc que ses actions soient autonomes et volontaires. Or, l’idée d’un destin aveugle fait de l’homme un objet et non un sujet de sa vie.
Destin et Liberté ne semblent pas compatibles et pourtant ?
IV Destin, Liberté et Bonheur : la sagesse du stoïque :
1°) Le principe de l’amor fati :
« J’appelle destin (fatum) ce que les Grecs appellent « heimarménè », c’est-à-dire l’ordre et la série des causes, quand une cause liée à une autre produit d’elle-même un effet. (…) On comprend dès lors que le destin n’est pas ce qu’entend la superstition, mais ce que dit la science, à savoir la cause éternelle des choses, en vertu de laquelle les faits passés sont arrivés, les présents arrivent et les futurs doivent arriver. »
Cicéron, De la divination.
Cicéron (106-43 av. J.C)
Pour les stoïciens, le monde est un système où chaque partie est en rapport avec le tout. Il existe une nécessité, un ordre des choses qui implique que tout ce qui arrive devait arriver…Chacun doit donc accepter la place qui lui est donnée :
Mais
Bien que cette conception ressemble au fatalisme, les stoïciens considèrent qu’il y a une place pour la liberté et l’action !
Que faire alors ?
Savoir distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas :
DES CHOSES DÉPENDENT DE NOUS ET D’AUTRES NE DÉPENDENT PAS DE NOUS ET LES CONFONDRE, C’EST ÊTRE MALHEUREUX ET DANS LES SOUCIS
Dans son manuel, Épictète commence par nous décrire ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. Les choses qui dépendent de nous : ce sont nos pensées, nos réflexions, nos aversions, nos désirs . C’est-à-dire tout ce qui provient de notre âme.Ce qui ne dépend pas de nous : c’est notre fortune, notre santé, notre corps, notre réputation, les tâches administratives, notre profession.
Ce qui dépend de nous est sans restriction, libre, sans entraves, sans empêchements. Ce qui ne dépend pas de nous, inconsistant, servile, capable d’être empêché, étranger à nous-mêmes, aliénant.
D’emblée, Épictète nous fournit les idées maîtresses de sa pensée, si on confond ces deux concepts nous risquons de connaître de bien grandes adversités, nous serons inquiets, soucieux, angoissés, souvent en colère et du coup parfois violents en tous les cas malheureux :
« Souviens-toi donc que si tu crois libre ce qui par nature est servile, et propre à toi ce qui t’est étranger, tu seras entravé, affligé, troublé, et tu t’en prendras aux Dieux et aux hommes. Mais, si tu crois tien cela seul qui est tien, et étranger ce qui t’est en effet étranger, nul ne pourra jamais te contraindre, nul ne t’entravera ; tu ne t’en prendras à personne, tu n’accuseras personne, tu ne feras rien malgré toi ; nul ne te nuira ; tu n’auras pas d’ennemi, car tu ne souffriras rien de nuisible ».
Le jour du bac, la voiture ne démarre pas (vous n’avez pas remarqué que les emmerdes arrivent toujours quand il ne fallait surtout pas !) : vous êtes énervé
Vous tapez sur le capot de la voiture, vous hurlez… A quoi cela sert-il ? A rien ! La panne de la voiture ne dépend pas de vous ?C’est l’événement du jour, le destin !
Qu’est-ce qui dépend de vous ?
Laisser la voiture sur le bas côté, faire du stop, aller à pied, prendre un taxi : tout faire pour quand même être à l’heure à l’examen.
À première vue cela semble une pensée banale, quelque chose comme du bon sens mais testez votre journée : très souvent, on ne s’emporte et on ne s’attriste que contre des choses contre lesquelles on ne peut rien, qui ne dépendent pas de nous, par exemple votre soi-disante « mauvaise réputation » :
Que peut-on contre les racontars ? Rien sauf
Ce qui dépend de nous est libre, sans entraves et sans empêchement puisque nous le voulons. Ce que revient à dire de façon explicite que nous sommes libres ou en tout cas capables de nous libérer de tout attachement :
Pour les stoïciens (Sénèque, Epictète, Marc-Aurèle), le monde est un système où chaque partie est en rapport avec le tout. Il existe une nécessité, un ordre des choses qui implique que tout ce qui arrive devait arriver…
Les Stoiciens :
Aussi chacun doit-il accepter la place qui lui est donnée :
Mais notre pire ennemi, ce ne sont pas les dieux, ou le monde, mais nous-même : ce sont les opinions que nous avons sur les choses qui font que nous sommes libres ou non.
C’est par la raison (et la volonté) que nous allons « faire nôtre » ce qui arrive, l’accepter. C’est cela qui nous apportera la liberté et la sérénité (le bonheur en tant qu’absence de souffrances qu’on appelle l’ataraxie).
L’ataraxie est le principe du bonheur stoïcien, elle est la quiétude absolue de l’âme. Liée à l’aponie (absence de douleur) et à l’apathie (absence de désir), elle s’acquiert en agissant conformément à la nature des choses.
Ainsi, la sérénité, la sagesse adviendront de notre capacité à accepter stoïquement l’ordre du monde, ce qu’on appelle l’ AMOR FATI :
En fait pour les stoïciens, les choses (les événements) n’ont pas de valeur en soi. Elles n’ont que la valeur que je leur donne par mon jugement. Et cette valeur que nous donnons aux choses qui arrivent vient le plus souvent de notre imagination et non de notre raisoncar :
« Et la vie opinion ».
Le moyen de parvenir à contrôler son jugement sur les choses réside dans la volonté. C’est par elle que l’homme déterminera la valeur des choses extérieures et décidera s’il convient de poursuivre ou de fuir…Il s’agit de conformer sa volonté à l’ordre du monde et non l’inverse !
Il s’agit d’apprendre à vouloir ce qui nous arrive.En acceptant l’ordre du monde et en « voulant » ce qui m’arrive, je deviens le maître de mes pensées. C’est ce qui me rend à la fois fier, fort et libre.
2°) La citadelle intérieure :
Quelles que soient les circonstances, l’homme est libre en ce qu’il reste maître de ses pensées.
Ici se dévoile une liberté entière, totale, car aucune puissance au monde ne peut en réalité nous contraindre dans l’ordre du jugement. Ainsi, le sage demeurera-t-il libre même en prison, même esclave, même déshumanisé :
L’homme, livré sans la moindre défense aux revers de la fortune et aux accidents de la vie, peut toujours juger conformément à la raison. Au sein d’une situation tragique, l’indépendance du sage demeure possible si l’on édifie en soi la citadelle intérieure de la Volonté.
Emprisonné, Socrate refuse de s’évader et accepte de boire la ciguë. Ce qui a été décidé par d’autres, devient sa volonté. Il est certes en prison, mais intérieurement libre :
La prison de Socrate à Athènes.
Lequel de ces verres est à moitié vide ? Lequel est à moitié plein ? Selon les stoïciens, c’est à vous d’en juger. Et c’est là que réside votre liberté…
Ce qui arrive ne dépend pas de nous, seul NOTRE JUGEMENT sur ce qui arrive en dépendet notre jugement peut tout.
Distinguer ce qui dépend de soi et ce qui n’en dépend pas, en dressant deux colonnes et en choisissant chaque jour un événement qui s’est déroulé le jour-même.
Un exemple : la réunion de travail :
Ce qui dépend de moi
Ce qui n’en dépend pas
Être pleinement présent et écouter Éteindre et ranger mon téléphone Prendre des notes Les pensées conscientes, ce que je me raconte consciemment
La réaction des collègues / du client La qualité de la connexion internet Les pensées nerveuses automatiques
« VIII – En toutes choses, il faut faire ce qui dépend de soi, et du reste être ferme et tranquille. Je suis obligé de m’embarquer ; que dois-je donc faire ? Bien choisir le vaisseau, le pilote, les matelots, la saison, le jour, le vent, voilà tout ce qui dépend de moi. Dès que je suis en pleine mer, il survient une grosse tempête ; ce n’est plus là mon affaire, c’est l’affaire du pilote. Le vaisseau coule à fond, que dois-je faire ? Je fais ce qui dépend de moi, je ne criaille point, je ne me tourmente point. Je sais que tout ce qui est né doit mourir, c’est la loi générale ; il faut donc que je meure. Je ne suis pas l’éternité ; je suis un homme, une partie du tout, comme une heure est une partie du jour. Une heure vient et elle passe ; je viens et je passe aussi : la manière de passer est indifférente ; que ce soit par la fièvre ou par l’eau, tout est égal.«
« Souviens-toi de te comporter dans la vie comme dans un banquet. Quand un plat arrive à toi, tends la main et sers-toi modérément. S’il passe loin de toi, n’essaye pas de le ramener à toi. Et s’il n’est pas encore arrivé à toi, ne laisse pas ton désir te submerger et attend patiemment qu’il arrive à toi.
Agis ainsi avec tes enfants, avec ta femme, avec les honneurs, avec la richesse, et tu seras un jour digne d’être le convive des Dieux. Va plus loin et refuse ce qu’on te tend, considère-le avec indifférence, et tu obtiendras une part du pouvoir des Dieux ainsi que leur compagnie. C’est ainsi que Diogène, Héraclite et leurs semblables sont aujourd’hui vénérés comme des Dieux.«
Epictète, Manuel.
Hé oui, on attend son tour, on ne se précipite pas, et si on n’y arrive pas : tant pis !
Éclaboussé aux bains ou contrarié par les aléas de la vie, c’est idem pour Épictète. Pour être heureux malgré les imprévus, mieux vaut accorder son désir avec l’ordre du monde :
« Quand tu veux faire une action, remets-toi en mémoire la nature exacte de cette action. Si tu vas te baigner, représente-toi ce qui se passe dans les bains : l’un éclabousse ses voisins, l’autre les enfonce sous l’eau, celui-ci crie des injures, celui-là commet des larcins. »
Et ne t’avise pas de te plaindre ensuite s’il t’arrive quelque incident, tu savais ce qui t’attendait.
Telle est la leçon d’Épictète dans son Manuel.On y retrouve la distinction fondamentale du stoïcisme, à savoir que « parmi les choses, certaines dépendent de nous, d’autres non ».
Si nous ne pouvons rien contre la présence de baigneurs provocants, à nous de comprendre que nous risquons de les y trouver. C’est notre vision des choses qui détermine notre faculté à être heureux en motivant des choix raisonnables : maîtres de nos désirs, nous sommes libres de tout… libres de tout, et donc aussi de se couper du monde ?Mais par contre, si je décide quand même d’aller aux bains, je resterai indifférent et complètement détaché à tout ce qui pourrait m’arriver, je serai :
Qui fait preuve de stoïcisme. Synonymes : courageux, impassible.
Se dit d’un comportement qui dénote une fermeté inébranlable, une grande impassibilité devant la douleur, le malheur, etc. : Une acceptation stoïque de la maladie.
Indifférent et apathique, le sage se plie à la raison du monde. Sa volonté ne fait jamais obstacle à elle-même :
« Si pendant ton bain, il t’arrive quelque ennui, tu seras prêt à te dire : “Ce que je voulais, ce n’est pas seulement me baigner, mais aussi conformer ma conduite à la nature des choses et je ne m’y conformerai pas, si je m’irrite de qui m’arrive”. »
Le sage n’est ainsi ni déçu ni pris en défaut par les aléas de la vie. Libre, car détaché de tout ce qui l’entrave, il peut aller aux bains sans pester contre les bambins ou les voleurs qui sévissent sur le sable :
3°) La réponse stoïcienne à l’argument paresseux :
L’argument paresseux
« Si ton destin est de guérir de cette maladie, tu guériras que tu aies appelé ou non le médecin ; de même, si ton destin est de n’en pas guérir, tu n’en guériras pas, que tu aies appelé ou non le médecin. Or, ton destin est l’un ou l’autre : il ne convient donc pas d’appeler le médecin. »
C’est, selon Cicéron, l ‘argument paresseux qu’on trouve dans son De Fato, écrit en 44, quelques semaines après la mort de César, et contre lequel le fameux orateur romain s’insurge en défendant le libre-arbitre humain contre la prédestination .
Argument paresseux: si tout est déterminé par avance, il ne sert à rien d’agir car, quoi que je fasse, cela arrivera de toute façon. Si je dois guérir de cette maladie, rien ne sert d’appeler le médecin ou d’ignorer son existence: je guérirai de toutes façons, qu’il vienne ou ne vienne pas !Si je dois en mourir, idem : inutile de faire quoi que ce soit.C’est écrit, il n’y a rien à faire !
Fatalisme qui tombe, de facto, du fatum latin: le destin :
En 1710, Leibniz se souviendra , dans sa Théodicée, de l‘argument paresseux de Cicéron :
Leibnitz (1646-1716), philosophe allemand.
Il lui donnera un autre nom : le fatum mohametanum, le destin à la turque !
« On impute aux Turcs de ne pas éviter le danger et de ne pas même quitter les lieux infectés de la peste sur des raisonnements suivants : si l’avenir est écrit d’avance, ce qui doit arriver arrivera quoi que je puisse faire, soit parce que la divinité prévoit tout et a donc pré-établi l’avenir lui-même en gouvernant les choses de l’univers, soit parce que cela arrive nécessairement par l’enchaînement des causes. »Leibnitz.
C’est le fameux mektoub musulman :
Par exemple, quand il s’agit de conserver sa santé et même sa vie par un bon régime, les gens à qui on donne conseil là-dessus répondent que nos jours sont comptés et qu’il ne sert à rien de vouloir lutter contre ce que Dieu nous destine. Ce qui est écrit est écrit , et on n’y peut rien changer…
OR
Il est faux , dit Leibnitz, que l’événement arrive quoi qu’on fasse : il arrivera parce qu’on aura tout fait fait pour qu’il arrive ou n’arrive pas!
Si je sais que telle cause conduit à tel effet, alors à moi d’agir sur la cause pour obtenir ou éviter l’effet !Rien n’est écrit d’avance, il n’y a pas de fatalité sinon celle de la paresse qui tombe sur la tête de quelques cervelles creuses.
Pour les stoïciens (Sénèque, Epictète, Marc-Aurèle), l’ordre du monde ne dépend pas des hommes. Un destin implacable gouverne les choses externes (fatalisme de fatum qui veut dire « enchaîné »). Néanmoins, l’être humain est maître de ses représentations et de son action singulière. Par là, les stoïciens nous indiquent une route, un chemin possible vers la liberté mais surtout une philosophie de l’action :
Imaginons la scène suivante :
Une vieille dame est assise sur un banc, un voyou l’agresse et lui vole son sac : mektoub, c’était écrit !Je rentre dans le square : je ne peux rien y faire !Mektoub! Je passe mon chemin …Mais non: il était aussi écrit que moi stoïcien passerait à la même minute dans ce square et quejustement,en vertu de l’amor fati (ce qui dépend de moi, ce qui n’en dépend moi), il dépend de moi d’agir c’est-à-dire de défendre la vieille dame, d’éviter le pire :
Ainsi, être libre, c’est vouloir ce qui nous appartient véritablement, c’est vouloir ce que l’on pense, penser ce que l’on veut, accepter le réel mais avant tout :
La route qui s’ouvre devant nous est donc celle d’une philosophie de l’action :
Cette route, ce chemin nous ouvrent la possibilité de changer les choses et d’intervenirsur ce qui nous arrive. Ils répondent aux événements en guerrier, en aito:
mais par une sérénité absolue, celle que seule procure la sagesse philosophique :
« Si la Justice disparaît, c’est chose sans valeur que le fait que des hommes vivent sur la terre« .
Emmanuel Kant , Métaphysique des mœurs.
I DEFINITIONS, PROBLÈME ET ENJEU :
1°) DEFINITIONS :
a) les deux sens du mot « droit » :
« J’ai le droit« , que signifie cette expression ? Deux significations peuvent être retenues pour définir et expliciter le sens de cette expression, tout d’abord « avoir le droit » c’est être autorisé, par la loi en vigueur à l’intérieur de la société dans laquelle on vit, à faire quelque chose :
mais il est également possible de considérer qu’on a le droit de faire ce que la loi interdit lorsque l’on juge que celle-ci est injuste :
Ainsi d’un côté, il y a la loi de l’état, celle qui est écrite et conservée dans des codes contenant l’ensemble de la législation d’un pays (au lycée, le règlement intérieur) et de l’autre, il y aurait la loi supérieure celle qui exprime l’essence même du juste et de l’injuste et que l’on percevrait en notre conscience comme inscrite dans la nature de l’homme, bien qu’il soit difficile d’en préciser le contenu.Si l’on veut préciser le sens du mot droit on peut donc déjà dire qu’il s’agit d’une liberté dont je dispose soit par la loi, soit par la nature. Je peux faire telle ou telle chose parce que la loi ou la nature me l’autorise.
Il y aurait donc deux origines du droit et du juste qui ne seraient pas toujours et nécessairement en accord l’une avec l’autre. A ces deux conceptions du droit, il est possible de faire correspondre deux termes apparemment voisins de la langue française, le LÉGAL et le LÉGITIME, la LÉGALITÉ et la LÉGITIMITÉ :
Ces deux termes recouvrent d’ailleurs une distinction plus philosophique, quant à elle, celle du DROIT POSITIF et du DROIT NATUREL.
Droit positif : Il s’agit de la loi écrite considérée comme une convention, comme un artifice inventé par les hommes pour établir un ordre et faire respecter la justice dans la société. C’est l’ensemble du droit tel qu’il est défini par les lois d’un pays.
Droit naturel : Il s’agirait en quelque sorte du droit véritable, de l’essence même du droit dont devrait s’inspirer le législateur pour établir des lois justes. Ce droit serait en quelque sorte inscrit dans la nature de l’homme.Ce sont les droits qu’aurait tout être humain en tant qu’humain, et qui devraient être respectés dans tous les pays (synonyme : lois divines, droits de l’homme).
Ces deux aspects du droit ne sont pas nécessairement toujours en accord l’un avec l’autre, mais ils ne sont pas non plus opposés l’un à l’autre.Ainsi il est toujours possible de contester la loi des hommes au nom de principes qui lui seraient supérieurs (cf.Antigone), mais il est également possible de considérer que certaines lois positives sont l’expression écrite du droit naturel. C’est justement lorsqu’il y a un conflit entre droit positif et droit naturel, entre le légal et le légitime que la question de la loi injuste se pose.
ANTIGONE :
Antigone enterrant son frère
» A Thèbes, Créon reprit les rênes du pouvoir ; il fit proclamer qu’aucun de ceux qui avaient combattu contre la cité ne recevrait de sépulture. A Etéocle reviendraient tous les honneurs rituels réservés après leur mort aux plus nobles, mais les restes de Polynice, autre frère d’Antigone seraient laissés aux bêtes et aux oiseaux de proie.
Par ce décret, la vengeance prenait le pas sur les cérémonies du culte, sur le droit et la loi, il punissait les morts. Les âmes de ceux qui demeuraient sans sépulture ne pouvant dans l’Antiquité traverser le fleuve qui encercle le Royaume de la Mort ; elles erraient dans la désolation, sans trouver de lieu de repos. Ensevelir les morts était donc un devoir sacré non seulement envers les siens mais envers tout étranger aussi.
Mais, disait la proclamation de Créon, ce devoir se voyait changé en crime en ce qui concernait Polynice. Celui qui lui donnerait une sépulture serait mis à mort. Antigone et Ismène sa soeur apprirent avec horreur la décision de Créon ; toute révoltante qu’elle fût, pour Ismène, accablée d’angoisse à la pensée du pitoyable corps abandonné et de l’âme errante et solitaire, il semblait néanmoins qu’il ne restait qu’à s’y soumettre, que rien ne pouvait être entrepris. (…) : « Nous sommes des femmes », dit-elle à Antigone. « Nous n’avons pas la force de défier l’état ». « Tu as choisi ton rôle », répondit Antigone. « Pour moi, j’irai ensevelir le frère que j’aimais ». « Tu n’en as pas la force » s’écria Ismène. « Si ma force me trahit, alors je céderai » ; dit Antigone.
Antigone enterrant son frère et désobéissant donc à son oncle Créon
Elle quitta sa soeur et Ismène n’osa la suivre. Au palais, quelques heures plus tard, Créon fut alarmé par un cri : « Malgré ta défense, Polynice a été enseveli ! » Il sortit en hâte et rencontra les soldats qu’il avait chargés de garder le corps de Polynice.
Les gardes de Créon arrêtent Antigone
Ils entouraient Antigone. « Cette jeune fille lui a donné la sépulture » crièrent-ils. « Nous l’avons vue. Un épais vent de sable l’a d’abord dissimulée mais quand il s’est dissipé, le corps était enterré et la jeune fille offrait une libation au mort ».
« Tu connaissais mon édit ? » demanda Créon. « Oui, » dit Antigone. « Et tu as transgressé la loi ? » :
« Ta loi, qui n’est pas celle des dieux ni celle de la Justice » dit Antigone. « Les lois non écrites qui nous viennent des dieux ne sont ni pour hier ni pour demain mais de tous les temps. »
Ismène sortit en pleurant du palais et vint se placer à côté de sa soeur. « Je l’ai aidée », dit-elle. Mais Antigone protesta. « Elle n’est pour rien dans ce qui s’est passé » dit-elle à Créon, et elle pria sa soeur de ne plus ajouter un mot. « Tu as choisi de vivre et moi j’ai choisi de mourir. »
Antigone et sa soeur Ismène
Comme on l’emmenait à la mort, elle s’adressa aux assistants : « Regardez moi, voyez ce que je souffre Pour avoir observé la plus haute loi. » Ismène disparaît. Pas un récit, pas un poème ne lui est consacré. La Maison d’OEdipe, la dernière de la famille royale de Thèbes, n’existe plus. «
Edith Hamilton, La Mythologie, chapitre sur « Antigone ».
Alors on voit bien ici quetoute la difficulté est principalement de savoir en quoi consiste vraiment le droit naturel et la Justice, et c’est là la tâche de la philosophie de rechercher la vérité du droit, la nature ou l’essence du droit véritable. En effet la notion de droit naturel est une notion ambiguë car elle désigne un droit idéal, qui renvoie aux grands principes moraux qui peuvent en effet reposées sur les lois divines de la religion comme dans le cas d’Antigone mais aussi la nature et plus généralement aujourd’hui sur la notion de Droits de l’Homme:
Légal et Légitime :
Les deux mots ont la même étymologie latine, lex, legis, « la loi », mais ils se distinguent et s’opposent parfois.
La légalité c’est la conformité à la loi (loi d’un pays, à un moment donné): un comportement qui respecte strictement la loi, donc la légalité, peut être en réalité scandaleux ou immoral, une décision de justice peut être considérée comme injuste.
La légitimité se réfère à une valeur ou à un idéal supérieur à la loi établie. Elle se fonde sur le droit naturel, l’idéal moral.
Une loi devrait donc être à la fois légale et légitime…
La question de la légitimité se pose notamment dans des moments critiques, lorsque les lois semblent injustes ou scandaleuses (Gouvernement de Vichy/ esclavage, dictature…).
Légal mais pas légitime !
Chine, 1989
30 ans après, « L’homme de Tiananmen » reste encore une énigme :
En 1989, place Tienanmen en Chine, des étudiants sont morts écrasés sous les chars. Ils quittaient la place quand trois chars ont surgi au milieu des nuages de fumée et foncé vers eux. Tout ceux qui n’ont pas eu le temps ou la force de sauter les barrières métalliques bordant la chaussée ont été écrasés sous les chenilles. Puis les chars ont continué leur route, laissant au bord du trottoir une scène d’apocalypse.
Ils étaient venus manifester la LIBERTÉ.
D’autres lois légales mais pas légitimes…
Allemagne, 1935 : Les lois de Nuremberg
Texte des Lois de Nuremberg, publiées dans le journal officiel du Parti Nazi, le 16 Septembre 1935 :
Traduction :
LOI POUR LA PROTECTION DU SANG ALLEMAND ET DE L’HONNEUR ALLEMAND, 15 SEPT. 1935 :
« Pénétré du sentiment que la pureté du sang allemand est la condition nécessaire à la continuité de l’existence du peuple allemand, et inspiré par la volonté inflexible d’assurer pour l’éternité l’existence de la Nation allemande, le Reichstag a adopté à l’unanimité la loi suivante qui se trouve donc par là-même promulguée.
§ 1 1. Les mariages entre Juifs et nationaux de l’Etat allemand ou de même nature, sont interdits. Les mariages néanmoins conclus sont nuls et non avenus, même s’ils ont été conclus à l’étranger pour circonvenir à cette loi. 2. Les procédures d’annulation ne peuvent amorcées que par le Procureur de l’Etat.
§ 2 Les relations sexuelles hors mariage entre des Juifs et les ressortissants de l’Etat allemand ou de même nature, sont interdites.
§ 3 Les Juifs ne peuvent employer de domestiques féminins de sang allemand ou de même nature, de moins de 45 ans.(…)
Fait à Nuremberg, le 15 sept. 1935, jour du Congrès de la Liberté : Parti du Reich
Le Führer et Chancelier du Reich : Adolf Hitler. »
Issue du latin jus, juris (qui a donné aussi « juridique » et « juriste »), la justice renvoie étymologiquement au « jus » c »est-à-dire à ce qui est dû, à la dette, à ce qu’on doit à quelqu’un.
Justice :
Caractère de ce qui est juste :
par conformité au droit positif (légalité)
par conformité à un idéal d’ordre et d’égalité (légitimité)
Idéal ou principe normatif qui régit l’action.
Vertu qui mène à respecter l’ordre et les autres.
Pouvoir judiciaire, ensemble des institutions qui font appliquer le droit positif.
Mais il y a plusieurs manières de rendre un dû, quelque chose à quelqu’un :
« A chacun sa part » : principe d’égalité, justice commutative :
« A chacun selon son mérite » : principe d’équité, justice distributive :
On distinguera ainsi deux formes de Justice :
Justice commutative : Égalité entre les personnes, égal dignité de chaque homme : « À chacun la même part »
Justice distributive : Elle répartit les biens entre les individus selon les normes d’égalité. À chacun selon son mérite, son apport etc. cette approche justifie certaines inégalités.Mais faut-il privilégier le mérite (Aristote) ou le besoin ?
L’histoire de Salomon dans le livre des Rois ( extrait de la Bible) :
« Un jour, deux prostituées vinrent se présenter devant le roi.
17 L’une des femmes dit : « De grâce, mon seigneur ! Moi et cette femme, nous habitons la même maison. Et j’ai accouché, alors qu’elle était à la maison.
18 Or, trois jours après ma délivrance, cette femme accoucha à son tour. Nous étions ensemble : personne d’autre dans la maison ; il n’y avait que nous deux dans la maison !
19 Une nuit, le fils de cette femme mourut : elle s’était couchée sur lui.
20 Elle se leva au milieu de la nuit, prit mon fils qui reposait à mon côté – ta servante dormait – et le coucha contre elle. Et son fils mort, elle le coucha contre moi.
21 Au matin, je me levai pour allaiter mon fils : il était mort ! Je l’examinai attentivement au petit jour : ce n’était pas mon fils, celui que j’avais mis au monde. »
22 L’autre femme protesta : « Non ! Mon fils est celui qui est vivant, ton fils celui qui est mort. » Mais la première insistait : « Pas du tout ! Ton fils est celui qui est mort, et mon fils celui qui est vivant ! » Elles se disputaient ainsi en présence du roi.
23 Le roi dit alors : « Celle-ci affirme : Mon fils, c’est le vivant, et ton fils est le mort. Celle-là affirme : Non ! Ton fils, c’est le mort, et mon fils est le vivant ! »
24 Et le roi ajouta : « Donnez-moi une épée ! » On apporta une épée devant le roi.
25 Et le roi poursuivit : « Coupez en deux l’enfant vivant, donnez-en la moitié à l’une et la moitié à l’autre. »
26 Mais la femme dont le fils était vivant s’adressa au roi – car ses entrailles s’étaient émues à cause de son fils ! – : « De grâce, mon seigneur ! Donnez-lui l’enfant vivant, ne le tuez pas ! » L’autre protestait : « Il ne sera ni à toi ni à moi : coupez-le ! »
27 Prenant la parole, le roi déclara : « Donnez à celle-ci l’enfant vivant, ne le tuez pas : c’est elle, sa mère ! »
28 Tout Israël apprit le jugement qu’avait rendu le roi. Et l’on regarda le roi avec crainte et respect, car on avait vu que, pour rendre la justice, la sagesse de Dieu était en lui.«
Le roi Salomon ou la Justice des philosophes ?
Quand nous lisons cette histoire, nous admirons la sagesse du roi Salomon et nous pouvons penser à toutes ces situations où elle nous serait tellement utile. Par facilité, par pragmatisme, une maman après avoir demandé à ses enfants de faire un travail et leur avoir promis d’être récompensé par un bon gâteau, coupera des parts égales lorsque ses enfants reviendront (justice commutative). Mais de toute évidence, un des enfants s’écriera » ce n’est pas juste ! Lui, il n’a rien fait » … La maman écoute, vérifie et effectivement donnera plus de gâteau à celui qui a le plus travaillé et moins à l’autre, (justice distributive) voire même punira celui qui n’a rien fait et même tapé sur ses frères et soeurs. Il n’aura pas de gâteau ou restera enfermé : c’est ce qu’on appelle : la justice punitive, on dit aussi justice corrective, celle qui conduit parfois au tribunal et à la prison.
2°) Problème :
a) Qu’est-ce que le vrai droit ? Le droit positif ou le droit naturel ? Qui doit primer ? Le légal ou le légitime ?Qu’est-ce qu’une loi juste ? Doit-on obéir aux lois injustes ?
b) Qu’est-ce que la vraie Justice ? La Justice commutative ou la Justice distributive ?Qui doit primer ? L’égalité ou l’équité ?Comment punir ?
3°) Enjeu : la Justice est-elle naturelle ou conventionnelle ? :
SOMMES-NOUS NATURELLEMENT PORTES A LA JUSTICE ?
Platon, L’anneau de Gygès , La République (livre IX) :
» Cet homme était berger au service du roi qui gouvernait alors la Lydie. Un jour, au cours d’un violent orage accompagné d’un séisme, le sol se fendit et il se forma une ouverture béante près de l’endroit où il faisait paître son troupeau. Plein d’étonnement, il y descendit, et, entre autres merveilles que la fable énumère, il vit un cheval d’airain creux, percé de petites portes ; s’étant penché vers l’intérieur, il y aperçut un cadavre de taille plus grande, semblait-il, que celle d’un homme, et qui avait à la main un anneau d’or, dont il s’empara ; puis il partit sans prendre autre chose.
Or, à l’assemblée habituelle des bergers qui se tenait chaque mois pour informer le roi de l’état de ses troupeaux, il se rendit portant au doigt cet anneau. Ayant pris place au milieu des autres, il tourna par hasard le chaton de la bague vers l’intérieur de sa main ; aussitôt il devint invisible à ses voisins qui parlèrent de lui comme s’il était parti. Etonné, il mania de nouveau la bague en tâtonnant, tourna le chaton en dehors et , ce faisant, redevint visible. S’étant rendu compte de cela, il répéta l’expérience pour voir si l’anneau avait bien ce pouvoir ; le même prodige se reproduisit : en tournant le chaton en dedans il devenait invisible, en dehors visible. Dès qu’il fut sûr de son fait, il fit en sorte d’être au nombre des messagers qui se rendaient auprès du roi. Arrivé au palais, il séduisit la reine, complota avec elle la mort du roi, le tua, et obtint ainsi le pouvoir.
Si donc il existait deux anneaux de cette sorte, et que le juste reçût l’un, l’injuste l’autre, aucun, pense-t-on, ne serait de nature assez adamantine pour persévérer dans la justice et pour avoir le courage de ne pas toucher au bien d’autrui, alors qu’il pourrait prendre sans crainte ce qu’il voudrait sur l’agora, s’introduire dans les maisons pour s’unir à qui lui plairait, tuer les uns, briser les fers des autres et faire tout à son gré, devenu l’égal d’un dieu parmi les hommes. En agissant ainsi, rien ne le distinguerait du méchant : ils tendraient tous les deux vers le même but. Et l’on citerait cela comme une grande preuve que personne n’est juste volontairement, mais par contrainte, la justice n’étant pas un bien individuel, puisque celui qui se croit capable de commettre l’injustice la commet. «
Platon, La République, livre IX.
CONCLUSION :
L’histoire de l’anneau de Gygès nous montre que nous n’obéissons à la loi que par convention, que parce qu’il y a des lois, et par peur de la sanction et du gendarme. Les lois humaines seraient contre-nature car la vraie nature de l’homme serait plutôt égoïste et injuste. L’homme n’est vertueux que parce qu’on le force (la morale, la société, l’Etat).
Le seigneur des anneaux :
MAIS ALORS SUR QUOI FONDER LA JUSTICE ET LE DROIT ?
La raison du plus fort est toujours la meilleure : Nous l’allons montrer tout à l’heure. Un agneau se désaltérait Dans le courant d’une onde pure. Un loup survient à jeun qui cherchait aventure, Et que la faim en ces lieux attirait. Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ? Dit cet animal plein de rage Tu seras châtié de ta témérité. – Sire, répond l’agneau, que Votre Majesté – Ne se mette pas en colère ; Mais plutôt qu’elle considère Que je me vas désaltérant Dans le courant,Plus de vingt pas au-dessous d’elle, Et que par conséquent, en aucune façon Je ne puis troubler sa boisson. – Tu la troubles, reprit cette bête cruelle, Et je sais que de moi tu médis l’an passé. – Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ? Reprit l’agneau, je tète encor ma mère. – Si ce n’est toi, c’est donc ton frère. – Je n’en ai point. – C’est donc quelqu’un des tiens: Car vous ne m’épargnez guère. Vous, vos bergers, et vos chiens. On me l’a dit : il faut que je me venge. Là-dessus au fond des forêts Le loup l’emporte et puis le mange, Sans autre forme de procès.
Jean de la Fontaine, Fables (XVII°)
Dans cette fable de La Fontaine, le loup utilise l’arbitraire et la loi du plus fort… pour dévorer sa proie! Cette fable illustre la notion de loi du plus fort qui ne repose sur aucune justification défendable autre que…la force :
L’idée selon laquelle la nature nous donnerait des droits proportionnels à la force dont nous pouvons disposer pour nous imposer vis à vis d’autrui a été défendue par certains sophistes qui en opposant la loi et la nature prétendaient définir la justice par la conformité à la nature. La nature aurait donné plus de droits aux forts qu’aux faibles. Cette position se trouve illustrée par le discours de Calliclès tel qu’il est présenté dans un dialogue de Platon intitulé le Gorgias. Attention, ce n’est pas Socrate, ni Platon qui parlent, eux qui sont épris de Justice mais Calliclès, un Sophiste :
Le discours de Calliclès, le Sophiste :
« Certes, ce sont les faibles, la masse des gens, qui établissent les lois, j’en suis sûr. C’est donc en fonction d’eux-mêmes et de leur intérêt personnel que les faibles font les lois, qu’ils attribuent des louanges, qu’ils répartissent des blâmes. Ils veulent faire peur aux hommes plus forts qu’eux et qui peuvent leur être supérieurs. C’est pour empêcher que ces hommes ne leur soient supérieurs qu’ils disent qu’il est vilain, qu’il est injuste, d’avoir plus que les autres et que l’injustice consiste justement à vouloir avoir plus. Car, ce qui plaît aux faibles, c’est d’avoir l’air d’être égaux à de tels hommes, alors qu’ils leur sont inférieurs.
Et quand on dit qu’il est injuste, qu’il est vilain, de vouloir avoir plus que la plupart des gens, on s’exprime en se référant à la loi. Or, au contraire, il est évident, selon moi, que la justice consiste en ce que le meilleur ait plus que le moins bon et le plus fort plus que le moins fort. Partout il en est ainsi, c’est ce que la nature enseigne, chez toutes les espèces animales, chez toutes les races humaines et dans toutes les cités !
Si le plus fort domine le moins fort et s’il est supérieur à lui, c’est là le signe que c’est juste(…)
Chez nous, les êtres les meilleurs et les plus forts, nous commençons à les façonner, dès leur plus jeune âge, comme on fait pour dompter les lions ; avec nos formules magiques et nos tours de passe-passe, nous en faisons des esclaves, en leur répétant qu’il faut être égal aux autres et que l’égalité est ce qui est beau et juste. Mais, j’en suis sûr, s’il arrivait qu’un homme eût la nature qu’il faut pour secouer tout ce fatras, le réduire en miettes et s’en délivrer, si cet homme pouvait fouler aux pieds nos grimoires, nos tours de magie, nos enchantements, et aussi toutes nos lois qui sont contraires à la nature – si cet homme, qui était un esclave, se redressait et nous apparaissait comme un maître, alors, à ce moment-là, le droit de la nature brillerait de tout son éclat ».
Faite par la masse, la loi en exprime forcément les intérêts et les valeurs. Elle n’est donc universelle qu’en apparence.Elle exprime les valeurs de la « populace », des « assistés ».
Ces valeurs prônées par cette loi sont celles des faibles, des femmes, des « sans-dent ». Elles font tout pour dissuader d’être riche et puissant, au-dessus des autres.
C’estl’éducation égalitaristequi défend les minorités. Or si le vrai droit est, comme le disent les philosophes, le droit naturel alors le vrai droit est celui de la nature qui est foncièrement inégalitairecar la loi de la nature, c’est celle de la fable de La Fontaine du Loup et de l’agneau, c’est la loi de la jungle :
Alors :
Pour Calliclès, les lois humaines sont contre-naturelles puisqu’elles empêchent la loi du plus fort de s’exercer et ce, au nom de la Justice, de l’égalité, de la défense des plus faibles, des principes de « mauviettes ».Le vrai droit est pour les Sophistes celui de la nature qui est foncièrement inégalitaire.Il faut donc privilégier les forts, les puissants et les riches !
« La marque du juste est la domination du puissant sur le faible ».
Le discours de Calliclès fera bien entendu pleurer le va-nu-pieds Socrate, le grand sage de l’Antiquité qui accueillait dans ses cours, enfants, femmes et esclaves :
Dans ce texte, qui n’exprime pas la véritable pensée de Platon, mais celle d’un sophiste qui est l’interlocuteur de Socrate dans ce dialogue, Calliclès défend l’opinion selon laquelle les plus forts doivent dominer les plus faibles selon la loi de la nature et contrairement à la loi des hommes qui en instaurant une certaine égalité rabaisse les hommes les plus forts au rang des plus faibles. Selon Calliclès, c’est parce qu’ils sont plus nombreux et plus rusés, que les plus faibles parviennent à imposer leur volonté aux plus forts.Apparemment cette argumentation semble d’une logique implacable, bien que pourtant elle choque notre conscience morale, ce qui la rend discutable.
En effet, peut-on vraiment défendre le droit du plus fort ?
2°) La critique du droit du plus fort :
La loi n’est parfois que la situation imposée par le plus fort. Mais est-ce encore la loi ? Cette loi a-elle une valeur juridique, une valeur morale ? Peut-on vraiment parler d’un droit du plus fort ? La force fait-elle le droit ?
JEAN-JACQUES ROUSSEAU(1712-1778)
DU DROIT DU PLUS FORT
Jean-Jacques ROUSSEAU et le droit du plus fort
« Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit, et l’obéissance en devoir. De là le droit du plus fort ; droit pris ironiquement en apparence, et réellement établi en principe. Mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot ? La force est une puissance physique ; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté ; c’est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir ?
Supposons un moment ce prétendu droit. Je dis qu’il n’en résulte qu’un galimatias inexplicable ; car, sitôt que c’est la force qui fait le droit, l’effet change avec la cause : toute force qui surmonte la première succède à son droit. Sitôt qu’on peut désobéir impunément, on le peut légitimement ; et, puisque le plus fort a toujours raison, il ne s’agit que de faire en sorte qu’on soit le plus fort. Or, qu’est-ce qu’un droit qui périt quand la force cesse ? S’il faut obéir par force, on n’a pas besoin d’obéir par devoir ; et si l’on n’est plus forcé d’obéir, on n’y est plus obligé. On voit donc que ce mot de droit n’ajoute rien à la force ; il ne signifie ici rien du tout.« J.J. Rousseau, Du contrat social, Livre 1 chapitre III.
Ce texte de Rousseau est une interrogation sur le sens de l’expression « droit du plus fort'' qui rappelle bien entendu la conception de la justice développée par Calliclès (reprise en partie par le philosophe anglais Thomas Hobbes) et qui prétend enraciner le droit dans la nature et pire dans une loi de la nature qui serait la loi de la jungle. Pourquoi donc selon Rousseau, la notion de droit du plus fort » est-elle condamnable ? et surtout incohérente et insensée ?
Parce qu’elle est d’abord contradictoire, un oxymore. Après avoir défini le coup de force, l’établissement d’un droit du plus fort, Jean-Jacques Rousseau met en effet tout d’abord en évidence la contradiction de l’expression :
Droit
Force
Devoir
Obéissance par prudence
Puissance morale
Puissance physique
Volonté (liberté)
Nécessité (contrainte)
La Force est physique; le Droit est moral : on ne peut donc pas parler de « droit du plus fort ».
La force appartient au registre de la nécessité physique, tandis que le droit relève de l’obligation morale. Droit et force sont deux notions antithétiques appartenant à deux registres différents. D’un coté (celui du droit) nous nous situons dans le registre de la liberté, tandis que de l’autre (celui de la force) nous nous trouvons dans celui de la contrainte.
Ensuite, à supposer qu’un tel droit existe ( raisonnement par l’absurde) : la force étant physique, elle s’épuise, on rencontrera toujours plus fort que soi :
et donc le maître ne pourra pas toujours conserver le pouvoir de manière durable, puisque la force varie et qu’il est toujours possible qu’un jour surgisse un être plus fort qui se dresse contre lui pour prendre sa place.
Il finira par se heurter à une force plus grande, qui le renversera et donc un tel pouvoir est nécessairement constamment menacé et généralement obligé à de plus en plus de violence. Le droit du plus fort entraîne un État instable,comme en Afrique, une succession régulière de coups d’état.
Si la force domine on n’est plus sous le règne du droit, mais sous celui de la violence où chacun cherche à s’imposer par la force ou subit, qu’il le veuille ou non la force de l’autre. Comme l’écrit Rousseau « le droit n’ajoute rien à la force ».
En clair :
La loi qui repose sur la force ne sert que le droit du plus fort. Elle n’a pas de légitimité (pas de valeur universelle ; elle n’est pas au service du bien commun) , je peux donc lui désobéir.
Alors quelle solution ?
3°) Une solution politique :le Contrat Social et la Volonté Générale :
Contre la maladie, la raison humaine a découvert un certain nombre de remèdes, et contre un usage violent et illégitime de la force, la raison humaine a découvert le droit, car si seule la force régnait et fondait le droit cela signifierait que les brigands ont autant de droit que les honnêtes gens, ce qui entraînerait donc une situation de lutte, de conflit et d’affrontements permanents, ne garantissant ni la paix, ni la sécurité, ni la liberté, ce qui est la fonction principale du droit, sinon il n’a plus aucun sens et ne sert à rien.Mais alors la question reste posée de savoir quelles sont les« puissances légitimes« qui définissent le droit et auxquelles selon Rousseau nous devons obéir.
La loi selon Rousseau :
La loi, selon Rousseau, est l’acte de la volonté générale. C’est seulement de ce point de vue que l’on peut dire qu’elle est toujours juste:
« Mais qu’est-ce donc enfin qu’une loi ? Tant qu’on se contentera de n’attacher à ce mot que des idées métaphysiques, on continuera de raisonner sans s’entendre, et quand on aura dit ce que c’est qu’une loi de la nature, on n’en saura pas mieux ce que c’est qu’une loi de l’Etat. (…) Mais quand tout le peuple statue sur tout le peuple il ne considère que lui-même, et s’il se forme alors un rapport, c’est de l’objet entier sous un point de vue à l’objet entier sous un autre point de vue, sans aucune division du tout. Alors la matière sur laquelle on statue est générale comme la volonté qui statue. C’est cet acte que j’appelle une loi.
Quand je dis que l’objet des lois est toujours général, j’entends que la loi considère les sujets en corps et les actions comme abstraites, jamais un homme comme individu ni une action particulière. Ainsi la loi peut bien statuer qu’il y aura des privilèges, mais elle n’en peut donner nommément à personne; la loi peut faire plusieurs classes de citoyens, assigner même les qualités qui donneront droit à ces classes, mais elle ne peut nommer tels et tels pour y être admis; elle peut établir un gouvernement royal et une succession héréditaire, mais elle ne peut élire un roi, ni nommer une famille royale: en un mot toute fonction qui se rapporte à un objet individuel n’appartient point à la puissance législative ». Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social (1762), livre Il, chap. VI.
On a vu dans nos définitions que la notion de légitimité renvoie au droit naturel, tandis que la notion de légalité désigne ce qui est conforme au droit positif. Mais comme le montre Rousseau (ligne trois) cette notion de droit naturel est très ambiguë car si elle renvoie aux principes qui règlent les rapports entre les hommes à l’état de nature, c’est-à-dire dans un état dans lequel aucune loi établie et aucune autorité instituée ne sont en vigueur mais alors elle peut très bien selon l’idée que l’on se fait de la nature humaine et de cet état, justifier la violencepar l’idée de la « loi de la jungle ». Idem pour les idées métaphysiques (ligne 2) qui renvoie indirectement aux « lois divines » pouvant en raison de la diversité des religions servir de justification à n’importe quelle opinion.A cette notion de droit naturel, il semble donc plus judicieux de substituer un certain idéal du droit déterminant les principes qui devraient être au fondement de toute constitution et de tout étatet donc de proposer pour Rousseau une solution politique du problème(« une loi de l’Etat »).
Quels peuvent donc être ces principes ?
La société et l’état qui la structure ne peuvent se fonder que sur une volonté libre, mais commune des membres de la collectivité. Cette volonté, Rousseau l’appelle la Volonté Générale :
Volonté générale : Il s’agit de la volonté du corps social, du peuple tout entier, uni par et dans le contrat social, cette volonté est souveraine.
Pour que cette volonté soit reconnue il faut qu’au préalable un contrat ait été passé entre tous les membres de la collectivité, c’est-à-dire un pacte entre chacun des membres de la société. C’est ce qu’on appelle le CONTRAT SOCIAL.
Tous s’accordant pour vivre ensemble et se soumettre à une autorité commune vont discuter, rédiger et voter ensemble les Lois à l’unanimité. Ainsi,personne ne sentira de l’injustice puisque chacun ENSEMBLE et TOUS ENSEMBLE, TOUS auront admis la Loi qui concerne TOUS /
Le contrat social est ainsi défini par Rousseau comme
« Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout.''
Du Contrat Social, Livre I, Chap. VI.
LE CONTRAT : tente de définir théoriquement la légitimité de l’Etat. La question que pose le contrat et à laquelle il tente de répondre est : A quelles conditions des hommes libres accepteraient-ils d’obéir au pouvoir ?
Contrat social :
Accord, implicite ou autre, imaginé par les philosophes de la politique dans le souci d’expliquer la relation entre le consentement des gouvernés et le pouvoir de l’État.
Il va donc falloir trouver « une forme d’association par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant ». Bref ! il va falloir associer le pouvoir absolu du peuple à la liberté absolue de chacun. Pas simple !!Ce que propose Rousseau c’est l’aliénation totale de chacun à tous. C’est la loi qui redistribuera les droits et les biens de chacun en fonction de la volonté générale. Le peuple ne peut aller contre les intérêts du peuple…
La volonté générale telle que Rousseau la conçoit ne peut exprimer que les droits du citoyen et ne laisse aucune place à ce que nous appelons aujourd’hui « les Droits de l’homme », droits individuels et droits des minorités qui sont naturels et antérieurs. Pour Rousseau, il n’y a de droit que défini par l’autorité souveraine de l’état, c’est-à-dire par la volonté générale qui ne s’exprime que dans et par le contrat. C’est le modèle de la démocratie populaire et populiste dont on sait qu’elle peut être totalitaire :
LA GUILLOTINE « Au nom du Peuple ».
Plus globalement le problème posé ici est celui des rapports entre l’individu, la société et l’état : l’individu ne peut être totalement soumis à la société, ni la société être totalement recouverte par l’état sans que la liberté individuelle soit niée et écrasée.
C’est pourquoi en conclusion nous insisterons sur les principes sur lesquels se fondent les états modernes que nous avons développé en EMC à savoir qu’afin de se garantir contre toute forme de despotisme et de totalitarisme.
Le premier principe est celui de la séparation des pouvoirs (principe auquel Rousseau était d’ailleurs hostile) qui était préconisée par Montesquieu (1689 – 1755).
Le second consistant à accepter à l’intérieur de la société des contre-pouvoirs (syndicat, partis politiques, association, presse, philosophes, esprit critique, lanceurs d’alerte…) chargés d’alerter l’opinion publique lorsque les droits de l’homme sont bafoués, lorsqu’il y a de l’injustice.
Tout ceci nous permet d’insister sur la nécessité d’une vigilance permanente de la part du citoyen dans une démocratie, mais aussi sur la nécessité d’une instruction suffisante pour éclairer sa réflexion afin que la souveraineté du peuple ne se transforme pas en cette dictature de l’opinion dénoncée par Platon.
Nous abordons ici pour finir le sens 3 du terme « justice » : la Justice punitive, dite aussi Justice correctivequi, pour Aristote, sert à rétablir une forme d’égalité par exemple quand quelqu’un a volé ce qui ne lui appartenait pas. Il faut alors déterminer l’égalité entre la faute et la sanction. Elle vise à rétablir une égalité brisé par l’infractionet le délit. Bref, nous allons au Tribunal et en prison :
1°) La loi du talion ou les premières traces du droit :
Le code d’Hammurabi est un ensemble de texte de la Mésopotamie antique, le royaume de Babylone, datant de -1750 av JC. Ces textes mettent en évidence une organisation de la justice et une codification des peines sous le règne du roi Hammurabi. Il manifeste un progrès : on codifie ce qui jusqu’alors restait dans le non-dit de la violence, il met en avant des règles de droit qui servent de cadre pour éviter les vendettas sans fin mais ce code est surtout resté célèbre pour sa loi du talion :
« Œil pour œil, dent pour dent » est un axiome de justice rétributive, qui récompense ou châtie selon la valeur des actes, sans tenir compte des circonstances. Ayant un objectif initial de proportionnalité de la punition au crime et de respect de l’ordre, cette expression a pris une connotation négative associée à de la vengeance brutale.
Sa signification :
Principe de vengeance systématique, le coupable subissant le même dommage que celui qu’il a fait subir à sa victime.
Son histoire :
Également connue sous le nom de Loi du Talion (dérivée de l’adjectif latin « talis » signifiant « tel » ou « pareil »), ses premières traces écrites remontent au code pénal d’Hammourabi, septième prince de la dynastie de Babylone, ayant régné entre 1792 et 1750 avant J-C, qui exerçait son pouvoir selon le précepte suivant : « Si quelqu’un a crevé l’œil d’un homme libre, on lui crèvera l’œil, si quelqu’un a cassé une dent d’un homme libre, on lui cassera une dent ».
OEIL POUR OEIL, DENT POUR DENT.
Cette loi permet néanmoins d’éviter que les personnes fassent justice elles-mêmes et introduit un début d’ordre dans la société en ce qui concerne le traitement des crimes.
On retrouve cette formule dans l’Ancien Testament. En revanche, dans le Nouveau Testament, Jésus remet en cause cette notion de peine ou de souffrance égale à celle endurée, en appelant à pardonner et en prônant la non violence :
“Vous avez appris qu’il a été dit : œil pour œil et dent pour dent. Et moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. A qui veut te mener devant le juge pour prendre ta tunique, laisse aussi ton manteau. Si quelqu’un te force à faire mille pas, fais-en deux mille avec lui. A qui te demande, donne; à qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos.” (Matthieu 5,38-42).
L’abolition de la loi du Talion commence à partir de ce moment, le Christ affirmant qu’il ne faut pas rendre le mal par le mal mais montrer à celui qui veut faire le mal que le bien existe.
Son utilisation actuelle :
De nos jours, cette expression a pris une connotation péjorative de vengeance aveugle, réciproque et systématique, sans faire appel à la Justice.
Un bon exemple le juge Lynchet l’origine du mot « lynchage » :
Du verbe anglais to lynch, issu de The Lynch law (« la loi de Lynch ») qui fut un procédé de justice sommaire et sans jugement mis en place par un certain Charles Lynch (1736-1796), juge de l’État de Virginie.
Loi de Lynch : il s’agissait d’une procédure sommaire de jugement suivi d’une exécution immédiate durant la conquête de l’Ouest américain mais surtout contre les noirs. La loi de Lynch était fréquemment appliquée ; un homme convaincu de meurtre ou de vol pouvait se voir arrêter, juger, et… pendre, en moins d’un quart d’heure, pour peu qu’un comité de vigilance énergique s’emparât de lui. Le lynchage concerna surtout les hommes noirs, plus de 4 400, hommes, femmes et enfants :
Carte postale représentant le lynchage de Lige Daniels, garçon noir de 16 ans, accusé d’avoir tué une vieille femme blanche au Texas le 3 août 1920.The National Memorial for Peace and Justice is a sacred space for truth-telling and reflection about racial terror in America.Victime noire du lynchage au sud des Etats-unis (Alabama) 1889.
2°) La vengeance ou la justice ? :
DEFINITION DE LA PUNITION :
« La vengeance se distingue de la punition en ce que l’une est une réparation obtenue par un acte de la partie lésée, tandis que l’autre est l’œuvre d’un juge. Il faut donc que la réparation soit effectuée à titre de punition, car, dans la vengeance, la passion joue son rôle, et le droit se trouve troublé. De plus, la vengeance n’a pas la forme du droit, mais celle de l’arbitraire, car la partie lésée agit toujours par sentiment ou selon un mobile subjectif. Aussi bien, quand le droit se présente sous la forme de la vengeance, il constitue à son tour une nouvelle offense, n’est senti que comme conduite individuelle, et provoque inexpiablement, à l’infini, de nouvelles vengeances. ”
Hegel, Propédeutique Philosophique (1810).
Dans un état de droit, ce sont les lois qui permettent d’établir une distinction entre le juste et l’injuste, le licite et l’illicite. En principe tous les citoyens sont égaux devant la loi.La loi permet d’éviter l’arbitraire, la vengeance. C’est pourquoi la justice doit être rendu par un juge extérieur, ce que l’auteur appelle « un tiers » en fonction d’une norme qui s’applique à tous : la loi.
Le juge doit être impartial.Il ne doit avoir aucune relation avec la victime comme avec l’accusé, il ne doit prendre parti ni pour l’un, ni pour l’autre mais juger en toute objectivité, les yeux bandés, rationnellement (« ratio » en latin d’où vient le mot « raison » veut dire à l’origine, « peser »). Seul, l’État, à travers la police et la justice, peut être autorisé à faire usage de la violence et ceux uniquement pour faire respecter la loi(l’image du glaive). La justice suppose une idée d’équilibre (l’image de la balance).
On aura ainsi reconnu ici l’image de Thémis, la déesse de la Justice avec sesyeux bandés, son glaive et sa balance :
3°) De la difficulté de juger :
Texte de Saint Thomas :
« Toute loi, avons-nous dit, vise l’intérêt commun des hommes, et c’est seulement dans cette mesure qu’elle acquiert force et valeur de loi. Dans la mesure, au contraire, où elle ne réalise pas ce but, elle perd sa force d’obligation (…) Or, il arrive fréquemment qu’une disposition légale utile à observer pour le bien public en règle générale devienne, en certains cas, extrêmement nuisible. Car le législateur, ne pouvant envisager tous les cas particuliers, rédige la loi en fonction de ce qui se présente le plus souvent, portant son attention sur l’utilité commune. C’est pourquoi s’il surgit un cas où l’observation de telle loi soit préjudiciable au bien commun, celle-ci ne doit plus être observée.
Ainsi à supposer que dans une ville assiégée on promulgue la loi que les portes doivent demeurer closes, c’est évidemment utile au bien public, en règle générale; mais s’il arrive que les ennemis poursuivent des citoyens dont dépend le salut de la cité, il serait très préjudiciable à cette ville de ne pas leur ouvrir ses portes. Et par conséquent dans une telle occurrence, il faudrait ouvrir les portes, malgré les termes de la loi, afin de sauvegarder l’intérêt général que le législateur a en vue. »
En effet, dans la mesure où la loi est générale, son application stricte peut parfois donner lieu à des injustices. Dès lors, ne faut-il pas, parfois, au nom de la justice, transgresser la loi ?
La loi : est une règle propre à une communauté, à laquelle chacun doit obéir sous peine de sanction. Elle vise à assurer la coexistence pacifique entre les individus, à garantir la justice, à défendre tout le monde.
L’intérêt commun, l’intérêt général :est le but ultime de la loi, ce qui lui confère sa légitimité, selon Saint Thomas. Mais est-ce toujours compatible avec le bien de tous ?
Thomas d’Aquin affirme que l’on doit faire preuve de discernement et refuser d’appliquer la loi lorsqu’elle est susceptible, dans des conditions particulières, de porter atteinte au bien commun. Pourquoi ?
A.L’universalité de la loi, qui vise l’intérêt commun est toujours défini abstraitement, de manière générale et hors-contexte.
B.Mais l’application aveugle de la loi peut être injuste lorsqu’elle est confrontée à des cas particuliers.
C.Il y a alors deux façons d’appliquer la loi :
1. On peut juger suivant la lettre de la loi, c’est-à-dire appliquer strictement la loi, sans prendre en compte les circonstances particulières. Or cette attitude (dura lex, sed lex) peut mener à l’injustice.
2.On peut aussi juger suivant l’esprit de la loi : tout en l’adaptant aux circonstances particulières, on instaure la justice en étant fidèle à l’idée que le législateur voulait défendre en promulguant la loi. Pour juger selon l’esprit de la loi, il faut alors faire preuve d’équité, c’est-à-dire d’esprit de justice.
Thomas d’Aquin met donc ici l’accent dans ce texte sur la nécessité d’adapter la loi aux circonstances particulières, lorsque son application est susceptible de nuire à l’intérêt commun des hommes.
Toute loi est, par définition, générale : le législateur ne peut imaginer tous les cas particuliers possibles, les exceptions. Or, il arrive que dans certains cas l’application de la loi nuise au bien commun. Il faut alors refuser d’appliquer aveuglément la loi car sinon elle perd sa légitimité parce qu’elle ne remplirait plus son rôle de protectrice du bien commun.
Ce texte met ainsi en avant un principe essentiel de la justice : il ne faut pas appliquer aveuglément la loi. Celle-ci vise l’intérêt commun des hommes et, lorsque son application est nuisible, en raison de circonstances particulières non envisagées, on ne doit pas lui obéir, sous peine de commettre, au nom de la justice, une injustice. On aurait donc le droit de désobéir à la loi et même on le doit lorsque celle-ci nuit au bien commun.Seul, l’intérêt général détermine la légitimité de la loi. Mais il n’est pas toujours évident pour le législateur de définir et donc de garantir par une loi ce qui constitue l’intérêt commun des hommes.
Thomas d’Aquin prend l’exemple d’une ville assiégée dont le législateur décide de promulguer la loi selon laquelle les portes doivent demeurer closes. Il vise bien par cette loi la défense de la ville, donc le bien commun aux citoyens de celle-ci, puisque les ennemis ne peuvent entrer dans la ville fortifiée tant que ses portes restent fermées. Dans ce cas, la loi garantit l’intérêt commun : elle protège la ville et les citoyens.
Mais imaginons que des ennemis poursuivent des citoyens dont dépend le salut de la cité, des citoyens ayant par exemple la capacité de sauver la ville. C’est un cas particulier, une exception que la loi n’avait pas prévue. Si ces citoyens sauveurs sont hors des murs de la cité, celle-ci se perd en refusant de les laisser entrer en son sein. Le législateur doit alors considérer cette circonstance particulière et ouvrir les portes, car c’est là que se trouve l’intérêt général.
ST THOMAS D’AQUIN surnommé le DOCTEUR ANGÉLIQUE
Est-il injuste d’appliquer alors la loi quelles que soient les circonstances ?
La loi est garante de la justice, qu’elle doit viser à travers la recherche du bien commun. Or, une application stricte de la loi peut s’avérer nuisible au bien commun, et donc produire des injustices. Il semble qu’il faille, dans certains cas, la transgresser, au nom même de la justice !
Il y a des circonstances exceptionnelles qui peuvent rendre la loi injuste.La loi, en effet, dans son application, peut entrer en contradiction avec le bien commun et en ce sens nuire à la justice. Le législateur ne peut prévoir, en effet, tous les cas particuliers, ni établir une loi en fonction de chaque cas. C’est alors :
carla loi ne peut pas tout prévoir. La loi est nécessairement générale : elle peut donc s’avérer injuste dans certains cas particuliers. Il faut donc la corriger en certaines circonstances. Il faut même savoir transgresser la loi lorsqu’elle ne remplit plus son rôle.
L’exemple de Thomas d’Aquin :
Pour Saint Thomas, le but de la loi, c’est le bien commun. Il est donc juste d’ouvrir les portes de la cité, malgré la loi qui l’interdit, à des citoyens poursuivis par des ennemis et qui peuvent, par leurs compétences, la sauver.
Pour faire régner la justice, il faut juger selon l’esprit, et non selon la lettre de la loi, car c’est l’esprit de la loi qui doit être équitablement appliqué.
Classé comme un des dix meilleurs films de tous les tempset en tout cas, le meilleur film des années 50.
SYNOPSIS
Un jeune homme d’origine modeste est accusé du meurtre de son père et risque la peine de mort. Le jury composé de douze hommes se retire pour délibérer et procède immédiatement à un vote : onze votent coupable, or la décision doit être prise à l’unanimité. Le juré qui a voté non-coupable, sommé de se justifier, explique qu’il a un doute et que la vie d’un homme mérite quelques heures de discussion. Il s’emploie alors à les convaincre un par un.
Un classique évident : un huit clos d’1h30 sans aucun temps mort, magnifiquement joué et superbement réalisé ! Un tour de force incroyable puisque toute l’action se passe dans une seule pièce, où Henry Fonda joue le huitième juré, celui dont le « doute raisonnable » et la résistance bien pensée le conduiront peu à peu à convaincre les onze autres à revoir leur verdict rapide de culpabilité, qu’ils ont prononcé contre un jeune homme accusé de meurtre.
Mais écoutez surtout cette superbe anecdote sur Dürer et son frère :
I Définition, Problèmes et enjeu :
1°) Définitions :
Religion : On donne traditionnellement à ce terme deux sources étymologiques possibles, c’est-à-dire deux mots latins dont il pourrait provenir :
« Religare », qui signifie « relier », la religion qui unit les humains entre eux, sens politique et social, lien horizontal. C’est :
« La religion est le lien qui unit les fidèles entre eux » – Auguste Comte, philosophe français positiviste du 19e siècle.
« relegere », qui signifie « relire », « recueillir », « adorer« , « se soumettre« , la religion comme lien avec le divin, lien vertical avec les textes sacrés, comme recueillement personnel qu’incarne la prière, la piété, la spiritualité, sens philosophique, sens métaphysique.C’est :
« La religion est le culte du divin » – Cicéron.
Au sens 1, au sens politique et social, on appelle religion un ensemble de croyances communes qui unit une communauté de fidèles (Eglise, Ouma…).
Au sens 2, plus métaphysique, la religion désigne l’ensemble des rites, des cérémonies qui unissent l’individu et le groupe à quelque chose de transcendant, de supérieur à lui.
Transcendant : désigne ce qui dépasse, ce qui va au-delà d’un certain niveau de réalité. La religion évoque fréquemment l’existence d’êtres ou de puissances transcendantes, qui dépassent les limites de ce que nous pouvons dire, expérimenter, ou même seulement comprendre.
Gustave Moreau, L’apparition.
On note que les enseignements de chaque religion se présentent comme des vérités, mais des vérités particulières, qui doivent faire l’objet de croyance, ou de foi. N’est-ce pas paradoxal ? Peut-on dire d’une vérité qu’on ne peut que « croire » ou « avoir foi » en celle-ci ? Le propre d’une vérité n’est-il pas d’être vérifiable ? Ou alors faudrait-il distinguer plusieurs sortes de vérité, afin de déterminer dans quelle catégorie se situent celles que les religions affirment révéler ?
Alors encore un peu de vocabulaire :
Croyance : « Croire » du latin « credere » est un verbe dont le sens peut beaucoup varier selon la phrase dans laquelle il est utilisé.
Sens 1 : « Croire que », c’est donner son assentiment (son accord) à une proposition que l’on ne peut pas (ou que l’on n’a pas pu) vérifier soi-même. Par exemple : « je crois que le bus est déjà parti » est une adhésion sans preuves.
Sens 2 : Mais si je dis « je crois, en vous, Docteur« , j’accorde ma confiance à la parole de cette personne, estimant que j’ai affaire à une personne compétente et sincère. «Croire en » c’est en effet avoir confiance en la capacité de quelqu’un à réaliser quelque chose et ainsi croire en Dieu, c’est croire en sa Providence, son infinie bienveillance.
« Je crois en vous, docteur » = « j’ai confiance en votre capacité de me guérir ». Dans ce dernier cas, on peut aussi dire « avoir foi en » :
Foi du latin « fides » = avoir confiance, être fidèle, fidélité.
On voit donc que la croyance au sens 2 est une adhésion affective, une certitude de nature sentimentale qui renvoie à un autre type de vérités, les vérités révélées.
Raison et Foi, vérités démontrées, vérités révélées
Vérité révélée/démontrée : En religion, certaines croyances sont présentées comme des vérités, mais celles-ci ne peuvent pas pour autant être démontrées ou comprises de manière logique. On parle alors de « vérités révélées », parce qu’elles s’éclairent d’elles-mêmes, intuitivement et sans discussion possible (on parle alors de « dogmes »). Elles s’opposent en cela aux « vérités démontrées », qui appartiennent au champ de la raison : ce sont des vérités qui peuvent et doivent être comprises au moyen d’une explication ou démonstration suffisante, appuyée sur des principes logiques et intelligibles pour un esprit attentif (les sciences proposentainsid’apprendre des vérités démontrées).
2°) Problème :
a) Sens 1 – sens politique et social : La religion comme union comme fraternité universelle :
Peut-on vraiment dire que la religion est union, qu’elle unit les hommes ? La religion n’est-elle pas plutôt un facteur de division, de séparation entre les hommes ? Comment expliquer la multiplicité des religions et surtout leurs guerres permanentes ? Si Dieu existe, a-t-il une religion en particulier ?Laquelle préfère-t-il ? Une société peut-elle vraiment se passer de religion ?
b) Sens 2 – sens métaphysique, théologique :La religion comme lien avec le divin :
Dieu existe-t-il vraiment ? Peut-on prouver rationnellement Dieu ? Et si oui, puis-je vraiment communiquer avec lui ?
Citation -Synthèse du sens 1 et 2 :
« Ce qui élève unit », Charles Péguy (1873-1914), écrivain français.
Il serait difficile de rendre raison des histoires et des oracles que nous avons rapportés, sans avoir recours aux Démons, mais aussi tout cela est-il bien vrai ? Assurons nous bien du fait, avant de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens, qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait ; mais enfin nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point. Ce malheur arriva si plaisamment sur la fin du siècle passé à quelques savants d’Allemagne, que je ne puis m’empêcher d’en parler ici. En 1593, le bruit courut que les dents étant tombées à un enfant de Silésie, âgé de sept ans, il lui en était venu une d’or, à la place d’une de ses grosses dents. Horatius, professeur en médecine à l’université de Helmstad, écrivit, en 1595, l’histoire de cette dent, et prétendit qu’elle était en partie naturelle, en partie miraculeuse, et qu’elle avait été envoyée de Dieu à cet enfant pour consoler les chrétiens affligés par les Turcs. Figurez vous quelle consolation, et quel rapport de cette dent aux chrétiens, et aux Turcs. En la même année, afin que cette dent d’or ne manquât pas d’historiens, Rullandus en écrit encore l’histoire. Deux ans après, Ingolsteterus, autre savant, écrit contre le sentiment que Rullandus avait de la dent d’or, et Rullandus fait aussitôt une belle et docte réplique. Un autre grand homme, nommé Libavius, ramasse tout ce qui avait été dit sur la dent, et y ajoute son sentiment particulier. Il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu’il fût vrai que la dent était d’or. Quand un orfèvre l’eût examinée, il se trouva que c’était une feuille d’or appliquée à la dent avec beaucoup d’adresse ; mais on commença par faire des livres, et puis on consulta l’orfèvre. Rien n’est plus naturel que d’en faire autant sur toutes sortes de matières. Je ne suis pas si convaincu de notre ignorance par les choses qui sont, et dont la raison nous est inconnue, que par celles qui ne sont point, et dont nous trouvons la raison. Cela veut dire que non seulement nous n’avons pas les principes qui mènent au vrai, mais que nous en avons d’autres qui s’accommodent très bien avec le faux.
Bernard de FONTENELLE, Histoire des Oracles, 1687.
Un enfant avec une dent en or ?
L’histoire de la dent d’or de Bernard de Fontenelle nous enseigne qu’il faut avant tout nous assurer du fait avant d’en expliquer la cause. Il s’agit là d’un des adages les plus importants pour l’esprit critique qui caractérise l’esprit philosophique. Toutes les histoires de « miracle » nous avertissent de bien vérifier la véracité d’un fait avant d’en débattre et de rechercher ses causes. Cela nous garantit de la superstition et de toutes les escroqueries qui vont avec :
En tout cas, la religion n’a rien à voir avec la superstition :
On appelle superstition une croyance qui va au delà du rationnel
On appelle fanatisme une croyance excessive. Le fana en latin, c’est celui qui dort dans le fanum, l’espace sacré, le temple.
b) Le propre du religieux : la distinction du sacré et du profane :
Toutes les croyances religieuses connues, qu’elles soient simples ou complexes, présentent un même caractère commun : elles supposent une classification des choses, réelles ou idéales, que se représentent les hommes, en deux classes, en deux genres opposés, désignés généralement par deux termes distincts que traduisent assez bien les mots de profane et de sacré. La division du monde en deux domaines comprenant, l’un tout ce qui est sacré, l’autre tout ce qui est profane, tel est le trait distinctif de la pensée religieuse ; les croyances, les mythes, les dogmes, les légendes sont ou des représentations on des systèmes de représentations qui expriment la nature des choses sacrées, les vertus et les pouvoirs qui leur sont attribués, leur histoire, leurs rapports les unes avec les autres et avec les choses profanes.
Mais, par choses sacrées, il ne faut pas entendre simplement ces êtres personnels que l’on appelle des dieux ou des esprits ; un rocher, un arbre, une source, un caillou, une pièce de bois, une maison en un mot une chose quelconque peut être sacrée. Un rite peut avoir ce caractère ; il n’existe même pas de rite qui ne l’ait à quelque degré. Il y a des mots, des paroles, des formules qui ne peuvent être prononcés que par la bouche de personnages consacrés ; il y a des gestes, des mouvements qui ne peuvent être exécutés par tout le monde. […] Le cercle des objets sacrés ne peut donc être déterminé une fois pour toutes ; l’étendue en est infiniment variable selon les religions. Voilà comment le bouddhisme est une religion : c’est que, à défaut de dieux, il admet l’existence de choses sacrées, à savoir des quatre vérités saintes et des pratiques qui en dérivent […]
Nous avons, cette fois, un premier critère des croyances religieuses. Sans doute, à l’intérieur de ces deux genres fondamentaux, il y a des espèces secondaires qui, elles aussi, sont plus ou moins incompatibles les unes avec les autres. Mais ce qui est caractéristique du phénomène religieux, c’est qu’il suppose toujours une division bipartite de l’univers connu et connaissable en deux genres qui comprennent tout ce qui existe, mais qui s’excluent radicalement. Les choses sacrées sont celles que les interdits protègent et isolent ; les choses profanes, celles auxquelles ces interdits s’appliquent et qui doivent rester à distance des premières. Les croyances religieuses sont des représentations qui expriment la nature des choses sacrées et les rapports qu’elles soutiennent soit les unes avec les autres, soit avec les choses profanes. »
Emile Durkheim, philosophe et sociologue français du 19ème siècle dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse.
THÈME :Qu’est-ce que la religion ? Plus précisément, qu’est-ce qu’un être religieux ? Quel est le point commun entre toutes les religions ?
THÈSE :La distinction du Sacré et du Profane.
EXPLICATION :On retrouve dans toutes les religions les notions de « sacré » et de « profane »et même dans le bouddhisme, religion sans Dieu.
Le sacré : objet d’un respect mêlé de crainte (textes, objets, lieux) On maintient une distance avec le sacré. Ce qui est « sacré » est ce qui est séparé, du latin « sancire » qui veut dire délimiter, circonscrire. Le sacré est réglé, immuable, interdit. C’est le :
Le profane : au contraire, de « pro-fanum » en latin est ce qui est « devant l’enceinte », devant le temple est ce qui est à notre portée, accessible. Le profane est libre, changeant, licite.La profanation c’est par exemple entrer sans respect dans un lieu sacré :
Profanation d’un cimetière juif en France par des néo-nazis.
Un bon exemple le terrain de foot : on reconnaîtra facilement le joueur de foot religieux :
Cristiano Ronaldo faisant le signe de croix catholique.
Fidel Escobar (à gauche) et Romelu Lukaku (à droite) après le match Belgique – Panama lors de la Coupe du monde 2018. (deux joueurs musulmans).
Conclusion générale :
Face à la diversité de toutes les religions, et de toutes les croyances, Durkheim a tenté de trouver un point commun, un critère universel qui permettrait de définir l’Homme religieux. Ce point commun, il le trouve et c’est la célèbre distinction entre le sacré et le profane. Pour tout homme religieux, il y a des espaces, ou des moments tabou, interdit, parce qu’ils sont justement sacrés.On appelle alors « religion » une certaine communauté, une collectivité particulière de gens réunie autour d’une certaine conception du sacré. Il est clair donc que pour Durkheim, il n’y a pas de religion tout seul, la religion implique une collectivité, une communauté, ce qu’on appelle dans le christianisme une église, en islam, l’ouma et que le sacré peut varier selon les époques.On note aussi qu’une rivière (photo de couverture : le Gange, fleuve sacré de l’Inde), un arbre, une pierre peuvent être sacrés :